Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

28 décembre 2011

Métaphore d’espoir

J’ai toujours détesté Noël. Sans doute parce que cette fête aura été mon premier exemple d’unanimité obligatoire. Tout le monde aime Noël, n’est-ce pas ? Dès ma prime adolescence, je rétorquais dans ma tête : pas moi ! Mes raisons ont changé, mais ma détestation demeure, encore avivée par la confiscation qu’a opérée le discours marchand de tout ce qui est convivial, festif et même familial. Je vous épargnerai donc les couplets sucrés sur le poupon qui sauve le monde, la fête de la lumière, la famille, les amis, les cadeaux, la joie, que sais-je encore ?

Non, décidément, ma métaphore d’espoir n’est pas Noël. C’est plutôt un autre de ces signes des temps que les gens d’un certain âge, devenus progressivement, comme moi, anthropologues amateurs, se plaisent à observer avec la gourmandise de qui s’apprête à disparaître (longue ascèse, cela) et se sent donc de moins en moins concerné.

Dans ce regard, parfois amusé, souvent rageur, que je porte sur la société, l’apparition d’une nouvelle métaphore, sans doute promise à une circulation virale, comme tout ce qui nous arrive par la voie des médias, est toujours un plaisir renouvelé.

Celle qui, ces temps-ci, me met en joie, est apparue plusieurs fois sur les ondes et sa plus belle illustration nous est venue du ministre des Transports du Québec. Monsieur Moreau a en effet invoqué récemment, à propos de l’échangeur Turcot et du fait, critiqué par plus d’un, que les firmes qui avaient établi les devis et cahiers de charges des travaux seraient tout de même invitées à participer à l’appel d’offres, un exemple culinaire, où les devis étaient devenus les ingrédients et l’appel d’offres la recette. Le ministre des Transports gourmands disait en substance que donner la liste des uns ne devrait pas interdire d’appliquer l’autre.

De l’horloge à la table

Quel changement d’avec la métaphore horlogère qui jusque-là, dans la bouche des grandes-gueules rouleuses de globes oculaires des médias, nous ramenaient toujours à des nécessités d’exactitude, de précision, de prétendue vérité des choses et, en fin de compte, à la facilité imbécile du temps qui n’en finit plus de n’être que de l’argent. Et si nous allions enfin quitter ces éternelles pendules à remettre à l’heure, cette heure qu’il fallait toujours donner juste ? Si le dieu grand horloger que nous avait légué le XVIIIe siècle était enfin crevé, de sa belle mort, et que ressuscite enfin, de ses cendres de notaire ou d’actuaire, le grand Pan ou quelque dieu rabelaisien de la bonne chère et de l’amour goulu de la vie qui ne se chiffre ni ne se minute ?

Dans le mot convivial, il y a convive, et dans commensal, ce mot qui sert d’enseigne à une chaîne de restaurants végétariens, on entend une vieille expression latine qui veut dire : « faire table commune ». Depuis que l’homme a découvert le feu, il mange en famille ou en groupe. Pas de civilisation sans ces repas pris en commun, quelles que soient, par ailleurs, la délicatesse des mets et l’habileté des chefs.

Mais si nous entrons maintenant dans l’ère de la métaphore culinaire après celle de la métaphore horlogère, c’est aussi peut-être parce que notre conception du temps est en train de changer. Et c’est cela aussi qui me réjouit l’âme.

Le temps des cuisines est, en effet, un temps humain, c’est-à-dire variable, élastique, organique même : aucun poulet ne met jamais le même temps à cuire. Aucun four n’est assez calibré pour garantir le même temps que celui qu’annonce la recette et aucune recette n’a le front d’oublier de placer le mot « environ » avant son minutage.

Dans les cuisines, le temps vit sa vie, comme nous. Il prend le temps d’être lui-même, dans toute la diversité qui le constitue. Même dans les restaurants, il n’a que faire de l’esclavage économique, de la folie du rendement, de l’obsession d’une exactitude machinique. Monsieur Pressé et son ami Monsieur Limportant attendront que leur poularde ait pris le temps de se dorer à point. Pour leur faire honte.

Le slow food nous est venu d’Italie, comme la fourchette et une bonne partie de ce que nous appelons l’art, qu’il s’agisse de peinture, de musique ou de cet art plus récent, dit paysager, qui compose les campagnes et les collines comme des tableaux.

