Une nouvelle de Jacques Girard…

12 mars 2012

Les mots tuent…

Le  cercueil dans lequel repose le  professeur Jacques  Girard  touche  le fond  de la fosse.  Trépassé dans  un accident  d’automobile ! Sa femme  jette  une poignée de  terre  sur  la  tombe. Suivent les  autres membres de la famille, puis les amis, les compagnons de  travail. Ferment la  procession, deux  groupes d’élèves.

Un  homme d’âge  moyen, masqué de  grosses lunettes, s’avance. Il s’arrête, tourmenté. De la pochette externe de son noir veston, il extirpe un bout de crayon de plomb, comme ceux de l’homme de lettres. Le défunt en éparpillait partout. Les poches de  chacun de  ses  vêtements en  étaient lestées. Un fragment de crayon représentait pour lui  un cadeau. Ce fétichisme remontait à sa troisième année d’école.

L’homme se souvient de cette anecdote métamorphosée en nouvelle littéraire. Il leur avait lu comme un conte de fées. Le soir, les élèves avaient raconté à leurs parents qu’ils  avaient un professeur-écrivain. Et ils se réjouissaient à penser au lendemain.

L’ancien élève embrasse le minuscule crayon. Avec soin, l’introduit  dans le cœur d’une  rose avant de la lancer sur la tombe de métal où git son regretté professeur de français en cinquième secondaire. Baissant la tête, il salue l’homme qui l’a guidé vers l’écriture, du journalisme  au roman. Une quinzaine d’anciens  s’approchent du trou béant, étranglés  par l’émotion, et laissent tomber le p’tit crayon qui a fait d’eux des hommes accomplis.

Une dame, plus jeune, sort de sa bourse un livre, l’ouvre  au hasard  et en arrache  une page.  Elle  en fabrique un cône, y ajoute de la terre, s’approche du trou, tend le bras, tourne le poignet, insuffle à sa main deux ou trois spasmes pour que la terre gicle par saccades dans la fosse. Son pouce s’éloigne de son index. Émue, elle fixe la feuille jaunie, tombant au ralenti.

Un jeune  homme  à barbichette, cheveux roulant sur les épaules, récite un poème de Baudelaire :

« Il faut toujours être ivre de quoi : de poésie, de vertu, de vin. Pour échapper au lourd fardeau du temps qui vous accable, enivrez-vous. »             « Merci de cette débauche littéraire, monsieur », qu’on entend avec netteté.

Un autre assistant,  vêtu d’une  grande cape noire, tourne le dos au disparu et fixe l’assistance. Comme un acteur, il fouille dans une bibliothèque imaginaire. Ses doigts agiles dansent sur les livres tels ceux d’un pianiste. Sa main saisit un livre. Une main gantée de velours  gris qui le tend avec cérémonie  à un autre homme digne. « Merci monsieur Girard ! » dit-il.

La même scène se reproduit, mais avec d’autres acteurs tout aussi honorables. Le livre imaginaire dans ces mains de velours étrangle les voix qui déclament :

« Merci, Monsieur Girard ! »

L’homme aux allures théâtrales se retourne vers la fosse, salue et passe. Une jeune femme frêle sanglote en s’approchant  de la cavité monstrueuse. Elle prie. Non ! Elle  récite  une litanie de titres  et quitte  le cimetière, poursuivant son chapelet. Le croque-mort et les  deux  fossoyeurs sortent de leur  torpeur, peu habitués à ce genre de mise en terre. Enfin, les gens partent en sourdine. Les deux fossoyeurs attendent. Une camionnette arrive. Elle déborde de livres. L’un des fossoyeurs bouquine effrontément. Son compagnon pique une colère, s’empare  d’une  brassée de livres  et l’expédie dans  la fosse.  « Un livre  de chasse », dit-il. Il le glisse sous sa ceinture.

L’autre lui arrache l’ouvrage et l’échappe. Au même  moment, une bourrasque d’automne se lève. Les fossoyeurs, surpris, s’interrogent.  Le vent tourne les pages du roman que l’homme a échappé. C’est Le Loup  des  steppes (Hermann  Hesse).  Le fossoyeur  épouvanté  ne tient plus en place. Le vent tombe. Le cercueil baigne dans un amas de livres, selon les dernières volontés du disparu.

À la vitesse de l’éclair, un homme surgit. Haletant.

— Est-ce que c’est le professeur Jacques Girard ?

— Oui ! hésite le fossoyeur le plus âgé.

— Est-ce que je peux me recueillir une minute ?

— Allez donc, Monsieur.

L’homme fouille dans sa poche, en sort un crayon tronçonné, et le plante  dans  le sol  avec soin.  Une plainte… Comme  celle  que le défunt  a dû émettre lorsque le petit crayon, glissé dans la poche de son veston, lui a perforé le cœur…

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Billet de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

10 mars 2012

Avant de dormir…

La table est froide. Comme le gris des murs, comme l’air frôlant mes épaules nues, comme le froid de mon cœur. Je suis sur le dos, je regarde le plafond, j’ai les bras en croix, comme le Christ sacrifié. Autour de moi, des inconnus discutent, s’affairent. Ils sont là pour moi. Et moi, que fais-je ici ?

Je suis malade. On me l’a dit. Très malade. Une découverte fortuite comme ils disent. Un test de routine anormal, d’autres tests. Cancer. Un mot, ma calamité.

Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi mes enfants, mon mari ? Pourquoi, merde !

