Le portier de la nuit
Je pénètre dans la nuit. Le portier s’appelle Rilke. Prénom inusité sur lequel butent les clients. Plus facile de l’appeler le « portier ». Ses yeux étrangement clairs
coupent les ténèbres, comme un faisceau au laser.
Étrange portier à l’allure frêle. Quel contraste avec son prédécesseur qui obstruait la porte exiguë ! Et quelle pâleur ! Il fuit la lumière du jour.
« J’ai un intérieur que j’ignorais. » Voilà le mot de passe pour franchir le seuil de ce bar où se réfugient les noctambules après le last calls dans les hôtels de Roberval. C’est le Bar de la Traversée de la nuit. L’obscurité s’étire. On vit en sursis. Sursis de la mémoire. Mon auto repose à l’ombre du clocher de l’église. Dans le parc en face, une grosse Amérindienne et un Blanc à la bouche vide se roulent derrière la haie de cèdres qui entoure le monument des saints martyrs canadiens. Saint Jean de Brébeuf bénit leur union ardue, agitée dans cette nuit fiévreuse de juillet.
Un autre Amérindien cuve son vin près de la galerie. On vit à tâtons à l’intérieur. On vit l’un sur l’autre, dans un accord fragile qu’entretient avec calme le portier. Cet employé intervient lorsque les gestes saccadés du jour reviennent en surface. Le veilleur, drapé d’un complet noir, est vif. Il serpente entre les tables. Quand la parole quitte le registre de la nuit, s’égare au soleil, s’enferme dans le bureau, retrouve la cuisine, le portier arrive. Il convertit les mouvements de frustration, ouvre les poings fermés, change de direction les doigts pointés, détend les mâchoires crispées et occulte le sang des yeux colériques.
Dans ce minuscule royaume, Blancs et Amérindiens cohabitent. Dans les veines du gardien coule le sang de la nuit et des étoiles. Il efface de la main le passé, s’empare d’un mot et relance le bavardage. Le vigile parle de tout en général, avec art, sans parti pris. Il marie une Ford et une Pontiac, disserte sur les faiblesses de Chrétien et de Bouchard, et réconcilie les amours. Son aura assure le sommeil des hommes ballonnés par la bière. Il lui suffit de passer pour calmer l’angoissé qui lutte contre les démons du quotidien, pour soulager l’éplorée dont le corps souffre de la blancheur de l’abandon. La sentinelle écroue ses clients dans la nuit, cette période de grandes douleurs salvatrices.
Rilke clame la nuit comme le poète dont il emprunte l’identité. N’est-il pas l’auteur du livre culte Les Cahiers de Malte Laurids Brigge ? Est-ce un vulgaire usurpateur ce Rilke qui vante les vertus du vampirisme, de l’espace qui rétrécit, du safari intellectuel dans le désert du temps ? Je le cerne dans son retranchement. Laisse au vestiaire du jour ce qui est au jour. Voilà Rilke en action. Sa main délicate saisit le mot menaçant, avec une douceur rapide, avant qu’il n’atteigne les miroirs qui bornent le bistrot. Rilke règne dans ce Palais des glaces qui allongent les ténèbres.
Le portier crée un univers factice. Moi, je l’appelle Rilke et Rilke l’accepte. Je suis aussi portier. À l’Hôtel Lasalle. Nous sommes de la même constellation hôtelière. L’homme refuse mon pourboire.
— Bienvenue chez toi, qu’il me dit avec révérence. Je te donne ma nuit.
Bref, Rilke intrigue. J’en sais peu sur lui. Tout ce que l’on dit, c’est qu’il est arrivé par une nuit troublée. Le portier était ivre, le patron était débordé et l’étranger lui a donné un coup de main.
— T’as déjà travaillé dans un hôtel, toi ? lui a dit le patron de sa voix de centaure.
— Oui, si l’on veut.
Portier depuis. Très discret sur son passé. Il a donné comme nom Rilke Bélanger. Il préfère qu’on l’appelle le « portier » parce que c’est moins embêtant. Son père lui a donné ce prénom rarissime par amour pour le poète Rainer Maria Rilke. Mon fils s’appelle Maxime par sympathie pour Gorki. Quelles manières d’enseignant ! Comme moi. Il a souri lorsque je lui ai parlé de cette affinité.