Le retour du temps humain

La vie ralentie, la vie enfin revécue, empoignée à bras le corps, aimée, jouie et réjouie plutôt que consommée, nous viendra peut-être enfin, loin de l’injonction productiviste de soi-disant lucides, de ces jeunes, de plus en plus nombreux, qui décrochent, qui sortent des parcours de rats qu’on les a contraints de subir dans les labyrinthes de ces laboratoires sociaux où des savants fous plus ou moins économistes, plus ou moins moralistes ou théologiens veulent nous enfermer, pour le plus grand bien des ploutocrates malades qui leur servent de maîtres.

Combien ne voyons-nous pas, heureusement, ces temps-ci, de jeunes, cloutés ou non, tatoués ou non, qui préfèrent se restreindre, rouler un train plus modeste, oublier les signes extérieurs de richesse ou de statut, pour s’occuper mieux de leurs amours, de leurs enfants, de leurs passions et de tout ce qui ne se monnaye pas mais se vit, tout simplement, généreusement, en toute gratuité, en toute ingénuité.

C’est à ceux-là que je crois, plutôt qu’aux abrutis (foin de rectitude politique) que les médias nous montrent passant la nuit dehors pour la joie lamentable d’être les premiers à acheter la dernière bébelle électronique pourtant destinée à se vendre à des millions d’exemplaires en l’espace de quelques heures. Candide plutôt que Pavlov ! Le temps plutôt que l’argent ! La vie plus que la production ! Mon royaume et ses richesses pour un cheval qui caracole et me sauve !

Et si nous allions ainsi, tranquillement, pacifiquement, humainement, vers l’instauration universelle, pour remplacer celui que les conservateurs ont mis à mal, d’un registre des âmes à fleurs ?

Joyeuses fêtes à toutes et à tous !

Notice biographique
PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Un Noël de François Villon…

25 décembre 2011

(Spécial de Noël : VILLON !  Humanité profonde, musique de la langue et foi…  Il me convient pour cette fête chrétienne. AG)

François de Montcorbier dit Villon, né en 1431 à Paris, disparu en 1463, est le poète français le plus connu de la fin du Moyen Âge.
Écolier de l’Université, maître de la faculté des Arts dès 21 ans, il a d’abord mené au Quartier Latin une vie joyeuse d’étudiant indiscipliné. À 24 ans, il tue un prêtre dans une rixe et s’enfuit de Paris. Amnistié, il doit de nouveau s’exiler un an plus tard après le cambriolage du collège de Navarre. Accueilli à la cour de Charles d’Orléans, le prince-poète, à Blois, il échoue à y faire carrière. Il mène alors une vie errante et misérable sur les routes. Emprisonné à Meung-sur-Loire, libéré à l’avènement de Louis XI, il revient à Paris après six ans d’absence. De nouveau arrêté dans une rixe, il est condamné à être pendu. Après appel, le Parlement casse le jugement et le bannit pour dix ans de la ville. Il a 31 ans. On perd alors complètement sa trace.
Villon connaît une célébrité immédiate. Le Lais, un long poème d’écolier, et le Testament, son œuvre maîtresse, sont édités dès 1489 – il aurait eu 59 ans. Trente-quatre éditions se succèdent jusqu’au milieu du xvie siècle1. Très vite prend forme une « légende Villon » constituée selon les époques de différentes images allant du farceur escroc au poète maudit.
Son œuvre n’est pas d’accès facile sans notes et sans explications. Sa langue ne nous est pas toujours accessible. Les allusions au Paris de son époque, son art du double sens et de l’antiphrase rendent souvent son texte difficile, même si l’érudition contemporaine a éclairci beaucoup de ses obscurités. Mais tel est son pouvoir verbal que, malgré ses difficultés, elle nous charme encore. (Wikipédia)

Ballade des Dames du temps jadis

Dites-moi où, n’en quel pays,
Est Flora la belle Romaine,
Archipiades, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Echo, parlant quant bruit on mène
Dessus rivière ou sur étang,
Qui beauté eut trop plus qu’humaine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Où est la très sage Héloïs,

Oeuvre de Brigitt Fleury

Pour qui fut châtré et puis moine
Pierre Esbaillart à Saint-Denis ?
Pour son amour eut cette essoine.
Semblablement, où est la roine
Qui commanda que Buridan
Fût jeté en un sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

La roine Blanche comme un lis
Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Bietrix, Aliz,
Haramburgis qui tint le Maine,
Et Jeanne, la bonne Lorraine
Qu’Anglais brûlèrent à Rouen ;
Où sont-ils, où, Vierge souvraine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?

