Métaphore d’espoir
J’ai toujours détesté Noël. Sans doute parce que cette fête aura été mon premier exemple d’unanimité obligatoire. Tout le monde aime
Noël, n’est-ce pas ? Dès ma prime adolescence, je rétorquais dans ma tête : pas moi ! Mes raisons ont changé, mais ma détestation demeure, encore avivée par la confiscation qu’a opérée le discours marchand de tout ce qui est convivial, festif et même familial. Je vous épargnerai donc les couplets sucrés sur le poupon qui sauve le monde, la fête de la lumière, la famille, les amis, les cadeaux, la joie, que sais-je encore ?
Non, décidément, ma métaphore d’espoir n’est pas Noël. C’est plutôt un autre de ces signes des temps que les gens d’un certain âge, devenus progressivement, comme moi, anthropologues amateurs, se plaisent à observer avec la gourmandise de qui s’apprête à disparaître (longue ascèse, cela) et se sent donc de moins en moins concerné.
Dans ce regard, parfois amusé, souvent rageur, que je porte sur la société, l’apparition d’une nouvelle métaphore, sans doute promise à une circulation virale, comme tout ce qui nous arrive par la voie des médias, est toujours un plaisir renouvelé.
Celle qui, ces temps-ci, me met en joie, est apparue plusieurs fois sur les ondes et sa plus belle illustration nous est venue du ministre des Transports du Québec. Monsieur Moreau a en effet invoqué récemment, à propos de l’échangeur Turcot et du fait, critiqué par plus d’un, que les firmes qui avaient établi les devis et cahiers de charges des travaux seraient tout de même invitées à participer à l’appel d’offres, un exemple culinaire, où les devis étaient devenus les ingrédients et l’appel d’offres la recette. Le ministre des Transports gourmands disait en substance que donner la liste des uns ne devrait pas interdire d’appliquer l’autre.
De l’horloge à la table
Quel changement d’avec la métaphore horlogère qui jusque-là, dans la bouche des grandes-gueules rouleuses de globes oculaires des médias, nous ramenaient toujours à des nécessités d’exactitude, de précision, de prétendue vérité des choses et, en fin de compte, à la facilité imbécile du temps qui n’en finit plus de n’être que de l’argent. Et si nous allions enfin quitter ces éternelles pendules à remettre à l’heure, cette heure qu’il fallait toujours donner juste ? Si le dieu grand horloger que nous avait légué le XVIIIe siècle était enfin crevé, de sa belle mort, et que ressuscite enfin, de ses cendres de notaire ou d’actuaire, le grand Pan ou quelque dieu rabelaisien de la bonne chère et de l’amour goulu de la vie qui ne se chiffre ni ne se minute ?
Dans le mot convivial, il y a convive, et dans commensal, ce mot qui sert d’enseigne à une chaîne de restaurants végétariens, on entend une vieille expression latine qui veut dire : « faire table commune ». Depuis que l’homme a découvert le feu, il mange en famille ou en groupe. Pas de civilisation sans ces repas pris en commun, quelles que soient, par ailleurs, la délicatesse des mets et l’habileté des chefs.
Mais si nous entrons maintenant dans l’ère de la métaphore culinaire après celle de la métaphore horlogère, c’est aussi peut-être parce que notre conception du temps est en train de changer. Et c’est cela aussi qui me réjouit l’âme.
Le temps des cuisines est, en effet, un temps humain, c’est-à-dire variable, élastique, organique même : aucun poulet ne met jamais le même temps à cuire. Aucun four n’est assez calibré pour garantir le même temps que celui qu’annonce la recette et aucune recette n’a le front d’oublier de placer le mot « environ » avant son minutage.
Dans les cuisines, le temps vit sa vie, comme nous. Il prend le temps d’être lui-même, dans toute la diversité qui le constitue. Même dans les restaurants, il n’a que faire de l’esclavage économique, de la folie du rendement, de l’obsession d’une exactitude machinique. Monsieur Pressé et son ami Monsieur Limportant attendront que leur poularde ait pris le temps de se dorer à point. Pour leur faire honte.
Le slow food nous est venu d’Italie, comme la fourchette et une bonne partie de ce que nous appelons l’art, qu’il s’agisse de peinture, de musique ou de cet art plus récent, dit paysager, qui compose les campagnes et les collines comme des tableaux.
Le retour du temps humain
La vie ralentie, la vie enfin revécue, empoignée à bras le corps, aimée, jouie et réjouie plutôt que consommée, nous viendra peut-être
enfin, loin de l’injonction productiviste de soi-disant lucides, de ces jeunes, de plus en plus nombreux, qui décrochent, qui sortent des parcours de rats qu’on les a contraints de subir dans les labyrinthes de ces laboratoires sociaux où des savants fous plus ou moins économistes, plus ou moins moralistes ou théologiens veulent nous enfermer, pour le plus grand bien des ploutocrates malades qui leur servent de maîtres.
Combien ne voyons-nous pas, heureusement, ces temps-ci, de jeunes, cloutés ou non, tatoués ou non, qui préfèrent se restreindre, rouler un train plus modeste, oublier les signes extérieurs de richesse ou de statut, pour s’occuper mieux de leurs amours, de leurs enfants, de leurs passions et de tout ce qui ne se monnaye pas mais se vit, tout simplement, généreusement, en toute gratuité, en toute ingénuité.
C’est à ceux-là que je crois, plutôt qu’aux abrutis (foin de rectitude politique) que les médias nous montrent passant la nuit dehors pour la joie lamentable d’être les premiers à acheter la dernière bébelle électronique pourtant destinée à se vendre à des millions d’exemplaires en l’espace de quelques heures. Candide plutôt que Pavlov ! Le temps plutôt que l’argent ! La vie plus que la production ! Mon royaume et ses richesses pour un cheval qui caracole et me sauve !
Et si nous allions ainsi, tranquillement, pacifiquement, humainement, vers l’instauration universelle, pour remplacer celui que les conservateurs ont mis à mal, d’un registre des âmes à fleurs ?
Joyeuses fêtes à toutes et à tous !
Notice biographique
PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où
il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).
Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.
Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.
Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.
Publié par Alain Gagnon 








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