Une nouvelle de Jacques Girard….

20 mai 2012

Le portier de  la nuit

Je pénètre dans la nuit. Le portier s’appelle Rilke. Prénom  inusité sur lequel butent les clients. Plus facile de l’appeler le « portier ». Ses yeux étrangement clairs coupent les ténèbres, comme un faisceau au laser.

Étrange portier à l’allure frêle. Quel contraste avec son prédécesseur qui obstruait la porte exiguë ! Et quelle pâleur ! Il fuit la lumière du jour.

« J’ai  un intérieur que j’ignorais. »  Voilà le mot de passe pour  franchir le seuil  de ce bar où se réfugient les noctambules après le last calls  dans les hôtels de Roberval. C’est le Bar de la Traversée de la nuit. L’obscurité s’étire. On vit en  sursis.  Sursis  de  la mémoire.  Mon auto  repose  à l’ombre du clocher de l’église. Dans le parc en  face,  une grosse  Amérindienne et  un Blanc à la bouche  vide se  roulent derrière  la haie de  cèdres qui entoure  le monument  des saints martyrs canadiens. Saint Jean de Brébeuf bénit leur union ardue, agitée dans cette nuit fiévreuse de juillet.

Un autre Amérindien cuve son  vin près de la galerie.  On  vit à tâtons  à l’intérieur. On vit l’un sur l’autre, dans  un accord fragile qu’entretient avec calme le portier. Cet employé intervient lorsque les gestes saccadés du jour reviennent en surface. Le veilleur, drapé d’un complet  noir, est vif. Il serpente  entre les tables. Quand la parole quitte le registre de  la nuit,  s’égare au  soleil,  s’enferme dans  le bureau, retrouve la cuisine, le portier arrive. Il convertit les mouvements de frustration, ouvre les poings fermés, change de direction les doigts pointés, détend les mâchoires crispées et occulte le sang des yeux colériques.

Dans  ce minuscule royaume, Blancs et Amérindiens cohabitent.  Dans les veines du gardien coule le sang de la nuit et des étoiles. Il efface de la main le passé, s’empare d’un mot et relance le bavardage. Le vigile parle de tout en général, avec art, sans parti pris. Il marie une Ford et une Pontiac, disserte sur  les  faiblesses de  Chrétien et  de Bouchard, et réconcilie les amours. Son aura assure  le sommeil des hommes ballonnés par la bière. Il lui suffit de passer pour calmer l’angoissé qui lutte contre les démons du quotidien, pour soulager l’éplorée dont le corps souffre de la blancheur de l’abandon. La sentinelle écroue ses clients dans la nuit, cette période de grandes douleurs salvatrices.

Rilke

Rilke clame la nuit comme le poète dont  il  emprunte l’identité. N’est-il pas l’auteur du livre culte Les Cahiers  de Malte Laurids Brigge ? Est-ce un vulgaire usurpateur ce Rilke qui vante les vertus du vampirisme, de l’espace qui rétrécit, du safari intellectuel dans le désert  du temps ?  Je  le cerne dans son  retranchement.  Laisse au vestiaire du jour ce qui est au jour. Voilà Rilke en action. Sa  main délicate saisit le mot menaçant, avec une douceur rapide, avant qu’il n’atteigne les miroirs qui bornent le bistrot. Rilke règne dans ce Palais des glaces qui allongent les ténèbres.

Le portier crée un univers factice. Moi, je l’appelle Rilke et Rilke l’accepte. Je suis aussi portier.  À l’Hôtel Lasalle. Nous sommes de la même constellation hôtelière. L’homme refuse mon pourboire.

— Bienvenue chez toi, qu’il me dit avec révérence. Je te donne ma nuit.

Bref, Rilke intrigue. J’en sais peu sur lui. Tout ce que l’on dit, c’est qu’il est arrivé par une nuit troublée. Le portier était ivre, le patron était débordé et l’étranger lui a donné un coup de main.

— T’as déjà  travaillé dans  un  hôtel,  toi ?  lui a dit le patron de sa voix de centaure.

— Oui, si l’on veut.

Portier depuis. Très discret sur son  passé. Il  a donné comme  nom  Rilke Bélanger.  Il préfère  qu’on  l’appelle  le « portier » parce que  c’est moins embêtant.  Son  père  lui a donné ce prénom rarissime par amour pour le poète Rainer Maria Rilke. Mon fils s’appelle Maxime par sympathie pour Gorki. Quelles manières d’enseignant ! Comme moi. Il a souri lorsque je lui ai parlé de cette affinité.

Le portier voyage, mais il s’arrête au besoin. Il  dit que l’air du lac lui a refait une santé et… un porte-monnaie. Ce n’est pas mauvais le gîte et le couvert, en plus des gages.

Le portier se cache du soleil. Il souffre d’une maladie de la peau, à ce qu’il dit. Vous devriez lui voir les canines ! Une grande mèche de cheveux cache une plaque blanchâtre sur le front.  On  en  retrouve  d’autres sous  des  manchettes amples. Le géographe  de la nuit arpente  la grand-rue le matin, avant l’aurore. Il emprunte la rue du centre-ville, là où se dressent trois pierres tombales qui annoncent les produits d’un fabricant de monuments.  Ce cimetière publicitaire lui rappelle son enfance.

— Lorsque j’étais gamin, la fenêtre de  ma chambre s’ouvrait sur ces trois pierres, je lui confesse.

— Nous sommes frères de la Lune.

Nous sommes des frères. On a des affinités. Mais le portier met le jour entre nous et je le comprends. Je ne tiens pas à dépasser cette limite. Notre zone, c’est la nuit. Son regard couvre le petit bar où s’entassent les piliers de la nuit. Le portier crée l’ombre pour les couples. Je l’écoute.

À ce  couple  aux  amours douloureuses, une  nuit Rimbaud-Verlaine. Le vieux, qui porte sans se lasser un chapeau et  mastique une  cigarette, s’appelle Prévert.  Apollinaire, c’est le patron.

Je lui présente mon ami. En plus d’être journaliste, il a publié Ma Nuit.

— Ton ami, c’est Antoine Blondin ?

— Excellent parallèle !

Cette Amérindienne belle à croquer dans sa vulgarité, teint cuivré, se transmue en Jeanne  Duval.

— Baudelaire en  serait  fou,  prétend  cet huissier  des lettres.

Lui opte plutôt pour une espèce de George Sand qui mène les hommes selon ses désirs. Il n’entend  pas souffrir comme Musset. Lamartine,  Vigny,  Michaud, Artaud. Nelligan, Miron et Apollinaire qui meublent son imaginaire. Brassens gratte sa guitare.

Le veilleur ouvre les nuits aux grands des mots.

« Toujours être  ivre ! De quoi ? De  vin, de  poésie,  de vertu ? Qu’importe. Pour échapper au lourd fardeau du temps qui vous accable, enivrez-vous », écrivait Baudelaire.

Le geôlier  parle des serrures  éphémères de l’amitié.

Mais sa Jeanne  ne m’intéresse pas. On s’enfonce dans les mots. On plaisante avec les voyelles sur le tableau noir.

Lorsque je quitte la nuit, l’horizon à  nouveau exhume de la terre. L’Amérindien ressuscite. Dans le parc, un vieil homme caresse les capucines de ses doigts rêches. Il déambule entre les plates-bandes, dessinant un demi-cercle imaginaire avec sa canne blanche.  Un chauffeur  l’attend  dans  une  vieille Buick indigo. Je reconnais un ancien maire de Roberval, qui rayonna sur toute la région. Un visionnaire. Les yeux me piquent.

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres,Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Une nouvelle d’Alain Jetté…

8 mai 2012

La chute

(Richard Tremblay, L’ermite de Rigaud, a envoyé dans notre direction plusieurs nouvelliers qui ont plu au Chat Qui Louche.  Nous l’en remercions, le félicitons pour son concours littéraire annuel Les mille mots et invitons nos lecteurs à visiter son blogue : http://www.lermitederigaud.blogspot.com/)

Son estomac gargouilla. La visibilité en plein cœur des nuages était presque nulle. Même si le vol avec détecteur de collision désactivé était illégal, Gilbert s’en moquait.
C’est leur faute ! C’est eux qui m’ont donné de ce nom anachronique dont tous mes amis se moquent !
Il inspira une grande bouffée d’air pollué, se laissant choir en plongeant droit devant lui. Des perles d’H2O se condensèrent à la surface de sa peau, imbibèrent ses cheveux et ses vêtements. La fibre autoséchante de sa combinaison en régurgita le trop-plein sous forme d’une multitude de gouttelettes glissant avec empressement jusqu’à ses pieds, mues par une urgence invisible.
Alors qu’il allait quitter la masse nuageuse qui l’abritait, il s’arrêta. De son repaire, il s’amusa à observer les routes du temps de jadis. Celles-ci dessinaient des labyrinthes sans issues, effacées par la végétation. Au loin, il aperçut son habitacle maison pas plus gros qu’un grain de sable.
Il ordonna mentalement à son Nano Système d’adopter un vol plané. Se superposant à son regard, un message clignota : « Danger ! Détecteur de collision désactivé ! » D’un mouvement de négation de la tête, il balaya l’avertissement. Il éteignit du même coup son communicateur dans sa poche.
Il sourit.
Après une nouvelle ascension d’une centaine de mètres, Gilbert ralentit et s’immobilisa. La sensation était douce, lové comme il l’était dans sa couverture nuageuse. Il écarta les bras, plongea, exécutant une boucle verticale.
Les nuages virevoltèrent et au même moment, un transporteur fendit l’air à l’endroit exact ou il se trouvait l’instant d’avant. Gilbert sentit les battements de son cœur marteler ses tempes, sa tête voulait exploser, il était ivre, vivant comme jamais. Pourquoi avait-il hésité si longtemps ? Il se le demandait.
Ses parents ne pourraient jamais ressentir cela.
Et pourquoi devait-il toujours penser à eux ? Ce n’était pas sa faute s’ils avaient refusé les bienfaits de la technologie, l’implantation d’un Nano Système par exemple ! Si la procédure n’avait pas été obligatoire depuis les deux dernières décennies, lui-même n’en serait probablement pas équipé. Eux et leur satanée passion pour tout ce qui était ancien : les carnivores, le capitalisme, le magasinage ! Il ne comprenait pas leur obsession maladive pour l’histoire ancienne à son détriment, lui, qui était pourtant bien vivant.
Il frissonna.
Des aéronefs vrombissaient non loin de lui, tels des ronronnements de chats géants métalliques. Il les ignora et ajusta à nouveau sa chaleur.
Tout en faisant mine de tomber à l’horizontale, il se mit à nager en écartant l’air vaporeux de ses mains. Il exécuta un cercle horizontal avant de monter en altitude, jusqu’à s’extirper complètement de son terrain de jeu nuageux. L’oxygène se faisant plus rare, il sentit sa tête tourner. Nouveau réglage de son niveau d’O2.
À cette altitude, des transporteurs aéroniques surgissaient à droite et à gauche, de toutes tailles, transportant une variété de marchandises insipides, inutiles.
Il eut envie de grimper davantage. Malgré la peur qui le tenaillait, il était décidé, cette fois, d’atteindre les limites de la troposphère. De toute façon, son Nano Système bloquerait toute tentative d’ascension au-delà.
Après d’interminables minutes d’ascension, il ralentit et s’immobilisa. L’oxygène était clairsemé, le froid lui glaçait les veines. Son absorption d’O2 était au niveau maximum et il en allait de même pour sa production calorifique. Il ne ferait pas long feu ; piger ainsi dans ses réserves était risqué, voire dangereux.
Il s’étendit le long de sa barrière invisible et infranchissable. La Lune, dans son croissant, le narguait de son « D » railleur. Il ferma les yeux en s’efforçant de l’imaginer telle qu’elle pouvait être jadis, avant les mines, la colonisation.
Il pensa de nouveau à ses parents.
« Alerte ! Niveau d’énergie critique. »
Merde ! pensa Gilbert.
Il inspira profondément.
Un grondement le fit sursauter.
À une centaine de mètres tout juste, un transport grimpait en direction de la Lune. Il aurait pu s’y accrocher, sortir de l’atmosphère terrestre… en finir. S’il l’avait voulu !
Une fois à sa hauteur, l’engin ralentit. Le pilote sembla l’observer un instant, chercher un signe de détresse. Gilbert le salua nonchalamment, ce qui parut le rassurer.
Les hublots du véhicule spatial défilèrent telle une parade funèbre. Ses passagers indifférents ou assoupis ne le remarquèrent même pas, sauf une vieille dame édentée qui lui sourit.
L’aéronef eut tôt fait de disparaître de son champ de vision. Il ferma les yeux à nouveau. Il ne lui restait que quelques minutes.
Son estomac gargouilla à nouveau. Il devrait engouffrer des kilos de tofu protéiné afin de compenser toute l’énergie qu’il brûlait maintenant. Gilbert préférait la saveur de poulet, et ce, même s’il n’en avait jamais mangé. Elle lui donnait l’impression d’être un viril chasseur de viande du temps ou les hommes tuaient encore pour se nourrir, alors que les ressources de la planète semblaient inépuisables.
Il commençait à faiblir, il le sentait. Il crut de nouveau entendre un grondement. Était-ce une hallucination ? Il tenta de chasser cette idée de son esprit.
Le son persista, s’amplifia.
Il se sentit soudain bouger. Lorsqu’il entrouvrit les yeux, il aperçut un véhicule de la police dont le rayon tracteur l’attirait vers sa soute…
Non, pas ça !
Que diraient ses parents ? Il allait être arrêté pour vol sans détecteur de collision. Il sera en punition pendant des mois.
Après avoir été déposé au sol, il aperçut deux policiers.
— Nous nous excusons de vous déranger dans votre intimité, Monsieur, commença le premier. C’est que nous n’arrivions pas à vous joindre.
— Heu… C’est vrai ! leur répondit Gilbert. Désolé, mon communicateur est fermé. Il a dû se désactiver accidentellement.
— C’est que… nous avons une triste nouvelle à vous annoncer, lui dit le premier.
— Vos parents sont… décédés, enchaîna le second sans ménagement.
— Quoi ? hurla Gilbert. Je… je n’y crois pas. Non ! Qu’est-ce… que leur est-il arrivé ?
— Un… empoisonnement alimentaire.
Gilbert n’en croyait pas ses oreilles.
Le plus âgé des deux policiers consulta longuement son rapport. Il parut le lire et le relire, avant de conclure :
— Ils auraient consommé de la viande en conserve vieille de… plusieurs siècles !

Notice bibliographique

Alain Jetté est originaire de La Baie, au Saguenay.  Il habite à Québec depuis dix ans. Artiste, chargé de cours, technicien en informatique, bachelier multidisciplinaire, Alain Jetté s’interroge sur la matérialisation du récit ; du littéraire au pictural fixe, ainsi qu’en mouvement. Il publie en 2007, pour sa belle-fille, un premier roman jeunesse, Antoine Noblecourt et la quête de Neith, aux Éditions Humanitas. Boursier du Fond Hubert-Larue en Littérature, de la bourse Joseph-Armand Bombarbier et de la bourse du Fonds de recherche Société et culture Québec, il termine ensuite une maîtrise-création en littérature et cinéma. Sa réflexion y porte sur l’adaptation de son roman en scénario, puis en animatique 3D pour le cinéma. Récemment, l’auteur a publié une nouvelle dans la revue Clair-Obscur. Il nourrit son propre blogue : http://antoinenoblecourt.blogspot.com/


Une nouvelle de Sandra F. Brassard…

16 avril 2012

Sororité

L’ennui se manifeste souvent lorsque l’objet du désir s’est dérobé, nous a glissé des doigts. Avant d’avoir constaté que quelqu’un nous manque, qu’il nous pousse dans les replis du désir par son absence, rien ne se passe. Quand ce qui est désiré est à notre portée, il n’y a pas d’histoire. Celles qui commencent vraiment naissent du vide à combler, soudain dérangeant, obsédant, aliénant. Pour qu’il y ait mouvement, même infime, il faut qu’il y ait une motivation, une souffrance à apaiser. La perte attise les instincts de survie, pousse à agir, éveille le rêveur alangui.

Hier, la voisine est venue se confier, m’apporter le récit d’amours échappées, fracassées. Peut-être était-ce la carence affective qui la guidait vers ma porte, le matin très tôt après le départ de ses enfants pour l’école. Aussi surprenante que pût être cette intrusion, alors que nous n’avions échangé que de pâles sourires d’un côté à l’autre de la rue, il y avait dans le bruit décidé de ses poings sur la porte une détermination certaine. Elle avait besoin de l’asile de mon oreille : la nécessité d’obtenir une écoute attentive et sororale s’entendait dans l’énergie désespérée de ses coups redoublés.

Mais, peu importe la détresse qu’elle put ressentir, la vie ne fait de cadeaux à personne, et j’avais moi-même  un tas de soucis, d’urgences non résolues, d’obligations   qui m’attendaient, indissociables de mes semaines surchargées. Malgré toute ma charité et mon empathie, elle serait mieux tombée sur une bête enragée que sur moi à ce moment-là. Je ne me plains pas pour ne pas alourdir mes relations avec les autres. Je n’avais aucune raison de m’attendrir sur le sort d’une étrangère (ou presque). À chacun son fardeau.

Cependant, je me suis dit qu’il fallait bien ouvrir, au moins faire preuve de politesse. C’était le minimum. J’ai donc fait entrer l’agneau dans ma tanière de loup. Elle s’est mise à pleurnicher aussitôt qu’elle s’est départie de sa veste. Désagréable !  Elle bêlait à en perdre haleine. Et là, bien entendu, j’ai eu droit au chapitre des explications. Madame souffrait parce qu’elle avait largué son amant. Rien que ça ! Elle chialait parce qu’elle avait mis un terme à des visites mensuelles avec un type qui l’amenait dans un motel du bas de la ville pour la baiser alors que le mari et la marmaille la croyaient occupée à quelques bonnes œuvres. Elle se sentait trop coupable pour continuer. Elle avait hésité, réfléchi au mal qu’elle faisait à tous, gna, gna, gna… Ça, elle l’a répété au moins dix fois (je ne suis pas encore sourde, pas encore).

Ce n’est pas que je sois insensible. Une peine d’amour, bien que tordue et d’un goût discutable, se charge de mettre le cœur en bouillie des plus endurcis. Ça fait mal, je suis bien d’accord. Mais, qu’est-ce que je pouvais bien répondre à sa douleur, moi ? Que pouvais-je proposer comme réconfort à « son parfum que je ne sentirai plus, à la sensation de ses mains sur mes hanches » ? Malaise. Et puis, elle était bien chanceuse d’avoir connu ça, les petites escapades coquines. Moi, je me tape le boulot, les marmots, le dodo en solo parce que le bonhomme s’est encore endormi sur le sofa. Je ne suis pas jalouse, non, mais il ne faut pas pleurer qu’on a trop mangé devant une affamée qui jeûne depuis des lustres.

Donc, pour abréger ce drame, j’ai plongé la lame acérée de ma vérité dans la chair tendre de son malheur.

— Tu ne l’aimes pas. Il ne t’aime pas. Et cherche bien longtemps avant de dire le contraire. Tu ne serais pas là à brailler dans ma cuisine si tu l’avais aimé vraiment, tu serais avec lui. Aie le courage de tes sentiments, bondance !

Donc, vlan dans les dents, je l’ai remise à sa place. Le coup a porté assez efficacement puisqu’elle s’est rhabillée en me remerciant avec froideur froidement. Elle a claqué la porte. Je crois que ma médecine ne lui a pas plu. On ne peut pas tout avoir dans la vie, elle aurait dû se faire une raison dès le départ.

Bien que débarrassée du problème de la voisine, j’éprouve une certaine peine pour elle. Cela ne doit pas être facile d’avoir été obligée de renoncer à cet homme qui lui apportait un brin de fantaisie. C’était comme une amourette d’été après un long hiver matrimonial. Peut-être était-elle sincère, après tout, et incapable de délaisser sa famille pour se risquer dans d’autres draps, d’autres casseroles, d’autres paiements hypothécaires. Je comprends, dans le fond, sa soif d’évasion. En même temps, un deuil comme le sien change le mal de place. Ça l’occupe. Elle peut délaisser les pépins du quotidien pour assister à son drame intérieur.

Bah… Si j’avais eu une sœur, je n’aurais pas agi autrement. Deux ou trois bons commentaires tirés du gros bon sens, ça fait le travail. C’est comme arracher une dent pourrie : c’est rude, mais efficace. J’irai lui porter une tarte au sucre à la fin de la semaine. Après l’avoir mangée et pris un long bain de mousse, ça ira mieux.

Pour moi, du moins, ça fonctionne à tous les coups.

Notice biographique

Native du Saguenay, Sandra F. Brassard enseigne la littérature québécoise au Cégep de Chicoutimi. Parallèlement, elle travaille comme adjointe à l’animation au Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean et comme pigiste au journal Voir Saguenay-Alma. Elle termine actuellement la rédaction d’un mémoire de maîtrise à l’UQAC sur l’intertextualité biblique dans l’œuvre de Sylvain Trudel sous la direction de François Ouellet.