Et je suis là, dans une salle froide, avec des étrangers, pour une parcelle d’existence, pour ajouter quelques années à ce rêve, ma vie. Ma vie… Tout ça pour ce gâchis. Se retrouver sur une table d’opération, se faire ouvrir les entrailles, en faire extirper le mal qui me gruge, me donner du temps. Du temps… Que signifie le temps quand chaque seconde compte, qu’hier s’évapore et que demain s’éclipse ? Le temps qu’il reste avant que cette carcasse de trente-cinq ans ne devienne cadavre. Le temps de voir la peine dans les regards, les larmes. Celles de mes enfants, celles de l’homme qui m’accompagne depuis si longtemps. Ils sont ma raison de vivre. Pour eux, j’étirerai ma vie, je me battrai. Mais j’ai peur. Tellement peur. Mon ventre vidé de cette souillure, il y aura la douleur, il y aura les poisons qui brûleront les résidus du mal, et tout le reste. Pour gagner du temps. Pour survivre. Mon espoir est une lueur dans les ténèbres, évanouie dans les yeux du médecin. Sa bouche disait peut-être, mais la mort couvrait son regard. Ma mort.

Je joue le jeu. Une gentille femme s’approche de moi. Sous son masque, elle me sourit. Je le sais, je le sens. Sous son masque, que pense-t-elle de moi ? Me comprend-elle ? Et comprendre quoi ? Ma ruine, mon désespoir ? Sa voix est douce. Elle assiste celui qui endormira mon esprit. Et j’oublierai. Enfin.

Je contrôlais ma vie. De toujours, je dominais ma destinée. Chienne de destinée ! Fourbe ! Aujourd’hui, je sais. On ne contrôle rien, on ne choisit rien. Surtout pas le mal qui ronge les organes. On ne choisit pas de souffrir, de voir ses enfants pleurer. Non ! On joue à la roulette russe de la vie. Le malheur guette, il attend le moment, et soudain, il foudroie nos saintes convictions. Demain, plus tard, toujours. Et en finale, la mort. Infime justice de l’absurde.

Un homme entre. Il s’approche. Grand, petit, beau, laid, quelle importance ? Il est déguisé de vert, comme les autres. Il dépose sa main sur mon bras. « Docteur Untel… anesthésiologiste… endormira. » Des mots inutiles. Seule compte sa main sur mon bras. Ce contact sur moi. Cette chaleur de l’âme. Il sent ma détresse. Il en a vu d’autres. Il sait.

Je lève la main et lui prends le bras à mon tour.

— Tout ira bien, docteur ? que j’aimerais lui réclamer.

En vain. Trop de pensées se bousculent. Je veux crier la haine de la maladie, la folie de l’incertitude, l’absurdité d’être là. J’aimerais dire tout ça, mais rien n’atteint ma bouche, rien ne sort. Rien.

Pourtant, l’homme a compris. Il m’explique la suite des choses, comment il me dérobera la conscience. Je ferme les yeux. J’abdique. Docteur, utilisez ce corps déchu comme bon vous semble. Ma vie n’est plus mienne.

Une brulure me pique le bras. Puis le froid, encore le froid. Il remonte dans mes veines. Je garde les yeux fermés. Des larmes roulent sur ma joue. J’entends des directives. J’entends la douceur d’une voix. J’ouvre les yeux. Juste au-dessus de moi, le médecin me regarde, me scrute. Son regard est bon. De derrière son masque, des sons sortent encore. « Bientôt… dormir… tout… bien… »

Je m’en fous. Ma vie est entre ses mains. Le reste…

Je plonge dans un néant… vers l’aube de l’après.

Notice biographique :

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


Chronique des idées et des livres par Frédéric Gagnon : Blanchot et la mort…

21 juin 2011

 Blanchot et la mort

La mort travaille l’homme ; elle est ce qui nous est le plus intime et ce qui doit demeurer pour nous le plus étranger ; la mort, pensée secrète inconnue de nous-mêmes, est à proprement parler impensable, mais on peut dire que toute pensée n’advient qu’en son rapport implicite à la mort.  C’est tout cela qu’indique Maurice Blanchot dans  un récit admirable intitulé L’arrêt de mort.

Les détails biographiques sont ici réduits au minimum.  Il y a un homme et successivement deux femmes.  L’homme travaille pour un journal ; la première femme (J.), plongée dans un désœuvrement qu’au fond partagent les deux autres protagonistes, désœuvrement qui est peut-être notre condition essentielle, affronte la mort ; l’autre femme, Nathalie, est traductrice.

J. fait face à la mort, à la sienne propre, pourrait-on dire, bien que le propre soit ici à questionner (et c’est sans doute, en un sens, ce que fait le récit).  Paradoxalement (mais le paradoxe n’est ici qu’apparent), J. embellit au cours de sa longue agonie.  « […] elle avait un visage très jeune que la maladie avait à peine touché.    […] le principal effet de la maladie était de lui donner les traits d’une adolescente. »  En effet, la mort ne rend-elle pas parfois leur pureté à nos traits ?  Le combat contre la mort est singulièrement ambigu : c’est au fond contre un complice qu’on lutte.  Il s’agit de gagner du temps.  Courageusement, J. parvient à vivre encore et encore, à ajouter un moment à l’autre – mais au fond elle ne craint pas la mort, ce qu’elle craint, c’est cette inconnue qui est la possibilité essentielle de la mort, possibilité qui a pour visage sans traits la nuit.  Tout est ici affaire de pensée.  On peut imaginer que la mort est non-pensée, la nuit également, et ce qui est sans fond et permet le phénomène du « mourir », mais tout cela, en tant que non-pensée, ne peut-être que pensée : en tant qu’élément non humain, cela n’en appartient pas moins au monde de l’homme, à sa possibilité ; il faudrait ajouter que cela même qui ne se laisse penser pense l’homme.

***

Je regarde la mort mais elle me voit ; devant son « voir » je me dérobe, mais j’accomplis dans cette dérobade le lien qui nous unit.  Ainsi, J., pourtant trépassée, l’espace de plusieurs heures ressuscite, mais l’extraordinaire est plutôt que finalement elle meurt définitivement.

