Un texte en prose poétique de Luc Lavoie…

30 octobre 2011

Un instant, une éternité

« Voir l’univers dans un grain de sable et un paradis dans une fleur sauvage,

tenir l’infini dans la paume de la main et l’éternité dans une heure… »

William Blake

J’avance, libre. Évadé de corps. Tendu à un fin fil de verre, je vais vers d’invisibles vastitudes.

En équilibre, je dépasse mon entendement. Chrysalide, j’attends. Je ressens la profondeur des âges. Le continuum infini déployé. Un monde inconnu ou, du moins, oublié — si je puis m’exprimer ainsi —, n’ayant plus rien à voir avec notre lourd état  terrestre.

Et c’est dans la transmutation qui me semble une évidence, une épreuve certes, mais une étape nécessaire à l’obtention du sauf-conduit permettant l’ouverture des portes du déficit de l’espace-temps, que dans l’abandon je m’abreuve. Embryon, je me nourris. Que paisiblement, je me délecte.

Il n’existe aucun orage ici. Même pas la foudre. Les nuées y sont si volatiles… Je regarde mon passé, mon présent et mon avenir.  Ils sont si impérissables ici. Pourtant, frappé de plein fouet par un éveil fulgurant, je crois vivre le summum du nirvana. Être dimorphe j’étais, libéré de mon tégument, dorénavant je suis. Je me sens un surfer au corps électrique. Réservoir et catalyseur à la fois. Drainant une énergie latente. Une force vive surmultipliée.

En équilibre sur une vague magnétique, à l’intérieur d’un moment figé dans l’éternité, je me vois déjà franchir l’ultime espace interdimensionnel. Entreprendre un lancement rigoureusement calculé. Emprunter une trajectoire mue par une étrange force oscillatoire. En direction du ventre sidéral.

Je souris. Je serai flux photonique ou âme-nef, et serai bientôt dispersé, poussières cosmiques, en une dérive infinie. Je dois me rendre à l’évidence : mon cap est tout désigné. L’univers est mon ultime destination.

En attendant l’éclosion du calice dans l’abdication, dilaté et condensé à la fois, j’entre. Je suis pulsation. Je franchis le portail de l’Éden… Fébrile.

Au bord du gouffre, mon souffle siffle, s’ébouriffe et s’étrangle. J’effleure à tâtons sa surface comme les floraisons aux lueurs. Reflets et ombres s’embrasent. Paradis et géhenne s’unissent comme un trop-plein turgescent qui se vide sans crier gare, anthèse qui s’égare lucide en son sein. Beauté excitée… Éperdue.

Qu’étonnement. Que quintessence. Qu’obnubilation…

Partout gît, en ce lieu extraordinaire,  l’état fondamental où se débattent mes ailes. Mais elle, elle n’est plus là…

Dans l’œil en tourment d’une étoile effondrée, j’ose. J’implose…

Quoi que fût ma vie d’avant, je me délie à nouveau. M’étale. M’expose, pétales palpitants.

Désormais, rythmes délirants et calmes, exhalations chaotiques et tourbillons étourdissants me meuvent. Soufflé par les vibrations de l’onde ; mugissement de matière moléculaire irradiante qui métamorphose lumière et ténèbres dans un ordre établi, ce chaos insaisissable s’amalgame en une aveuglante inflorescence.  Une énergie pure. Un maelstrom indescriptible qui me lie et m’incorpore.

Là où questions et réponses égalent solutions, où emportement et maîtrise se côtoient, où organisation et bouleversement vont de pair, je peux tout, je ne résiste pas, je me dissous. Là où l’amour et la haine s’accompagnent. Où bonheurs et tourments s’entremêlent. À la fois vie et mort, mes pas tournent les talons, rebroussent chemin. Je vis enfin la fin et le commencement. J’observe, sidéré, le cycle de la naissance du chérubin, dans l’agonie du vieillard…

N’était, naître, ne sera.