Une nouvelle de Patrice Cazeault…

29 janvier 2012

(Richard Tremblay, L’ermite de Rigaud, a envoyé dans notre direction plusieurs nouvelliers qui ont plu au Chat Qui Louche.  Nous l’en remercions, le félicitons pour son concours littéraire annuel Les mille mots et invitons nos lecteurs à visiter son blogue : http://www.lermitederigaud.blogspot.com/)

Tiède et un brin diffus

 — Pourquoi ça ne fonctionne pas ?
Il s’agissait d’une toute petite voix. Une voix aiguë. Celle d’une enfant. Il y avait toutefois dans le timbre les intonations d’une voix habituée à commander. À se faire obéir.
Puis, un tout autre registre. Un ton aigre, un débit calculé et un tantinet lancinant.
— Je l’ignore, Votre Altesse. J’ai pourtant prononcé tous les mots de la litanie et effectué avec grâce les mouvements rituels…
La gamine à qui il s’adressait se cala plus profondément dans le large fauteuil sombre. Celui-ci dominait la pièce, démesurément grand, avec les excroissances informes et grotesques qui s’en échappaient. Elle y paraissait encore plus petite qu’elle ne l’était en réalité.
Elle tapota impatiemment du pied sur les cageots usés qu’on avait solennellement placés à la base du trône pour lui permettre d’y grimper seule.
— Vous m’aviez promis que le sortilège fonctionnerait… reprit-elle.
— Je vous assure, majesté, que l’exécution était magistrale. Si problème il y a, je vous suggère de vérifier la qualité des composantes réunies par Ochrémonium.
Les regards pivotèrent vers la forme grossière qui occupait le siège d’en face. À moitié prisonnier des barreaux de chaise qui déformaient ses masses adipeuses surdimensionnées, Ochrémonium se secoua dans un soubresaut désagréable à observer de si près.
— Sale lézard… commença-t-il
Il se tut, car Son Altesse venait de quitter son trône pour passer en revue les objets et mixtures hétéroclites qui gisaient dans un chaos calculé sur la table. Il pria silencieusement pour que la gamine ne sache pas différencier le quartz du cristal.
— Qu’est-ce que ce truc ? demanda-t-elle impérieusement.
— Un orphéolage molossal, majesté, énonça Ochrémonium.
— Il s’agit d’un vison… précisa la silhouette aigre et décharnée. Un vison dont vous avez maladroitement remplacé la dentition.
— Allons donc ! Quelle idée grotesque !
Nerveux, il matérialisa depuis les replis infestés de ses habits une petite baguette de pain chocolaté qu’il s’empressa de grignoter. Son Altesse ignora l’altercation et poursuivit son inspection. Elle pointa un assemblage de tiges d’ébènes et posa sur Ochrémonium un regard inquisiteur.
— Un prisme catalyseur des matières éthérées.
— Soyons sérieux, l’interrompit son rival. Ma nièce de 10 ans bricole des boîtes à pain plus catalysantes que cette pièce brouillonne.
Il réalisa tout à coup la portée de ses paroles et s’excusa auprès son maître. Celle-ci haussa les épaules et tourna encore autour de la table. Elle s’étira pour tâter une pâte visqueuse et mauve.
— Qu’est-ce ? fit-elle en reniflant la substance d’un air dédaigneux.
— D’authentiques baies de saumâgeuses sous-marines, claironna Ochrémonium, visiblement confiant.
L’autre conseiller leva les bras en l’air et gloussa d’ironie.
— Si ! Ce sont des vraies, réagit le grassouillet personnage. Je le sais parce qu’elles proviennent du même plant qu’il y a deux ans.
Cette réplique tomba sur la sinistre assemblée comme une lourde stèle de marbre. Une étrange chorégraphie de sourcils froncés et de gestes étouffés se livra à l’insu de la gamine. Celle-ci avait laissé son regard dériver sur la longue boîte d’ébène qui gisait à quelques pas, trônant au centre d’un fouillis d’inscriptions inquiétantes.
— Alors pourquoi cette fois ça ne fonctionne pas ? murmura Son Altesse en sourdine.
Les deux silhouettes diamétralement opposées reprirent leur concert d’accusations, s’injuriant mutuellement jusqu’à ce qu’une troisième voix  vienne les interrompre.
— Il ne manque que l’étincelle, bande d’idiots…
Ochrémonium et Voral conclurent une trêve momentanée et concertèrent leurs efforts pour réserver un accueil froid à l’ancien vizir de leur défunt maître.
— Tout est là, Majesté, reprit toutefois la forme dans l’ombre. Par contre, peu importe les babioles et les simagrées de vos assistants, il manque encore l’ingrédient essentiel, l’étincelle nécessaire pour embraser le dispositif, pour activer le sortilège et canaliser les énergies sombres…
— Quel est cet ingrédient, vizir ?
— Le souvenir le plus marquant, le plus vivant, le plus puissant que vous évoque la vie de votre défunt père. Quelque chose qui déclenche une violente émotion en vous. La plus grande joie que vous pouvez imaginer, ou la plus profonde haine qu’il suscite en votre cœur.
La gamine prit quelques secondes pour réfléchir.
— Et qu’arrive-t-il à ce souvenir ensuite ?
— Consumé, consommé par les forces obscures qui œuvreront à extirper votre père de l’abysse. Ce morceau de mémoire vous sera extirpé, arraché et annihilé à jamais.
Un courant d’air parcourut la salle humide.
Une seule petite joie, pensa Naïa, jeune héritière orpheline de la Couronne du Sombre Monde. Ça ne devait pas être si difficile à dénicher, non ?
— Je dois trouver ça là et maintenant ? s’énerva-t-elle devant les trois paires d’yeux qui la fixaient.
Ochrémonium se libéra péniblement de sa chaise tandis que Voral s’inclina de toute sa hauteur.
— Nous nous tiendrons à votre entière disposition, Votre Altesse…
Ils claudiquèrent tous les deux sur les dalles suintantes et disparurent par la lourde porte de bois.
— Naïa, reprit le vieil homme. Je sais que c’est difficile, mais…
— Taisez-vous, lui intima la gamine.
Elle se hissa sur la table et dévisagea méchamment le cercueil de son père. Sous son crâne paradait une série de longues absences hivernales, de silences embarrassants et de scènes d’intimité artificielle.
— Il y a bien une chose dont je me souviens, commença-t-elle. Je me souviens de sa chaleur, de son odeur alors qu’il m’enveloppait contre lui dans sa grande cape et que nous galopions sur le domaine à la tombée du jour. C’est… mièvre. Tiède et un brin diffus… Je ne crois pas que ça suffise…
Son regard darda le vizir.
— Pourquoi n’y a-t-il rien de plus éclatant ? Pourquoi n’y a-t-il jamais rien eu de plus entre lui et moi ?
Le vizir, dans l’ombre, soupira.
— Parce que votre père a dû se livrer au même exercice, il y a un peu plus de deux ans. Après que le corps piétiné de sa fille unique fut retrouvé sur la plaine.
Naïa laissa ses jambes balancer lentement dans le vide, l’empreinte d’une chute brutale ressurgissant en filigrane dans son esprit.
— Votre père vous aimait profondément, Naïa. Seulement… il ne se rappelait plus vraiment pourquoi.
Un long silence assombrit le visage de Naïa.

— Annulez le rituel, vizir…

Notice biographique

Photo Patrick Lemay

Patrice est né en 1985 et, hier encore, il s’amusait à se dépeindre comme un écrivain miséreux dont personne ne veut. Pourtant, il publiera en 2012 sa double série de science-fiction, Averia / Tharisia, sous la bannière des Éditions ADA. La nuit, entre deux séances de correction, entouré de chats qui ne louchent pas tant que ça, il se demande souvent s’il n’a pas rêvé toute cette aventure. Toujours à la recherche de ce qui fait vibrer et résonner ce petit quelque chose dans ses entrailles, Patrice tient le blogue http://avisdexpulsion.blogspot.com. Il aimerait beaucoup vous y accueillir.


Une nouvelle de Denis Vaillancourt…

22 novembre 2011

6’1, 190 lbs, en shape, masculin

Deux heures du matin. Charles fixe les chiffres du cadran. Il n’a pas sommeil, il aimerait bien. Le sommeil ne se commande pas, pas chez lui. Son insomnie lui fait obstacle, envahissante, omnipotente. Elle l’habite, le contrôle, autant faire avec. Deux heures sept. Les chiffres rouges marquent l’obscurité, tel le fer sur la peau du bétail. Il tourne et se retourne dans son lit, exacerbé. Deux heures vingt-trois. Charles jure, repousse brusquement les couvertures, sort du lit, quitte la pièce. Le plancher de la cuisine est glacial, il ne se chausse pas pour autant. Il allume, plisse les yeux sous la lueur crue de l’ampoule, met la cafetière sur le feu. Il reste là, debout devant la fenêtre, vêtu d’un slip blanc au tissu élimé, insensible au froid. Dehors, c’est le calme plat dans la ruelle. Les arbres sont dépouillés de leurs feuilles et ressemblent à des géants tristes. Leurs branches décharnées et filiformes s’agitent sous le vent de novembre dans la lumière glauque des lampadaires. Quelques feuilles mortes tourbillonnent, font une dernière ronde avant de s’immobiliser dans une flaque d’eau glacée. Le café monte dans la cafetière, son arôme vivifiant se répand dans la pièce. Charles se verse un espresso, noir, éteint derrière lui, s’installe devant l’ordinateur resté ouvert, allume une cigarette. Douze photographies, à peine plus grandes qu’un timbre, sont affichées sur l’écran. Son regard glisse d’un visage à l’autre, mais ne s’arrête sur aucun. Les détails, minimes, parfois flous, sont à peine visibles, trompeurs. Deviner l’âge des hommes qui s’exposent peut s’avérer un exploit. Est vieux qui paraît jeune ou le contraire. Sous la loupe, c’est une autre histoire. Le site réserve plein de surprises et sa part de déceptions, de désillusions. Charles clique rapidement, fait tourner les pages virtuelles de l’album, distraitement. Des mecs défilent devant lui, arborant, chacun à sa manière, ce qu’ils considèrent être leur atout majeur. Plusieurs sont perdants dès le départ. La beauté n’est pas la même pour tout le monde. La laideur également. Il s’arrête sur une page, l’œil attiré par un corps sans tête. Il ignore habituellement ce type de profil. Mais le corps, nu, sans apparat, lui apparaît sublime. Les yeux sont le miroir de l’âme, pense Charles. Il devrait passer outre. Mais l’appât a réveillé la bête. Il clique. Une fenêtre s’ouvre. La photo, agrandie, occupe la moitié gauche de l’écran. Épaules carrées, pectoraux fermes, ventre plat, sexe à faire saliver, tout y est exposé, sans pudeur. La perfection dans toute sa masculinité, sans démesure, sans artifice. Quatre autres clichés, minuscules vignettes, placardent le côté droit de l’écran, dont l’un du visage, d’une beauté troublante. Les trois autres affichent le corps, toujours nu, sous différents angles. Les poses sont sensuelles, envoûtantes, jamais vulgaires, et confirment les courbes de la silhouette, en parfaite harmonie avec les traits du visage. « 6’1, 190 lb, en shape, masculin ». Rien de plus que ce texte bref, sans âme, sans réel contenu ni descriptif de la personnalité, qui s’adresse à tous, sinon à personne. Un label sur un produit révélant la liste de ses ingrédients. Jeter une bouteille à la mer. Sans réel espoir, mais un espoir tout de même. Dire quoi ? Peu importe ! Établir un premier contact, on verra par la suite. Charles tape sur son clavier : « Tu cherches quoi? » Un peu bête cette entrée en matière, mais il faut un début à tout. « Tu cherches quoi ? » répète-t-il avec ironie. «L’homme de ma vie», pense-t-il, simplement. Il appuie sur une touche. Le message est envoyé, ne reste plus qu’à attendre, qu’à espérer. Il devrait, illico, sélectionner d’autres mecs, envoyer des tonnes de missives, éviter de penser à cet homme qui, pareil à tant d’autres, ne répondra pas. C’est ce qu’il ferait, normalement. Mais voilà ! La situation ne l’était pas, normale. Avec ses yeux et ses cheveux noirs, sa peau diaphane, son expression empreinte de mystère, le flamboyant inconnu l’avait ensorcelé et le hantait déjà. Coup de foudre virtuel ? Impossible ! Charles ne croyait pas en l’amour, n’y croyait plus. Alors, comment expliquer des battements de cœur effrénés, une chair frémissante, un esprit  tétanisé ? Son ventre n’était plus qu’une volière de papillons agressifs qui s’enfuyaient, se lovant dans son sexe qui s’éveillait. Il appuya le dos contre le dossier froid de la chaise pour éteindre le feu qui embrasait sa peau, consumait son corps. Il frissonna, son épiderme se couvrit de follicules, tels des volcans en plein éveil. Il porta la cigarette à ses lèvres, gonfla ses poumons de nicotine, expira dans un long souffle une ligne de fumée parfaite qui se dissipa devant l’écran. «L’amour n’existe pas », répétait-il, sans réelle conviction, semblable à une incantation qui le délivrerait de ce désir éphémère. Sentiment futile créé de toutes pièces, pure invention des hommes pour satisfaire leurs besoins masochistes. Il voulait y croire, ne demandait que ça. Mais le temps s’était arrêté, trafiquant son réel, élevant Charles dans un état de grâce extatique, le gardant dans une immobilité confortable, une apesanteur qu’il voudrait éternelle, qui lui permettrait de voyager sur les chemins virtuels, de retracer cet homme. Son bonheur fut éphémère. L’effet magique de microgravité se dissipa. Dans un grand et profond soupir, il recouvra lourdement son corps et ses effroyables limites. Si l’âme existait, la chair était sa prison, un carcan organique. Pas de doute à avoir là-dessus. Il imagina la lame effilée d’un couteau lui ouvrir les veines, comprit en cet instant la puissance implacable du suicide, la puissance de l’âme sur la chair. C’est l’esprit qui freinait tout. Il en fut attristé. Il soupira de nouveau, jetant un regard furtif aux photos qui l’obsédaient. Il les vit se mouvoir, se coller les unes aux autres pour créer la silhouette de l’homme qui émergea de l’écran, la peau auréolée de lumière, plus beau que la plus belle des créations de Dieu, comme il s’était toujours imaginé Adam, le Premier Homme, le stigmatisant de la douleur délicieuse de la passion au dedans et au dehors. Il risqua un geste vers l’écran, pour le sentir, là, devant lui, vivant et réel. Respirer les émanations parfumées de son corps, ressentir la sensation exaltante de son poil noir contre sa peau, le pouvoir transcendant de ses mains, leur caresse incendiaire. Rien d’autre n’importait. Il toucha l’écran. Il éprouva une violente douleur au bout des doigts, une morsure. Il ouvrit les yeux. Sa cigarette s’était consumée doucement. Ne restait plus qu’un mégot fumant entre l’index et le majeur. Il l’écrasa dans le cendrier, lécha la brûlure, secoua la main pour enrayer la douleur. Une dernière volute de fumée blanchâtre serpenta dans l’air avant de se confondre à la lumière blafarde qui émergeait de l’écran. Les photos n’avaient pas bougé. C’est sûr ! C’est dans sa tête que les choses bougeaient sans arrêt. L’homme n’était plus en ligne, s’était volatilisé sans laisser le moindre mot, ne laissant que son image qui le tourmenterait, il ne le savait que trop, sans laisser le moindre répit. Un fantôme de plus dans sa tête. Une bourrasque fit craquer les murs, secoua les vitres. Le vent poussa un long gémissement lugubre, et se tut brusquement. Charles réalisa l’ampleur de sa solitude, une solitude qui se déversait en lui en torrents tumultueux et dans laquelle il risquait, pensa-t-il, de faire naufrage. Il éteignit l’ordinateur, observa un moment l’écran noir, aperçut son reflet. Était-il lui aussi un spectre pour des âmes esseulées ? Un phare ? Une bouée de sauvetage ? Un leurre ? Peut-être bien ! Il trouva la situation ridicule et lui, pathétique. Il haussa les épaules, se leva, se dirigea vers la chambre. Il se glissa sous les couvertures, fixa l’espace vide et froid à ses côtés, y posa la main en étoile. « L’amour n’existe pas », murmura-t-il en fermant les yeux.

 

 Notice biographique :

Natif du Saguenay (Jonquière), Denis Vaillancourt vit et travaille à Montréal. Il a étudié le cinéma, le théâtre et la littérature. L’une de ses passions a toujours été l’écriture comme en fait foi sa première nouvelle Les Bâtisseurs de pyramides, publiée en 1986 dans L’Année de la Science-Fiction et du Fantastique québécois 1985. Il signe par la suite d’autres textes dans diverses revues dont Fugues où il remporte le premier prix de la nouvelle avec Monsieur Capote en 1996, et un troisième prix en 2002 avec L’araignée, nouvelle parue dans le magazine universitaire La Bonante. Un premier roman, Le Placard, est paru aux Éditions Varia en 2000. D’autres nouvelles et un scénario ont été publiés depuis. Un deuxième roman est achevé et un troisième en cours.


Une nouvelle d’Anne-Michèle Lévesque…

6 novembre 2011

(Richard Tremblay, L’ermite de Rigaud, a envoyé dans notre direction plusieurs nouvelliers qui ont plu au Chat Qui Louche.  Nous l’en remercions, le félicitons pour son concours littéraire annuel Les mille mots et invitons nos lecteurs, amateurs de fantastique et de fantasy, à visiter son blogue : http://www.lermitederigaud.blogspot.com/)

LA MARIÉE

Affaissée sur le divan, à l’endroit exact occupé par son mari un peu plus tôt, elle essayait de comprendre ce qui avait pu se passer dans l’après-midi, pendant les dernières semaines, pendant les vingt dernières années, pourquoi pas les quarante dernières années, tant qu’à y être.

Son mari venait de la quitter. Il était parti sans un regard en arrière, la forçant ainsi à entrer dans le domaine de l’ombre, un monde qu’elle avait espéré oublier à jamais. Elle repoussa une mèche rebelle, essuya des larmes qui semblaient intarissables du revers de la main.

D’un œil vague, elle regarda la toile suspendue au mur et qui représentait une rue ensoleillée, comme celle où elle habitait, enfant. Immédiatement, elle se sentit transportée en arrière, à l’âge de huit ans. Elle se hâtait vers la maison, car son père avait promis qu’ils iraient nager ensemble durant l’après-midi.

Oui, mais où était sa voiture ? « Il a dû se rendre à l’épicerie acheter des choses pour un pique-nique », avait-elle d’abord pensé. Il reviendrait dans peu de temps. Il n’y avait aucune raison de s’inquiéter.

Mais, bien sûr, il n’était pas revenu. « Ton père est parti avec sa putain », avait clamé sa mère. Et, comme elle ne connaissait pas le sens du mot putain, elle avait supposé que ce devait être une veste ou peut-être une bicyclette.

Pendant les semaines qui avaient suivi la disparition, sa mère avait effacé systématiquement toute trace de l’existence de son père.

Elle avait enlevé tous les vêtements masculins de la penderie pour les mettre dans une boîte à l’intention de l’Armée du Salut, brûlé tous les papiers et documents qu’il avait laissés derrière lui.

Ensuite, armée de ciseaux, elle avait soigneusement découpé la tête de l’homme de toutes les photos de famille. Comme s’il n’avait jamais existé.

Peu de temps après, Marie avait remarqué que sa mère avait cessé de la regarder, elle aussi. « Chaque fois que je te regarde, c’est comme si je voyais ton père » avait-elle expliqué, en câlinant son petit teckel.

Ainsi, tous les jours, quand Marie revenait de l’école, elle se précipitait sur l’album de photos, pour s’assurer qu’elle n’avait pas été décapitée, à son tour, qu’elle existait encore.

Peu importe avec quelle ardeur et avec quel désespoir Marie priait, rien ne ramenait son père, rien ne lui rendait l’amour de sa mère.

Comment sa mère réagirait-elle quand elle apprendrait que sa fille était elle aussi une femme abandonnée ? Découperait-elle sa tête de toutes les photos ?

La photo traditionnelle, la photo des noces, celle que l’on fait agrandir, encadrer et que l’on place sur le piano était juste devant elle, à la narguer.

Marie prit le cadre, en retira la photo. Les ciseaux taillèrent les pieds, les bras, le torse de la mariée. Seule la tête subsistait.

Notice biographique

Romancière, nouvelliste et poète, Anne-Michèle Lévesque est née un 29 mai à Val-d’Or. Elle suit un cours en secrétariat au Outremont Business College et détient une formation en sciences de l’Université de Montréal. Traductrice à la Commission scolaire Crie pendant sept ans, elle travaille ensuite comme secrétaire juridique et devient pigiste en traduction et en révision linguistique. En 1987, elle remporte le premier prix du Prix littéraire de l’Abitibi-Témiscamingue, dans la catégorie nouvelle, pour un texte par la suite intégré au roman Rumeurs et marées. En 1989, elle obtient une mention, dans la catégorie poésie, pour Éclecties poétiques ou poésies éclectiques, un texte encore inédit. Anne-Michèle Lévesque pratique plusieurs genres littéraires.

Très active dans le milieu littéraire régional, elle anime entre autres les Nuits des mots dits et les rencontres des Aventuriers de la plume, elle participe à des lectures publiques et à des ateliers littéraires et elle met sur pied, en 2001, le Prix littéraire jeunesse Télé-Québec, un concours littéraire annuel s’adressant aux adolescents de 13 à 17 ans de l’Abitibi-Témiscamingue et du Nord du Québec. En 2002, elle remporte le prix Arthur-Ellis attribué au meilleur roman policier canadien de langue française. En 2004, elle remporte le Prix hommage de la Commission de développement culturel de Val-d’Or, qui honore la qualité de son engagement et de ses réalisations. Anne-Michèle Lévesque demeure toujours à Val-d’Or.


Une nouvelle de Geneviève Blouin…

10 octobre 2011

(Richard Tremblay, L’ermite de Rigaud, a envoyé dans notre direction plusieurs nouvelliers qui ont plu au Chat Qui Louche.  Nous l’en remercions, le félicitons pour son concours littéraire annuel Les mille mots et invitons nos lecteurs, amateurs de fantastique et de fantasy, à visiter son blogue : http://www.lermitederigaud.blogspot.com/) 

 

Sang, cendre et poussière

Lumière crue.

Douleur.

Ouvrir les yeux sur l’obscurité.

Paniquer.

Coincée. Impossible de bouger.

Crier. Hurler. Où suis-je ? Hurler encore.

Du bruit autour de moi. Des chocs. La gorge me brûle à force de m’époumoner.

Un craquement de bois qui se fend. De la terre tombe sur mon visage. La lumière glauque me blesse les yeux. Des mains se tendent. On m’empoigne. On me tire. Hors de terre. Hors d’un cercueil. Mon cercueil. Hurler à nouveau.

Des bras me bercent. Des doigts timides effleurent mes cheveux. Lent retour à la raison. Agenouillée dans la cendre. Entourée d’hommes et de femmes en haillons. Efflanqués, peaux livides, yeux affamés. On dirait des monstres. Cependant leurs gestes sont doux, attentionnés.

« Prophète, disent-ils. Prophète, dis-nous comment est le monde bleu. »

Bleu. Lever la tête vers le ciel. Il est foncé, presque noir, couvert de nuages de tempête opaques et immobiles. Ceux-ci filtrent férocement la lumière du jour, la réduisent  à la ressemblance d’un crépuscule malsain. Il n’y a pas un souffle de vent. Pas un cri d’oiseau. Silence. Mortelle quiétude.

« Prophète, murmure un vieil homme. Prophète, raconte-nous le bruit des feuilles et le son des rivières. »

Prophète. Ce n’est pas mon nom. Pourquoi me nomment-ils ainsi ? Mon nom est… Un blanc. Réfléchir. Danielle. Voilà. Je m’appelle Danielle.

Me redresser péniblement sur un genou. Le mouvement dérange l’épaisse couche de cendre qui recouvre le sol. La poussière calcinée se soulève en une petite gerbe qui prend son temps pour retomber. Me mettre debout. On me tend une loque qui fut une robe. Stupeur.      Je suis nue. M’emparer du vêtement. L’enfiler sur ma peau déjà tachée de suie. Pourquoi suis-je dévêtue ?

« Tous naissent nus », répond-on. Je dois avoir posé la question à haute voix.

Le groupe m’entraîne doucement à sa suite. La cendre s’effrite sous les pieds, volette au ras du sol. Avancer dans un nuage gris. Les ruines d’une cité, au loin. Elles semblent être notre destination.

De temps à autre, une main amaigrie se pose sur mon bras ou mon épaule. Mes étranges compagnons me murmurent des encouragements à rester avec eux. Ils ne veulent pas perdre leur prophète.

Étrange. Le paysage est si dévasté. Ce n’est qu’une longue plaine cendreuse, piquetée de ruines, d’arbres distordus et de petites bornes usées. L’horizon de plomb est proche, étouffant. Pourquoi fuir ? Où aller ? Seule, je ne saurais où me diriger.

Les vestiges de la cité se rapprochent. Colonnades brisées, remparts effondrés, tours montrant leurs entrailles. Reliquats d’une gloire passée.

Notre route croise celle d’individus à demi nus qui avancent en rang. Ébahie en les voyant porter  leur avant-bras à leur bouche et y mordre jusqu’à ce que la chair cède et que le sang coule. Sang dont ils abreuvent ensuite la terre aride et desséchée. Ils font quelques pas. Le flot venu de leurs veines se tarit. Ils plongent les dents dans leur blessure pour la rouvrir. M’arrêter. Demander.

« Ils arrosent les champs », dit-on. Les mutilations continuent. Le sol n’est même pas marqué de sillons. Demander à nouveau. « Ce qui meurt ailleurs pousse ici, ce qu’on arrose ici pousse ailleurs. »

Feindre la compréhension. Remarquer les bras couturés de cicatrices de mes guides. Ouvrir la bouche pour demander… Un cri. Étouffé, qui semble venir du sol. La petite troupe qui m’accompagne se précipite. Ils tombent à genoux, grattent la terre de leurs mains. La cendre s’élève en un nuage étouffant. La terre craquelée blesse les mains décharnées, boit encore du sang. Le cri se renouvelle, plus aigu.

Les contours d’une boîte de bois apparaissent. Un cercueil. Tout petit. Le cri se fait pleurs d’enfant. Le couvercle est dégagé. On l’ouvre. Le petit être, à l’intérieur, devrait être encore taché du sang de sa mère, relié par un cordon. Mais non, il est propre, avec un nombril sec malgré sa taille minuscule. Une femme le prend dans ses mains sales et le berce. L’enfant cesse de pleurer. Il semble déjà plus âgé.

Le petit groupe se réjouit de sa découverte. Ceux qui arrosaient les champs s’approchent. Ils regardent le nourrisson en souriant de leurs bouches barbouillées de rouge. Un poignet dégoulinant de sang est tendu au bébé, qui s’en empare et le tète. Nausée.

« C’est tout ce qu’il y a, dit-on. Les plantes sont trop rares. Sang, cendre et poussière remplissent nos ventres vides. De cela, nous ne manquons jamais. »

« Quelques jours encore, poursuit un autre,  Et il pourra abreuver les champs. Peut-être ferons-nous meilleure récolte. Nous manquons tellement de bras ! »

Quelques jours ? L’enfant semble grandir à vue d’œil. Pourquoi s’étonner ? Il est né dans un cercueil. Pourquoi est-il enfant, lui, et pas moi?