Prince, n’enquerrez de semaine
Où elles sont, ni de cet an,
Que ce refrain ne vous remaine :
Mais où sont les neiges d’antan ?

Ballade des pendus

Frères humains, qui après nous vivez,
N’ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s’en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Se frères vous clamons, pas n’en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n’ont pas bon sens rassis.
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l’infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis.
Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie :
A lui n’ayons que faire ne que soudre.
Hommes, ici n’a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !


Balbutiements chroniques, de Sophie Torris…

21 décembre 2011

Noëlissimement vôtre… Ou : La complainte de le Mère Noël…

Monsieur Le Chat,

Je préfère vous dire la vérité tout de suite. Je ne suis pas Sophie Torris. Je lui ai refilé un pot de vin pour qu’elle me donne sa place le temps d’une chronique. L’écriture n’est pas ma tasse de thé, mais j’en ai trop gros sur la patate. Il me fallait d’une manière ou d’une autre prendre la parole et cracher le morceau. Je ne suis pas du genre soupe au lait d’habitude, mais là, il y a un os. Trop, c’est trop !

My name is Christmas, Marie Christmas.

La mère Noël, c’est moi. It’s me. Soy yo. Det är yag. Ni mimi. Es ist mir e tutte le lingue !  Je suis la mère Noël, citoyenne du monde. Je ne vais pas vous faire un dessin. Trop rouge, trop ronde, trop gentille. Et comme j’ai de la bouteille et bien je vais m’en servir un petit verre pendant que vous, Le Chat, vous boirez mes paroles. Minuit chrétien ou pas, c’est l’heure solennelle pour mettre les pieds dans le plat, et je tiens à vous la jouer bien salée avant de me mettre à sucrer les fraises.

Je n’irai donc pas avec le dos de la cuillère puisque tout est en train de tourner en eau de boudin. Nous nageons bel et bien en pleines bacchanales. Car oui, Noël est le temps par excèsllence de toutes les incontinences. Je ne vous raconterai pas de salades, c’est devenu du grand n’importe quoi.

Ého ! Jouez hautbois ! Raisonnez quelqu’un !

Ne me dites pas que le marchand de sable est passé. Ce n’est pas l’heure de faire dodo. Et ne comptez pas sur moi pour m’en aller sifflant, soufflant dans les grands sapins verts, comme si de rien n’était.

La mère Noël a les boules. Permettez qu’elle enguirlande.

Prêt Le Chat ? On s’tire une bûche, on a du pain sur la planche. Qui, selon vous, mérite de se prendre le premier sapin ? Où commencent les excès, les outrances, les débordements, les abus, les orgies, les exagérations, les… ? Stop ! Et voilà que je surabonde moi aussi ! C’est la fin des haricots, j’ai le synonyme en rang d’oignon. Suis-je contaminée ? Les carottes sont cuites. Il me faut dénoncer au plus vite.

Voyez-vous, monsieur Le Chat, je me demande comment on peut encore attendre Noël avec impatience quand on ne nous laisse plus le temps de le rêver ? Quand on nous le brade, à trop bon marché, bien avant l’heure ? Quand, un soir d’Halloween, on ne trouve déjà plus dans les rayons des grands magasins qu’un maigre butin de bonbons gluants sous des tonnes de décoration de Noël en kit chinois ? Quand, en tête de gondole, les calendriers de l’Avent se vendent comme des p’tits pains deux mois avant Noël parce qu’on veut saisir la bonne aubaine d’un 2 pour 1 ?  Quand, en un soir de fringale, on boulotte sans culpabilité aucune, les deux premières semaines de chocolat du premier calendrier en se disant que, de toutes les façons, on en a un deuxième ?

J’en pleure mes madeleines quand je me souviens du temps où la nuit de Noël était elle-même un cadeau. Les souliers alignés devant la cheminée et la course joyeuse et fraternelle des pieds nus autour du sapin. Ça sentait bon la résine, la dinde pleine de farces et la famille. Et le plus petit, si fier, qui devenait si grand sur les épaules du père, bras tendus vers la cime, accrochant l’inaccessible étoile. Ça valait son pesant de cacahouètes, n’est-ce pas, Le Chat ?