Être seuls ; ensemble, associés et dissociés dans l’azur subtil. Immobiles en mouvement. Opaques et transparents…

Ceinturé d’une vacuité sans fond, je surnage en toute conscience dans le gris issu du noir et du blanc. Partout et nulle part à la fois, dans le hasard du désarroi qui s’en fout, je me laisse couler sur la rivière, hors du temps, jeté aux bras dénudés du néant. Décharné. Poudre, toutes particules à la fois… Éther de l’errance…

Telle la piqûre de l’aiguillon. Une blessure apparente sur la peau lisse. Lorsque le sang écarlate s’écoule goutte à goutte. Comme l’amalgame d’infinis instants qui passent et que l’illusion de la vie s’efface peu à peu, je suis la déroute qui ne tarde de me guider. L’enracinement qui s’évertue à m’échapper. C’est une étrange sensation d’effervescence  que l’essaim des âmes saoules qui se fond au cœur de l’essence première. La ruche. Cristaux rassemblés pour entendre le déroutant concert de la symphonie en continu du silence.

Être autre. Être l’autre…

Faire partie d’une existence démesurée. D’un état latent incalculable.

Être l’ascension vertigineuse sans sommet. L’aboutissement d’un long naufrage sans rivages. D’où je sais, je ne vais ni vers ni l’amont ni vers l’aval. J’avale sans valeur équivoque. J’assemble, je me disloque. Je suis l’énergie de l’astral.

Formant l’étendue ;  lacs et océans sans frontières, à la limite de l’insensé limpide, immergé je me tords. Affamé je me dévore. Mutité, moiteur et miroitements. Dans l’immensité colossale,  je plane comme l’aigle qui ni ne naît, ni ne meurt. Je suis un enfant sans visage, sans rires ni pleurs. Je vis l’insensé, propulsé à vitesse lumière.

Rien…

Je ne suis plus rien. Rien que le début, que l’apogée. Qu’une infinie masse sans reliefs, sans ossature. Que l’éternelle défection. L’impalpable, l’insoluble.

Et pourtant, je suis tout…

Oui, tout.

Multitudes messagères, omniprésence d’un instant sans sens. Qu’un nain géant sis à l’intérieur d’un minuscule atome, plus grand qu’un univers entier.

Que d’étincelles de vies, peuplant ces royaumes extraordinaires formés d’illimitées textures. Mondes énergétiques enveloppés de brumes vaporeuses et de forteresses

Cosmos par Pantoja

aux étranges structures. Que de victoires remportées sans aucun combat, ici, et là-bas ! La marque indélébile des émanations déployées en arabesques dans la nullité de la raison.

Mais encore, comme la brûlure tiède de la glace mêlée au feu, telle l’amnistie entre le bourreau et le condamné, je me poste, éclaireur, aux origines.

Phare.

Je suis le veilleur intemporel ouvrant les portes des non-lieux. La sentinelle habitant ces espaces troublants et intangibles. Que me répandre, sans crainte, sans attente. Je suis enfin souffle interminable. Celui qui affranchit de tout. Libérant ces pollens ; ces poussières d’étoiles, ces milliards de vaisseaux coques naviguant au gré des saisons de l’idéal sous mille soleils. Pour que l’éternelle évolution de l’existence se poursuive…

Voilà que je rejoins la surpuissance en contrôle. Une force invisible, invincible, relie mon imparfaite vision aux scintillements cristallins, voire prismatiques, à la gamme d’émotions totales qui émane des tréfonds du soi subjectif universel.

S’il est un fait que je ne peux qu’accepter dorénavant en dérivant, paisible, à travers ces paysages divins, c’est celui-ci :

L’homme n’est pas homme, mais il est Dieu par essence. De même, Dieu n’est pas Dieu, mais il est homme par l’expérience.

Il ne me reste qu’à m’évanouir, me fondre et mourir à nouveau. Comme l’eau claire de la montagne se déverse dans l’océan, accéder à cet état du voyageur de lumière absolue, à cette condition du promeneur des infinis immatériels. Une étincelle minuscule, soit, mais indispensable pigment, colorant de son indicible brillance, l’œuvre encore fragmentée de la création, contribuant ainsi à l’effervescence harmonieuse de tout ce qui a été créé, est, et sera…

À tout jamais…

Luc Lavoie

© Tous droits réservés 2011

L’un des objectifs de ce blogue est de présenter des textes d’auteurs professionnels ou en devenir.  C’est avec plaisir que je vous présente celui de Luc Lavoie, un écrivain/écrivant qui possède  un style qui déjà s’affirme et interpelle.