« Ce n’est pas un prophète. » Bien sûr. Pourquoi attendre une répondre logique ?

Quelque chose effleure mes cheveux. Porter une main à mon crâne, la retirer pleine de flocons gris. De la cendre, encore, qui tombe du ciel cette fois. Lugubre neige.

Chacun s’enroule dans ses haillons.

« Pauvres fous, murmure un vieil homme. Ce qui brûle ailleurs ne renaît pas. »

On m’invite à les suivre en ville. La ville qu’aucun prophète n’a vue. Marcher à leur suite. Un étourdissement, soudain.

Noirceur.

Douleur.

Ouvrir les yeux sur la lumière crue.

Paniquer.

Une main chaude se pose sur mon front, me retient contre un lit. Le bip des machines. La blancheur des murs. L’hôpital.

« Danielle ! » Un visage se penche sur moi. Connu, rond, rose et aimé. Mon amant. Les souvenirs. La voiture. L’accident.

« J’ai eu si peur de te perdre ! Je n’aurais pas su quoi faire… »

Incinérée. Me racler la gorge, utiliser la moindre parcelle de force pour le dire. Je veux être incinérée.

Mieux vaut renaître en pluie de cendre qu’en spectre condamné à s’ouvrir les veines pour une terre ingrate. Même si les champs des vivants en souffriront, privés de la manne du sang des morts.

(texte finaliste aux 1000 mots de l’Ermite, édition 2010)

Notice biographique

Patrick Lemay, studio Humanoid

Geneviève Blouin est fascinée par les affrontements, qu’ils soient combats ultimes, guerres historiques ou assauts psychologiques. Titulaire d’une maîtrise en histoire, elle a publié une demi-douzaine de nouvelles, de styles et de genres variés, avant de donner le jour à son premier roman, Hanaken, la lignée du sabre, paru en août 2011 aux Éditions Trampoline. Son blogue, www.laplumeetlepoing.blogspot.com, permet de la suivre au quotidien.



Une nouvelle de Richard Desgagné…

3 juillet 2011

Ce chat et moi

            Il a installé ce chat dans l’appartement sans me demander mon avis. Il sait pourtant que je n’aime pas les chats. La mode est aux chats et ça suffit pour que je les déteste. Vous pas ? Vous faites donc partie de la cohorte des amoureux de ces bêtes prétentieuses qui se prennent pour les maîtres de la création. En quelque sorte. Maintenant, mon chez-moi lui appartient. Je ne peux rien y faire : il a choisi mon fauteuil pour se vautrer et ma chambre pour passer ses nuits quand il ne court pas la prétentaine. Je ne peux même pas songer à le déloger. Paulo, ordinairement homme sensé, exploserait et me traiterait de tous les noms. Ce n’est pas la joie au logis depuis que cet animal a pris sa place, toute la place, sans avoir à se soucier, lui, de gagner sa pitance tous les jours dans ce bureau aux fenêtres closes.

            Ils sont bien, les chats ; le monde leur appartient, aux chiens aussi, aux oiseaux, aux poissons rouges, aux furets, aux tortues, à toutes ces bestioles inutiles qui se raccrochent à nous comme des sangsues. Paulo passe ses soirées à contempler le minou qui se vautre, le cher chat qui se colle à lui, la bête supérieure qui prend ses aises à mes dépens. Je rêve d’une seule chose : le voir déguerpir pour de bon et me laisser toute la place.

            Ces bêtes-là, dont ce chat, doivent vivre avec leurs congénères, c’est plus sain pour eux, ce devrait être la règle, mais comme tout marche de guingois ici-bas, elles ne nous lâchent pas. Depuis qu’il est entré, j’ai mes allergies : éternuements, larmes, voix brisée. Cet animal évidemment a le poil long, les yeux verts à s’y perdre ; il marche avec grande dignité, bouge avec souplesse, toujours sur son quant-à-soi, comme un prince imbu de ses prérogatives, à tel point que j’ai l’air d’un cave avec mes yeux enflés et ma gorge souffreteuse. Je suis sûr que gros minou se réjouit de ma déchéance. Il se raccroche à ça pour se croire supérieur. Parce ça n’est jamais malade, un chat de cette espèce, ça pue la santé, ça aime montrer sa grande adaptation à la vie terrestre. Pour bien dire, ça n’est que prétention.

            Je me pose cette question depuis quelque temps : qui a créé les chats et pourquoi ? Ce n’est pas Dieu puisqu’il ne supporte pas la concurrence : il aime trôner seul au-dessus du monde. Le chat aussi. Qui alors ? Ange ou démon peut-être ? Je choisirais le démon parce qu’il a tout fait pour emmerder le peuple qui n’aime pas les chats. Et je réponds, par le fait même, à mes deux questions sans avoir résolu mon problème fondamental. Les Égyptiens, dit-on, adoraient les chats. Vrai, mais ils vouaient aussi un culte aux crocodiles et aux vautours, toutes bêtes répugnantes. C’est vous dire ! Au Moyen Âge, pas cons, les gens pourchassaient les chats, pour eux bêtes malfaisantes. Ils les clouaient sur les portes de grange, les noyaient par centaine jusqu’à ce que les maudits rats envahissent leurs villes.

            Je soupçonne les chats d’avoir inventé les rats pour que, les chassant, ils se fassent aimer des hommes qui les croiraient alors essentiels à l’hygiène générale et à leur sacré bien-être. Ils sont capables de tout. Je le sais. Il suffit de voir un chat pourchasser un rat : il prend soin de nous regarder comme s’il disait « Je suis un animal précieux qui veille à ce que rien ne te nuise ». Il s’avance avec bravoure, sans se fatiguer ; il montre son savoir-faire, son habileté, son art, sa maestria de carnassier. Il n’est que cela, mangeur de chair fraîche. Le rat doit fuir ou se laisser croquer, si le chat le juge bon. Il a programmé le rat pour que celui-ci s’abandonne volontiers à sa gueule vorace. Quand la chasse est terminée et le banquet consommé, le chat se pourlèche, se nettoie en détail pour montrer qu’il ne sera jamais souillé par cette rapine ratière. Après ce coup d’éclat, qui est un coup de maître, il grimpe sur vos genoux en ronronnant majestueusement : la bête se repose de trop d’ébats et vous lui servez de coussin.

            Il fut un temps, je dois l’avouer, où j’aimais les chats ; j’étais ébahi par cette bête qui tient toujours les rênes, qui ne perd jamais sa dignité de félin et qui est capable de vous faire dégringoler de votre piédestal d’homo sapiens. À cette époque-là, j’étais misanthrope, ce qui explique cela. J’ai déchanté très vite, pour des raisons diverses. La principale, c’est que le chat se servait de mon dégoût de l’humanité pour se faire aimer de moi ; je trouvai cela abject et le fis savoir à la chatte qui me tenait compagnie ou plutôt à celle qui condescendait à vivre à mes côtés. Elle ne fit ni une ni deux, elle me quitta. Elle refusait toute nourriture que je déposais pour elle sur la galerie, ignorant mes invitations à revenir à la maison. Elle m’avait déclaré la guerre. Elle miaulait le soir à ma porte, déguerpissait aussitôt que j’allais ouvrir et je crus même l’entendre rire dans un arbre. Je ne me suis jamais complètement remis de l’insulte.

            Paulo ne pouvait pas savoir quand il a laissé entrer cette bête dans l’appartement. Je lui en veux encore. Le chat a pris ses aises, il est chez lui maintenant, il ne mange que du foie de volaille sauté, il dort dans mon lit et refuse tout contact tactile avec moi. Il me fait payer cher mes choix. Il a dû jurer à sa mère qu’il aurait ma peau, parce que je m’étais chicané avec elle, car je suppose qu’il est le fils de la belle Mirta, celle qui m’avait quitté un jour. La situation est sérieuse et je ne puis garantir que l’un des deux n’y laissera pas un morceau de lui-même.

Notice biographique

Richard Desgagné est écrivain et comédien depuis plus de trente ans. Il a interprété des personnages de Molière, Ionesco, Dubé, Chaurette, Vian, Shakespeare, Pinter, etc., pour différentes troupes (Les Têtes heureuses, La Rubrique) et a participé à des tournages de publicités, de vidéos d’entreprise et de films ; il a été également lecteur, scénariste et auteur pour Télé-Québec (Les Pays du Québec) et Radio-Canada (émissions dramatiques).  Jouer est pour lui une passion, que ce soit sur scène, devant une caméra ou un micro.  Il a écrit une trentaine de pièces de théâtre, quatre recueils de nouvelles, quatre de poésie, deux romans, une soixantaine de chroniques dans Lubie, défunt mensuel culturel du Saguenay-Lac-Saint-Jean.  En 1994, il a remporté le premier prix du concours La Plume saguenéenne et, en 1998, les deux premiers prix du concours  de La Bonante de l’UQAC. Il a publié, pendant cinq ans, des textes dans le collectif Un Lac, un Fjord de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES). Il est membre du Centre des auteurs dramatiques. Il a été boursier du ministère de la Culture du Québec et de la fondation TIMI.  Pour des raisons qui vous convaincront, tout comme elles m’ont convaincu, je tiens à partager avec vous cette nouvelle qu’il a la gentillesse de nous offrir.

 


Une nouvelle de Cécyl…

1 juin 2011

La  veuve et l’orphelin…     

Le nom de la ville, Cuidad Juarès, la cité de la drogue, la cité du meurtre, la cité de l’alcool et de la prostitution. Cuidad Juarès, un nom qui vous racle la gorge, et vous l’enflamme, tout comme le crépitement infernal d’un AK47.

Cuidad Juarès, la ville natale de Tobias, un petit garçon de 10 ans qui espionne pour un clan de narcotrafiquants, afin de gagner un peu d’argent.

Tobias, il n’a plus de papa, il n’a plus de maman, il n’a plus de famille. Il dort dans une grange, prêtée par un ancien voisin, un ancien ami de ses parents, en rêvant au temps jadis, à l’époque où son papa et sa maman étaient encore en vie.

Tué son papa. Tuée sa maman. Tués tous deux, au même instant, par une rafale tirée au hasard. C’est comme ça qu’ils s’amusent les narcotrafiquants, pour faire passer le temps, entre deux livraisons, entre deux règlements de compte. Ils s’amusent en tirant au hasard, dans les rues solaires de cette citée maudite, n’importe où, n’importe quand.

Le gentil voisin aimerait bien que Tobias retourne à l’école. Mais Tobias sait bien que retourner à l’école, c’est aussi retourner à l’orphelinat. Il ne reste à Tobias que la rue. Il ne reste à Tobias que l’errance du serpent.

Adelina perdit son fiancé, Felipe, par un soir d’été caniculaire. Alors que Felipe rentrait du travail, par malchance, et manque de prudence, il klaxonna un dealer qui traitait dans sa voiture, à l’arrêt, à un stop. Le dealer, par la glace de la portière, pointa un fusil sur Felipe, et lui tira dessus, en explosant le pare-brise. Felipe mourut quelques heures plus tard, sous les yeux meurtris d’Adelina.

Adelina n’était pas originaire de Cuidad Juarès, elle était venue dans cette ville pour trouver du travail. Il y a toujours du travail à Cuidad Juarès, ce n’est pas parce qu’il y a des meurtres chaque jour, que Cuidad Juarès ne doit pas continuer à vivre.

Adelina travaillait dans une blanchisserie. La patronne de la blanchisserie recevait régulièrement des visites assez musclées du clan dirigeant le quartier. Adelina se cachait, ou fuyait à chaque fois, de peur de se faire violer.

À longueur de journée, Tobias surveillait sa rue. Tous les matins, il voyait Adelina entrer dans la blanchisserie pour travailler. Tobias, assis sagement sur son banc, rêvait de lui et d’Adelina. Il imaginait qu’il était son fils chéri, qu’Adelina était sa maman chérie.

Puis un jour, lors de son rapport journalier au clan, Tobias apprit que la blanchisserie allait bientôt flamber. Il ne comprenait rien aux histoires des grands Tobias, mais comprenait la finalité de leurs histoires. Aussi, il décida d’attendre Adelina devant la blanchisserie, le lendemain matin, avant son ouverture.

À l’arrivée d’Adelina, Tobias se plaça devant elle, et lui dit : « Tu veux être ma maman ? » Adelina se baissa, le regarda dans les yeux, et lui répondit : « Tu n’as pas de maman ? » Tobias se retint de pleurer, et répéta : « Tu veux être ma maman ? » Puis ajouta : « Si tu acceptes d’être ma maman, je te dis un secret. » Adelina acquiesça de la tête, et lui tendit l’oreille. Tobias vint y chuchoter : « Maman, il vaut mieux partir, la blanchisserie va bientôt brûler. »

Adelina se releva, prit Tobias par la main, et rentra tranquillement chez elle. Elle remplit un sac de voyage d’affaires personnelles, fit une rapide prière d’adieu, et s’en alla aussitôt, en compagnie Tobias, pour la gare routière. « On va où, maman ? » lui demanda-t-il. « On va loin, très loin mon chéri », lui répondit-elle.

Le bus toussota, démarra enfin, puis se mit à rouler dans un grand nuage de poussière. Adelina referma ses paupières, quelques larmes ruisselèrent sur ses joues, puis elle redressa la tête, et caressa les cheveux de Tobias, en lui disant : « Mon petit amour, y’a forcément un endroit dans ce pays, où les garçons de ton âge ne grandissent pas dans la rue, un endroit où la vie est plus précieuse qu’un sachet de poudre blanche, qui n’offre que la mort pour avenir. »

Notice biographique :

Cécyl est né en 1976.  Il vit à Vannes, en Bretagne. L’écriture, la poésie en particulier, s’est imposée à lui, soudainement, à l’âge de 23 ans. « Une inspiration foudroyante, enivrante, mystérieuse et obsédante », explique-t-il. Son profil Facebook lui permet d’adresser ses poèmes à un large public. Occasionnellement, il participe à des recueils collectifs de poésie ou de nouvelles. On retrouve l’ensemble de ses publications sur le blogue : cecyl.over-blog.com. Actuellement, il cherche un éditeur pour un court roman  sur le Darfour, intitulé : L’écho des jours fragiles. Texte qui s’inscrit à la croisée des cultures, porté par ce qu’il nomme : la littérature globale.


Le signe : Une nouvelle de Jacques Girard…

18 mai 2011

Le signe

Au village, la journée s’ébroue au restaurant chez Roger. Les premiers clients pointent à six heures tapant, en même temps que la belle Thérèse, la fille du matin. On n’hésite pas à lui donner un coup de main pour accélérer le service. Roger, le proprio, arrive trente minutes après la première cafetière de Maxwell House, le sourire dans sa sacoche.

Jusqu’à neuf heures, la place fourmille. Thérèse voltige, papillonne. À chaque lever de soleil: même ballet, même menu, même regard. Mêmes calembours des habitués. Si un manque à l’appel, on s’inquiète, comme à l’école blanche du rang.

Roger encaisse en souriant. Pendant ce temps, les quatre exemplaires du journal Le Quotidien perdent de l’encre, au fur et à mesure qu’ils changent de main. Le circuit du journal est imprimé dans les habitudes. Et ce n’est pas demain que ça changera, foi de Thérèse et de Roger !

Bertrand, lui, colporte les résultats des matchs de baseball. Rita, elle, défile les films à l’horaire-télé. Jules, quant à lui, raffole des faits divers morbides. Belle, recluse, garde la gazette plus longtemps. On a l’habitude de cette coiffeuse branchée sur la carte du ciel. Blonde capiteuse,
célibataire heureuse, elle ne met pas un cheveu devant l’autre sans consulter les astres ! Avec le temps, l’astrologue de platine connaît le zodiaque des abonnés matinaux.

— Aie ! Belle ! interpelle Joseph, un routier beau garçon, dis-moi à matin si je serai chanceux en amour aujourd’hui.
— Gémeau, tranquille en amour, plus chanceux dans l’argent, répond Belle en gratifiant le célibataire d’un clin d’œil.

Belle porte à merveille son adjectif. Ça lui fait un beau nom. Et une belle jambe. Mais un contresens. Sa voix tonne … C’est le haut-parleur des lieux. Acouphène ou surdité industrielle ? Le bruit des séchoirs s’est niché au-delà des tympans.

Belle aime la vie et les hommes, retirée dans sa loge.

Elle trône sur le resto.

— Albert ! je te parle ! Une belle journée pour l’amour ? Ton horoscope est bon ! Fuck l’argent…

Le petit homme travaille à l’épicerie. Surpris, il accueille la nouvelle en souriant.

— Merci Belle !

— Ça, c’est gratis, mon beau … Aïe ! Marguerite ! prépare-toi à soir. Je vois ton beau Serge dans ton horoscope.

Un amant fougueux, qu’on dit. Sa Marguerite gère les avoirs de la Caisse populaire.

— Tu le diras au beau Serge, répond-elle sans coup férir.

Cette éventualité contrarie la Marguerite. Serge vient toujours plus tard.

Les horoscopes s’envolent. Les clients quittent le resto imprégnés des odeurs de toasts brûlés, de petites patates rissolées et de la pipe de Roger. Encore une fois, avec leur avenir en prime, ils sortent gavés de nouvelles du petit et du grand monde.

Une journée qui se dessine, se destine bien, dirait Belle.

Arrive un étranger. Il séjourne dans la place depuis une quinzaine. On sait qu’il travaille à l’usine d’épuration. Bel homme, cet ingénieur montréalais. Et d’adon comme on dit dans le bled. Quel art du compliment ! La belle Thérèse n’en revient pas.

Un café l’attend (lui aussi) où il s’assied, depuis ces quelques élans, près du kiosque à journaux. Tiens ! On l’appelle Marc. Déjà de la famille ! Lui ne demande que ça. Ce fils unique n’a pas été habitué aux repas communautaires. C’est un baume sur cette vie entre deux valises.

Ce matin-là, Belle lui demande son signe.
— Cancer, dit Marc de sa voix mielleuse.

— Heureux en amour, prédit la belle astrologue de papier.

Marc remercie et quitte la place. À midi, l’ingénieur vérifie son horoscope dans un TV-Hebdo oublié par le gardien du chantier. Le soir, l’ingénieur fonce au chalet de Belle, humble logis à l’écart. Comme il l’a vue, elle, à l’écart au resto de Roger.

On tambourine à la porte.
— Je t’attendais, mon beau …

Notice :

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits réflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres,  Fragments de vie, Les Portiers de la nuit (d’où est tirée la présente nouvelle) et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Chronique de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

14 mai 2011

 Deux maux pour un bien tu n’auras pas

Un homme possédait deux usines. Une vieille, à l’ouest de la ville. L’autre, à peine plus récente, produisait à l’est. Des gens y travaillaient, des gens ordinaires, des gens que l’homme aimait bien. Chacun y avait fait sa niche, à la sueur de son front et de son temps. Il fallait produire, produire. Le temps avait fait son œuvre. Chacun se plaignait de la vétusté des installations. À l’ouest, comme à l’est, c’était la même chose. Il fallait changer les choses.

L’homme était endetté. Très endetté. En d’autres circonstances, il aurait été ruiné. Mais dans son domaine, il était seul. Et la demande était là, incessante. On ne pouvait se permettre de fermer les usines. Alors, on faisait des concessions. On prêtait à l’homme et l’homme payait les employés. Il les nourrissait. L’homme équipait les deux sites du mieux qu’il pouvait. Il remplaçait, il réparait. Pas question de développer.

L’homme n’était pas fou. Il voulait changer des choses. Rénover ou reconstruire était son dilemme. Une nuit d’insomnie diluvienne, il eut une idée. Il ne reconstruirait qu’une usine. Une belle grande usine. Moderne. Fonctionnelle. Productive. Toutes les ressources y seraient regroupées. Au lieu de deux bois morts, il aurait un arbre sain, immense, dont la sève coulerait, et coulerait. Il regrouperait tous ses employés au même endroit. Des liens se créeraient. Des liens forts, un sentiment d’appartenance pour l’entreprise, pour l’homme, leur bienfaiteur.

L’homme ne dormit plus de la nuit. Il écoutait la pluie s’abattre contre la fenêtre de sa chambre, une pluie sauvage, de mauvais présages. Mais l’homme avait ce défaut : une lubie valait mieux que rien. Alors, au matin, il courut vers ses principaux adjoints. Il consulta des experts. Il leur parla de son idée. Un rêve remplacerait deux décrépitudes. Ses assistants furent emballés. Les experts aussi. Après quelques échanges, le verdict tomba. Démolir les usines désuètes, et reconstruire une usine au centre de la ville. L’espace n’y manquait pas. Un seul site, tous les employés regroupés, toute la technologie de pointe. L’homme y gagnerait en productivité. Cela lui coûterait cher, mais en rénover deux ou les reconstruire coûterait encore plus cher, surtout en efficience. Tous y gagneraient.

L’homme se rendit annoncer la bonne nouvelle à ses employés. À l’ouest d’abord, là où l’urgence était manifeste. Des regards glaciaux lui répondirent. − Quoi ! Construire au centre de la ville ! Comment pouvez-vous nous faire cela ? Avez-vous pensé à la distance de plus à parcourir ? On n’a pas envie de travailler avec ces gens, à l’est. Nos clients sont tous de ce côté-ci de la ville. Et nos enfants qui vont à l’école d’à côté… Ça ne se passera pas comme ça !

L’homme fut meurtri par l’accueil. Il eut beau expliquer le bien fondé du projet, que c’était pour le bien de tous, personne ne l’entendit. La mort dans l’âme, inquiet pour sa sécurité, l’homme s’enfuit vers l’est, là où il espérait un meilleur appui. Il fut déçu. Douloureusement déçu. Les employés de l’est l’enguirlandèrent. Les mêmes arguments émotifs plurent, comme la pluie de la nuit précédente. Il y eut des insultes, des menaces.

Abattu, l’homme sortit en trombe et pénétra dans un parc voisin. Du banc sur lequel il s’était arrêté, il vit les employés entrer et sortir de l’usine. Des hommes et des femmes qui avaient donné une part de leur vie pour l’entreprise. Ils les aimaient bien, ces gens. Il avait besoin de ces gens. Et il y avait tous ces autres, autour, qui côtoyaient cette usine, qui vivaient pour et par la vieille manufacture. Comme ceux à l’ouest. Devait-il trahir l’amour que ces personnes lui vouaient, un amour qu’il espérait, qu’il voulait conserver, ou conquérir ? S’il construisait une seule usine, s’il y regroupait toutes les activités, il perdrait cet amour qu’il sentait précaire. Un amour si cher pourtant. Alors…

Les années passèrent. La vieille usine de l’ouest fut démolie, et reconstruite. L’usine de l’est fut rénovée. Des sommes colossales dépensées, de plus en plus d’argent au fil des tergiversations. De belles petites usines, des ressources en double, des technologies douteuses. Deux directeurs. Deux contremaîtres. Là où un seul aurait suffi.

Un jour, un étranger arriva. Au centre-ville, il construisit une usine ultramoderne. Elle offrait les mêmes produits, qu’il vendait plus cher, mais permettait de combler la demande. Il embaucha des employés qui travaillaient dans les usines de notre homme, mais qui furent attirés par de meilleurs gages et des conditions aguichantes.

Évidemment, la main-d’œuvre du propriétaire des deux petites usines manqua. Elles ne suffisaient plus, et plus elles avaient du mal à répondre à la demande, plus les clients se tournaient vers l’usine du centre-ville. L’homme vit bien qu’il

n’était pas compétitif. Mais que pouvait-il faire ? Ses usines étaient si peu performantes. Il avait manqué le train. Ce qu’il aurait du faire, jadis, il ne l’avait pas fait. Mais là, c’était l’impasse. Quand il n’y a plus d’argent…

 

                                                           ***

 

Depuis 25 ans, on parle du CHUM. En 1995, il y eut le CHUQ. En 2011, voilà Charlevoix, et…

 

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a été lancé en avril au Salon du livre de Québec (Éditions de la Grenouillère).  Il est chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles.

 


Une nouvelle d’Annie Perreault…

5 mai 2011

Les ancêtres de Ranfoll

 Maïté jouait de la guitare assise sur un immense rocher plat, au sommet de la falaise, le regard vers la mer qui se fondait dans le soleil couchant.