Sur les microsillons, Tino Rossi faisait l’unanimité. Aujourd’hui, tout le monde y va de son chant mélodi-eux. L’artiste chante Noël pour mettre du beurre dans ses épinards. Et comme ils veulent tous le beurre et l’argent du beurre, disons qu’il finit par naître beaucoup le divin enfant et que le 25 décembre, on n’a plus du tout envie de fêter son avènement. Juste le goût de claquer le beignet à celui qui entonne une fois de trop l’hymne des cieux.

Glo-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-ri-haaaaaaaaargmmmff !

Et pourtant, à minuit, le petit Jésus rassemble tout le gratin. Les églises débordent de bons sentiments. Les coqs en pâte s’y serrent comme des sardines. Ah qu’ils sont beaux, ah qu’ils sont charmants, ah que leurs grâces sont parfaites. Ô douce nuit, ô sainte nuit. Ils mangent le bon Dieu…. et caguent le Diable. Car ça donne de la conserve à la Saint-Vincent-de-Paul et des gros billets à la guignolée, mais, entre vous et moi, Le Chat, c’est du grand Guignol tout ça !  On a perdu nos  cœurs d’artichaut.

Pendant ce temps, mon époux descend du ciel avec ses jouets par milliers… – que dis-je ? – par millions – pour des enfants qui sont tous les jours pas sages et qui ne savent plus demander pardon. Et si par un malheureux hasard, il manque un cadeau à sa liste, le chérubin devient dur à cuire, le père reste comme deux ronds de flan, la mère pédale dans la semoule et la veillée, qui avait pourtant bien commencé, risque de devenir un four. Sans tambour ni trompette, param pam pam pam, au grand galop s’en va le traineau avec ses grelots.

Alors, l’estomac dans les talons, on finit par réussir à amadouer le petit en promettant qu’on mettra les bouchées doubles au Boxing Day. Rien d’excessif, vous en conviendrez, Le Chat, dans le fait d’aller faire le poireau quelques heures devant des magasins pris d’assaut et de braver un champ de chignons prêts à se crêper pour un 10 % de rabais.

On peut enfin casser la croûte en cassant du sucre sur le vieux monmononc’ Jean-Guy qui, entre deux vins, fait des yeux de merlans frits à la cousine belle à croquer de Montréal qui se laisse cuisiner le dos en pensant au jour où le vieux pingre mangera les pissenlits par la racine.

Non ! Je ne mettrai pas d’eau dans mon bain, mon train-train… mon vin. Appelez-moi donc Nez Rouge, tiens ! J’ai un peu bu Le Chat, je l’avoue. Être la mère Noël de nos jours, ce n’est pas de la tarte, et à l’approche des fêtes de fin d’année, moi aussi j’ai tendance à abuser des nourritures terrestres. Ainsi soit-il. C’est peut-être cette fée des étoiles plus jeune que moi ou le recrutement de lutins qui tend à se féminiser ? Y’a de la coquine autour de sa bedaine, mon père Noël.

Parfois je crie, car ça penche un peu. C’est l’instant d’effroi. Puis je souris, car après tout, j’ai le cœur amoureux et le bout du nez froid. Ho di up, ho di up ohé, ohé du traineau !

Je rentre au pôle Nord, monsieur Le Chat. Quel sain défouloir que cet espace virtuel. Je ferme dès à présent ma boîte à camembert pour vous laisser peut-être, lecteurs, ajouter un grain de sel aux commentaires. Il faut faire choux gras de mes alarmes – voulez-vous ? – et ne pas hésiter surtout à contredire les excès de colère d’une vieille bonne femme trop rouge, trop ronde, trop gentille.

Marie Christmas

Notice biographique

Sophie Torris est d’origine française, québécoise d’adoption depuis 15 ans. Elle vit à Chicoutimi où elle enseigne le théâtre dans les écoles primaires et l’enseignement des Arts à l’université. Elle écrit essentiellement du théâtre scolaire. Parallèlement à ses recherches doctorales sur l’écriture épistolaire, elle entretient avec l’auteur Jean-François Caron une correspondance sur le blogue In absentia à l’adresse:http://lescorrespondants.wordpress.com/.