Dans une langue qui s’examine et pousse jusqu’aux ultimes possibilités d’elle-même et de la pensée, l’homme raconte ce récit sans histoire,  puis il nous parle de ses rapports avec Nathalie, une vague connaissance qui un jour entra inopinément dans sa chambre d’hôtel ; qui entra là à l’encontre de tout bon sens — mais même le déraisonnable est parfaitement rationnel s’il est vrai que la Raison est tout, et c’est sans doute en écho à cette déraison raisonnable que le narrateur s’empare brutalement d’elle pour lui faire l’amour.  Puis suit une relation qui a tous les caractères incaractérisables du désœuvrement, de ce désœuvrement qui est sans doute l’élément nécessaire de la pensée profonde et qui agit déjà sur nous en écho à la mort.

  Pour approcher de la vérité de ce livre (soi-même aveugle et voyant), il n’est sans doute pas inutile de se rappeler que Nathalie est traductrice.  On peut penser que le secret de la parole réside dans la femme (la femme aurait le don des langues) ; c’est sans doute pourquoi, au-delà de l’apparente banalité de l’expression, Nathalie reçoit ce simple mot « Viens » dans toute sa portée ontologique.

Le narrateur refuse que Nathalie fasse faire un moule de sa tête et de ses mains, ce sont là objets de morts qui marquent le trépas ; mais le narrateur doit arrêter la mort pour préserver la possibilité de la vie.  On peut penser que la vie renouvelée par ce mot « Viens »,  ce mot par lequel « éternellement, elle est là », donne sa part nécessaire de lumière à J. morte.  Mais pour en arriver à cette confiance dans la parole comme dans une grande pensée, on doit savoir d’un savoir aveugle persévérer dans sa sourde détermination.  « Il faut beaucoup de patience, nous dit Blanchot, pour que, repoussée au fond de l’horrible, la pensée peu à peu se lève et nous reconnaisse et nous regarde. »  Mais cette patience ne va pas sans inconscience ; on pourrait même ajouter qu’une  bonne part de nescience est sa condition nécessaire.  Ainsi, bien que le langage contrôlé soit l’essence même de son métier (il est journaliste), le narrateur s’abandonne lorsqu’il parle à Nathalie une langue faite de termes inventés et de mots empruntés à la langue maternelle de son amie (Nathalie est d’origine étrangère), et lui tient des propos tout à fait extraordinaires.  Il la demande plusieurs fois en mariage, lui qui croit ne pas croire en cette union.  Sans doute faut-il que le narrateur passe par ce langage détourné  pour que l’atteignent, loin de leur banalité quotidienne, les mots dans leur véritable portée et qu’il ait accès à ce suprême mot « viens »…  Puis éternellement elle est là. – Qui, elle ? – La mort arrêtée qui suspend son arrêt.

© Frédéric Gagnon, 13 juin 2011.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Chronique des idées et des livres… par Frédéric Gagnon

25 avril 2011

Cette semaine, une nouvelle de Frédéric Gagnon

La bière, la danseuse et la mort

Ses fesses étaient plates, elle n’avait pas de très beaux seins, mais elle possédait un regard extraordinairement expressif.  Moi, j’étais là, dans ce bar de danseuses de la rue Saint-Denis, j’essayais d’oublier mon chagrin, le malheur immense d’avoir vu le jour et de n’être pas aimé par Jeanne.

J’avais déjà bu pas mal de bière et de vodka avant d’atterrir là, je m’étais dit que ces corps nus me ragaillardiraient, mais je ne découvrais dans ce bar sordide qu’un reflet de mon infinie, de ma pitoyable solitude.

Je n’avais pas posé mon cul depuis deux minutes sur cette chaise de métal qu’elle me demandait si elle pouvait s’asseoir à ma table, puis elle a déposé une serviette sur son siège et a pris place devant moi, vêtue d’un baby-doll, une sorte de filet qui laissait voir la peau, et d’un slip de satin noir.

Elle avait des cheveux bruns, tombant à l’épaule, des pommettes saillantes, des lèvres pleines et longues, et deux grands yeux violets qui regardaient droit dans les miens comme si elle était amoureuse.  Elle souriait, mais on sentait en elle la part d’ombre, cette part malheureuse que je devine chez certaines femmes.  Elle m’a posé des questions, elle voulait savoir qui j’étais.  J’ai dit que j’étais un homme dépressif de quarante-quatre ans et que je n’en avais plus pour longtemps.  Elle n’a pas cessé de sourire, mais elle comprenait, il y avait une tristesse insondable dans ses yeux.  Je ne savais trop si elle était triste pour moi ou pour elle-même.  Elle m’a dit qu’elle venait de Lévis, je lui ai dit que je venais de Québec, puis une danseuse noire apparut sur une scène faite de cases qui s’illuminaient successivement.  La Noire était svelte et souple.  J’ai remarqué qu’elle avait un beau derrière, la poitrine ronde, ferme et haute.  Elle dansait très bien, mais ça ne m’excitait pas tellement.  La fille aux yeux mauves, celle assise à ma table, m’a demandé comment je m’appelais.  Je n’ai pas répondu.  Moi, je pensais à Jeanne, tout ce cirque me tuait.  Elle m’a dit qu’elle s’appelait Miranda.  Miranda, j’aurais voulu t’embrasser, j’aurais aimé baiser la mort au creux de tes reins, mais la dépression me paralysait et j’avais peine à tendre le bras vers ma bouteille de bière.  Je n’ai pas exprimé mes désirs devant la danseuse, péniblement j’ai saisi la bouteille brune.  Et tout ce temps Miranda n’arrêtait pas de parler.  Ce qu’elle disait n’avait rien à voir avec le sexe et au fond j’aimais mieux ça.  Elle m’a raconté des trucs pas possibles sur ses voyages à travers le Québec, parfois en Ontario ou aux États.  Elle avait même dansé à Sept-Îles.  Miranda en avait connu des aventures.  Un moment, ça m’a presque amusé.  Cette danseuse-là était prolixe en chien.  Ça faisait bien vingt minutes qu’elle jacassait quand je l’ai interrompue, je lui ai dit que je ne voulais pas lui faire perdre son temps, je ne la suivrais pas dans un isoloir.  Immédiatement son regard s’assombrit.  Elle était furibonde.  Puisque c’est comme ça, dit-elle, les dents serrées, et elle me quitta aussitôt.  Cette Miranda n’était qu’une petite chipie : elle n’en avait que pour mon argent.