Annie Perreault

Quand l’ennui l’accablait, elle sortait sa vieille douze cordes, sa Gambie, comme elle l’appelait, de sous son lit et venait se réfugier à cet endroit, loin de tout, de la ville, de sa vie trépidante, de son travail… À sa droite, elle pouvait distinguer le phare rouge à côté de la maison de Jee, son ami de toujours, le gardien de lumière. Cette lumière qu’il projetait tous les soirs sur l’océan, une lueur joyeuse qui parlait, qui riait et qui dansait avec les vagues, qui disait bonjour et au revoir aux bateaux qui passaient. Cette lumière qu’elle aimait tant contempler avec Jasmin.

Jasmin…

Que t’est-il arrivé ?

À sa gauche s’étirait une longue plage de sable fin et doré, ornée de grosses pierres blanches, les ancêtres de Ranfoll, disaient les villageois. Ces fabuleux cailloux étaient alignés à égale distance. 121 mètres exactement les séparaient. Comme si une intelligence supérieure, issue d’un autre temps, d’une autre Terre, celle d’avant, et munie d’une main géante, les avait placés là, dans une intention précise, en guise de signe ou de message que les yeux du ciel pouvaient lire les soirs de pleine lune. Les gens en racontaient des trucs sur ces superbes roches qui attiraient les touristes du monde entier. Jasmin et Maïté avaient souvent ri de ces légendes quelque peu farfelues. Pour eux, les pierres étaient un lieu idéal pour faire l’amour, surtout durant les soirées d’août où le firmament étincelait d’étoiles et que la lune, ronde et pleine, inondait les ancêtres de Ranfoll, qui se mettaient alors à briller. De la poussière d’or et d’argent séduisait irrémédiablement les amoureux.

Il n’était pas le seul couple à y faire l’amour… Mais eux avaient choisi la pierre la plus éloignée, la dernière, celle située complètement à gauche. Celle que Maïté percevait comme un petit point noir depuis la falaise.

Jasmin…

Où es-tu ?

Jasmin avait disparu, n’avait plus donné signe de vie, depuis deux ans, déjà. Mais Maïté le savait toujours vivant. Même si tous avaient perdu espoir, avaient tourné la page et commencé une nouvelle vie sans Jasmin, elle, elle le ressentait au plus profond de son être, il respirait encore, quelque part, ailleurs. Elle ignorait pourquoi elle avait cette certitude en dépit de toutes les vaines recherches.

Ils se retrouveraient…

Cette composition qu’elle interprétait sur sa guitare, elle l’avait découverte en rêve, un rêve où Jasmin lui présentait un ange. L’ange avait soufflé sur son visage et Maïté avait entendu les notes, l’une à la suite de l’autre, la série d’accords, harmonieux et lyriques, et les paroles, que lui, Jasmin, lui avaient chantées avec une voix si douce et juste qu’elle n’en croyait pas ses oreilles, lui, qui ne savait pas chanter ! Lui…

Ce rêve, elle l’avait fait un an, jour pour jour, après sa disparition. Et depuis, quand l’ennui la rongeait, elle se rendait sur la falaise surplombant la plage et les ancêtres de Ranfoll, et elle jouait. Cette chanson. Elle chantait. Ces paroles. Pour le faire revenir, pour le sentir encore plus près d’elle, pour l’aimer, encore et encore. Oui, elle l’aimait et ne cesserait jamais de l’aimer. Il était son amour. L’unique. Et il était vivant, toujours, quelque part, ailleurs.

Ce soir-là, sa mélodie n’attira pas Jasmin, mais Jee, son ami rouquin aux yeux bleus, au sourire enjôleur, homme de mer, de phare, mordant dans la vie à pleines dents.

Hey, Darling, how are you ? I heard your song.

– Salut Jee, joue-moi une chanson, s’il te plaît.

No… no ! I’m not so good.

– C’est faux ! Tu joues admirablement bien. Je t’ai vu, l’autre jour, avec ton banjo, sur ta galerie. Je t’ai écouté. Ta musique est vraiment belle…

Maïté lui fit un clin d’œil complice et il s’assit à côté d’elle. Jee lui prit la guitare des mains et commença à jouer sa chanson, celle qu’elle interprétait avant qu’il arrive. Sa voix, douce et juste, comme la voix entendue dans son rêve, chanta les paroles, ses paroles. Maïté l’observa, bouche bée. Son cœur trembla, se fendit, se déchira. Elle éclata en sanglots.

Jee arrêta.

– Maïté…

Il la serra contre lui et la berça, comme s’il consolait une enfant.

– I love you.

Il l’aimait, ça, elle le savait déjà depuis longtemps, mais elle n’avait jamais voulu se l’admettre, car Jee était son fidèle ami, son confident, son

Penny Parker

phare, celui qui avait toujours été là pour elle, sa lumière, pour l’éclairer, la soutenir dans les pires moments de sa vie, celui qui était là, tout simplement. Pourquoi tout gâcher en lui dévoilant son amour ? C’était la première fois.

Et sa voix. Elle ressemblait étrangement à celle de son rêve. Serait-ce que… Non…

Elle s’essuya les yeux puis observa son ami. Il souriait bêtement. Puis Jee lui effleura le visage du bout de son doigt qu’il descendit vers son cou, son sein… Il afficha un air si grave que Maïté frémit.

I love you, darling…

Une émotion empourpra les joues de Jee. Il retira aussitôt sa main, reprit la guitare et continua sa chanson. Sa voix résonna, vibrante,  intense, et parfois rauque, brisant l’une à la suite de l’autre les chaînes qui enserraient le cœur de Maïté depuis si longtemps. Les yeux clos, elle se laissa bercer par ce timbre velouté. Un bien-être l’envahit, une paix qu’elle n’avait pas ressentie depuis des années, un moment d’espoir, comme si elle entrait dans un jour neuf, qui sent bon le matin, l’herbe et la rosée, un jour rempli de promesses, de nouvelles joies et de chocolats chauds qu’on déguste face à la mer sur une galerie en bois… la galerie de Jee.

Elle releva ses paupières, il la contemplait tout en chantant. Elle esquissa un sourire. Il s’arrêta et retint sa respiration. Un silence les enveloppa. Trouble. Serait-elle capable de l’aimer d’amour ? Puis le bruit des vagues au loin en bas se ficha entre eux. Jee déposa sa guitare, se mit debout et lui fit signe de le suivre. Ils descendirent la falaise par le sentier et se rendirent sur la plage. Ils longèrent les ancêtres de Ranfoll et se dirigèrent vers le dernier rocher, celui situé complètement à gauche. Celui que Maïté observait avec perplexité, son cœur s’emballant de plus en plus. Le corps de Jee, tout près, la frôlant, son odeur, saline comme la mer, tout de lui l’attira soudain. Oui, elle devinait ses intentions, oui elle se laisserait faire, oui elle avait envie de s’abandonner, oui, oui…

Mais pourquoi ?

Jasmin…

Ils escaladèrent l’ancêtre et s’assirent face à la mer, alors que le soleil s’éclipsait derrière la ligne d’horizon, laissant une frange orangée inviter la lune. L’astre fit son apparition et monta doucement dans le ciel rejoindre ses sœurs.

Ils gardèrent le silence pendant un long moment, hypnotisés par l’océan, par la pierre, par les rayons lunaires qui faisaient briller la surface du rocher. L’ancêtre de Ranfoll se réchauffa puis Maïté sentit sa chaleur et aussi celle de Jasmin contre sa cuisse, son bras, son épaule. Plus que jamais, elle avait envie de lui. Elle s’en voulait de ressentir cette passion qui la consumait. Elle maudissait Jasmin d’avoir disparu. S’il avait été là, s’il était là, elle ne serait pas là, sur leur rocher, à désirer le corps d’un autre, ce corps dont l’odeur l’enivrait, avec ces bras ne demandant qu’à l’envelopper, la serrer, la protéger. Elle se tourna vers lui.

– Jee…

Il la caressa du bleu affectueux de ses iris.

I know.

Il prit sa main et embrassa ses doigts.

He has gone, darling, murmura-t-il. We are alone, just you and me, here, with the sea and the moon and your song in me, in you…

Sa voix… Jee ne lui avait jamais parlé comme ça, comme s’il était une nouvelle personne. Des yeux tendres l’aimaient, la désiraient.

Jasmin…

Elle était envoûtée par ses lèvres légèrement bombées, son sourire enjôleur, sa force, sa bienveillance. Son ami. Son futur amant.

Jasmin…

Où es-tu ? Je vais à jamais te perdre. Là, maintenant, dans les bras de notre ami, Jee. Est-ce ce que tu veux ? Que je t’oublie ?

– I love you.

Jee posa ses lèvres sur les siennes puis recula pour mieux l’admirer. De ses doigts assoiffés, il frôla sa nuque, son cou, sa bouche… Maïté succomba à ses sens. Elle se jeta sur lui, lui arracha sa chemise, l’embrassa, se déshabilla à grande vitesse et, nue, s’étendit sur son corps, prête à se donner toute entière à lui, prête à tourner la page, à refaire sa vie sans Jasmin.

Cette nuit-là, ils firent l’amour, plusieurs fois, jusqu’à épuisement.

Au petit matin, une brise se leva, effleurant les deux corps ensommeillés, entrelacés sur la pierre qui scintillait. Tous les ancêtres de Ranfoll s’embrasaient sous la poussière d’or et d’argent. L’un d’eux, silencieusement, se fendit. Et un homme en sortit. Nu. Il se dirigea vers la dernière pierre, l’escalada puis contempla Maïté avec tendresse. Il se pencha et lui caressa les cheveux.

– Sois heureuse, ma chérie. Jee est bon, il saura te combler.

Maïté entrouvrit les yeux, un ange soufflait des mots sur son visage. Elle sourit et se rendormit.

L’individu retourna dans le rocher fendu qui se referma, ne laissant aucune trace de fission, comme si rien ne s’était passé.

Au loin, le soleil pointait ses rayons sur un jour neuf, qui sent bon le matin, l’herbe et la rosée, un jour rempli de promesses, de nouvelles joies, de chocolats chauds…

Notice biographique

Annie Perreault est née le 24 mai 1968 à Châteauguay. Elle a vécu son enfance et son adolescence dans la campagne enchanteresse de Tingwick, petit village des Cantons de l’Est. Mère de deux adolescents, enseignante en mathématiques de formation (métier qu’elle a exercé pendant une dizaine d’années), amoureuse du même homme depuis 24 ans, Annie est avant tout une écrivaine dans l’âme. Elle écrit pour être une meilleure mère et une meilleure conjointe. Son premier roman, Adeline, porteuse de l’améthyste, a paru aux éditions Pierre Tisseyre, dans la collection Conquête, en 2008.


Chronique des idées et des livres… par Frédéric Gagnon

25 avril 2011

Cette semaine, une nouvelle de Frédéric Gagnon

La bière, la danseuse et la mort

Ses fesses étaient plates, elle n’avait pas de très beaux seins, mais elle possédait un regard extraordinairement expressif.  Moi, j’étais là, dans ce bar de danseuses de la rue Saint-Denis, j’essayais d’oublier mon chagrin, le malheur immense d’avoir vu le jour et de n’être pas aimé par Jeanne.

J’avais déjà bu pas mal de bière et de vodka avant d’atterrir là, je m’étais dit que ces corps nus me ragaillardiraient, mais je ne découvrais dans ce bar sordide qu’un reflet de mon infinie, de ma pitoyable solitude.

Je n’avais pas posé mon cul depuis deux minutes sur cette chaise de métal qu’elle me demandait si elle pouvait s’asseoir à ma table, puis elle a déposé une serviette sur son siège et a pris place devant moi, vêtue d’un baby-doll, une sorte de filet qui laissait voir la peau, et d’un slip de satin noir.

Elle avait des cheveux bruns, tombant à l’épaule, des pommettes saillantes, des lèvres pleines et longues, et deux grands yeux violets qui regardaient droit dans les miens comme si elle était amoureuse.  Elle souriait, mais on sentait en elle la part d’ombre, cette part malheureuse que je devine chez certaines femmes.  Elle m’a posé des questions, elle voulait savoir qui j’étais.  J’ai dit que j’étais un homme dépressif de quarante-quatre ans et que je n’en avais plus pour longtemps.  Elle n’a pas cessé de sourire, mais elle comprenait, il y avait une tristesse insondable dans ses yeux.  Je ne savais trop si elle était triste pour moi ou pour elle-même.  Elle m’a dit qu’elle venait de Lévis, je lui ai dit que je venais de Québec, puis une danseuse noire apparut sur une scène faite de cases qui s’illuminaient successivement.  La Noire était svelte et souple.  J’ai remarqué qu’elle avait un beau derrière, la poitrine ronde, ferme et haute.  Elle dansait très bien, mais ça ne m’excitait pas tellement.  La fille aux yeux mauves, celle assise à ma table, m’a demandé comment je m’appelais.  Je n’ai pas répondu.  Moi, je pensais à Jeanne, tout ce cirque me tuait.  Elle m’a dit qu’elle s’appelait Miranda.  Miranda, j’aurais voulu t’embrasser, j’aurais aimé baiser la mort au creux de tes reins, mais la dépression me paralysait et j’avais peine à tendre le bras vers ma bouteille de bière.  Je n’ai pas exprimé mes désirs devant la danseuse, péniblement j’ai saisi la bouteille brune.  Et tout ce temps Miranda n’arrêtait pas de parler.  Ce qu’elle disait n’avait rien à voir avec le sexe et au fond j’aimais mieux ça.  Elle m’a raconté des trucs pas possibles sur ses voyages à travers le Québec, parfois en Ontario ou aux États.  Elle avait même dansé à Sept-Îles.  Miranda en avait connu des aventures.  Un moment, ça m’a presque amusé.  Cette danseuse-là était prolixe en chien.  Ça faisait bien vingt minutes qu’elle jacassait quand je l’ai interrompue, je lui ai dit que je ne voulais pas lui faire perdre son temps, je ne la suivrais pas dans un isoloir.  Immédiatement son regard s’assombrit.  Elle était furibonde.  Puisque c’est comme ça, dit-elle, les dents serrées, et elle me quitta aussitôt.  Cette Miranda n’était qu’une petite chipie : elle n’en avait que pour mon argent.

J’ai décidé de sortir fumer une cigarette.

Dehors j’ai vu le videur qui avait exigé un pourboire pour me laisser entrer, un petit gros désagréable qui avait bien passé les cinquante-neuf bougies.  J’aurais été capable de l’envoyer au plancher si je n’avais pas été si déprimé.  Mais j’étais complètement vidé, d’autant plus que c’était un soir de juin de l’an 2010 et que la beauté du ciel me rappelait le visage bouleversant de celle que j’aime.  Il y avait dans le Quartier Latin une faune bigarrée faite de Blancs, de Noirs et de Jaunes, de quêteux et de millionnaires, de filles faciles et de matrones.  J’étais si triste que j’avais peine à retenir mes larmes.  Il y avait toute cette humanité autour de moi, une humanité qui m’était étrangère, à laquelle je n’appartiendrais peut-être plus jamais, si jamais je lui avais appartenu.  Seule Jeanne aurait pu me réconcilier avec le monde, avec moi-même, mais Jeanne était mariée à un médecin, ce qui me semblait parfaitement logique.  Un moment j’imaginai ce que devait être leur vie, une vie luxueuse, je passais souvent devant leur maison, Jeanne voyageait beaucoup ; une vie rangée, qui ignore toute forme d’angoisse devant les nécessités matérielles, une existence qu’en réalité je n’avais jamais connue.

***

Miranda est sortie.  Elle avait passé un t-shirt et un short par-dessus le baby-doll et le slip. Elle aussi avait envie d’une clope.  Je l’ai allumée, je lui ai dit que j’avais changé d’idée pour l’isoloir.  Le sourire lui est revenu.  Elle m’a passé une main dans le dos.  Elle a dit que je ne le regretterais pas.  Elle se tenait toute proche.  Je me suis demandé si cette fille-là se lavait, soudain je sentais des odeurs nauséabondes, mélange de brûlé, de poisson, de fruits blets, d’œufs pourris.  Mais, heureusement, l’hallucination, sans doute due à l’état d’extrême tension dont j’avais souffert ces derniers jours, finit par passer.  J’ai embrassé Miranda sur la joue, sous l’œil inquisiteur du videur vieillissant, puis nous sommes entrés dans le bar.

Dans l’isoloir Miranda était tout à fait chatte.  Elle s’est dévêtue lentement.  Je me suis dit qu’en fin de compte elle n’était pas si mal foutue.

J’ai retiré soixante dollars de mon porte-monnaie.  Ça me donnait droit à quatre danses, chaque danse durant de deux à quatre minutes, le temps d’une chanson.  J’ai tendu les billets et je me suis assis sur un fauteuil d’osier.  J’ai demandé à Miranda de s’asseoir sur moi, puis je lui ai donné mes instructions.  Au début du prochain morceau, elle devait me serrer très fort, très très fort, comme si elle voulait me broyer les os.  Pas de problème, qu’elle m’a dit, tant que ça te fait plaisir.  Je lui ai demandé quel âge elle avait, elle m’a dit trente, et j’ai songé que Jeanne en aurait bientôt quarante-sept, elle avait vu le jour en 1963 ; puis la prochaine chanson débuta et je serrai contre moi le corps de cette jeune femme nue qui me serrait contre elle.

On a beau dire, rien ne remplace le contact de la peau.  C’est un besoin aussi réel que la faim qui nous pousse vers l’autre sexe, celui d’une confirmation existentielle que ni Dieu ni les anges ne pourraient nous donner.  Quelle paix, quelle paix l’on trouve dans un corps de femme nu.  Il y a dans certaines femmes des nuits paisibles qu’éclaire seule la lune ; des soleils spirituels dansent sur leur ventre comme sur des mers infinies ; par moments une plainte sourde se fait l’écho de tempêtes apaisées qui ont nettoyé l’horizon, laissant le ciel plus parfaitement vide, plus parfaitement ciel.  Je découvrais dans le corps de Miranda un océan d’énergie sur lequel je dérivais tout doucement.  Je ne voulais plus que me perdre en elle, me noyer en elle, renaître d’elle.  Mon abandon fut profond.  Un moment, ce fut plus fort que moi, j’ai murmuré trois fois le nom de Jeanne.  Dès que je me suis excusé, le charme fut rompu.  T’as pas à t’excuser, m’a dit Miranda, ça me dérange pas si tu veux me donner le nom de ta copine.  Elle a reculé la tête et m’a regardé droit dans les yeux.  Elle a essuyé la larme qui coulait sur ma joue et m’a donné un baiser sur les lèvres.  Puis je l’ai serrée à nouveau, mais ce n’était plus pareil, maintenant je le savais trop bien, elle n’était pas Jeanne ; ma très chère Jeanne, je ne l’étreindrai jamais ainsi.

Après les quatre chansons, nous sommes retournés nous asseoir devant la scène sur laquelle une grande rousse s’exhibait.  Elle avait un parfait croissant entre les deux jambes.  Je l’observais avec curiosité, sans éprouver de désir.  Puis Miranda m’a demandé ça, Tu m’offres quelque chose à boire ? et, une fois de plus, ça m’a saisi, le dégoût, elle n’en avait vraiment que pour mon argent, il fallait que je la paye pour me serrer dans ses bras, elle ne pouvait même pas sortir son fric pour boire un coup, non, fallait que je sorte mes piastres.  Je l’ai regardée droit dans les yeux, puis je lui ai dit,  L’autre jour j’écoutais un de ces idiots de cosmologiste débiter sa poésie facile à la télé.  Il disait que la matière de tout ce qu’on voit, les arbres, les étoiles, nos propres corps, les planètes, avait été produite dès les premières microsecondes de l’univers, qu’au commencement il y avait un point d’énergie infiniment dense d’où tout ça s’est sorti et que nous sommes en quelque sorte parents des étoiles.  C’est-t’y pas beau ?  Pourquoi ces poètes à la noix, ils parlent jamais de l’autre côté des choses ?  Avec eux tout est cosmique, toujours du cosmique !  Parents des étoiles !…  Ils ne disent jamais qu’on est également parents de la merde !  Y avait pas juste des étoiles dans la première étincelle d’énergie, y avait également de la merde.  Pourquoi ils ne parlent jamais de la merde, du sang, du sperme ?  Pourquoi ?  Miranda regardait le plancher ; elle semblait soudain très lasse.  Puis elle a relevé la tête.  Elle aussi me regardait droit dans les yeux.  Pourquoi t’es comme ça ? demanda-t-elle.  Pourquoi tu dois tout briser ?  J’ai été correcte avec toi…  Pourquoi tu dois tout briser de même ?  Elle me jeta un dernier regard de mépris, puis elle s’éloigna.  J’ai moi-même quitté ce bordel.  Dehors je fus saisi d’une intense envie de pleurer.  Miranda avait raison, pourquoi avais-je tout brisé ?  Évidemment, avec cette danseuse, ça n’allait nulle part, mais j’aurais pu profiter d’un bon moment.  J’étais franchement trop débile.  Et trop déçu de ne pas être aimé par celle que j’aime.  Bon Dieu ! que je me suis dit, et je suis parti à la course, puis, comme j’ai le souffle court, j’ai ralenti le pas au bout de deux ou trois minutes, et j’ai marché plus d’une heure dans cette cité d’une vie chaotique, obscène, puis je me suis arrêté dans une ruelle et j’ai dégueulé, après quoi j’ai pleuré un bon moment.  Je pensais à ma vie et j’y voyais trop clair.  Quel horrible gâchis !  Il n’y avait que Jeanne qui pouvait…  Mais ça ne se peut pas, ça.  Non, monsieur, ça ne se peut vraiment pas.  L’époux de Jeanne est médecin.  Il a sûrement beaucoup de fric.  Il est grand, athlétique, très beau.  Tout ça, c’est parfaitement logique : Jeanne est une femme grande, belle et blonde.  Et raffinée.  Et cultivée.  Elle devait être avec ce médecin.  Je devais être seul.  Mais c’est à Jeanne que je penserai au moment de fermer les yeux pour de bon.

***

Finalement, j’en ai eu assez de mes propres larmes.  On s’écœure de tout.  J’ai ravalé mes sanglots et je me suis rendu dans un bar où j’ai bu d’autres bières.  Puis je suis retourné dans la nuit en espérant m’y perdre pour de bon.

Ça ne voulait rien dire.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Chronique des idées et des livres par Frédéric Gagnon…

11 avril 2011

(Cette semaine, une nouvelle de Frédéric Gagnon nous mène aux labyrinthes de nos propres vies…)

DISPARITIONS

Il était donc seul.

Tous ceux qu’il avait aimés avaient disparu.

D’abord sa femme, Mara, et leurs deux petits garçons, Morly et Farand.

Un jour, entrant à cinq heures pile comme tous les autres jours, il n’avait pas retrouvé les bruits familiers, ceux des enfants qui jouent ou écoutent la télé, ceux de sa femme qui s’affaire dans la cuisine.  L’appartement était vide.  Ou plutôt il était plein, gros d’une absence qui était une présence malsaine, informe mais précise dans l’angoisse qu’elle suscitait.

D’abord il avait essayé de se raisonner.  Ils devaient être sortis un moment.  Mara s’était peut-être aperçue qu’elle avait oublié d’acheter un aliment quelconque en faisant son épicerie.  (Mais non, mais non, disait une voix qui était l’une des voix de sa conscience sans l’être tout à fait.  Mais non, cela n’arrive jamais : Mara n’oublie jamais rien.  Tous les jours, sans exception, Mara et les enfants sont là à cinq heures quand tu rentres du boulot.)

Il s’était assis sur le canapé du salon, sans prendre la peine d’ouvrir la lumière.  Et le temps avait passé.  Il épiait les moindres bruits de cette tour d’habitation où il avait vécu dix ans avec Mara, espérant le retour des siens, mais personne n’entrait dans ce logement du dixième étage.  Personne.  Et le temps passait.  Et maintenant  le soleil s’était couché et la pièce baignait en l’ombre comme dans une froide matrice.  Et finalement il se résigna et se versa un scotch.  Puis il but beaucoup jusqu’à ce qu’il s’endormît sur le canapé.