Un poème de Mandin…

21 août 2011

Seulement rien du plus…

Des ombres enlacées dans une lumière

contre-jour enluminé

pluie scintillante

sacrilège sur le marbre abîmé

le silence parfumé

de cette brume vaginale

pénétrée

par une anche libre

par cet hymne crépusculaire

immobile

la femme offerte aux lumières

de mes doigts organum

aux feux de mes yeux

seulement

voilà,

un nuage passa,

et,

les jouissances soupirèrent leurs psaumes païens

seulement

mes yeux

avaient vu

et mes mains démesurées

modelé cette architrave dorique

sous l’aube rougeoyante :

Miraculo in excelsis homo…

Notice biographique

Jacques Mandin est un ancien journaliste parisien.  Il est aussi poète.  Il est l’auteur de quatre recueils :   L’Alcoolat de poèture, ( épuisé), Éditions Pierre Jean Oswald, 1973 ;  Mouvements d’humeur ( épuisé), Éditions SPF, 2001 ;  Réminiscences, Éditions Lanore,  2008 ;  Capharnaüm, Éditions Lanore, 2011 ( en septembre chez l’éditeur et en décembre en librairie).  Il est également parolier (un cd en écriture musicale) et effectue un travail photographique sur l’abstraction — deux livres sont à paraître : Femmes d’autres et Inutiles.

Pour mieux le connaître, consultez ces liens  : http://www.laparizienne.com/#/poemes-de-mandin/3865904 et http://mandinj.wordpress.com/


Un poème d’Emmanuel M. Simard…

1 mai 2011

DÉCHIRÉ AU VENTRE  [COURAGE PARFOIS] — poème publié dans la revue Estuaire

L’état de N…

lèvres qui dégorgent un sang bombardé. dans un cabinet froid. on reçoit la grenade orale. on nous oblige à valser avec les morts.

la violence du hasard strangule nos cerveaux givres. on nous baragouine des chimères. évoque le danger. alors qu’on devrait nous bercer.

on ne veut pas de cette boucherie chez soi.

on envoi naître le tombeau ailleurs.

on ne connaît aucun pas de danse qui passe de 3 à 2.

on se cannibalise. on s’en veut. on se clôture de petites planches de haine.

on rêve de fusiller le premier venu.

le désolé le compatissant celui qui n’a jamais vu les nuages crapules.

on a mal au ventre.

la corde du cœur accroché après un support.

on décrypte les féroces. en route vers le nouveau vide. dépeuplant la prière.

on vide la pièce. tandis qu’on ne comprend pas encore. qu’on est gelé de peluche. de tapisserie bleu vert rouge jaune. qu’on est encore prisonnier du collet.

lièvres biberonnés aux forêts qui s’évaporent.

se bourrer pour ne pas avoir à parler. déjeuner le pire.

trouver ensuite le courage de ne pas appeler dieu en renfort.

donner un généreux tip.

on engorge nos trachées d’asphalte. la musique digère nos tympans foudres.  on se fait discret dans les dinners.

on parle l’anglais de chasse.

les reclus appellent forcément une blessure.

on se grise d’accidents improbables. de couleur noir. de fils électriques serpents. de chaque poteau enfoncé. de chaque bannières étoilées. keep america clean que les poubelles crient.

on marche dans les marathons alors qu’il faut courir.

on ne fait que retarder notre faillite.

notre cœur a une bombe dans la tête.

le motel près de la mer. on s’expatrie contre les pleurs du goéland. devant la télé on rugit d’attente. on singe le tapis industriel gris.

périr peut-être un peu.

dans le lit king. on se demande.

comment appeler cet état où l’on ne veut ni vivre           ni mourir.

L’état de O…

on transpire des griffures de paysage. la route nous vêt de chandails de plomb.

on quitte une autre ville caverne. le bruit de la pluie nous étouffe.

bien crever l’hiver par un cri sauvage. laisser entrer les malamutes dans les cordes vocales. nettoyer les tranchées à venir de nos têtes écrasées

dans la douceur de ton gilet de laine

supplanter les restes de nous.

sur l’émail du bain trop petit.

on empiète désormais nos cœurs d’une soluble absence.

on se déboîte dans le miroir taché de dentifrice. nos dents frottent sur les syllabes misères. hurler seulement. la brosse à cheveux à témoin.

liquor store. on y arrête.

faire le plein de tendresse.

on chantonne un peu.

on se fait accroire qu’on est lumière.

on est lendemain houleux. on est danse du fakir à la retraite.

qui ne regarde plus les clous.

