Un instant, une éternité
« Voir l’univers dans un grain de sable et un paradis dans une fleur sauvage,
tenir l’infini dans la paume de la main et l’éternité dans une heure… »
William Blake
J’avance, libre. Évadé de corps. Tendu à un fin fil de verre, je vais vers d’invisibles vastitudes.
En équilibre, je dépasse mon entendement. Chrysalide, j’attends. Je ressens la profondeur des âges. Le continuum infini déployé. Un monde inconnu ou, du moins,
oublié — si je puis m’exprimer ainsi —, n’ayant plus rien à voir avec notre lourd état terrestre.
Et c’est dans la transmutation qui me semble une évidence, une épreuve certes, mais une étape nécessaire à l’obtention du sauf-conduit permettant l’ouverture des portes du déficit de l’espace-temps, que dans l’abandon je m’abreuve. Embryon, je me nourris. Que paisiblement, je me délecte.
Il n’existe aucun orage ici. Même pas la foudre. Les nuées y sont si volatiles… Je regarde mon passé, mon présent et mon avenir. Ils sont si impérissables ici. Pourtant, frappé de plein fouet par un éveil fulgurant, je crois vivre le summum du nirvana. Être dimorphe j’étais, libéré de mon tégument, dorénavant je suis. Je me sens un surfer au corps électrique. Réservoir et catalyseur à la fois. Drainant une énergie latente. Une force vive surmultipliée.
En équilibre sur une vague magnétique, à l’intérieur d’un moment figé dans l’éternité, je me vois déjà franchir l’ultime espace interdimensionnel. Entreprendre un lancement rigoureusement calculé. Emprunter une trajectoire mue par une étrange force oscillatoire. En direction du ventre sidéral.
Je souris. Je serai flux photonique ou âme-nef, et serai bientôt dispersé, poussières cosmiques, en une dérive infinie. Je dois me rendre à l’évidence : mon cap est tout désigné. L’univers est mon ultime destination.
En attendant l’éclosion du calice dans l’abdication, dilaté et condensé à la fois, j’entre. Je suis pulsation. Je franchis le portail de l’Éden… Fébrile.
Au bord du gouffre, mon souffle siffle, s’ébouriffe et s’étrangle. J’effleure à tâtons sa surface comme les floraisons aux lueurs. Reflets et ombres s’embrasent. Paradis et géhenne s’unissent comme un trop-plein turgescent qui se vide sans crier gare, anthèse qui s’égare lucide en son sein. Beauté excitée… Éperdue.
Qu’étonnement. Que quintessence. Qu’obnubilation…
Partout gît, en ce lieu extraordinaire, l’état fondamental où se débattent mes ailes. Mais elle, elle n’est plus là…
Dans l’œil en tourment d’une étoile effondrée, j’ose. J’implose…
Quoi que fût ma vie d’avant, je me délie à nouveau. M’étale. M’expose, pétales palpitants.
Désormais, rythmes délirants et calmes, exhalations chaotiques et tourbillons étourdissants me meuvent. Soufflé par les vibrations de l’onde ; mugissement de matière moléculaire irradiante qui métamorphose lumière et ténèbres dans un ordre établi, ce chaos insaisissable s’amalgame en une aveuglante inflorescence. Une énergie pure. Un maelstrom indescriptible qui me lie et m’incorpore.
Là où questions et réponses égalent solutions, où emportement et maîtrise se côtoient, où organisation et bouleversement vont de pair, je peux tout, je ne résiste pas, je me dissous. Là où l’amour et la haine s’accompagnent. Où bonheurs et tourments s’entremêlent. À la fois vie et mort, mes pas tournent les talons, rebroussent chemin. Je vis enfin la fin et le commencement. J’observe, sidéré, le cycle de la naissance du chérubin, dans l’agonie du vieillard…
N’était, naître, ne sera.