Le lendemain matin, quand il s’éveilla, il était toujours seul.  Rapidement il se doucha, puis il se rendit au bureau où il remplissait des formulaires sur l’ordinateur.  Quand il revint, à cinq heures pile, ses espoirs furent déçus : le logement était toujours gros d’absence.  Alors il but du scotch, assis sur le canapé du salon.  Et le lendemain soir, il découvrit de nouveau un logement vide, et il but parce qu’il se sentait triste et sans ressource.  Le cinquième jour, il n’attendait plus rien en revenant du travail.  Quelque chose en lui s’était brisé, cette certitude intime et jamais formulée de l’ordre du monde.  À peine fut-il attentif à l’absence qui pourtant minait l’envers de son esprit.  Ce soir et cette nuit-là, il but et but beaucoup parce qu’en son esprit tout espoir de rétablissement s’était évanoui.

Le lendemain, c’était un samedi, il décida de rendre visite à ses parents qui vivaient dans une tour d’habitation, à l’autre bout de la ville.

Il prit deux métros puis parcourut à pied une distance d’un kilomètre sur une rue rectiligne, entre deux rangées de tours de béton.  Il entra dans un immeuble semblable à tous les autres et sonna.  « Qui est-ce? » fit la voix de son père.  Il approcha son visage de l’interphone et dit : « C’est moi ».  « Tu ne devais venir que demain », fit la voix, grave, neutre, terne presque.  « Il s’est passé quelque chose », dit-il.  « Très bien, fit la voix.  Je t’ouvre. »  Alors le timbre retentit et il put ouvrir la porte intérieure.  Il se rendit à l’ascenseur et appuya sur le huit.

Son père l’attendait dans le cadre de porte.  Son visage n’exprimait ni surprise, ni déception, ni joie.  Son visage n’exprimait jamais qu’une résistance obstinée au mouvement des êtres.

– Tu devais venir dimanche avec ta femme et tes enfants.

Il allait répondre quand il entendit la voix de sa mère :

– Qui est-ce ?

Bientôt elle apparut, derrière le père.

– Ah, c’est notre fils, ajouta-elle avec étonnement.  Mais fais-le entrer.

Le père recula d’un pas et son épouse s’écarta.

– Entre, dit le père sans émotion.

Il fit quelques pas et se retrouva dans le vestibule.  Son père l’invita à passer  au salon.  Ils y entrèrent tous trois et s’assirent.

–Lundi…  Lundi quand je suis revenu du travail, il n’y avait plus personne…  Je veux dire qu’il n’y avait absolument personne.

Il jeta un coup d’œil vers sa mère, qui était assise près de lui sur le canapé.  Sa mère regardait droit devant, apparemment indifférente, comme si tout ce qu’il pouvait dire lui était égal, mais il reconnaissait ce tic, ce clignement trop rapide de l’œil gauche qui trahissait son état intérieur.  Puis il regarda son père, assis sur son gros fauteuil à bascule, qui l’observait.

– Je n’ai pas revu Mara et les garçons depuis lundi matin.

Il y eut un moment de silence ; puis le père soupira et prit la parole.

– Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ?

– C’est vrai, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? demanda la mère dont la paupière gauche battait encore plus rapidement.  On a déjà tout fait ce qu’on pouvait pour toi.  Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de plus ?

– Regarde dans quel état tu mets ta mère, dit le père.

– C’est vrai, concéda-t-il au bout d’un moment.  Je n’aurais pas dû vous importuner.  Je vous demande pardon.

La mère éclata alors en larmes et enfouit son visage au creux de ses paumes.

Il se leva.

– Je vous laisse, dit-il.  Vraiment je regrette infiniment…

Alors sa mère releva la tête.

– Mais c’est vrai, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse? demandait-elle.  Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de plus ?  Nous, on a tout fait ce qu’on pouvait pour toi !

– Je…  Je vous prie de m’excuser, dit-il.

– Bon, ça va, dit le père, on n’en fera pas tout un drame.

Le père quitta son fauteuil et les deux hommes se dirigèrent vers le vestibule.

Comme il ouvrait la porte, le père s’immobilisa et lui dit, de sa voix grave, inanimée :

– Ne reviens pas demain.  Tu devais venir demain avec ta femme et tes enfants, mais tu as choisi de venir aujourd’hui.  Il est donc inutile de revenir demain.

D’un hochement de la tête, il salua son père et s’en alla.

Les trois samedis suivants, il revint chez ses parents, mais personne ne répondait.  Au bout d’un mois, la chose semblait certaine : sa femme, ses enfants et ses parents avaient bel et bien disparu.  Rien ne laissait présager le retour des siens.

Morly et Farand surtout lui manquaient.  La douleur de ne plus voir les gamins devenait franchement atroce.  Pour tromper l’ennui, il se mit à boire encore plus et il entreprit une liaison avec une collègue de travail, une certaine Mlle Tessier.

Un soir, il n’était que sept heures mais il était déjà fort ivre, il décida d’aller conter fleurette à sa maîtresse et se perdit en chemin.  Depuis l’adolescence, il connaissait par cœur le dédale de ces rues rectilignes ; son sens de l’orientation était reconnu de tous, et au travail on avait souvent loué la précision de son esprit ; mais par ce soir d’ivresse chagrine, il finit par se perdre entre ces rangées de tours de béton.

Après un temps il s’arrêta.  Il ignorait s’il avait marché vingt minutes ou deux heures.  Tout, tout ceci, le ciel nocturne et ces façades indifférenciables, lui devenait étranger comme il était devenu étranger à lui-même.

 

***

 

En un pays lointain, un homme fortuné se fit construire un labyrinthe s’étendant sur quelques kilomètres.  On y circule entre des rangées de tours grises, carrées, hautes de plus de deux mètres.

Il y a quelques semaines, un journal racontait qu’on y avait découvert le cadavre d’un inconnu.

 

 

Le 14 septembre 2004

 

 

 

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


L’accompagnatrice, une nouvelle de Micheline Frenette…

3 avril 2011

L’ACCOMPAGNATRICE

Je n’aime pas l’odeur infecte de notre chambre. Ça pue la pourriture de cette plaie sur ton corps qui ne guérit pas, qui s’infecte, saigne et suinte. Pourtant tu n’es pas mort. Je vis, je couche près de toi malgré cette odeur qui rôde parce que toi, je t’aime. Tel que promis, nous serons ensemble à la vie à la mort.
C’est une promesse comme une ivresse. Je te regarde, je te caresse tendrement. Ta main s’accroche à la mienne. Tu peux encore me voir mais ton regard s’éteint. Je vis au rythme de ta respiration très profonde et qui devient plus lente. Toujours cette odeur nauséabonde…  Tu n’as que 50 ans.

Comme un chien de garde, je veille. Gare à ceux qui te feront mal. Tu vas mourir, c’est une promesse. Question de temps dit le docteur. Nous le savons tous les deux. Je reste seule avec toi dans cette chambre où la mort rôde, te guette, te cherche, t’attend impatiemment…  Je suis là.
Le courage me vient de cette photo récente de toi que j’asperge du parfum que tu portais. Je me raccroche  à ce temps insouciant, ce  temps de ta beauté, de ta virilité. En regardant cette photo j’ai l’impression que tu me nargues du haut de tes six pieds. Ce temps menteur, pilleur, voleur de vie.

Je te sens si fragile et inquiet. Tu sais que tu viens de signer sur ce papier en toute lucidité ta dernière signature de ton vivant.
C’est ton dernier contrat.

En ce moment tu peux encore me parler de cette angoisse face à ton dernier bout  de vie, de ta révolte ainsi que de tous tes projets inachevés. Tu t’inquiète pour moi et pour ta mère. Tu me souris, même que parfois tu ris.  Je dois garder le secret.

Je n’ose te parler de la mort, tu paniques. Je ne fais qu’écouter quand toi tu en parles. Alors je te parle de vie qui est la nôtre dans cette chambre.

Nous sommes presque toujours seuls, à part ces passants. Ne t’inquiète pas, ce sont nos amis, docteurs et infirmières, ils respectent notre intimité.

Au printemps, l’ironie c’est qu’il fait beau et chaud. 30 ° Celsius. Même le climatiseur de notre chambre ne fournit plus. Tu transpires, tu as faim, tu as soif. Mais tu ne peux ni manger ni boire. Pour te soulager je passe un doigt mouillé sur tes lèvres et dans un réflexe tu me mords le doigt.

Il fait tellement chaud que je sors boire un soda sur la terrasse.   Je suffoque, j’ai besoin d’air. L’angoisse m’étrangle, je ne peux m’éloigner longtemps de toi. J’ai peur de faillir à ma promesse et de ne pas être là pour ton dernier soupir, lorsque la vie quittera ton corps.

Meurtri, affaibli, depuis trois jours tu dors. Moi je ne dors presque plus depuis déjà sept  jours six nuits. Tu ne peux que serrer ma main.
Me faire un petit signe. Je n’entends plus tes mots, ils se perdent dans tes chuchotements et certains murmures. Je vois couler tes larmes et les efforts que tu fais pour rester avec moi. Je sais tu veux me transmettre un dernier message de vie. Pourtant je ne te retiens pas. Je suis juste là à tes côtés.

Tu es dans le coma. Plus de réaction. Je te parle espérant juste que tu m’entendes afin que tu saches que je suis toujours là.

Ce matin je me suis assoupie, je me réveille en sursaut il est 6 h 30.
Je m’approche de toi. Tu as une forte fièvre. Ta respiration est de plus en plus laborieuse et espacée.

Alors je sais que c’est aujourd’hui qu’on va se quitter. Je veux rester seule avec toi.

Un prêtre est sur le seuil de la porte. Je dois l’empêcher d’entrer et je n’ai pas une minute à perdre. Je respecte ta volonté car tu as perdu la foi, enfin je pense que tu ne crois plus en ce que les hommes de Dieu veulent te dire.
Peut-être as-tu un Dieu en toi ?

Je me fais une brève toilette, prenant soin de ne pas fermer la porte. Je vis au rythme de ta respiration, tous mes sens sont en éveils. Je ne quitte plus notre chambre car je sens, je sais que c’est pour bientôt,  voire même ce matin.

Je ferme la porte de notre chambre. S’il vous plait, ne pas déranger.

Nous sommes trois : toi , moi et la mort.

Je m’étends près de toi et je dépose ta tête contre mon cœur qui bat la chamade alors que le tien se résigne peu à peu à cesser de battre.

Je te berce et je te parle doucement.

« Ce matin tu peux te permettre de faire la grasse matinée, on est jeudi, et il fait gris dehors. Ne sois pas inquiet je suis là !
Reste calme et respire. Je t’aime et aujourd’hui je peux te dire que tel que l’on s’est promis nous sommes unis et amis à la vie à la mort. Je sais que tu me quitteras bientôt et même si je n’ai aucune croyance, comme tu le sais, j’ose espérer que tu seras mieux de l’autre côté. Il ne me reste plus maintenant qu’à vivre ton absence. Mais tu m’y as bien préparé. Aujourd’hui on se quitte comme prévu, et je te dis Merci de m’accorder ces moments privilégiés et de me faire confiance pour franchir cette étape de vie avec moi. Respire et reste calme. N’ai pas peur.»

…et les trois derniers soupirs….

« Tu es mort dans mes bras. »

Je te tiens toujours contre mon cœur, j’échappe quelques sanglots. Le temps s’est figé.

Ton corps refroidit et commence à raidir. Ça fait 1 heure 30 que je te tiens dans mes bras !

Une heure vivant et 30 minutes mort.

Je sonne. Le docteur et les infirmières arrivent. On constate ton décès.

On m’aide à te retirer de mes bras car tu es lourd.

On te replace dans ce lit. On t’enfile la jaquette dont tu aimais l’odeur. Je place ta tête sur l’oreiller que je t’ai acheté et que tu aimes tant. Je couvre ton corps d’une couverture. Je ne veux pas que tu aies froid.

Je recule, je te regarde et je viens te peigner et t’embrasser pour la dernière fois.

On m’a laissée seule avec  toi.

Je sors finalement de notre chambre.
J’emprunte ce long couloir froid en silence pour me rendre au salon.
Je dois faire les téléphones d’usage.
Je suis de marbre …  Aucune émotion.
Je m’assois dans le salon et j’attends ta mère.

Notice

Micheline Frenette est née en 1953.  Aînée de trois enfants, elle a vécu son enfance et son adolescence sur le plateau Mont-Royal.  Elle a étudié en Biochimie pour se diriger plus tard vers la psychologie. Donc, depuis 1984, elle travaille comme psychologue clinicienne et essaie de marier l’art , la science et la psychologie. Elle est particulièrement fascinée par les humains, leurs histoire, leur vécu.  Elle s’adonne  à l’écriture depuis longtemps, de façon spontanée, et s’inspire du quotidien.  Le présent texte relate une situation d’impuissance devant l’inéluctabilité  du destin.

Nous en avons aimé l’émotion sans fard.


Chronique des idées et des livres… par Frédéric Gagnon…

29 mars 2011

(Cette semaine, Frédéric Gagnon nous offre une nouvelle.)

On ne s’en sort pas

Je suis l’enfant unique d’une famille de la haute bourgeoisie de Québec – mais j’ai porté mon nom comme une tache maudite.  Jamais mon père, qui pourtant devait tout au sien, ne m’ouvrit de portes ; jamais il ne m’encouragea ni ne me proposa de situation ; jamais il ne me présenta au beau monde de manière avantageuse.  Il me traitait publiquement avec mépris ; je devins la risée de toutes ses connaissances.  Il m’était donc impossible de me trouver un emploi honorable : le néant qui séparait un patronyme illustre de mon abjection sociale me réduisait aux limbes d’une vie déréalisée.

Une nuit de juillet, comme je m’abandonnais à l’amertume dans un bar de la Grande Allée, convaincu de n’être, à trente-cinq ans, qu’un homme pathétiquement inachevé, un éternel bon à rien, du coin de l’œil je la vis venir vers moi.

Myra était une femme comme jamais je n’en avais vu – et je doute que la mort même m’accorde spectacle si fulgurant.  Ses yeux aigue-marine me pénétrèrent comme un soleil d’eau quand elle approcha du comptoir où je buvais depuis plus d’une heure.  C’était une grande femme toute de cuir vêtue, à l’exception d’un jersey noir que l’on devinait sous la veste.  La masse de ses cheveux lisses et sombres tombait sur ses épaules.  Son teint rosé exprimait les nuances de sentiments qui se reflétaient en l’éclat de ses prunelles, et son rire découvrait de parfaites dents blanches qui brillaient tel un bonheur d’enfant qui toujours nous élude.

Bientôt nous engageâmes la conversation.  Entre nous tout était clair et naturel.  Les mots étaient moins des sons que des relais immatériels que traversait le courant d’une profonde sympathie.

En toutes choses dort une âme qui pour s’éveiller attend l’apparition d’une femme magique.  Myra était cette femme, une flamme douce, pourtant ardente, qui tirait de la veule banalité des êtres un monde tout en charmes et fantaisies.  Oui, pendant plus d’une heure ma vie fut un pur chef-d’œuvre.  Puis Myra dit que nous devrions ensemble quitter la ville.  Sur le coup, l’idée m’enchanta, puis une ombre assombrit le cours de mes pensées : j’étais sans le sou.  Sans le sou !  Je sentais vaciller l’univers d’opale qui trouvait en Myra son principe.  Alors une idée me vint, l’idée d’un homme prêt à défendre son salut avec toute la fougue d’un désespoir passé.

***

Myra m’attendait place d’Youville, dans son automobile grise, tandis que je gravissais le long escalier étroit qui menait à ce loft de la côte d’Abraham, rue sans arbres, tout en briques, béton, verre, bitume, où l’on circule de jour comme de nuit.

Une musique assourdissante, une pure cacophonie, venait du logement de Bébé Melançon, pusher que j’avais rencontré chez Luz, un type qui fumait de gros pétards, qui se prenait pour un écrivain.  J’ai dû frapper violemment la porte avant qu’il ne m’ouvre.  Dans l’entrebâillement j’ai vu un petit homme hirsute, torse nu, vêtu d’un jeans, qui ne s’était lavé ni rasé depuis plusieurs jours.

– Quoi ! hurla-t-il.

– Tu ne me reconnais pas ?

– T’es qui donc ?!

Un instant il me dévisagea, puis ses traits se détendirent et il ajouta :

– Ah ! l’ami de Luz.  Attends un peu, j’arrête la musique.

Il s’éloigna sans m’inviter.

Le bruit enfin cessa et il revint à la porte.

– Tu veux quoi ? demanda-t-il.

À mon tour je l’examinai.  L’ampoule du palier éclairait cruellement la peau tavelée de son visage jaunâtre.

– C’était une erreur de venir, dis-je.  Je m’en vais.

Comme il allait refermer la porte, je lui ai balancé une droite au visage.  Il essayait de se relever qu’il recevait déjà mon pied dans la gueule.

Ce Melançon était sonné !  Il devait y avoir un vrai carillon dans sa tête.

D’un coup d’œil j’inspectai cette grande pièce rectangulaire plongée dans la pénombre, vide à l’exception d’un sofa, d’une table basse, d’un lit et d’une chaîne stéréo sur le plancher.  Nous étions bien seuls.

Je me suis approché de la table.  J’y vis un monticule de cocaïne, une pipe à hash, un pot à biscuits, vieillerie jaunasse décorée d’un petit garçon bleu qui pêche à la ligne, accompagné de son chien brun – et un révolver, un .38 à canon court, une vraie petite merveille dont je m’emparai sur le champ.

J’avais déjà constaté que ce Bébé Melançon n’était pas une lumière.  J’ouvris donc la boîte à biscuits.  Un joli magot ! Pas moins de dix mille dollars.  Je me suis laissé tomber sur le sofa.  Il y avait bien une minute que j’admirais la masse de billets froissés quand j’entendis des pas qui s’approchaient.

– Arrête ou je te descends ! criai-je, l’arme dirigée vers le petit homme furieux.

Moins d’un mètre le séparait de la table.  J’ai visé le tibia et Bébé tomba de tout son long en gémissant.  Maintenant il fallait aller jusqu’au bout.  Jamais je n’avais soupçonné la joie sauvage de l’assassin.

– Celle-là, c’est de la part des enfants à qui t’as vendu  ta camelote, dis-je, puis, au bout d’un instant d’une frénétique intensité, je lui ai tiré une balle dans le crâne.

Le sang faisait une très jolie fleur sur le plancher.

Heureusement, le bruit des automobiles avait dû couvrir celui des coups de feu.

J’ai quitté le loft, la boîte dans les mains et le révolver sous le veston.  « Pas un dégonflé.  Je ne suis pas un dégonflé », pensais-je.  Voilà ce que toute ma vie j’aurais voulu dire à mon père.

***

Bientôt nous quittâmes la ville.

Le bolide crevait la nuit alcaloïde que traversaient des spectres phosphorescents, figures abstraites, étrangement suggestives, échos conjugués de la pleine lune et des lumières de lointains villages que nous apercevions aux flancs des collines.

Sans effort Myra dirigeait le véhicule sur cette sinueuse route régionale qui m’était inconnue.  Parfois je me tournais vers elle et lui trouvais un charme troublant.  À cette candeur, qui dans le bar m’avait émerveillé, succédait l’expression d’une beauté cruelle que révélaient un certain sourire, un certain éclat du regard – et la part la plus obscure de mon être s’animait au contact de son double féminin.

J’étais parfaitement contenté.  J’avais la femme, le fric et sous la ceinture un révolver froid et rigide comme un sexe de zombie.

Au bout d’une heure, peut-être deux, je ne sais trop combien de temps, nous vîmes un improbable motel.  Myra gara l’automobile devant une fenêtre illuminée.  Elle me dit de l’attendre et se rendit à la réception, puis elle revint avec une clé et nous conduisit à notre porte.

Dans la chambre, elle eut à peine le temps d’ouvrir la lumière du plafonnier que je la serrais contre moi.  J’enfouis mon visage au creux de sa nuque.  L’odeur de sa chevelure était chaude comme son corps qui brûlait contre le mien.  Enfin je découvrais cette sécurité, cette certitude d’exister qui m’avaient toujours fait défaut.

Légèrement elle me repoussa pour écarter les pans de mon veston.

– T’es un vrai caïd, dit-elle en regardant la crosse du .38.

Elle retira l’arme de mon pantalon.  Je croyais qu’elle amorçait un jeu qui n’ajouterait qu’à l’extase, mais, après avoir fait quelques pas à reculons, elle braqua l’arme sur moi, son visage parfaitement inexpressif.

– Je vais te tuer, dit-elle froidement.

– Ça va, j’ai peur, dis-je d’un air faussement détendu, mais au fond je savais bien que tout avait basculé, et je le sentais d’autant mieux que ma vie n’avait été qu’une sale garce qui me trompait sans arrêt.

– Tu es un lâche et tu vas mourir.

– Dis-moi que c’est une blague…

– Je suis tout à fait sérieuse.

– Mais pourquoi?

– Je suis ton âme.  Je suis l’âme que tu as expirée dans la nuit de ton éternelle faiblesse, et je vais te tuer

– Mais tu es si belle.  Tellement belle !

– J’ai la beauté de la mort.

– Mais…  Mais je t’aime, Myra.

Un moment elle m’examina, toujours aussi froide, puis elle appuya sur la détente.  Le projectile m’atteignit en plein ventre.  Je m’écroulai.  L’atroce douleur provoquait d’étranges, d’ineptes convulsions.  Par un effort désespéré, je parvins à lever une main tremblante vers cette femme mystérieuse.

« Adieu », dit Myra, puis elle me jeta un regard amusé, hautain, et m’abandonna.

Au bout de mon sang, après des heures d’agonie (une éternité !), j’ai fini par mourir.  J’ai sombré dans la Nuit essentielle dont mon existence dérisoire n’avait été qu’une ombre.

3-4 juin 2004

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


La falaise de Gaugin, un texte de Dominique Blondeau…

23 mars 2011

LA FALAISE DE GAUGUIN

Les cheveux libres et blonds, elle court, elle s’essouffle, elle trébuche. Sa pensée déliée comme sa chevelure sur ses épaules, l’incite à se remémorer les larmes qu’elle a versées à la mort de ses parents, celles, quand Paul s’est exilé. Elle se trompe. Dans ce paysage, il n’y a rien à se remémorer : elle n’a pas versé de larmes, elle n’a pas connu le goût salé de la douleur qui se déverse sur les joues jusqu’au havre de la lèvre, la caresse de la langue. Les larmes sont un effet du mois d’août. De la sueur, par exemple. Des yeux qui transpirent.

Il n’y a qu’une seule réalité autour d’elle. L’herbe jaune qui, sous ses pas, se brise. Le ciel déjà crépusculaire épuisé du bleu et du jaune qu’oblige l’été, chavire dans le mauve, dans le rose. La mer, cordillère écrêtée, rémanence de vert. On dirait la grandeur du monde. La femme s’est défaite de l’être qu’elle s’était ajouté. Elle souffre, la chair rongée, vitriolée. Elle ne peut croire à l’inexistence de Paul qui est mort là-bas, auprès de femmes brunes et grasses. Languides.

Elle court. À force de délirer entre le visage de Paul et l’absence d’elle dans ce cadre échevelé de jaune, de rose, de vert, ses yeux embués brouillent

La falaise, Paul Gaugin

la perspective, le relief. Jusqu’à sa chevelure éparse enrubannant le front, le regard.

Ce littoral que Paul a aimé, autrefois. Il avait promis de l’emplir de sa présence à elle. Trop de vent, de sauvagerie. Sa blondeur l’adoucirait, riait-il. La mort a implacablement dénoué sa promesse. Plus rien d’elle ne subsistera ici.

Elle s’essouffle, elle s’aveugle. Son pied heurte le vide, il bouscule le jaune, le vert, le mauve. Dans ce tableau crépusculaire, elle s’immortalise.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Chronique de Québec… par Jean-Marc Ouellet

4 mars 2011

Cette semaine, une nouvelle : La cabane…

Une horreur blafarde pénètre mon âme vide. J’ai peur. Comme jamais.

Le ciel crache une eau épaisse, une trombe écrase la vie, et mon cœur s’agite. Entre là et néant, je cherche. Rien, tout, un chemin, un réconfort, de qui, de quoi, un sentiment oublié, parti jadis, jadis. Mais là où on ne devrait pas être, nulle consolation.

L’eau s’écrase sur la vitre. Je suis sec. Baume dérisoire. Je suis sec. Ha ha! Pour combien de temps? Minutes? Heures? Éternités. Tôt ou tard, je sortirai. Sortir. Fuir.

La carcasse métallique est enlisée. Le moteur s’est éteint, étouffé par l’eau qui monte, monte. Le fossé se noie, comme la route, comme mon courage.