J’ai décidé de sortir fumer une cigarette.

Dehors j’ai vu le videur qui avait exigé un pourboire pour me laisser entrer, un petit gros désagréable qui avait bien passé les cinquante-neuf bougies.  J’aurais été capable de l’envoyer au plancher si je n’avais pas été si déprimé.  Mais j’étais complètement vidé, d’autant plus que c’était un soir de juin de l’an 2010 et que la beauté du ciel me rappelait le visage bouleversant de celle que j’aime.  Il y avait dans le Quartier Latin une faune bigarrée faite de Blancs, de Noirs et de Jaunes, de quêteux et de millionnaires, de filles faciles et de matrones.  J’étais si triste que j’avais peine à retenir mes larmes.  Il y avait toute cette humanité autour de moi, une humanité qui m’était étrangère, à laquelle je n’appartiendrais peut-être plus jamais, si jamais je lui avais appartenu.  Seule Jeanne aurait pu me réconcilier avec le monde, avec moi-même, mais Jeanne était mariée à un médecin, ce qui me semblait parfaitement logique.  Un moment j’imaginai ce que devait être leur vie, une vie luxueuse, je passais souvent devant leur maison, Jeanne voyageait beaucoup ; une vie rangée, qui ignore toute forme d’angoisse devant les nécessités matérielles, une existence qu’en réalité je n’avais jamais connue.

***

Miranda est sortie.  Elle avait passé un t-shirt et un short par-dessus le baby-doll et le slip. Elle aussi avait envie d’une clope.  Je l’ai allumée, je lui ai dit que j’avais changé d’idée pour l’isoloir.  Le sourire lui est revenu.  Elle m’a passé une main dans le dos.  Elle a dit que je ne le regretterais pas.  Elle se tenait toute proche.  Je me suis demandé si cette fille-là se lavait, soudain je sentais des odeurs nauséabondes, mélange de brûlé, de poisson, de fruits blets, d’œufs pourris.  Mais, heureusement, l’hallucination, sans doute due à l’état d’extrême tension dont j’avais souffert ces derniers jours, finit par passer.  J’ai embrassé Miranda sur la joue, sous l’œil inquisiteur du videur vieillissant, puis nous sommes entrés dans le bar.

Dans l’isoloir Miranda était tout à fait chatte.  Elle s’est dévêtue lentement.  Je me suis dit qu’en fin de compte elle n’était pas si mal foutue.

J’ai retiré soixante dollars de mon porte-monnaie.  Ça me donnait droit à quatre danses, chaque danse durant de deux à quatre minutes, le temps d’une chanson.  J’ai tendu les billets et je me suis assis sur un fauteuil d’osier.  J’ai demandé à Miranda de s’asseoir sur moi, puis je lui ai donné mes instructions.  Au début du prochain morceau, elle devait me serrer très fort, très très fort, comme si elle voulait me broyer les os.  Pas de problème, qu’elle m’a dit, tant que ça te fait plaisir.  Je lui ai demandé quel âge elle avait, elle m’a dit trente, et j’ai songé que Jeanne en aurait bientôt quarante-sept, elle avait vu le jour en 1963 ; puis la prochaine chanson débuta et je serrai contre moi le corps de cette jeune femme nue qui me serrait contre elle.

On a beau dire, rien ne remplace le contact de la peau.  C’est un besoin aussi réel que la faim qui nous pousse vers l’autre sexe, celui d’une confirmation existentielle que ni Dieu ni les anges ne pourraient nous donner.  Quelle paix, quelle paix l’on trouve dans un corps de femme nu.  Il y a dans certaines femmes des nuits paisibles qu’éclaire seule la lune ; des soleils spirituels dansent sur leur ventre comme sur des mers infinies ; par moments une plainte sourde se fait l’écho de tempêtes apaisées qui ont nettoyé l’horizon, laissant le ciel plus parfaitement vide, plus parfaitement ciel.  Je découvrais dans le corps de Miranda un océan d’énergie sur lequel je dérivais tout doucement.  Je ne voulais plus que me perdre en elle, me noyer en elle, renaître d’elle.  Mon abandon fut profond.  Un moment, ce fut plus fort que moi, j’ai murmuré trois fois le nom de Jeanne.  Dès que je me suis excusé, le charme fut rompu.  T’as pas à t’excuser, m’a dit Miranda, ça me dérange pas si tu veux me donner le nom de ta copine.  Elle a reculé la tête et m’a regardé droit dans les yeux.  Elle a essuyé la larme qui coulait sur ma joue et m’a donné un baiser sur les lèvres.  Puis je l’ai serrée à nouveau, mais ce n’était plus pareil, maintenant je le savais trop bien, elle n’était pas Jeanne ; ma très chère Jeanne, je ne l’étreindrai jamais ainsi.