L’état de I…

on parque le char. on se demande où aller encore. on le sait pourtant.

on doit casser le caillou dans la botte.

on ne pacage plus nos regards sur ton ventre chantier.

on parle dans le dos de la vérité. par-dessus la nuit.

on devient des soldats rampant. fragile barda. on se joucque sur le poteau. on est azalée vent morsure. on est tornade. qui ne se frôle pas.

on s’empêche trop rapidement de secouer le silence.

 

L’état de K…

on mazoute le stationnement de notre présence ferraille. on pardonne la mer de son envergure. de ses noyades salées. bullshitant le ciel.

des ombres pétrifiées sur notre visage. point de suture éternel. on envahit toutefois le regard de l’autre.

prendre des forces. pour ne pas oublier qu’on est deux.

on s’embrasse sur les joues. puis le nez. puis le front. dans ta jaquette bleue. on voit ta craque de fesse. on ne voit plus la bedaine.

déchiré au ventre.

courage parfois.

 Notice biographique

Originaire de La Baie, Emmanuel Simard détient un diplôme en art interdisciplinaire à l’Université du Québec à Chicoutimi. Il a écrit et réalisé une dizaine de courts métrages ayant participé à divers festivals (Regard sur le court métrage au Saguenay, Vidéaste Recherché). Il pratique également la peinture.

Il travaille à la publication de son premier roman, Triptyque Baieriverain. Dernièrement, il a publié de la poésie dans les revues Estuaire et Jet d’encre.



Flurans Ilia, poète d’origine albanaise…

12 octobre 2010

Cette nuit, je veux boire la mer…  Un poème de Flurans Ilia 

 

Flurans Ilia

 

 

Cette nuit, je veux boire la mer

Et la tempête, l’avoir avec moi

Éteignez les lumières, anges apathiques,

Avec vos bras mouillés de pluie et d’orages,

Gardiens muets,

Vous n’êtes pas capables d’une telle merveille.

Cette nuit, je veux boire la mer

Entière, jusqu’au bout.

Et la tempête, l’avoir avec moi

Les feux d’amour

m’accompagnent

De rive, en rive, où il n’y a pas de phare.

Où épuisé, à travers le feuillage de l’automne,

Les mèches de mes cheveux, j’attache

Cordages de bateaux en mer, tisser avec eux

des vers jusqu’à l’aube.

Pour mon corps, pour mon âme,

Jusqu’à ce que la soif, de boire la mer

Se soit éteinte, évanouie,

Comme la tempête qui s’en est allée

et ne reviendra plus

(Traduit de l’Albanais par Leda Kushova)

Notice biographique :

Flurans Ilia est né à Berat (Albanie), le 16mai 1971.  Il a vécu une enfance riche artistiquement.  Comme acteur, il a participé à plusieurs longs métrages à succès destinés à la jeunesse albanaise. Dès son plus jeune âge, il a écrit des poèmes, des récits et des nouvelles. Pendant les années 90, il a parcouru l’Europe et l’Amérique du Nord. Et ce ne sera qu’au début des années 2000 qu’on le publiera — essentiellement ses premiers poèmes.  Il publiera sept recueils de poésie et deux ouvrages en prose en langue albanaise. On retrouve certains de ses textes dans plusieurs anthologies. Avant de quitter définitivement l’Albanie, un recueil de nouvelles a paru sous le titre de « Thembra e kujteses »/ « Le talon de la mémoire » (Editions Ideart- 2008). En décembre 2008, Flurans Ilia s’établira à Montréal.
Il a comme projet la traduction de ses poèmes et nouvelles par Leda Kushova qui a traduit le texte présenté plus haut.

Commentaires sur l’œuvre de Flurans Ilia.

Flurans Ilia adhère à ce groupe  restreint d’écrivains qui croient la littérature capable de changer le destin de l’homme ou de l’adoucir, de rendre le quotidien plus humain.  Il  appartient à une génération qui accompagne la transition albanaise depuis des années, dont les récits sont perceptibles grâce à un sixième sens, pour mieux sentir, mieux flairer la liberté.  Les anime un esprit qui n’aime pas méditer, mais se souvenir et échapper à l’oubli. Cette quête est la caractéristique la plus fascinante de l’œuvre de Flurans, qui est un passage kafkaïen, présenté soit comme postmoderne, soit comme métaphysique, où la réalité est un événement lointain, quelque part dans le passé, avec lequel il vit aujourd’hui.