Être seuls ; ensemble, associés et dissociés dans l’azur subtil. Immobiles en mouvement. Opaques et transparents…
Ceinturé d’une vacuité sans fond, je surnage en toute conscience dans le gris issu du noir et du blanc. Partout et nulle part à la fois, dans le hasard du désarroi qui s’en fout, je me laisse couler sur la rivière, hors du temps, jeté aux bras dénudés du néant. Décharné. Poudre, toutes particules à la fois… Éther de l’errance…
Telle la piqûre de l’aiguillon. Une blessure apparente sur la peau lisse. Lorsque le sang écarlate s’écoule goutte à goutte. Comme l’amalgame d’infinis instants qui passent et que l’illusion de la vie s’efface peu à peu, je suis la déroute qui ne tarde de me guider. L’enracinement qui s’évertue à m’échapper. C’est une étrange sensation d’effervescence que l’essaim des âmes saoules qui se fond au cœur de l’essence première. La ruche. Cristaux rassemblés pour entendre le déroutant concert de la symphonie en continu du silence.
Être autre. Être l’autre…
Faire partie d’une existence démesurée. D’un état latent incalculable.
Être l’ascension vertigineuse sans sommet. L’aboutissement d’un long naufrage sans rivages. D’où je sais, je ne vais ni vers ni l’amont ni vers l’aval. J’avale sans valeur équivoque. J’assemble, je me disloque. Je suis l’énergie de l’astral.
Formant l’étendue ; lacs et océans sans frontières, à la limite de l’insensé limpide, immergé je me tords. Affamé je me dévore. Mutité, moiteur et miroitements. Dans l’immensité colossale, je plane comme l’aigle qui ni ne naît, ni ne meurt. Je suis un enfant sans visage, sans rires ni pleurs. Je vis l’insensé, propulsé à vitesse lumière.
Rien…
Je ne suis plus rien. Rien que le début, que l’apogée. Qu’une infinie masse sans reliefs, sans ossature. Que l’éternelle défection. L’impalpable, l’insoluble.
Et pourtant, je suis tout…
Oui, tout.
Multitudes messagères, omniprésence d’un instant sans sens. Qu’un nain géant sis à l’intérieur d’un minuscule atome, plus grand qu’un univers entier.
Que d’étincelles de vies, peuplant ces royaumes extraordinaires formés d’illimitées textures. Mondes énergétiques enveloppés de brumes vaporeuses et de forteresses
aux étranges structures. Que de victoires remportées sans aucun combat, ici, et là-bas ! La marque indélébile des émanations déployées en arabesques dans la nullité de la raison.
Mais encore, comme la brûlure tiède de la glace mêlée au feu, telle l’amnistie entre le bourreau et le condamné, je me poste, éclaireur, aux origines.
Phare.
Je suis le veilleur intemporel ouvrant les portes des non-lieux. La sentinelle habitant ces espaces troublants et intangibles. Que me répandre, sans crainte, sans attente. Je suis enfin souffle interminable. Celui qui affranchit de tout. Libérant ces pollens ; ces poussières d’étoiles, ces milliards de vaisseaux coques naviguant au gré des saisons de l’idéal sous mille soleils. Pour que l’éternelle évolution de l’existence se poursuive…
Voilà que je rejoins la surpuissance en contrôle. Une force invisible, invincible, relie mon imparfaite vision aux scintillements cristallins, voire prismatiques, à la gamme d’émotions totales qui émane des tréfonds du soi subjectif universel.
S’il est un fait que je ne peux qu’accepter dorénavant en dérivant, paisible, à travers ces paysages divins, c’est celui-ci :
L’homme n’est pas homme, mais il est Dieu par essence. De même, Dieu n’est pas Dieu, mais il est homme par l’expérience.
Il ne me reste qu’à m’évanouir, me fondre et mourir à nouveau. Comme l’eau claire de la montagne se déverse dans l’océan, accéder à cet état du voyageur de lumière absolue, à cette condition du promeneur des infinis immatériels. Une étincelle minuscule, soit, mais indispensable pigment, colorant de son indicible brillance, l’œuvre encore fragmentée de la création, contribuant ainsi à l’effervescence harmonieuse de tout ce qui a été créé, est, et sera…
À tout jamais…
Luc Lavoie
© Tous droits réservés 2011


Publié par Alain Gagnon 





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