Je sors dans les ténèbres. L’eau s’engouffre dans l’habitacle. Et moi je plonge, je me mouille, je cherche, j’espère, mais il n’y a rien, rien que le noir, et le clapotement des gouttes sur les feuilles, sur le torrent. La nuit gronde d’un râlement sinistre. Un trait de lumière fend le noir. Une lueur exsangue allume les alentours. Un instant, des fantômes m’entourent, des spectres humides et menaçants, lâches spectateurs. Leurs branches m’appellent, m’avertissent, me chassent. Je ne comprends pas. La vision est éphémère. Les ténèbres reviennent, couvrent la nuit. Et pourtant, j’avance. De longs bras m’agrippent, m’écorchent. Je fuis, mais d’autres arrivent, me tourmentent. Importun, je me hasarde plus loin, vers nulle part. Je trébuche. Les chicots m’enfargent,  m’accrochent. Je chute, je me relève, je tombe encore. Et je pleure. Mes larmes chaudes s’acoquinent avec les gouttes célestes. Froides. Cruelles. Il n’y plus de larmes. Que de l’acide ricanant sur mon épave.

Je tremble, je frissonne. De froid, d’effroi.

Au fond du noir, une lueur. Une étincelle dans l’obscurité. Elle scintille, fragile, tenace. Un espoir, comme l’étoile des rois. Je me faufile dans la moiteur végétale. À mon tour, je me laisse guider. J’avance. Je ne sens plus les égratignures, je survole les chicots, je me ris des vêtements imbibés. J’avance. Simplement. Espoir trouble.

Dans le bois, une cabane, une cabane noire dans les ténèbres, asile du fou, oasis du misérable. La lueur vient de là. Ou mirage.

J’approche, je touche. Il n’y a pas de rêve. La cabane est là, avec son bois pourri et sa puanteur moite.

À la hâte, je trouve la porte. Elle est entrouverte. J’hésite. Le vertige me fige. Je frappe. Enfin.

Pas de réponse.

Je hurle : — Il y a quelqu’un ?

Mon propre cri résonne dans ma tête. Le vent et l’orage me répondent. Une faible lumière émane de l’intérieur. J’ai froid. La nuit me pourchasse. Je n’en peux plus. J’entre.

Personne. Une seule pièce. Une table de bois, une chaise. Un feu éclaire l’âtre d’un foyer. La lumière danse une valse brouillonne. Les ombres se bousculent. Sur un mur, une bibliothèque attend. Un comptoir retient son évier près d’une autre paroi. Un lit est défait. Des draps propres y sont ouverts, comme une invitation, un sortilège.

— Il y a quelqu’un ?

Personne ne répond.

L’air est lourd, et pourtant, il réconforte. L’orage s’apaise. La crainte s’assoupit, mais le doute prend la place.

Appuyée contre le mur, il y a une guitare. Comme la mienne. Sur la table de nuit, il y a un livre. Un roman. Le même que je lis, là-bas, à la maison, là où je devrais être. Je le prends, je le feuillette. Un signet tombe sur le sol. Un signet blanc, une photo l’agrémente. Des enfants. Mes enfants! Ma fille, mes garçons. Une note à la fin du livre. Mon écriture. Des mots de ma main, des mots qui ne furent jamais écrits.

Près d’une fenêtre, il y a une commode. Un cadre s’y repose. Je m’approche. Je prends l’artéfact, l’examine. Il y a une femme, un homme. Béatrice, ma femme, et… moi. Plus jeunes. Nous, il y a quelques années. C’est le même cliché. Le nôtre. Celui qui attend sur ma table de chevet, près de notre lit, chez nous, là où je ne suis pas.

Comment? Comment!

Rien ici n’existe. Ce n’est qu’un rêve, un cauchemar. Rien ici ne peut exister. Je me pince le bras. J’ai mal. Pourtant, rien ne disparaît. Tout reste. Odieux. Absurde. Je fuis, je me précipite vers la sortie, vers les ténèbres. J’affronte la tempête, celle du dehors, celle de mon âme. Je cours, je cours.

Enfin, je croise la route. Une voiture arrive. Je suis sauvé!

***

J’ouvre la porte. Un homme en uniforme se tient là, austère. Des sons sortent de sa bouche. Des mots nauséabonds, aux sens faméliques, ou maléfiques. Autour de moi, ces bruits flottent, graves, insensés. Des larmes jaillissent, roulent sur mes joues dérisoires.

L’homme n’est plus là. Je referme la porte. Je suis mort. Anéanti. Il n’y a plus de vie. Il n’y a que chimère et folie. Rien. Je ne suis rien. Qu’une image délavée d’un peut-être évanoui, qu’un probable qui ne sera jamais, qui ne sera plus qu’allusion et souvenir.

Oui. C’est ça. Oublier. Je dois oublier. Pour me rappeler. Seul. Seul.

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, sortira en avril aux Éditions de la Grenouillère.  Il est maintenant chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles


Une nouvelle d’Annie la Silencieuse…

3 mars 2011

Le Tunnel

Annie, la Silencieuse...

Je m’éveille en douceur, comme sortie d’un éternel sommeil.  Engourdie.  Je suis engourdie.  Mes membres semblent handicapés soudainement.  Je regarde autour, rien ne m’est familier. Je ne comprends pas…  La mémoire, cette faculté que j’ai et qui oublie que trop ne m’a pas avertie qu’elle ferait des siennes, encore.  À gauche, rien en vue.  À droite, même chose.  Mais devant, devant, la lumière.  Une lumière vive, iridescente qui me crie au visage de la regarder.  Et je la regarde, intensément, comme envoûtée.

La lumière, le néon de la table d’opération.  L’opération !  Bien sûre !  Je dois être en train de me faire opérer à cœur ouvert.  Je dois être endormie, j’imagine.  Le néon étant fort, je le vois même si j’ai les paupières fermées.  Il m’aveugle, même.  Voilà !  Mais, comment est-ce possible que j’en  aie conscience ?  Est-ce que je rêve ?  Je hallucine ?  Non… Ça doit être les médicaments, ça m’affecte le cerveau, c’est un rêve inconscient, je ne m’en souviendrai plus au réveil.  De toute manière, moi et ma mémoire, hein !  Et cette table, je ne la sens pas sous moi, en réalité, je me sens bien debout, non plus couchée.  Me suis-je levée sans m’en rendre compte ?  Debout, je le suis, mais sans toucher le sol.  Et je ne vois que cette lumière au loin, qui m’attire comme un aimant.

Ce tunnel lumineux est tout droit devant.  Non, en fait, j’y suis déjà.  Bizarrement, j’ai l’impression d’être capable de bouger dans ce tunnel.  Comme si j’avais la faculté d’avancer, d’aller plus loin, de m’enfoncer dans celui-ci.  J’ai presque envie de le faire, juste pour voir.  Après tout, ce n’est que mon imagination, non ?   J’y vais.  J’avance doucement, puis réalise ; Je dois être morte !  C’est ça, je dois être morte là, sur la table d’opération, sous ce néon, non ?  Non…impossible, je le saurais, le sentirais.  Sent-on quelque chose, lorsque l’on meurt ?  Mais j’en sais rien moi, je ne suis jamais morte encore !

Je vois des formes au loin.  Ils sont vêtus de blanc, entièrement.  Ils sont sans visage.  Ou plutôt si, ils ont des visages, énormes, informes.  Des visages aux rictus effrayants.  Vêtus de blanc ? Non, ce doit être cette damnée lumière qui m’aveugle.  Mais où suis-je ?  Ces visages, ils me terrifient, sans que j’en comprenne la raison.  Je ne sens toujours pas mes membres, et pourtant je bouge dans ce tunnel, et me dirige droit sur ces… ces êtres.  Pas un son, pas un bruit, pas un mot.  Je n’entends rien, ou plutôt j’entends subtilement un bruissement.  Un léger souffle d’air, comme une brise, que je ne ressens pas.

Le tunnel est si sombre, et cette lumière si vive, je me retourne vers l’arrière, et ne vois que le noir.  Noir, tout est noir, des ténèbres de noirceur, je ne peux plus reculer.  Ces êtres semblent m’attendre, et puis bon, si je suis morte, ils ne peuvent rien me faire, non ?

Je continue d’avancer, à une vitesse de plus en plus rapide. Je ne contrôle pas mes pas, je ne contrôle plus où je vais, mais j’avance encore, rapidement, si rapidement que mon cœur bat la chamade dans ma poitrine.  Comment mon cœur peut-il battre ainsi, si je suis morte.  Anxieuse, terrifiée, je vois ces personnages aux visages informes s’approcher de plus en plus.  Inévitable, je m’en vais directement dans leur piège.

Qui sont-ils ?

Que me veulent-ils ?

Je suis tout près, et j’entends soudainement une voix.  Non, pas une voix, un murmure.

« Elle est éveillée. »

Je veux répondre, mais il semblerait que ma faculté à parler m’a été enlevée.  Aucun mot ne sort de ma bouche, je ne peux que les penser : « Oui, je suis éveillée.  Où suis-je ? »

Le murmure se poursuit, et j’entends : « Vous êtes la dernière.  Après vous, il n’y a plus d’espoir. »

Plus d’espoir ? D’espoir de quoi ?  Je ne comprends pas.  Dans le silence de mes mots, mes pensées voyagent à la vitesse de la lumière.  J’observe ces personnages, les scrutent.  Ils semblent vêtus de costumes d’astronautes, comme on peut voir dans les films.  Mais voilà, je m’imagine un film, mon esprit confus, à l’heure de la mort, je revois des scènes de cinéma.  Qui sait ce que l’esprit fait à l’heure de la mort, personne n’est jamais réellement revenu pour nous le dire, non ?

Encore ce murmure : « Non, vous n’êtes pas morte.  Vous êtes la dernière survivante terrestre.  De tous les sujets que nous avons sauvés, vous êtes la seule qui ait survécu à l’attaque.  Ne comprenez-vous pas, la mort n’existe pas réellement pour vous. »

« Non !  Je ne comprends pas », pensais-je, le plus fort que je le pus.  Je ne comprends pas, de quelle attaque ces êtres me parlent-ils ?  Où suis-je, que fais-je ici ?  J’ai vu le tunnel et des êtres bizarres, je suis certaine que je suis morte.  Tout le monde le raconte ainsi, ceux qui ont vécu des expériences de mort imminente.  Pourquoi ce serait différent pour moi ?  Je ne veux qu’aller reposer en paix, dans un semblant de paradis, un endroit paisible où passer l’éternité.  Je refuse de rester ici, à errer dans des limbes vides, sombres.  Je refuse !  Je suis morte, et je le sais ! hurlai-je dans ma tête.

« Cessez !  Vous êtes le dernier espoir de l’humanité.  Tous les gens vous précédant ont eu le même réflexe et nous les avons perdus !   Ne voyez-vous pas, vous êtes unique, précieuse, grâce à vous, nous ferons revivre les humains, nous recréerons une Terre peuplée de vos semblables.  Grâce à vous, tout est possible !  Regardez… »

Un énorme écran, comme un écran de cinéma (encore, tiens donc…), s’alluma sous mes yeux.  La Terre, ma Terre, en feu.  Plus de vie, plus d’humains, plus d’eau, plus rien.  Anéantie, morte…  Je suis sidérée.  Est-ce cela les réponses que l’on vous promet à l’heure de la mort ?  Je ne tenais pas à savoir cela…  La lumière dans la pièce se tamisa un peu, je pus voir les instruments médicinaux, scalpels et pinces de toutes sortes, incubateurs, seringues, et j’en passe.  Les êtres mystérieux m’observent avec intérêt, attendant une réponse de ma part.

Je ne sais que dire.  Je suis morte.  Je n’ai rien à dire.  Je ne veux que…mourir en paix.  À la vitesse de l’éclair, je me dirige vers la table contenant tous ces objets contondants.  J’empoigne un scalpel et m’entaille les poignets, en quelques secondes, mon sang gicle sur le sol.  Ce sol que je ne touche pas, car je flotte dans un espace intemporel.

« Nooooooooooonnnnnnn !!! » hurlent les créatures.

En quelques minutes, je me sens défaillir, et je sombre dans un profond sommeil, pour ne plus jamais me réveiller.  Je ne saurai jamais quel était cet endroit, ce pont entre la vie et la mort.  Je n’existe plus, maintenant.  Morte, je suis ; en paix, je repose, enfin.

« Nous les avons tous perdus maintenant, plus de chance de survie pour cette espèce ignorante.  Chacun leur tour, ils se sont tués, sans même prendre le temps de réaliser qu’ils n’étaient pas morts, mais bien sur la Planète Blue 2, la deuxième Terre.  Que nous  tentions de les sauver …    Au lieu de ça, ils ont tous cru à ces balivernes du tunnel de la mort.  Quelle désolation… »

(Montréalaise dans la trentaine débutante, Annie se perd dans l’écriture pour ne pas perdre la tête.  Elle  a passé sa vie à s’écrire des histoires, pour modifier sa réalité cruelle.  Elle erre sous un pseudonyme qui en dit long et se sert impunément des mots pour vivre, dans son monde de silence.  Vous pouvez l’appeler La Silencieuse ou tout simplement Annie.  Fin 2010, elle a publié la nouvelle Miroir, miroir…  au Chat Qui Louche.)


Neigez, virgules…

20 février 2011

Neigez, virgules…

Un texte de Pierre Patenaude

Le pensif assis sur le banc devant la vitre contait les cristaux que soufflait le vent.  Strié de blanc le ciel était…  autant que le pli devant lui noir de traits.  La neige tant le calmait ?  Sans doute sa mère était tapie à l’ombre de cette joie et priait d’ainsi le voir.  Jours de l’Avant, elle cuisait gâteaux, tartes, bonbons et rangeait dans la dépense.  Un doute grugeait l’homme :

« Avoir aimé n’est pas aimer.  Demain aimer ?  Non !  Aimer sa mère serait bien.  Comme elle, l’amour il aime. »

Sa mère, morte d’angoisse, monta en Haut.  Elle brûla.  Pas la folie.  Le mal roua le feu, rampa aux yeux, aux oreilles, à la bouche.  La morte tenait le fils haut et court.

Ô joie d’hier !

Ô mon fils !

Givre, couds la plaie.

La neige naît.

Lui meurt.

L’écrit noir fond.

Lui fend.

Fondu déchaîné :

Flocons,

pinsons,

bancs de poissons…

Vis !

Je te supplie !

Gelé, le scripteur ponctue le récit de la vie.  Une âme il a vue  dans la gerbe de neige, comme le cristal sur la vitre.  Il a su.  Le poète, de neige et de frimas, écrivait dans la tourmente, des vers blancs dans le dais.   Les virgules dansaient.

À demi, il a baissé les toiles et hoché la tête.  La chaise il a gravie .  Folie : les virgules enflent : point-virgule, deux points, points d’exclamation, points d’interrogation, points de suspension.  Le fatras irise les mots et les virgules au pied de l’homme qui meurt.

De la rue, bêtes et inhumains voient tomber flocons et tanguer pattes où, tantôt, lui, qui mal aimait, fixait la rafale.

Pierre Patenaude est un écrivain\écrivant qui devrait publier bientôt son premier roman. Il nous a soumis ce texte d’une profonde originalité qui entremêle neige, frimas, virgules et absence de la mort…  C’est le cinquième texte qu’il présente sur ce blogue.  L’artifice de sa langue rococo nous étonne toujours.



Nocturne sans Chopin… une nouvelle de Dominique Blondeau…

6 février 2011

(Avec la maîtrise qui est sienne, l’écrivaine et critique littéraire Dominique Blondeau nous offre cette nouvelle urbaine à laquelle on devrait adjoindre un chant triste de Satie…  Mélancolie d’un couple fatigué…  Verbe chuchoté du quotidien. AG)

NOCTURNE, SANS CHOPIN

 

Il soulève le rideau. La neige tombe, la nuit grisaille. Il soupire, sourit presque. Ses yeux clignent, comme éblouis par une image soudaine. Dans la cuisine, il se sert un verre de vin blanc puis, s’assoit dans le séjour. Il attend qu’elle rentre du bureau. Sans elle, l’appartement ressemble à la nuit, grisaille. Il se dit, souriant tout à fait, que les hommes ne savent rien de l’attente, encore moins de la patience. Quand il entendra son pas dans l’escalier, déjà, l’appartement et la nuit, dehors, ne seront plus les mêmes.

 

Elle fermera la porte. Se déchaussera, ôtera son manteau, sa tuque, ses gants. Qu’elle ne rangera pas. Elle jette ses vêtements sur le plancher, on dirait une enfant pressée de retrouver le confort de sa chambre. Ses jouets. Elle ira vers lui, se laissera aller contre lui. Il demandera comment s’est déroulé la journée. Ses paupières vacilleront, ses yeux qu’elle a grands et clairs, se terniront. Elle s’éloignera, répondra que ce soir elle a bu un verre avec Bernard.

 

Il se redresse, son visage se durcit. Il boit une gorgée de vin blanc, repose le verre trop brusquement. La télévision, les rayonnages de livres se taisent. Il n’a envie de rien, même si l’attente devient épuisante. En ce moment, elle boit un verre avec Bernard.

Il a tout accepté pour la garder. Il ne comprend pas qu’elle se soit lassée, ou, peut-être, qu’elle se soit habituée. Elle dit qu’elle l’aime, que Bernard ne compte pas. Il la distrait. Elle dit aussi que les soirées sont grinçantes et la joie, énervante.

 

Des pas dans l’escalier, les siens sont plus légers. Un agacement arque ses lèvres, des flammes dans son regard la feraient frémir. Il voudrait que la nuit la perde, que la nuit la ramène et l’allonge à ses côtés. Il caresserait ses épaules rondes, jusqu’au cou. Elle gémirait. Sa peau est un satin qui le tourmente. Parfois, ses mains serrent trop fort, elle fait semblant de mourir. Ensemble, ils ont plaisanté de la hardiesse de ses doigts sur sa chair, de la mort pendant l’amour. Ensemble, ils ont ri. Leurs caresses devenaient pressantes.

 

Il respire fort, son cœur bat trop vite. Le désir doit le quitter avant qu’elle ouvre la porte. À moins qu’il détruise, qu’il saccage… Il ne pourra

Image tirée du film Les noces rebelles

l’empêcher de se jeter contre lui, ses yeux qu’elle a grands et clairs feraient comme un soleil de cendre dans l’appartement. Détruire n’est pas possible, elle aime le bois blond de la table, les fleurs coupées dans le vase, les objets. En lui, des images se promènent. Des avenues traversant des villes, des chemins sillonnant des plages, des sentiers creusant des forêts. Ensemble, ils n’attendaient pas, ils partageaient.

 

Maintenant, elle ne peut tarder. Les ombres du séjour dessinent des figures informes. Les images longues d’avenues, de chemins, de sentiers. L’enchevêtrement de la soirée le surprend. Il finit son verre de vin blanc, il écoute. Le silence s’étale derrière la porte qu’elle franchira, bientôt. Ses mains battent l’air, elles ne savent que faire. On dirait des phalènes, rirait-elle, en les embrassant. La nuit, elle s’éveille, rampe vers lui, serre l’un de ses doigts entre ses dents, le lèche. D’y penser provoque le désir. Ses mains tremblent. Il a pris une décision.

 

Elle n’est pas en retard, elle a volé une heure de leur temps pour revoir Bernard. Ce n’est peut-être pas vrai, elle déteste l’aventure, les événements qui cassent, la brisure des gorges lorsqu’elles crient. Tendrement, il lui fera l’amour. Tendrement, il. Ses yeux clignent. Elle sera nue et lisse. Sa peau frissonnera sous les doigts qui folâtreront sur ses jambes, sur ses cuisses. Elle se fera lourde et chaude sur le drap. Sa confiance amoureuse est indécente, elle l’invite aux excès du désir, à l’amour qui moitit les corps.

Il éclate d’un rire qui ébrèche le silence du séjour. Il la prendra, c’est ça, il la prendra. Avant, elle aura dit qu’avec lui, l’amour est divin. Elle aura blasphémé. Elle entourera sa nuque de ses bras, ses yeux qu’elle a grands et clairs, se réjouiront. Il se demande si elle aura le temps. C’est elle qui parlait du temps, on a tout le temps.

 

Sa clé tourne dans la serrure, elle rentre, ne quitte pas son manteau, ni ses bottes. Elle court presque vers lui, le souffle lui manque. D’une voix qui halète, elle essaie de dire que la neige est la cause de son retard, qu’elle n’a pu lui téléphoner. Il pose longuement ses doigts sur sa gorge, effleure ses lèvres, la supplie de se taire, elle insiste. Demain, elle prendra le métro. Ensemble, ils boiront un verre, ils rentreront.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.

 

 


Une nouvelle de Patrice Cazeault…

4 février 2011

(J’ai beaucoup aimé cette nouvelle qui tire son efficacité de sa simplicité apparente extrême. AG)

Paquet d’allumettes…

«Les voitures passent. Vanessa tire encore un peu sur sa cigarette. Le vieux béton usé du perron lui donne des frissons, mais elle s’en fout. Elle a mal à la tête et ne pouvait plus supporter d’être enfermée à l’intérieur.

À sa gauche, son cousin renifle bruyamment de nouveau.
-Comment tu peux continuer à fumer après ce qui est arrivé à grand-papa?
-Tu m’énerves…

Elle aspire une autre fois, réchauffant son intérieur par petites bouffées.
-Pourquoi t’es sortie?
-Pourquoi toi t’es sorti? qu’elle réplique sans le regarder.

L’autre se mouche.
-J’crois que grand-maman aimerait beaucoup qu’on soit tous là…
-Grand-mère ne remarquera pas si je sors fumer cinq minutes.

Haussement d’épaules. Une fine neige tourbillonne au-dessus de leurs têtes, mise en évidence par le lampadaire qui crachote sa lumière jaune sur la rue.
-Quand même… un premier Noël sans grand-papa… ça fait bizarre.

Vanessa hoche la tête. Elle secoue le bout de son mégot et la cendre s’envole dans la brise avec la neige.

Elle dépose son menton dans sa main et soupire. Après un long moment de silence qu’elle trouve louche, elle se retourne vers son cousin. Son visage, fripé par l’émotion, peine à contenir ses larmes.
-Désolé, fait-il. Je… j’trouve ça dur. Ça ne te fait rien, toi?

Vanessa plisse les yeux.
-Ce que j’veux dire… J’arrive juste pas à y croire. Il avait l’air si en forme.
-Il était malade, Justin. Il l’a juste pas dit à personne.
-Mais pourquoi?

Les yeux grands ouverts, les bras tendus, les mains raides. Une lueur de fluide sous son nez. Fais-en pas trop, pense Vanessa.

Jérôme Attal

-Peut-être qu’il ne voulait pas d’un paquet de monde qui braille à son chevet pendant des semaines.
-C’est intelligent, tu trouves?
-J’m'en fous! lui répond-elle sur le même ton. C’est sa décision à lui.

Elle amène sa cigarette à sa bouche, mais celle-ci s’est éteinte.
-Merde…

Tâte ses poches, en ressort un paquet d’allumettes.
-Attends, fait son cousin. Ce sont les allumettes de grand-père?
-Mon briquet est mort… Et puis elles traînaient sur son bureau.
-Parce qu’en plus tu es allée fouiller dans sa chambre?
-Ok, fiche le camp. Laisse-moi fumer en paix.

Justin s’anime. Il mouline des bras, il postillonne.
-T’as vraiment aucun respect! Dans le fond, tu t’en sacres que grand-papa soit mort. Ça ne te fait rien. J’t'ai même pas vue pleurer aux…
-Justin, câlisse ton camp, le coupe-t-elle, une main pointée vers la porte.
-Je…
-Non! J’veux plus te voir. Décrisse…

Il pivote et pousse la vieille porte de bois, laissant filtrer les odeurs de ragoûts et de patates pilées.

Bravo, Justin, pense-t-elle. La vie est injuste et la mort n’a aucun sens. T’as découvert ça tout seul?

Elle tire sur sa cigarette mais oublie qu’elle s’est éteinte. Qu’est-ce que t’en sais ce que j’suis allée faire dans la chambre de grand-papa…

Vanessa brise une allumette et la gratte sur le carton. Ses doigts sont gourds, endormis par le froid.