Texte de l’écrivaine Dominique Blondeau…

9 décembre 2009

Dominique Blondeau a eu la gentillesse de répondre à ma demande, d’où ce texte critique, percutant, exotique, hors-tradition (pour une majorité de lecteurs) sur la Fête de Noël.

L’imposture de Noël

Comment parler des fêtes de fin d’année quand elles ne font pas partie d’une enfance ? Je n’ai aucun souvenir de jouets mais celui d’oranges parfumées que j’allais cueillir dans l’orangeraie du voisin. L’océan, plus loin, bourdonnait à mes oreilles, le soleil se mirait dans les branches mauves ou roses des bougainvillées. Aucune trace du père Noël… Il a fallu que je m’exile pour ouvrir grands les yeux sur une tradition qui n’a pas préoccupé mes jeunes années. Mon étonnement a été d’autant plus vif que la neige devait faire partie du décor scintillant. Messe de minuit dans des églises illuminées pour honorer la prestigieuse circonstance. Jésus n’est-il pas né dans un pays oriental, un pays aux nuits glaciales mais si chaud durant les heures diurnes ? Je me demandais ce que la neige avait à voir avec la naissance de ce petit bonhomme. L’imposture commençait… Elle était dommageable, l’abondance de la nourriture contrariant mes papilles gustatives. Je n’avais connu que des repas sobres, au goût de miel, de fruits. De poissons, de coquillages. Pourquoi manger le bœuf censé réchauffer l’enfant divin dans sa mangeoire ? Bien sûr, dans l’église de la ville, priaient de bons chrétiens, ils suppliaient un nouveau-né que la paix continuât ; c’était lui donner beaucoup de responsabilité, entouré qu’il était d’une mère de quinze ans, petite moricaude aux cheveux frisés que les pères du christianisme, pour se l’approprier, ont dépeinte si souvent blonde aux yeux bleus. Et ce vieillard de quarante ans, Joseph, père supposé de l’enfant, Myriam ayant été décrétée vierge par le concile de Latran, sept siècles après la mort de l’homme Jésus. Que de questions je me posais face à l’agitation que provoquait cette fête que je jugeais plutôt païenne. Il eût été réconfortant de solenniser la naissance de l’auguste enfant dans le silence et l’humilité, leçon que personne n’a retenue : les gens autour de moi devaient célébrer pour eux-mêmes…Que reste-t-il de cet heureux événement qui devait sauver le monde de tous les péchés ? Si peu, sinon une religion fabriquée de toutes pièces par des admirateurs de Jésus, après sa mort. Là encore, ce fut l’imposture généralisée, aucun écrit de Jésus n’habilitant ce qu’avaient avancé les onze fanatiques de l’époque. Et ceux qui devinrent plus tard les serviteurs zélés d’une religion aujourd’hui en faillite. Que j’eus de la chance d’échapper au délire collectif d’une fête qui ne signifie plus que des promesses écrites sur des cartes virtuelles ! Cela dure une semaine, le temps que j’aspire la fragrance entêtante du mimosa de mon adolescence, que se déroule l’image fleurie des jacarandas bleus brisant la teinte indigo du ciel qu’une cigogne sillonne avant d’aller se poser sur quelque ruine d’un minaret de pisé rose, témoin d’une civilisation aussi ancienne que le christianisme. Sans un enfant pour en éprouver l’authenticité !

NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Conte de Michel Samson…

7 décembre 2009

La semaine dernière, j’ai demandé des textes tournant autour du thème de Noël ou du temps des Fêtes à des auteurs que j’estime.  Michel a été l’un des premiers à répondre.  On retrouve dans  ce conte son attachement pour la pensée bouddhiste et l’Asie, ainsi que la simplicité formelle qui le caractérise.

Nativité

Michel Samson

Quelques moustiques voltigent dans l’ombre oubliée par la lueur de l’unique chandelle allumée. La nuit, à peine tombée, ne parvient pas à chasser la moiteur qui s’attache à nos corps fatigués après les longues méditations assises. Le silence règne entre lui et moi, parfois perturbé par des chants d’oiseaux sur l’autre rive du fleuve qui rêve ou encore par l’appel des geckos en quête d’insectes, à quelques pas de nos zafu(1).