Le portier voyage, mais il s’arrête au besoin. Il dit que l’air du lac lui a refait une santé et… un porte-monnaie. Ce n’est pas mauvais le gîte et le couvert, en plus des gages.
Le portier se cache du soleil. Il souffre d’une maladie de la peau, à ce qu’il dit. Vous devriez lui voir les canines ! Une grande mèche de cheveux cache une plaque blanchâtre sur le front. On en retrouve d’autres sous des manchettes amples. Le géographe de la nuit arpente la grand-rue le matin, avant l’aurore. Il emprunte la rue du centre-ville, là où se dressent trois pierres tombales qui annoncent les produits d’un fabricant de monuments. Ce cimetière publicitaire lui rappelle son enfance.
— Lorsque j’étais gamin, la fenêtre de ma chambre s’ouvrait sur ces trois pierres, je lui confesse.
— Nous sommes frères de la Lune.
Nous sommes des frères. On a des affinités. Mais le portier met le jour entre nous et je le comprends. Je ne tiens pas à dépasser cette limite. Notre zone, c’est la nuit.
Son regard couvre le petit bar où s’entassent les piliers de la nuit. Le portier crée l’ombre pour les couples. Je l’écoute.
À ce couple aux amours douloureuses, une nuit Rimbaud-Verlaine. Le vieux, qui porte sans se lasser un chapeau et mastique une cigarette, s’appelle Prévert. Apollinaire, c’est le patron.
Je lui présente mon ami. En plus d’être journaliste, il a publié Ma Nuit.
— Ton ami, c’est Antoine Blondin ?
— Excellent parallèle !
Cette Amérindienne belle à croquer dans sa vulgarité, teint cuivré, se transmue en Jeanne Duval.
— Baudelaire en serait fou, prétend cet huissier des lettres.
Lui opte plutôt pour une espèce de George Sand qui mène les hommes selon ses désirs. Il n’entend pas souffrir comme Musset. Lamartine, Vigny, Michaud, Artaud. Nelligan, Miron et Apollinaire qui meublent son imaginaire. Brassens gratte sa guitare.
Le veilleur ouvre les nuits aux grands des mots.
« Toujours être ivre ! De quoi ? De vin, de poésie, de vertu ? Qu’importe. Pour échapper au lourd fardeau du temps qui vous accable, enivrez-vous », écrivait Baudelaire.
Le geôlier parle des serrures éphémères de l’amitié.
Mais sa Jeanne ne m’intéresse pas. On s’enfonce dans les mots. On plaisante avec les voyelles sur le tableau noir.
Lorsque je quitte la nuit, l’horizon à nouveau exhume de la terre. L’Amérindien ressuscite. Dans le parc, un vieil homme caresse les capucines de ses doigts rêches. Il déambule entre les plates-bandes, dessinant un demi-cercle imaginaire avec sa canne blanche. Un chauffeur l’attend dans une vieille Buick indigo. Je reconnais un ancien maire de Roberval, qui rayonna sur toute la région. Un visionnaire. Les yeux me piquent.
Notice biographique
Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant… Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle. Ses écrits reflètent un humanisme lucide. De la misère, il en décrit. Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville. Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux. Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell. Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre. Mais il nous a aussi donné, entre autres,Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.

Publié par Alain Gagnon 

















































































A Propos pour Jacob
B Le chien de Dieu
Cornes
D Chroniques d'Euxémie
E Kassauan
F Les versets du pluriel
FA Le truc de l'oncle Henry
G Jakob fils de Jakob
H L'espace de la musique
I Lélie ou La vie horizontale
J Le ruban de la Louve
K Almazar dans la Cité
L Thomas K.
M Sud
N La langue des Abeilles
O Gilgamesh