La vie s’arrête dans un claquement de doigts, pense-t-elle encore. Un jour t’es en vie et le lendemain, CLAC… Ça donne rien de se choquer…

Le feu jaillit en une petite flamme secouée par le vent.

Puis s’éteint dans une bourrasque.

Vanessa observe le tison fumant.
-Tu vois Justin, comme ça. Juste comme ça…

Les yeux humides, elle serre le paquet d’allumettes entre ses mains.
-Bordel…»

Patrice Cazeault20 janvier 2011, à 21:58
Patrice Cazeault est né en 1985 à Granby, mais a aussi habité d’autres villes tout aussi prestigieuses, telles que Sherbrooke (études avortées en enseignement au secondaire) et Cowansville (un court séjour pour cause de loyer prohibitif). Il travaille sans relâche depuis 2009 sur une série de science-fiction, et ce, malgré la grande perplexité de ses proches. Armé de trois romans dans ses bagages, il chasse les éditeurs potentiels tout en rédigeant tranquillement le quatrième tome à grands coups d’inspiration. Il aimerait vous accueillir sur le blogue qu’il tient : http://www.facebook.com/l/092edaBq8ihr4KviN7Zz6_lsaiQ;avisdexpulsion.blogspot.com.


Un jeu créatif d’Emmanuel S. et de Dany T….

2 février 2011

Le début d’une expérience littéraire…

Deux écrivains : Emmanuel Simard, Dany Tremblay. Deux voix qui s’unissent. Un projet de recueil dans lequel cohabiteront des personnages qui occupent un lieu commun. En lisant des nouvelles de Dany Tremblay écrites au “je”, Emmanuel Simard a avoué entendre penser ses propres personnages. L’idée était née.  Les deux auteurs échangeront. Chacun s’inspirera d’un texte de l’autre pour donner sa version de l’histoire.  Plus concrètement : l’un des deux auteurs livrera une histoire racontée au “je”; l’autre la reprendra au “il”, et vice et versa.  Une œuvre ouverte…

La vallée émeraude

Par Emmanuel M. Simard.  (Tiré d’une nouvelle de Dany Tremblay.)

La vallée inonde l’œil. Crève la rétine et s’y insère comme un carnassier vorace. L’homme quitte le creux émeraude et pose ses yeux sur le vendeur de mangue qui approche. Le sable nage autour de ses pas. Lents et lourds. Son chapeau à large rebord cache ses yeux et son nez. Seul un rictus édenté transparaît au devant d’un paysage coloré et de palmiers et de mer.

Derrière lui une brouette de fruits le suit. Pleine. Couinant sous le poids des victuailles.

Mango ?… Papaya ?… Señor… Señora ?…

L’homme ne l’entend pas. La femme s’enrobe d’ignorance.

Agua de pipa ?… muy buena agua de pipa !

No… ¡Basta !

Le vendeur se retourne et les quitte sifflant une mélopée d’insultes.

L’homme continue d’écrire dans son calepin.

J’écris la fin des soleils / oubliant mes vestes pare-balles…

L’homme raye aussitôt ce qu’il vient d’écrire. La femme l’observe.

Où m’amèneras-tu dans dix ans ?…

Il lève le nez de son calepin.

Sur la route des fourmis vertes au tréfonds des forêts d’Amazonie…

Elle sourit. Mais le sourire ne monte pas jusqu’aux oreilles. Il est aussi mince qu’une ligne d’horizon.

Elle caresse son épaule devenue délicate. Voûtée vers l’avant. Comme une coquille. Sur la paume une sensation de brûlure. Il fait froid dans la chambre. Il tousse. Des picots de sang dessinent une minuscule constellation sur les draps entortillés.

Dans le lit son regard se fige. Les pupilles s’élargissent et brouillent la vue. Il ne bouge plus. Elle prend le flacon presque vide sur la table de chevet.

L’ouvre.

Boit.

Le dépose.

Laissant la fin du jour danser encore un peu à travers le prisme à sec.

À ses côtés elle l’enrobe de ses bras effilés. Et ferme les paupières.

Elle chuchote à ses oreilles.

Viens… allons encore un peu dans la vallée émeraude…

Notices

Originaire de La Baie, Emmanuel M. Simard détient un diplôme en art interdisciplinaire de l’Université du Québec à Chicoutimi. Il a écrit et réalisé une dizaine de courts métrages et a participé à divers festivals. Il tente aussi de se tailler une place dans le merveilleux monde de la télé. Il travaille à la publication de son premier roman. Dernièrement, il a publié de la poésie dans les revues Estuaire et Jet d’encre. Cette nouvelle est son troisième texte dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. AG

Dany Tremblay a vécu son adolescence et le début de sa vie d’adulte à Chicoutimi. Après un long séjour dans la région de Montréal, où elle a obtenu une maîtrise en Création littéraire à l’UQAM, elle s’est de nouveau installée au Saguenay où elle partage son temps entre l’écriture et l’enseignement de la littérature au Collège de Chicoutimi. Au début des années 80, elle s’est mérité le troisième prix de la Plume Saguenéenne en poésie ; en 1994, elle est des dix finalistes du concours Nouvelles Fraîches de l’UQAM. Organisatrice de Voies d’Échanges, qui a accueilli, deux années de suite, une vingtaine d’écrivains à Saguenay, elle est aussi, à deux reprises, boursière du CALQ. Elle a été active dans l’APES-CN, dont elle a été présidente de 2006 à 2008. Depuis presque dix ans, elle pratique l’écriture publique avec les Donneurs de Joliette, fait partie du comité de lecture du Prix Damase-Potvin et de celui des Cinq Continents.

À ce jour, elle a publié des nouvelles dans plusieurs revues au Québec ; a coécrit avec Michel Dufour Allégories, amour de soi, amour de l’autre publié en 2006 chez JCL ; a écrit Miroirs aux alouettes, roman-nouvelles, publié en 2008 chez les Équinoxes, ouvrage auquel a participé Martial Ouellet.  En 2009, elle publiait à la Grenouille Bleue Tous les chemins mènent à l’ombre, qui lui a valu Le Prix du Salon du Livre du SLSJ 2010, dans la catégorie récit.  En 2010, elle publiait, également à la Grenouille Bleue, Le musée des choses.


Une nouvelle de Jacques Girard…

13 janvier 2011

La parole étouffée

La maison se cloître en fin de semaine, car le père est là.

Sylvie Marcoux et Jacques Girard au Salon du Livre

Lorsque je viens chercher mon ami, Luc, mes pas collent au seuil de la porte. J’étouffe les mots économisés de peur de déranger son père.

La douzaine de sœurs et frères disparaissent. Seule la mère demeure visible. En douceur, elle assure la liaison entre la présence et les absents.

Les filles se terrent dans leur chambre et lisent des yeux, se verrouillant les lèvres. Les plus jeunes des garçons les imitent ; les plus âgés s’inventent des sorties. Les emmurés sortent brièvement au moment des repas en famille. Une obligation comme la messe du dimanche.

La maison se tait et bat d’un cœur dur, impitoyable, sans concession ; un cœur pétri par l’intransigeance qui refuse l’évolution du monde et les changements engendrés par la Révolution tranquille.

L’homme déteste la musique. Le cinéma tue les yeux et sème la fausse vie. On perd du temps devant les nouveaux appareils de télévision.

L’homme ne vit que pour son travail en forêt, le seul endroit où un être humain peut s’épanouir. Le grand livre de la nature.

« Hors de la forêt point de salut », psalmodie avec ironie le fils aîné qui travaille dans un bureau. Depuis ce jour, le père a fait un trait sur ce fils indigne qui, de surcroît, se réfugie dans les livres et écrit des poèmes dans le journal local. Quelle colère de la part du maître des murs silencieux !

Ce fils exaucera ses vœux en partant avec un professeur de passage.

Deux fils travaillent dans les chantiers. Sans cet amour, sans cette passion qui dévore l’homme des arbres couchés. Sa considération équivaut à leur engouement. Le chef mesureur les traite comme des étrangers, pis que des inconnus, prétextant l’obligation d’ignorer les liens du sang. Son cœur est pourri comme les arbres que le comptable rejette la mort dans l’âme, telle une partie de son être.

La santé fragile du quatrième lui interdit le travail dans les exploitations forestières. Il n’a rien de lui. Le blâme tombe sur sa conjointe. Mon ami Luc, lui, refuse. Le réfractaire le défie ouvertement :

— Fuck le bois pourri,

— Fuck le bois couché,

— Fuck le bois en planches,

— Fuck le bois en madriers,

— Fuck le triste bois,

— Fuck le bois triste.

Le poème de sa révolte, il le crie sur la grand-rue à chaque arbre rencontré …

— Restez debout les arbres.

Est-ce une révolte passagère d’adolescent? Le père le croit. À tort.

Mon ami se confie et parle de ses projets, de sa vie.

Qu’il aimerait avoir un père comme le mien !

Qu’il aimerait chanter, écrire, vivre, tuer le silence, libérer les mots qui l’étouffent, qui le cloîtrent. Je l’écoute.

Ses yeux ressemblent à des caméras de télévision.

Deux grosses coupoles entendent des sons étrangers, un harmonica filtre les mots. Il n’est pas d’ici : il est d’ailleurs, Nelligan, Rimbaud, Baudelaire communiquent avec lui ; il fouille les mots, forge des images, bombarde Roberval d’incantations nocturnes. Ses amis s’appellent Ferré, Brel, Brassens et moi, silencieux.

Le poète se soûle, se grise et chante sa vie dans les tavernes et les bistrots.

Ses rares amis l’encouragent. Quitte à s’expatrier puisque c’est impossible de faire ce qu’il aime dans ce bled,
comme il dit.

L’ami nous fuit, le fils fuit la mère inquiète ; l’adolescent fuit la maison où est le père. Le père, c’est « lui ». Il ne dit jamais son père ou le père. C’est « lui », « lui », les dents serrées.

Le fuyard couche où il peut. Cette fuite dure toute la fin de semaine. Le révolté fuit le cloître.

Alors, la maison se mure. La mère barre le piano. Elle cache le tourne-disque. La télévision refroidit. Muette la radio.

Les chambres des enfants au premier étage se barricadent. On sort peu, sinon sur la pointe des pieds. On emprunte la porte d’en avant, évitant le père qui trône dans la cuisine, assis sur sa chaise branlante.

À la table, le père est servi le premier, puis les enfants qui passent rapidement. La mère dépose dans les fragiles assiettes des portions réduites. La mère se sert en dernier. La parole s’enlise dans le silence. La tablée évite le regard courroucé du maître de la maison silencieuse. Les enfants n’ont pas faim. Ils répondent aux questions du père brièvement, en hésitant, mal à l’aise. On préfère la faim à sa présence dévorante.

Le plancher cesse de craquer. Les usagers évitent les endroits où l’on sait que les planches grincent, se plaignent ou chantent.

Les parents s’abstiennent de venir. Les amis le savent.

On frappe à la porte pour des raisons majeures. La mortalité par exemple.

À Noël et au jour de l’An, la maison fête en silence, dans la crainte du père qui, pourtant, a déjà sorti et bu. Le père a épuré cette partie de sa vie. Classé cet épisode que l’on appelle la jeunesse. Classé et chassé dans la catégorie des mauvais moments.

Enterré. Comme le tyran enterre les siens. Comme le mari enterre sa femme. L’homme est grand, mince, sec ; ses traits sont aiguisés comme des pointes de flèche. Des yeux de braise…

Le patron donne des ordres et ne tolère pas la réplique. On le craint dans les chantiers.

Chez lui, même style. Le despote se rive à sa chaise, se berce et fume une pipe. Une sorte de torpeur hypnotique l’enveloppe. Endormi, prostré. Je l’avais vu une fois dans cet
état. Je le pensais mort …

Ce que souhaite mon ami. Il lui a déclaré la guerre. Le poète revient au bercail le dimanche. Avec prudence, le fuyard attend une heure. Alors, la maison s’ouvre. La maison s’ouvre à ses enfants. C’est le retour. La musique crie, les vers craquent le plancher. On entre, et les sons sortent. Les fils reviennent, les filles se libèrent de leur geôle. La table s’agrandit et la parole sort de son étouffement.

La maison enfante la mère.

Notice

Jacques Girard est né à Roberval.  Écrivain, journaliste, enseignant, il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits réflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes et bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres : Fragments de vie, Les Portiers de la nuit (d’où est tirée la présente nouvelle) et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Une nouvelle de Dominique Blondeau…

9 janvier 2011

(Avec l’assurance et le métier qui la caractérisent, l’écrivaine et critique littéraire Dominique Blondeau nous offre cette nouvelle où printemps et désespoir jeune se conjuguent dans une musique claire-obscure…  Verbe feutré des malheurs qui jouxtent nos quotidiens.)

Dix-sept ans

 

Dominique Blondeau

Elle est assise sur un banc du parc, les épaules courbées en avant, ses mains couvrant son visage, elle pleure. Elle est si triste qu’elle ne voit pas la couleur du ciel, ni celle des arbres. Elle n’entend pas les enfants qui crient de joie, tournent sur eux-mêmes, autour d’eux-mêmes, tels des derviches. On pourrait dire aussi les oiseaux. Les enfants, les oiseaux, au printemps, se ressemblent. Sa peau, sous la masse des cheveux, fait des taches dorées, invente des ombres, à son âge, lumineuses. Le tableau à partir d’elle s’inspire d’un frais matin, d’un arbre en fleur, d’une rivière qui gazouille. On se demande pourquoi la jeune fille pleure, elle qui devrait être myosotis, pivoine, forsythia. Ainsi le passage du printemps avec ses tendresses irrésolues, ses ébauches évanescentes, ses hésitations balbutiantes. À l’âge de la jeune fille, les yeux ne fixent rien, ils effleurent, rejettent et renient. Les mouvements, les paroles, du vert limpide au vert turquoise, cassent ce qui ne convient pas à l’immédiat. Si on regarde la jeune fille pleurer, des images violentes surgissent qui n’ont rien à voir avec elle. Le vent dans la masse de ses cheveux, le kiosque à musique un peu plus loin, et qui ne sert à rien, sont des idées romantiques teintées de gris perlé, de rose trop pâle. C’est une image de jadis qui fait sourire, elle aide à ce que le temps glisse sans trop nous blesser. Il y a aussi des figures rondes, des pirouettes endiablées, on imagine des lutins rouges comme des pommes d’api. On pense aux enfants, aux oiseaux, à tout ce qui tourne en rond, donne le vertige quand on a dix-sept ans. On pense aussi à des éclats de mercure insaisissables. Le vert rutilant envahit la tête, des odeurs de champs aux trèfles mauves montent aux narines. On imaginerait n’importe quoi pour que la jeune fille ne pleure plus. On inventerait un violon tsigane qu’on placerait entre ses bras, on la vêtirait d’une longue jupe, ample et soyeuse, un tissu gitan où le rouge, le jaune se confondraient au pastel de son regard, si elle ôtait les mains. Autour de ses poignets tintinnabuleraient des bracelets, des cercles trop lourds à ses os fragiles, on évoque les branches de noisetiers, souples et mordorées, des bouquets de joncs translucides au bord d’un étang. On n’y croit pas vraiment, les paysages inertes ne sont pas faits pour les yeux éperdus de curiosité, de bousculades avides, chaque fois qu’ils voient plus loin. Sur les épaules de la jeune fille, flotterait la masse de ses cheveux, noirs, on invente, cela est sans importance, c’est l’image mouvante des cheveux s’ouvrant, se refermant, qui est belle. On voudrait dire à la jeune fille que de longs cheveux noirs étalés sur un châle aux dessins tarabiscotés, aux teintes impossibles à dénombrer se superposent à l’image troublante d’un éventail andalou. Des anémones parme, des œillets pourpres, des roses noires gonflées de pétales doux comme le satin, dissimulent la bouche incarnate derrière l’éventail. Le regard foncé, fendu jusqu’aux tempes, est si intense qu’on entend les hourras de la foule, les pas des chevaux, on sent le goût âcre du sang, noir lui aussi. La lame d’un poignard déchire les yeux en deux, tout s’efface. La jeune fille assise sur le banc n’a pas le cœur à l’heure andalouse, sa vie est si courte que les teintes grenat de la passion ne lui ont pas encore percé les paumes, percé le flanc. Il y a tant de jeunes filles qui s’appellent Marie, ce n’est pas possible, se dit-on, qu’elle reste là jusqu’à la nuit, des hommes sillonnent les parcs, ils visent des proies crédules, un homme s’approchera d’elle, qui prétendra vouloir l’aider, elle a si mal qu’elle se laissera conduire n’importe où. Au printemps, les jours ne sont pas si longs, d’ailleurs, les enfants, les oiseaux crient moins fort, le kiosque à musique rassemble ses ombres, les images, les teintes se décomposent, il ne reste rien du tableau inventé : rutilances fleuries, débordements andalous. La jeune fille a suscité des scènes du passé, on ne nomme aucune ville, aucun homme, aucune femme, nos yeux se plissent de bonheur, le sourire sur nos lèvres se pare d’une nostalgie heureuse. Le gris de la vie, les bleus, tous les bleus qui peuplent le cœur, s’imprègnent de magenta, le crépuscule peu à peu se teinte de rouille, devient rond et paisible. On voudrait rentrer chez soi, retrouver les objets familiers et neutres, parfois, on les habille d’un souvenir fade, on les contourne, on les range dans le vert espérance d’un événement qui pourrait arriver, qui sait. On hausse les épaules, on se sent ridicule, c’est fini, l’andalou de la vie, c’est la jeune fille qui, après nous, le vivra. Alors, on profite de la beauté de l’heure, on se cache derrière un arbre, voilà qu’à notre tour, on joue les voyeurs, on imite les hommes qui torturent les femmes dans le noir, tous les noirs, ceux d’une enfance rabougrie, d’un vie rachitique. On essaie de comprendre, on ne voit rien qui rachèterait la vie d’un homme qui s’en prend aux jeunes filles démunies, pillent leurs rêves. On se dit tout ça, le temps de se le dire, on aperçoit une silhouette tremblante qui marche à pas lents vers le banc, la jeune fille n’a pas bougé, ses épaules courbées en avant, ses mains couvrant son visage sont les gestes de la révolte que, seule, elle ne peut supporter. La silhouette aux traits ratatinés, aux cheveux blancs noués sur la nuque, se penche, on tend l’oreille, elle murmure : «Marie… Marie… je savais que tu serais là… dis-moi ce qu’il t’a dit…» La jeune fille secoue la tête dans tous les sens, détache ses mains de son visage barbouillé de larmes, ses yeux sont incroyablement rouges et laiteux, on en reste saisi d’effroi, elle crie en hoquetant : «Il a dit, c’est fini… fini… je suis aveugle…»

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Une nouvelle d’Emmanuel Simard…

28 décembre 2010

Les naufragés ont le mirage facile

Comment écrire le paradis quand tout nous pousse à écrire l’apocalypse. (Ezra Pound)

Une ben belle moto en tout cas….

Emmanuel M. Simard

Merci d’être venu m’aider.

Rien là… Avec une belle petite paye de même.

Il brasse sa bouteille de bière devant ses yeux cernés.

Ta sœur est chez vous ?

Ouais…

J’ai une job de barmaid à lui offrir…

Elle a déjà une job…

Il essuie ses mains dans le chiffon visqueux. Il range ses outils dans son coffre en métal.

Avale subito le fond de sa bière. Vacillant il tente de placer la bouteille dans la caisse.

Une autre glisse entre ses doigts. La décapsule sur l’ouvre-bouteille vissé à une des poutres.

Je t’en prends une pour la route.

De dos il envoie la main.

Il se déscotche de la moto. Ses yeux amincis par l’alcool rencontrent la silhouette qui s’éloigne.

En contre-jour.

Éblouie par le disque lumineux en déclin.

*

Elle risque une cuillère de soupe. L’approche lentement. Lape le liquide du bout de ses lèvres charnues. Elle prend la miche de pain. En arrache un morceau qu’elle graisse de margarine.

C’est quand les tests?

Dans trois semaines.

Elle trempe son pain de soupe.  Le porte à sa bouche.

C’est à Québec?

Il acquiesce de la tête. Dépose son verre d’eau.

J’espère que les pilules vont marcher…

Inquiète toi pas… Steve l’a dit… si tu fumais la vieille… il le saurait même pas…

Elle souffle sur la soupe fumante. Il écrase des craquelins dans la sienne. Le métal cogne sur la vaisselle. Les regards s’entrecroisent. Elle sourit.

*

La ville prend la nuit. Bredouille une lumière blafarde. Accrochée aux lampadaires d’aluminium bossés. Placardés d’affiches décapées. Le rétroviseur renvoie son regard sur les cuisses généreuses d’une jeune femme assise sur la banquette arrière.

Tu restes où déjà?

Proche du Centre d’achat… 330 rue Maltais.

La voiture prend un virage à droite.

Il continue d’épier le décolleté chaud et bronzé de la jeune femme. Et son ventre plat décoré d’un diamant au nombril. Emmaillotée d’une veste faite de poils hirsutes. La jupe bien remontée. Il devine malgré l’ombre la couleur de son sous-vêtement.

Grosse soirée ?

La jeune femme fait mine de ne pas l’entendre.

Il répète.

Un sourire forcé craque son visage.

Pas pire…

La voiture s’arrête devant un bloc appartement.

La jeune femme ouvre la portière. Fait claquer ses hauts talons sur le pavé. Elle le remercie. Lui dit au revoir.

Ses hanches se trissent vers l’immeuble. Rudoyant l’air de gauche à droite. Sous ses prunelles combustionnées.

*

Assis sur le bout d’un banc il est quelque peu penché vers l’avant. Les miroirs entourant la pièce lui renvoie son reflet. Camisole usée des Bulls de Chicago. Short noir en lycra. Près de lui une serviette de coton blanc. Un haltère de 25 livres dans la main droite.

Son biceps se gonfle d’acide lactique. S’échauffe. Le coude fléchit. La charge descend. Il pompe encore. Le biceps se gonfle à nouveau. De plus en plus les miroirs décèlent la souffrance dans son visage.

Tendu.

Contorsionné.

À la cadence de l’effort.

Il compte ses tractions.

……………………………8…9…10…11…12…13…14…15…

Il dépose l’haltère. Étire son bras. Masse son biceps et son triceps. Ainsi que les muscles de son avant-bras. Sa serviette vient lécher son visage trempé.

Il pige la fonte avec l’autre main.

Et y opère la même mécanique.

Des reflets interfèrent son champ de vision. C’est un groupe d’hommes et de femmes qui pédalent leur sang et leur sueur sur des bicyclettes stationnaires. Leur tête fixe le plafond où un téléviseur diffuse une partie de hockey.

C’est un trapu qui soulèvent une barre de fonte pour enfler ses trapèzes.

C’est une svelte qui monte des marches infinies.

C’est un obèse prisonnier d’une machine bien huilée qui gruge ses pectoraux et ses abdominaux.

Il les voit dans ce reflet.

Sans les voir.

Il compte ses tractions.

………….5…6…7…8…9…10…11…12…13…14…15…

Il dépose.

S’essuie.

Un rictus s’imprime sur son visage émacié et imberbe.

Il masse ses biceps.

Il remet l’haltère sur son socle.

S’éloigne vers l’une des nombreuses machines.

*

Elle découpe des crudités. Autour de la table de travail quatre autres consœurs préparent des plats. Une forte femme affairée au fourneau s’occupe d’un potage.

C’est un étalon je vous dis.

Qu’il la mette su’a table…

Ouais on pourra juger après…

Moi j’ai pour mon dire que c’est mieux une petite vaillante qu’une grosse vache…

Les femmes décapent les murs d’un rire grave. Profond.

Ahh mééé… Ginette… criss que tu parles mal…!

Ahh mééé. R’garde l’autre…

Son visage enregistre une série de sourires factices. Découpe de manière machinale les carottes et les céleris et les poivrons.

Une femme longiligne apparaît dans le cadre de porte. Elle lui fait signe de venir la rejoindre.

*

Le vent bourrasse les arbres rabougris sur le bord de la rivière. Rivière qui éructe des hectolitres litaniques. Torve et en colère. Au-dessus le ciel s’enrubanne de voiles noirs. Le tonnerre murmure. Une fine pluie gorge les craquelures de trottoir.

Il court dans ce malstrom famélique.

Dans son survêtement de coton il crève les décharges de vent.

*

La chambre est petite. Dans un coin une vieille dame se berce.

Amorphe.

Ne bouge presque pas.