Après les quatre chansons, nous sommes retournés nous asseoir devant la scène sur laquelle une grande rousse s’exhibait.  Elle avait un parfait croissant entre les deux jambes.  Je l’observais avec curiosité, sans éprouver de désir.  Puis Miranda m’a demandé ça, Tu m’offres quelque chose à boire ? et, une fois de plus, ça m’a saisi, le dégoût, elle n’en avait vraiment que pour mon argent, il fallait que je la paye pour me serrer dans ses bras, elle ne pouvait même pas sortir son fric pour boire un coup, non, fallait que je sorte mes piastres.  Je l’ai regardée droit dans les yeux, puis je lui ai dit,  L’autre jour j’écoutais un de ces idiots de cosmologiste débiter sa poésie facile à la télé.  Il disait que la matière de tout ce qu’on voit, les arbres, les étoiles, nos propres corps, les planètes, avait été produite dès les premières microsecondes de l’univers, qu’au commencement il y avait un point d’énergie infiniment dense d’où tout ça s’est sorti et que nous sommes en quelque sorte parents des étoiles.  C’est-t’y pas beau ?  Pourquoi ces poètes à la noix, ils parlent jamais de l’autre côté des choses ?  Avec eux tout est cosmique, toujours du cosmique !  Parents des étoiles !…  Ils ne disent jamais qu’on est également parents de la merde !  Y avait pas juste des étoiles dans la première étincelle d’énergie, y avait également de la merde.  Pourquoi ils ne parlent jamais de la merde, du sang, du sperme ?  Pourquoi ?  Miranda regardait le plancher ; elle semblait soudain très lasse.  Puis elle a relevé la tête.  Elle aussi me regardait droit dans les yeux.  Pourquoi t’es comme ça ? demanda-t-elle.  Pourquoi tu dois tout briser ?  J’ai été correcte avec toi…  Pourquoi tu dois tout briser de même ?  Elle me jeta un dernier regard de mépris, puis elle s’éloigna.  J’ai moi-même quitté ce bordel.  Dehors je fus saisi d’une intense envie de pleurer.  Miranda avait raison, pourquoi avais-je tout brisé ?  Évidemment, avec cette danseuse, ça n’allait nulle part, mais j’aurais pu profiter d’un bon moment.  J’étais franchement trop débile.  Et trop déçu de ne pas être aimé par celle que j’aime.  Bon Dieu ! que je me suis dit, et je suis parti à la course, puis, comme j’ai le souffle court, j’ai ralenti le pas au bout de deux ou trois minutes, et j’ai marché plus d’une heure dans cette cité d’une vie chaotique, obscène, puis je me suis arrêté dans une ruelle et j’ai dégueulé, après quoi j’ai pleuré un bon moment.  Je pensais à ma vie et j’y voyais trop clair.  Quel horrible gâchis !  Il n’y avait que Jeanne qui pouvait…  Mais ça ne se peut pas, ça.  Non, monsieur, ça ne se peut vraiment pas.  L’époux de Jeanne est médecin.  Il a sûrement beaucoup de fric.  Il est grand, athlétique, très beau.  Tout ça, c’est parfaitement logique : Jeanne est une femme grande, belle et blonde.  Et raffinée.  Et cultivée.  Elle devait être avec ce médecin.  Je devais être seul.  Mais c’est à Jeanne que je penserai au moment de fermer les yeux pour de bon.

***

Finalement, j’en ai eu assez de mes propres larmes.  On s’écœure de tout.  J’ai ravalé mes sanglots et je me suis rendu dans un bar où j’ai bu d’autres bières.  Puis je suis retourné dans la nuit en espérant m’y perdre pour de bon.

Ça ne voulait rien dire.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


L’accompagnatrice, une nouvelle de Micheline Frenette…

3 avril 2011

L’ACCOMPAGNATRICE

Je n’aime pas l’odeur infecte de notre chambre. Ça pue la pourriture de cette plaie sur ton corps qui ne guérit pas, qui s’infecte, saigne et suinte. Pourtant tu n’es pas mort. Je vis, je couche près de toi malgré cette odeur qui rôde parce que toi, je t’aime. Tel que promis, nous serons ensemble à la vie à la mort.
C’est une promesse comme une ivresse. Je te regarde, je te caresse tendrement. Ta main s’accroche à la mienne. Tu peux encore me voir mais ton regard s’éteint. Je vis au rythme de ta respiration très profonde et qui devient plus lente. Toujours cette odeur nauséabonde…  Tu n’as que 50 ans.

Comme un chien de garde, je veille. Gare à ceux qui te feront mal. Tu vas mourir, c’est une promesse. Question de temps dit le docteur. Nous le savons tous les deux. Je reste seule avec toi dans cette chambre où la mort rôde, te guette, te cherche, t’attend impatiemment…  Je suis là.
Le courage me vient de cette photo récente de toi que j’asperge du parfum que tu portais. Je me raccroche  à ce temps insouciant, ce  temps de ta beauté, de ta virilité. En regardant cette photo j’ai l’impression que tu me nargues du haut de tes six pieds. Ce temps menteur, pilleur, voleur de vie.

Je te sens si fragile et inquiet. Tu sais que tu viens de signer sur ce papier en toute lucidité ta dernière signature de ton vivant.
C’est ton dernier contrat.

En ce moment tu peux encore me parler de cette angoisse face à ton dernier bout  de vie, de ta révolte ainsi que de tous tes projets inachevés. Tu t’inquiète pour moi et pour ta mère. Tu me souris, même que parfois tu ris.  Je dois garder le secret.

Je n’ose te parler de la mort, tu paniques. Je ne fais qu’écouter quand toi tu en parles. Alors je te parle de vie qui est la nôtre dans cette chambre.

Nous sommes presque toujours seuls, à part ces passants. Ne t’inquiète pas, ce sont nos amis, docteurs et infirmières, ils respectent notre intimité.

Au printemps, l’ironie c’est qu’il fait beau et chaud. 30 ° Celsius. Même le climatiseur de notre chambre ne fournit plus. Tu transpires, tu as faim, tu as soif. Mais tu ne peux ni manger ni boire. Pour te soulager je passe un doigt mouillé sur tes lèvres et dans un réflexe tu me mords le doigt.

Il fait tellement chaud que je sors boire un soda sur la terrasse.   Je suffoque, j’ai besoin d’air. L’angoisse m’étrangle, je ne peux m’éloigner longtemps de toi. J’ai peur de faillir à ma promesse et de ne pas être là pour ton dernier soupir, lorsque la vie quittera ton corps.

Meurtri, affaibli, depuis trois jours tu dors. Moi je ne dors presque plus depuis déjà sept  jours six nuits. Tu ne peux que serrer ma main.
Me faire un petit signe. Je n’entends plus tes mots, ils se perdent dans tes chuchotements et certains murmures. Je vois couler tes larmes et les efforts que tu fais pour rester avec moi. Je sais tu veux me transmettre un dernier message de vie. Pourtant je ne te retiens pas. Je suis juste là à tes côtés.