Aujourd’hui, le maître n’a rien dit.

Je me suis d’abord glissé dans son silence avant de m’installer dans le moment présent. Ma méditation s’est ainsi tissée par l’adjonction d’instants qui s’amarraient les uns aux autres. Je me suis égaré souventes fois dans les méandres des pensées parasites et pourtant, à chaque occasion, je suis parvenu à revenir au souffle tranquille et profond de mon assise.

Je suis paisible. Je suis montagne. Je suis immobilité.

Le maître déglutit et cela fait un bruit curieux. L’idée me vient que l’humain n’habite plus son environnement et que les bruits qui en émanent se révèlent étrangers à l’essence même de la nature. J’en suis là dans cette curieuse opinion quand le maître parle enfin.

« Raconte-moi comment vous célébrez la Nativité dans ton pays. »

La montagne s’écroule, vole en éclats ! L’immobilité n’est plus qu’apparences alors que les images surgissent et balaient les vestiges de mon assise tranquille. Un chaos truffé de souvenirs lointains s’empare de mon esprit : odeur du sapin, seuil givré de la porte d’entrée, plainte du papier multicolore se déchirant, vapeurs alcoolisées au coin des bouches adultes, décorations scintillantes, saveurs des pâtés, géométrie compliquée des boîtes de présents, rires cristallins des petites sœurs, regard pétillant du parrain, une main sur mon épaule… un contact avec mon enfance… ma mère, sa main sur mon épaule…

Devant moi, immobile, le maître attend alors que le fleuve, imperturbable, poursuit son cours paresseux.

Je cherche les mots, les phrases qui pourraient exprimer l’indicible.

Comment cerner le temps enfui, le matérialiser, le commenter ? Comment expliquer ce qui n’est plus depuis longtemps, ce qu’on a tenté d’effacer, d’arracher de l’âme sans jamais y parvenir ? Comment dire l’enfance sans trahir sa vérité propre, sans éradiquer à jamais les racines du regret ?

Mes Noëls valsent, échangent leurs souvenirs, leurs émotions, leurs plaisirs en un tourbillon d’atomes libres engagés dans une course folle : atteindre la masse critique. Avant que tout ne s’anéantisse, ne disparaisse dans une gigantesque décharge d’énergie pure, je tente d’inverser le processus.

J’entrouvre les lèvres, sans rien dire, sans rien laisser échapper d’autre qu’un long soupir.

Je persévère et comprends soudain la question ! Une fois de plus, je me suis laissé entraîner loin du moment présent, loin, très loin sur la piste des souvenirs personnels, les souvenirs de ce moi encombrant qui place l’ego devant toutes choses. Les Nativités de mon passé n’ont rien à voir avec la réponse à la question du maître.

« La Nativité, il y a longtemps que presque plus personne ne la célèbre chez moi. C’est le solstice d’hiver qu’on fête en réalité, par le biais de la surconsommation ; Noël n’est plus que l’occasion d’afficher ses capacités financières. »

Ainsi ai-je parlé.

Le maître n’a pas rétorqué ; pourtant je sais qu’il a perçu le véritable message quand une larme a roulé sur ma joue. La Voie n’a rien de facile et, parfois, même le «ici et maintenant» doit, pour quelques instants, céder la place aux manifestations de l’âme.

Peu à peu, mon souffle retrouve sa cadence initiale.

Près du fleuve, les montagnes naissent et meurent.

1. Coussin de prière.

L’AUTEUR d’Ombres sereines : Michel Samson est né et a grandi à Arvida. Après un bac en Littérature française à l’UQAC, il a poursuivi des études littéraires (maîtrise) à l’université Laval. À vingt-quatre ans, il se retrouve enseignant au collégial. C’est un passionné. Très vite il lui est apparu que parler de littérature à ses élèves demeurait insuffisant. Ateliers d’écriture, cours de production littéraire et d’écriture dramatique se sont donc succédé. Il a également collaboré à l’écriture de plusieurs pièces de théâtre et touché à la mise en scène. Si de nombreux facteurs ont contribué à forger son style, les voyages se sont avérés un puissant déclencheur du besoin d’écrire. Voyages en Europe et, surtout, l’exploration d’une Asie qui le fascine. C’est ce monde lointain qui fraie son chemin à travers ses mots.


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