Michel Tournier, Petites proses : Notes de lecture…

2 mai 2010

Petites proses, Michel Tournier, Gallimard

Dans cet ouvrage où il assemble des souvenirs impressionnistes, Michel Tournier parle de lieux où il a voyagé et de maisons qu’il a habitées.  Il y rappelle le rôle fondamental, symbolique que Gaston Bachelard attribuait au grenier et à la cave, ainsi qu’au fait de descendre et de monter.  Tout ceci m’a rappelé, à moi, un poème inédit que j’ai ressorti des électrons.  Il  paraîtra dans un recueil intitulé Chants d’août.

Les versets des animaux à la cave et au jardin

1. Il était une fois une maison jaune, isolée de la ville et de la forêt loin.  Au sous-sol vivaient les animaux.  Ce n’étaient pas des bêtes que nous avions menées là, mais elles vivaient dans ces lieux bien avant notre venue à la lumière.

2. Des musaraignes d’abord, des souris ventrues, des mulots au nez suave et l’araignée soyeuse.   Et toutes ces larves blanches que rendait le décati des fondations humides.  Ils vivaient tous, alors que nous mangions, et s’agitaient la nuit lorsque que nous dérivions au sommeil.

3. Nous mentionnions rarement leurs présences ou leurs noms.  Nous les savions régnant toujours dans le silence des caveaux, des bûches à l’écorce tendre et des murs forés de vers.  Parfois leurs odeurs rances grimpaient jusqu’à nous, chauds parfums qui s’entremêlaient aux relents froids des hivers.

4.  Au jardin, de mai à novembre, triomphaient les insectes suceurs.  Partout ils duraient et exerçaient la vie comme une cléricature certaine.  Ils pullulaient et s’imposaient sans honte sur la mousse sombre des sous-bois.

5. Feuilles en hexagramme et insectes aux ailes pellucides, la terre les dégorgeait – monomanies de ces vies cavalantes, conjuguées à jamais dans l’éternel sacrifice.  Pléiade de lichens gris et oreilles dures de ces champignons rouges que les rochers secrètent.

6. Au sol des batailles, collaboraient les fourmis fermes ; d’autres bestioles s’évitaient, diligentes.  Mollesses gélatineuses des limaces et rigidités des phasmes.  Herbacées vertes ou renoncules fauves.  Graminées sèches, spores redoutables.  Cailloux ronds, polis de ciels passant.

7. Fraisiers retenus aux jardins pauvres et blonds en novembre.  Calice d’une fleur qu’aspirait l’insecte bicolore.  L’autre roulait une boule infime, pétrie longtemps, si longtemps…  Tous périssaient pour une fin, sauf l’homme qui l’ignorait.  Aucun être inutile, sauf l’homme qui s’ignore.

8. Les insectes déraillaient sur leurs jambes flexibles et longues, et, pour aller plus loin toujours, ridaient la surface des fossés qui débordaient en août.  Les taures y venaient boire, comme les montagnes enfouissaient la lumière au sous-sol de la forêt.  Leurs naseaux luisaient, roses, sous leurs oreilles agitées de mouches folles.

9.  Nous observions ces choses, derrière nos fenêtres closes, et c’est derrière nos paupières closes que nous allions revivre ces humbles scènes au lit lorsque grinceraient les volets.

10. Au temps de la lune et des étoiles, naissaient les bruits nocturnes : huants sur les toits, vents en coulis contre les bardeaux humides, renards sur les chaumes qu’entendait glapir la nuit, cônes de fumée fade qui s’élevaient des maisons calmes entre les peupliers lombards…

11. Au détour de la rivière lente, dès mai, cancanaient les sarcelles, assurées de vaincre ainsi la nuit.  Au haut du noyer mort, entre les remous de l’ouest et la route où les fardiers ahanent, un busard dévorait l’une d’elles sous une planète haute, qui ignorait la terre.

Alain G.

http://maykan.wordpress.com/


Fait d’hiver… Poème, chat et nuit…

30 décembre 2009

Le chat 

 

Un chat passe sous ma fenêtre la nuit.

Traces dans la neige.

Louche-t-il ? Je l’ignore.  Comme il m’ignore.

Il bifurque sous le pommier.  Devant la fenêtre, il hésite, piétine.

En quête d’un mulot ?  Cette souris du froid qui perfore les falaises ?

Il flâne en toute saison.  L’hiver le révèle, à nous qui ne partageons pas son monde de silences rompus, d’embuscades lunaires.

Sa prose coche la neige sur trois pâtés de maisons.



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