Tu es dans le coma. Plus de réaction. Je te parle espérant juste que tu m’entendes afin que tu saches que je suis toujours là.

Ce matin je me suis assoupie, je me réveille en sursaut il est 6 h 30.
Je m’approche de toi. Tu as une forte fièvre. Ta respiration est de plus en plus laborieuse et espacée.

Alors je sais que c’est aujourd’hui qu’on va se quitter. Je veux rester seule avec toi.

Un prêtre est sur le seuil de la porte. Je dois l’empêcher d’entrer et je n’ai pas une minute à perdre. Je respecte ta volonté car tu as perdu la foi, enfin je pense que tu ne crois plus en ce que les hommes de Dieu veulent te dire.
Peut-être as-tu un Dieu en toi ?

Je me fais une brève toilette, prenant soin de ne pas fermer la porte. Je vis au rythme de ta respiration, tous mes sens sont en éveils. Je ne quitte plus notre chambre car je sens, je sais que c’est pour bientôt,  voire même ce matin.

Je ferme la porte de notre chambre. S’il vous plait, ne pas déranger.

Nous sommes trois : toi , moi et la mort.

Je m’étends près de toi et je dépose ta tête contre mon cœur qui bat la chamade alors que le tien se résigne peu à peu à cesser de battre.

Je te berce et je te parle doucement.

« Ce matin tu peux te permettre de faire la grasse matinée, on est jeudi, et il fait gris dehors. Ne sois pas inquiet je suis là !
Reste calme et respire. Je t’aime et aujourd’hui je peux te dire que tel que l’on s’est promis nous sommes unis et amis à la vie à la mort. Je sais que tu me quitteras bientôt et même si je n’ai aucune croyance, comme tu le sais, j’ose espérer que tu seras mieux de l’autre côté. Il ne me reste plus maintenant qu’à vivre ton absence. Mais tu m’y as bien préparé. Aujourd’hui on se quitte comme prévu, et je te dis Merci de m’accorder ces moments privilégiés et de me faire confiance pour franchir cette étape de vie avec moi. Respire et reste calme. N’ai pas peur.»

…et les trois derniers soupirs….

« Tu es mort dans mes bras. »

Je te tiens toujours contre mon cœur, j’échappe quelques sanglots. Le temps s’est figé.

Ton corps refroidit et commence à raidir. Ça fait 1 heure 30 que je te tiens dans mes bras !

Une heure vivant et 30 minutes mort.

Je sonne. Le docteur et les infirmières arrivent. On constate ton décès.

On m’aide à te retirer de mes bras car tu es lourd.

On te replace dans ce lit. On t’enfile la jaquette dont tu aimais l’odeur. Je place ta tête sur l’oreiller que je t’ai acheté et que tu aimes tant. Je couvre ton corps d’une couverture. Je ne veux pas que tu aies froid.

Je recule, je te regarde et je viens te peigner et t’embrasser pour la dernière fois.

On m’a laissée seule avec  toi.

Je sors finalement de notre chambre.
J’emprunte ce long couloir froid en silence pour me rendre au salon.
Je dois faire les téléphones d’usage.
Je suis de marbre …  Aucune émotion.
Je m’assois dans le salon et j’attends ta mère.

Notice

Micheline Frenette est née en 1953.  Aînée de trois enfants, elle a vécu son enfance et son adolescence sur le plateau Mont-Royal.  Elle a étudié en Biochimie pour se diriger plus tard vers la psychologie. Donc, depuis 1984, elle travaille comme psychologue clinicienne et essaie de marier l’art , la science et la psychologie. Elle est particulièrement fascinée par les humains, leurs histoire, leur vécu.  Elle s’adonne  à l’écriture depuis longtemps, de façon spontanée, et s’inspire du quotidien.  Le présent texte relate une situation d’impuissance devant l’inéluctabilité  du destin.

Nous en avons aimé l’émotion sans fard.


Une nouvelle d’Annie la Silencieuse…

3 mars 2011

Le Tunnel

Annie, la Silencieuse...

Je m’éveille en douceur, comme sortie d’un éternel sommeil.  Engourdie.  Je suis engourdie.  Mes membres semblent handicapés soudainement.  Je regarde autour, rien ne m’est familier. Je ne comprends pas…  La mémoire, cette faculté que j’ai et qui oublie que trop ne m’a pas avertie qu’elle ferait des siennes, encore.  À gauche, rien en vue.  À droite, même chose.  Mais devant, devant, la lumière.  Une lumière vive, iridescente qui me crie au visage de la regarder.  Et je la regarde, intensément, comme envoûtée.

La lumière, le néon de la table d’opération.  L’opération !  Bien sûre !  Je dois être en train de me faire opérer à cœur ouvert.  Je dois être endormie, j’imagine.  Le néon étant fort, je le vois même si j’ai les paupières fermées.  Il m’aveugle, même.  Voilà !  Mais, comment est-ce possible que j’en  aie conscience ?  Est-ce que je rêve ?  Je hallucine ?  Non… Ça doit être les médicaments, ça m’affecte le cerveau, c’est un rêve inconscient, je ne m’en souviendrai plus au réveil.  De toute manière, moi et ma mémoire, hein !  Et cette table, je ne la sens pas sous moi, en réalité, je me sens bien debout, non plus couchée.  Me suis-je levée sans m’en rendre compte ?  Debout, je le suis, mais sans toucher le sol.  Et je ne vois que cette lumière au loin, qui m’attire comme un aimant.