Seuls ses pieds sculptés d’arthrite la propulsent vers l’arrière.

Elle s’assoit tout près.

La vieille dame ne la remarque pas.

Ses yeux pointent le plancher.

Inertes.

Tu veux écouter de la musique ?

Elle va au tourne-disque. Tire un vinyle de l’étagère. L’installe sur la platine. Le bras mécanique bouge. Encoche le diamant sur le disque.

Un roulis de piano parvient jusqu’à eux.

Bach sifflote.

La vieille dame lève les yeux vers la fenêtre.

*

Il sirote son café au bar. Il regarde dans le miroir lui faisant face la jeune femme arrivant sur scène. Un boa de plume virevolte autour de sa poitrine gorgée. Avance à pas calculés ses deux échasses surmontées de talons rouges. Elle caresse son sexe. Masse ses seins. Une musique sirupeuse dodeline sur son fessier.

*

Elle boit un thé maintenant froid. Elle pousse son regard à l’extérieur. Là où les voitures escriment le macadam. Elle se lève de sa chaise. Au comptoir elle lave la vaisselle. On cogne. Elle sèche ses mains. Va ouvrir.

Mon frère est au garage.

Je sais, je sais… mais c’est à toi que je voulais parler…

Elle garde la porte entrebâillée. Son œil taquin se peint sur ses hanches. Sur le galbe visible de son décolleté.

Ton frère m’a dit que t’as perdu ta job.

Elle fait oui de la tête.

Écoute… on cherche une barmaid au bar où je travaille…

Je sais pas…

Elle referme la porte.

Laisse-moi parler…

C’est pas trop mon genre ces places-là…

Non… écoute… tu pourrais faire du tip en viarge…

Il recule.

La salue.

*

File droit vers la salle de bain s’équipant au passage du journal de la veille laissé sur la table à café. Confortable sur la lunette il survole les gros titres. En lecture diagonale ses lèvres miment une série d’articles et de billets.

Un sourd craquement provenant du plafond déroute le silence.

Sur un rythme saccadé.

Continuel.

Frisant ses tympans il stoppe sa lecture. Dépose le journal sur le prélart tiède.

De clairs gémissements percent la pièce. Les craquements métalliques se font plus rapprochés.

Il se concentre. Ralenti sa respiration afin de mieux entendre.

Viennent en musique à ses oreilles.

Râlements.

Essoufflement.

Couinement.

Jouissance.

Il fixe toujours le plafond.

Plus rien.

*

Il laisse tomber son sac de sport. Emmitouflé dans une robe de chambre. Les cheveux encore mouillés de la douche. Elle s’approche de lui énervée.

Et puis ?

Ça bien été… l’instructeur a dit que j’avais fait un des meilleurs temps…

Elle se jette dans ses bras. L’encastre de ses bras minces. Un baiser tombe sur sa joue.

Il l’observe repartir vers sa chambre.

Tu sais t’es pas obligé de travailler là… Si je suis accepté… tu pourrais partir avec moi… avec la paye de l’armée… on en aurait assez pour vivre nos deux…

Pis maman ?

On pourrait la transférer avec nous autres…

Tu sais ce que j’en pense…

Il se râtelle le cuir chevelu. Replace ses cheveux poussiéreux.

Tu sors ?

Je travaille…

Pas la job que Claude t’a offert…

Elle ne répond pas. Trop occupée à se peinturlurer le visage d’ombre à paupière. De mascara.

Me semblait que c’était pas ton genre de place?

Un rouge à lèvre glisse sur ses lèvres charnues.

Faut ben travailler…

*

Égueulé d’alcool il titube sur le trottoir lézardé. Sa canadienne ouverte aux froids couteaux du Nordet. Sa tignasse à la merci du vent.

Sac mou.

Inerte.

Fissuré de bières et de forts.

Il atteint sa voiture. Fouille ses poches.

Deux gaillards vestonnés de noir le rejoignent.

L’un l’agrippe par derrière. Le pirouette sur la voiture.

Vociférations.

On t’a déjà averti… tu touches pas aux serveuses…

J’ai rien fait… c’est elle qui m’a frôlé…

C’est la dernière fois qu’on te le dit…

Il grogne d’affirmative. Les deux bonzes reviennent sur leur pas.

Fracas de moteur. Creusant de légers sillons dans la rue mouilleuse.

Les roues s’enfuient.

*

Il ouvre une lettre.

Il perçoit certains mots sur le papier.

Avons le regret…

Échoué le test médical…

*

Elle serre les cuisses.

Il l’étrangle. Dans le stationnement. Dans la voiture il file sur elle.

Elle se débat.

Il se défroque. Déchire sa culotte.

Il la frappe à la joue.

La pénètre.

Elle crie.

*

Il marche sur le viaduc. Passe devant un vieux garage où un édenté change les radiateurs. Une station-service aux couleurs d’une méga chaîne. Un restaurant de Fast-Food. Des maisons cloquées de vieillards amorphes.

Les coups de vent produit par les semi-remorques lui lacèrent le dos. Perpendiculaire à cette route un malstrom de rivière au torrent jaunâtre s’agite. Il passe sa main sur son visage engrêlé de poils hirsutes.

Une main tremblante.

Nerveuse.

Il descend vers le torrent.

Il sent une matraque s’abattre dans le bas de son dos. Sous l’impact son corps plie en deux. Un coup de genoux pulvérise sa mâchoire.

Le sang s’écoule par les narines éclatées. Il l’accroche de ses deux mains encordées de veinules boursouflées.

J’ai rien fait… c’est elle… c’est elle…

Il ne fait que pleurnicher.

Le sang goutte sur sa lèvre supérieure.

S’infiltre par les interstices de ses dents.

Mêlées aux sanglots des rafales de toux viennent brouiller ses dires.

Et il cogne son corps frêle comme un vulgaire poisson mort dans une barque.

Truffé d’angoisse.

De frayeur.

Ponctué de crachats.

Vomissures.

Il s’éloigne du corps gargouillant.

Chuintant de pleurs.

Il s’en va.

*

Elle l’observe. Longuement. Elle allonge un bras. Touche son épaule. La vieille dame se retourne.

Offrant un sourire irradiant.

La vieille dame touche sa joue bleutée. Plisse ses paupières d’oie.

Vous êtes qui ?

Elle va mettre le disque.

Les larmes de Bach.

La vieille dame se berce.

Originaire de La Baie, Emmanuel M. Simard détient un diplôme en art interdisciplinaire de l’Université du Québec à Chicoutimi. Il a écrit et réalisé une dizaine de courts métrages et a participé à divers festivals. Il tente aussi de se tailler une place dans le merveilleux monde de la télé. Il travaille à la publication de son premier roman. Dernièrement, il a publié de la poésie dans les revues Estuaire et Jet d’encre. Cette nouvelle est son troisième texte dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche. AG


Une autre nouvelle étonnante… de Clémence Tombereau…

19 décembre 2010

Clémence Tombereau

 

Je te plais. Je le sais.

Dès que tu m’aperçois, tu fonds sur moi en m’inondant de mots bizarre. Du velours qui caresse mes oreilles alcôves. Ces mots, je ne les comprends pas. Mais ces mots sont de l’amour. Je le devine, à la forme de ta bouche qui s’arque en un sourire luisant, à tes yeux qui papillonnent et crépitent d’enjôleuses étincelles.

Je te plais. Je le sais.

Qu’est-ce que tu m’aimes ! Tu me câlines, tu m’embrasses, me bichonnes, me lances un regard triste quand tu pars travailler. Tu m’aimes, oui.

Au début, je ne t’aimais pas : tu n’étais pas comme ma mère. Je te fuyais, mâle effrayé par tant d’ardeur. Je t’en ai fait baver, multipliant les incartades, les infidélités avec tes copines. Avec elles je me montrais adorable, avec toi infâme. Tant pis : tu m’aimais déjà, que je le veuille ou non, et tu pensais à juste titre qu’une si grande affection aurait raison de mon caractère farouche.

Tu n’étais pas comme ma mère, non, ou comme les femelles que je guettais, la pupille aux abois et les sens au bord de l’explosion. Ces femelles dont je rêvais.

Mon ingratitude première, ambigu phénomène, te rendait plus aimante. Je me disais que tu étais folle. J’étais jeune tu sais, avec toute la bêtise que cela implique.

En douce tu m’as apprivoisé. Des petites couches d’amour, çà et là, tous les jours. De l’indulgence envers mes bêtises. Parfois de la colère, des cris : là tu m’intéressais drôlement. J’aimais bien t’énerver.

Je te plais. Je le sais.

Je sais aussi que tu n’as que moi. Ta solitude souvent maquille ton sourire en une grimace grise.

Ma belle. Je souhaite tellement que tu rencontres un homme. Un vrai. Je ne serai pas jaloux. Pas trop. Je partagerai avec lui la dose d’amour immense qui incendie ton cœur. Et s’il te fait souffrir je le défigurerai.

Ma maîtresse. Je t’aime désormais. J’en ronronne de plaisir sur tes genoux brûlants.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto.  Elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

À partir de janvier, elle offrira un billet bimensuel dans ce blogue, Le Chat Qui Louche.


Une nouvelle fraîche… de Dominique Blondeau

9 décembre 2010

(L’écrivaine et critique littéraire Dominique Blondeau nous offre cette nouvelle où science-fiction, émerveillement de l’enfance et pureté des éléments premiers du langage et du verbe se conjuguent pour donner naissance à une sonatine de textures et de sons.)

Rêve d’eau


Xia, Yia et Zia n’en reviennent pas. Bui, leur père, et d’autres savants rentrent d’une mission sur la planète Terre. Il leur a dit que là-bas il

Domnique Blondeau

pleuvait à cause du cycle des saisons. Elles n’ont pas très bien compris, mais le langage de Bui est parfois surprenant. Leur mère, Frû, qui ne sait pas ce qu’est la pluie, n’a pu que répéter les paroles de Bui : «Quelque chose qui glisse entre les doigts…» Mâ aussi glisse entre les doigts, on ne peut le saisir, il se camoufle quand les trois fillettes veulent s’en emparer. Mâ ressemble au poisson terrestre que leur père leur a dessiné. «Impossible de dessiner la pluie, a-t-il ri, elle tombe du ciel quand crèvent des nuages noirs et lourds…» Xia, Yia et Zia n’ont encore rien compris. Elles sont hautes et rondes comme trois pommes terrestres, la peau de Xia est rose, celle de Yia, verte, Zia est de couleur incertaine, entre le rose et le vert. À sa naissance, Bui et Frû se sont regardés, effarés, avant d’éclater de rire. Bui, pour mieux expliquer la pluie, a pris Zia dans ses bras et a dit : «Tu ressembles à un arc-en-ciel quand il pleut sur Terre et que le soleil se montre…» Intriguées, les petites filles martiennes essaient d’imaginer les gouttes d’eau, c’est encore Bui qui a décrit la pluie ainsi. «Des gouttes?» l’ont-elles interrogé. Il a ajouté : «Des étincelles qui se déposeraient sur le dos de Mâ…» Elles savent ce qu’est le feu, Frû s’en sert pour cuire les aliments. «On ne prend pas une étincelle entre les doigts, a insisté leur père, la pluie, c’est pareil…» D’imaginer que cette chose intangible se change en courbes de toutes les couleurs sous l’effet du soleil, qu’elle est comme le feu qui brûle les doigts, les rend muettes. Sur Mars, ce phénomène n’existe pas, le ciel est toujours ocre et pâle, dehors, l’air est irrespirable, c’est pour cette raison que Frû leur interdit de sortir de leur habitat artificiel. Leur planète n’a pas toujours été ainsi, c’est la guerre entre les Terriens et les Martiens qui a tout saccagé. Cette histoire est si ancienne qu’on en parle comme d’une légende. «Mais la pluie?» s’interrogent Xia, Yia et Zia qui font fi des légendes. «Elle n’a ni forme ni odeur, a raconté Frû, elle se transforme en rivière quand elle tombe en abondance.» C’est plus qu’il n’en faut pour les trois petites filles, elles veulent se rendre compte par elles-mêmes. Elles ont pensé aux larmes mais, depuis l’incendie guerrier, les larmes ont tari. Une pluie cendreuse s’était déversée sur les forêts, les montagnes, les champs. Une boue gluante avait empoisonné les lieux de l’eau. Les trois quarts de la population martienne avait été décimée. Ne reste plus de cette époque qu’un bâtiment où Bui et les autres savants s’enferment pour travailler, l’entrée en est interdite aux enfants. Xia, Yia et Zia ont beau supplier leur mère, elle ne veut pas contrarier leur père, elle refuse de les amener là-bas. La même pensée les taraude. Xia rosit encore plus. Yia verdit foncé, le rose et le vert sur la peau de Zia strient ses joues. Xia, qui est la plus délurée, s’exclame : «On y va!» Le territoire où elles habitent est si minuscule qu’en cinq enjambées, les petites filles se trouvent devant la porte du bâtiment qu’elles n’ont qu’à pousser; elle est constamment ouverte. Frû a dit : «C’est la conscience qui nous guide!» Xia, Yia et Zia ne pensent à rien, elles entrent dans une pièce vaste et silencieuse, aux murs lisses, la pénombre en est bleue. Un son leur parvient, il est comme une musique qui, soudain, se ferait rafraîchissante et venteuse. Elles se regardent, étonnées, la musique, elle non plus, ne se prend pas entre les doigts. Intervient alors une image verte et jaune, les deux teintes se mêlent comme celles de la peau de Zia, des cailloux blancs les frappent, qui forment des cloques argentées. Les petites filles avancent, une pellicule délicieuse encercle leurs chevilles. Xia se penche, sa main, par mégarde, effleure la surface verte et jaune, de ses doigts dégoutte une matière transparente qui, elle aussi, fait des cloques à ses pieds. À l’instant où toutes les trois songent à la pluie terrienne, un homme avance, il est vêtu d’un étrange pantalon coupé aux cuisses. Le reste de son corps est nu, imbibé de la matière transparente qui s’est échappée du bout des doigts de Xia. Il rit, prend les petites filles par la main. Curieusement, elles ne résistent pas, se laissent conduire dans une autre pièce semblable à celle qu’elles viennent de traverser. Là encore, un bruit léger leur parvient, différent, cependant, du précédent. Des formes indécises se balancent sous l’attrait de ce bruit. Le vent lui aussi fait partie de la légende. C’est comme un rêve dans la tête de Xia, Yia et Zia. Elles se disent que la musique, le vent sont des effets insondables, insaisissables de la mémoire. Seul le corps de l’homme inconnu est palpable. La pluie dont parle Bui est une histoire à dormir debout, elles en jugeront plus tard quand elles seront des savantes, comme leurs parents. Elles sortent du bâtiment et, espiègles, conviennent qu’il n’y avait rien d’intéressant à voir, elles ne comprennent pas que l’entrée en soit interdite aux enfants… En attendant mieux, elles décident d’aller jouer avec Mâ.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Une nouvelle de Pat Isabel…

3 décembre 2010

Le secret du bonheur

Par Pat Isabelle 

Pat Isabel

— Vous aimeriez que je vous raconte une histoire ? répète le client d’un ton amusé.

Il jette un long regard sur le petit sapin qui pend du rétroviseur, concentré à assembler les événements importants de son histoire.  Sa mémoire

n’est plus ce qu’elle a déjà été, mais il est prêt à déballer l’essentiel de son anecdote.

— Je dois retourner loin en arrière, commence-t-il.  Le récit s’est déroulé dans les années quatre-vingt, soit vingt-cinq ans passés.  Tout a débuté lorsqu’une vieille dame prénommée Jane s’est installée dans mon village natal.  Mon village n’était pas très vaste ni populaire.  Pas de musées, pas de gratte-ciels, pas d’usines. Vraiment rien d’intéressant à visiter sinon une petite rivière poissonneuse.

Au village, tout le monde se connaissait, nous étions, dans un sens, des voisins. Il ne faut pas croire que nous nous aimions tous, mais cela était, et est encore aujourd’hui, une réalité humaine.

Qu’importe, cette dame a été enchantée par l’endroit et elle s’y est acclimatée avec une facilité déconcertante.  Chaque matin, elle allait déguster le thé au restaurant du coin, discutait sans-gêne avec les gens.  Son accent britannique, son nez pointu et ses yeux bleu clair lui donnaient un charme… unique. Très unique, vous me comprenez?

Selon ses dires, elle a vécu son enfance en Europe et, un peu avant son quinzième anniversaire, elle a immigré au pays en compagnie de ses grands-parents. Nous, ceux et celles qui la côtoyaient au restaurant, n’avons jamais connu les raisons de sa fuite. Cependant, nous avons soupçonné la mortalité familiale.

Pourquoi a-t-elle choisi notre village?

Aucune idée. Nous avons avancé des hypothèses, sans plus. Pas de certitude.

Malgré nos théories farfelues, Jane n’a jamais paru affectée par son passé. Elle marchait la tête haute.  Elle dégageait une aura spéciale, nous sentions le bonheur émaner d’elle.  Ses gestes et son attitude nous apportaient une oasis de fraîcheur. Toujours, elle affichait un visage angélique et rassasié.  Nous écoutions sa voix, buvions ses paroles, envions sa personnalité, voulions être son amie. Tout simplement.

Son habillement était modeste et vieillot.  Elle portait des robes de brocart cintrées avec de la dentelle qui tombait en cascade sur sa poitrine.  Elle couvrait ses mains de gants noirs comme si elle cachait un défaut, une blessure.

Peu de temps s’est écoulé avant qu’elle ne devienne une inspiration pour nous, les villageois.  Elle était considérée comme un don du Ciel.  Sa présence suffisait à transformer une journée maussade en un jour empli de bonheur.

Une fois, une serveuse nommée Johanne a osé lui poser LA question.  La question qui nous trottait dans la tête depuis des semaines, mais que personne ne se risquait à soulever.

— Quel est le secret de votre bonheur ?

Un lourd silence s’est installé à l’intérieur du restaurant. Même les appareils électriques ont semblé suspendre leurs opérations.

Jane a élargi son sourire perpétuel et a pris la main de la serveuse entre ses doigts gantés.  Le visage de Johanne a blanchi et, placés derrière elle, nous avons senti son cœur cogner dans sa poitrine.

— Il est celui qui a la capacité d’aller là où personne ne peut, a répondu la vieille dame, les yeux pétillants.  Le cœur d’une personne âgée est rempli de souvenirs, bons et mauvais, mais souvent oubliés.  Lui, cet homme miracle, me conduit au travers ces moments heureux et me les fait revivent comme les premières fois.  Tous les soirs, nous voyageons ensemble, traversons mon esprit à bord de son bolide volant. Drôle de nom, n’est-ce pas?  Mais combien représentatif de son œuvre!

Il y a eu des soupirs de déception et des murmures confus parmi les villageois présents.  Certains, dont moi, avons accordé du crédit à cette histoire tandis que d’autres se sont contentés de virer les talons, méprisants.

L’opinion publique change rapidement chez les gens émotifs.

Jane n’a peut-être pas aimé les réactions à son égard? Impossible de savoir. Hélas!

Ainsi, la vieille dame a lâché doucement la main molle de Johanne et a quitté le restaurant, le menton levé. Sur son passage, les oiseaux ont chanté des mélodies et l’ont accompagné un bon bout de temps.

Les chants du cygne?

Le lendemain matin, le brouillard pesait sur le village comme une couverture grise et épaisse.  Les piétons, emmitouflés dans des vêtements chauds, circulaient la tête basse, les yeux ternes.  Assis au comptoir du restaurant, nous observions le triste décor extérieur au travers les fenêtres.  Nous appréhendions une mauvaise nouvelle.

Dès que Johanne, enveloppée dans son manteau de cuir, capuche sur la tête, est arrivée en retard au travail, elle a annoncé le drame :

« Jane est décédée dans son sommeil. »

La serveuse a fait la désolante découverte quand, pour une raison mystérieuse, elle a décidé d’aller rendre visite à la vieille dame.

La suite du récit n’est pas évidente. Cela est très abstrait, vous savez.

Nous ne connaissons pas les détails du décès de Jane avec précision. Nous n’avons pas demandé une autopsie. Nous avons seulement participé aux modestes funérailles.

Vous vous souvenez de cette aura qui entourait Jane ?

Après quelques jours, nous avons remarqué avec surprise qu’une aura positive rayonnait autour de Johanne. Comme si la vieille dame lui avait refilé son secret du bonheur.

Plus tard, étrangement, les villageois se sont amassés près de la serveuse et ont écouté sa douce voix. Johanne a parlé, et parlé. Elle n’a jamais autant parlé. De tout et de rien. Des paroles toujours intéressantes et captivantes.

Cela nous a fait du bien. Un grand bien. Nous avons même oublié, l’espace d’une décennie, l’homme et le bolide volant.

Et la redoutable question est revenue sur toutes les lèvres, jour après jour.

Le client arrête de parler, un sourire en coin, les yeux rêveurs.

— Aujourd’hui, est-ce que Johanne est en vie ? Demande l’interlocuteur.

Pas de réponse.

Long silence.

Un silence qui laisse planer le mystère.

Notice biographique :

Originaire de Valleyfield, Pat Isabel se passionne pour l’écriture et la lecture depuis des années.  Il a publié une douzaine de nouvelles dans Horrifique, Brins d’Éternité, Nocturne, Dires, Asile…  Il gère aussi un blogue que je recommande : patisabelle.blogspot.com et s’amuse de temps en temps sur Facebook.


Une nouvelle d’Annie la Silencieuse…

26 novembre 2010

Miroir, miroir…

 

Annie

Je déteste les miroirs.

Je les déteste.  Le reflet qu’ils me renvoient n’est jamais  tout à fait moi.  Je m’observe et j’ai l’impression que quelqu’un ou quelque chose m’observe en retour, mais que ce n’est pas moi.  Lorsque je passe devant l’un de ces miroirs, j’ai l’impression qu’une ombre invisible me suit, bien au-delà de la surface miroitante.  Je ne m’y attarde pas, croyez-moi !

Des miroirs, dans ma nouvelle demeure, il y en a partout.

De l’immense miroir de la salle de bain au miroir de l’entrée, et des portes miroirs gigantesques dans le bureau   à celle dans la chambre à coucher.  Cette dernière  fait face à la fenêtre.  Dans sa glace, j’y aperçois  la fenêtre  sombre dont le  pourtour est illuminé par la lumière extérieure. La nuit, dans la  nuit noire, je dors du côté de la porte miroir, mais ce n’est pas moi que j’y vois.

La nuit, les miroirs semblent refléter à retardement les images qui leur sont présentées.

Lorsque le sommeil me prend, que je m’assoupis, les yeux clos, je sombre doucement dans les limbes doucereux, et le monde des rêves m’emporte.    Juste au moment où mon corps s’abandonne, un visage envahit mes pensées.

Un visage émergeant du miroir.

Il m’assaille, m’attaque mentalement.  Ses longues dents difformes, sa bouche ouverte, gorgée de sang rouge, noir, sombre, sale….  Son teint blafard et ses yeux,  leurs orbites vides, ces trous noirs….  Il semble crier, hurler.  Vouloir me mordre, me dévorer.

Il semble vouloir s’échapper  du miroir.

Et moi, je fige, éveillée et endormie à la fois ; je fige, ne bouge pas.  Transie de peur, dans mon lit, dans le noir.  Je ne vois que ce visage qui prend toute la place dans mon esprit.  Je ne sais ni ce qu’il veut ni ce qu’il est, mais un seul mot me vient en tête : un démon ! Un démon dans le noir.

Un démon dans le miroir.

Puis, à bout de terreur, j’ouvre les yeux, aperçois  le miroir.  Je vois le miroir et l’image imprimée sur le tain, fade empreinte du passage du démon.  Je cligne des yeux, une, deux, trois fois… Le démon disparaît !  Mais la nuit prochaine et les suivantes, il  reviendra.

Je déteste les miroirs.  Auparavant,  je n’avais pas de raisons de les haïr à ce point.    Maintenant, oui !

(Montréalaise dans la trentaine débutante, Anne se perd dans l’écriture pour ne pas perdre la tête.  Elle  a passé sa vie à s’écrire des histoires, pour modifier sa réalité cruelle.  Elle erre sous un pseudonyme qui en dit long et se sert impunément des mots pour vivre, dans son monde de silence.  Vous pouvez l’appeler La Silencieuse ou tout simplement Annie.)


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