Ce tunnel lumineux est tout droit devant.  Non, en fait, j’y suis déjà.  Bizarrement, j’ai l’impression d’être capable de bouger dans ce tunnel.  Comme si j’avais la faculté d’avancer, d’aller plus loin, de m’enfoncer dans celui-ci.  J’ai presque envie de le faire, juste pour voir.  Après tout, ce n’est que mon imagination, non ?   J’y vais.  J’avance doucement, puis réalise ; Je dois être morte !  C’est ça, je dois être morte là, sur la table d’opération, sous ce néon, non ?  Non…impossible, je le saurais, le sentirais.  Sent-on quelque chose, lorsque l’on meurt ?  Mais j’en sais rien moi, je ne suis jamais morte encore !

Je vois des formes au loin.  Ils sont vêtus de blanc, entièrement.  Ils sont sans visage.  Ou plutôt si, ils ont des visages, énormes, informes.  Des visages aux rictus effrayants.  Vêtus de blanc ? Non, ce doit être cette damnée lumière qui m’aveugle.  Mais où suis-je ?  Ces visages, ils me terrifient, sans que j’en comprenne la raison.  Je ne sens toujours pas mes membres, et pourtant je bouge dans ce tunnel, et me dirige droit sur ces… ces êtres.  Pas un son, pas un bruit, pas un mot.  Je n’entends rien, ou plutôt j’entends subtilement un bruissement.  Un léger souffle d’air, comme une brise, que je ne ressens pas.

Le tunnel est si sombre, et cette lumière si vive, je me retourne vers l’arrière, et ne vois que le noir.  Noir, tout est noir, des ténèbres de noirceur, je ne peux plus reculer.  Ces êtres semblent m’attendre, et puis bon, si je suis morte, ils ne peuvent rien me faire, non ?

Je continue d’avancer, à une vitesse de plus en plus rapide. Je ne contrôle pas mes pas, je ne contrôle plus où je vais, mais j’avance encore, rapidement, si rapidement que mon cœur bat la chamade dans ma poitrine.  Comment mon cœur peut-il battre ainsi, si je suis morte.  Anxieuse, terrifiée, je vois ces personnages aux visages informes s’approcher de plus en plus.  Inévitable, je m’en vais directement dans leur piège.

Qui sont-ils ?

Que me veulent-ils ?

Je suis tout près, et j’entends soudainement une voix.  Non, pas une voix, un murmure.

« Elle est éveillée. »

Je veux répondre, mais il semblerait que ma faculté à parler m’a été enlevée.  Aucun mot ne sort de ma bouche, je ne peux que les penser : « Oui, je suis éveillée.  Où suis-je ? »

Le murmure se poursuit, et j’entends : « Vous êtes la dernière.  Après vous, il n’y a plus d’espoir. »

Plus d’espoir ? D’espoir de quoi ?  Je ne comprends pas.  Dans le silence de mes mots, mes pensées voyagent à la vitesse de la lumière.  J’observe ces personnages, les scrutent.  Ils semblent vêtus de costumes d’astronautes, comme on peut voir dans les films.  Mais voilà, je m’imagine un film, mon esprit confus, à l’heure de la mort, je revois des scènes de cinéma.  Qui sait ce que l’esprit fait à l’heure de la mort, personne n’est jamais réellement revenu pour nous le dire, non ?

Encore ce murmure : « Non, vous n’êtes pas morte.  Vous êtes la dernière survivante terrestre.  De tous les sujets que nous avons sauvés, vous êtes la seule qui ait survécu à l’attaque.  Ne comprenez-vous pas, la mort n’existe pas réellement pour vous. »

« Non !  Je ne comprends pas », pensais-je, le plus fort que je le pus.  Je ne comprends pas, de quelle attaque ces êtres me parlent-ils ?  Où suis-je, que fais-je ici ?  J’ai vu le tunnel et des êtres bizarres, je suis certaine que je suis morte.  Tout le monde le raconte ainsi, ceux qui ont vécu des expériences de mort imminente.  Pourquoi ce serait différent pour moi ?  Je ne veux qu’aller reposer en paix, dans un semblant de paradis, un endroit paisible où passer l’éternité.  Je refuse de rester ici, à errer dans des limbes vides, sombres.  Je refuse !  Je suis morte, et je le sais ! hurlai-je dans ma tête.

« Cessez !  Vous êtes le dernier espoir de l’humanité.  Tous les gens vous précédant ont eu le même réflexe et nous les avons perdus !   Ne voyez-vous pas, vous êtes unique, précieuse, grâce à vous, nous ferons revivre les humains, nous recréerons une Terre peuplée de vos semblables.  Grâce à vous, tout est possible !  Regardez… »

Un énorme écran, comme un écran de cinéma (encore, tiens donc…), s’alluma sous mes yeux.  La Terre, ma Terre, en feu.  Plus de vie, plus d’humains, plus d’eau, plus rien.  Anéantie, morte…  Je suis sidérée.  Est-ce cela les réponses que l’on vous promet à l’heure de la mort ?  Je ne tenais pas à savoir cela…  La lumière dans la pièce se tamisa un peu, je pus voir les instruments médicinaux, scalpels et pinces de toutes sortes, incubateurs, seringues, et j’en passe.  Les êtres mystérieux m’observent avec intérêt, attendant une réponse de ma part.

Je ne sais que dire.  Je suis morte.  Je n’ai rien à dire.  Je ne veux que…mourir en paix.  À la vitesse de l’éclair, je me dirige vers la table contenant tous ces objets contondants.  J’empoigne un scalpel et m’entaille les poignets, en quelques secondes, mon sang gicle sur le sol.  Ce sol que je ne touche pas, car je flotte dans un espace intemporel.

« Nooooooooooonnnnnnn !!! » hurlent les créatures.

En quelques minutes, je me sens défaillir, et je sombre dans un profond sommeil, pour ne plus jamais me réveiller.  Je ne saurai jamais quel était cet endroit, ce pont entre la vie et la mort.  Je n’existe plus, maintenant.  Morte, je suis ; en paix, je repose, enfin.

« Nous les avons tous perdus maintenant, plus de chance de survie pour cette espèce ignorante.  Chacun leur tour, ils se sont tués, sans même prendre le temps de réaliser qu’ils n’étaient pas morts, mais bien sur la Planète Blue 2, la deuxième Terre.  Que nous  tentions de les sauver …    Au lieu de ça, ils ont tous cru à ces balivernes du tunnel de la mort.  Quelle désolation… »

(Montréalaise dans la trentaine débutante, Annie se perd dans l’écriture pour ne pas perdre la tête.  Elle  a passé sa vie à s’écrire des histoires, pour modifier sa réalité cruelle.  Elle erre sous un pseudonyme qui en dit long et se sert impunément des mots pour vivre, dans son monde de silence.  Vous pouvez l’appeler La Silencieuse ou tout simplement Annie.  Fin 2010, elle a publié la nouvelle Miroir, miroir…  au Chat Qui Louche.)


La mort du Terre-neuve…

17 février 2011

(Je me dois de replacer ces lignes en contexte.  Deux amies louaient un appartement dans un lieu féérique : Treasure Island, près de Kingston.  Les propriétaires possédaient un chien Terre-neuve, Axell, que tous affectionnaient.  Un jour j’ai appris qu’il allait mourir.  Et voilà…)

Zoosophie — Le vieux chien va mourir.  Dernier printemps dans le soleil.  Son maître l’a dit : le vieux chien va mourir.  Va-t-on conserver sa peau ?  La tanner et la suspendre au mur ?  Entre les photos d’ancêtres et les trophées ?

Le vieux chien va mourir.  Son maître l’a dit : le vieux Terre-neuve ne fera plus la joie des enfants.

On l’enterrera sous un chêne, tout près du quai où il aimait dormir au soleil.  En avril prochain, qui sait ?  les crocus seront peut-être plus beaux ?  les jonquilles plus éblouissantes ?

Le vieux chien va mourir, et il sera digéré.  Il ne restera rien de lui.  Désintégrés sa chair, ses nerfs et ses os.  Sa forme s’envolera vers le monde des archétypes et la nature récupérera son dû par apparente anarchie.  Fini l’agglomérat Axell !  Les matériaux démantelés serviront à d’autres constructions.  Accourent déjà les modèles et les formes : Axell sera pissenlits, herbe tendre, lièvres, crustacés…

Mais où ira le regard du vieux chien ?  Où iront notre amour pour lui et son affection ?  Lui qui plongeait son museau humide sous nos gorges.

Le vieux Terre-neuve va mourir.  Son maître l’a dit.  Par mouvement inverse de naissance.  Mais d’où provenaient son affection et ce regard qui savourait le monde ?


Individualisme et narcissisme : Abécédaire…(25)

25 avril 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir… 

 

Five O'Clock Tea

 

 

Individualisme –  « Moi, mon besoin, ici et maintenant ! »  Encore en vogue dans les groupes de croissance.  Parfaite expression du nihilisme, de l’individualisme, du narcissisme contemporains.

Que peut-on édifier avec un tel programme ?  Tout projet, toute œuvre individuelle ou collective, toute institution, à commencer par la famille, deviennent impossibles.  C’est avec de tels slogans pavloviens que l’on fabrique lentement, mais sûrement, les esclaves de demain, qui consomment déjà par stimulus bien agencés et produiront tout ce qu’une ploutocratie planétaire voudra – et autant qu’elle le voudra.

Rupture des communautés naturelles : massification !  L’être humain n’est plus une personne qui s’épanouira en liens, à l’intérieur de projets partagés, mais un compétiteur pour ses frères et sœurs dans une vaste foire d’empoigne néolibérale d’où devrait jaillir le rêve délétère de la production/consommation triomphante.  La mort constituerait le plus puissant antidote à l’illusion des marionnettistes océdéens[1] : seule la Grande Faucheuse peut obtenir du plus léger la réflexion.  Si seulement nos thanatologues cessaient de maquiller les morts comme pour le Five O’clock Tea…

Nous sommes loin des peuples constructeurs de cathédrales.

Nous marchons vers nos chaînes, poignets tendus, en beuglant : Liberté !


[1] Penseurs de l’OCDE

 

http://maykan.wordpress.com/


L’oubli de soi… Notes de lecture : Sages de l’Égypte ancienne…

6 décembre 2009

EXTRAITS DE PROPOS SUR L’OUBLI DE SOI (à paraître)

Les grands prêches, les grandes peurs sont inutiles.  Prendre conscience du divin en soi.  Condition essentielle.  Premier pas de l’enfant prodigue vers sa demeure réelle.  Cela peut sembler simplet, mais notre nature immédiate, apparente, et nos civilisations conspirent à cet oubli.  Les ennemis de l’humain, de la surnature de l’humain, ont en répugnance tout ce qui pourrait détourner hommes et femmes de l’esclavage matériel, des objectifs constamment démentis auxquels une civilisation sans transcendance voudrait astreindre les habitants de cette planète.

*

L’art est réel lorsqu’il est libre. Libre des idéologies, des modes, des tendances, de l’air du temps, des crédos réducteurs.  C’est alors qu’il devient moyen privilégié de ressouvenance de soi — pour le créateur et pour les auditeurs, spectateurs, lecteurs…

*

Réfléchir vraiment sur la vie et sur sa vie.  Sur son origine, son destin, le sens de l’aventure humaine.  Cela, on se le refuse, car cela implique forcément de penser à la mort — ce grand tabou que nient l’aveuglement et le réductionnisme volontaires de soi qui nous tiennent lieu de philosophie.

 

NOTES DE LECTURE :

Toujours dans Les grands sages de l’Égypte ancienne de Christian Jacq. (Perrin, 2009.  Coll. Tempus, # 281)  Lorsqu’un livre me nourrit, je lis très lentement : je ne voudrais jamais qu’il se termine.

La loi de Maât : le concept de Maât inclut l’harmonie, la justice et la cohérence qui sont les conditions de l’ordre divin efficacement

Maât, garante de l'harmonie cosmique

manifesté sur terre.  Il appartient au pharaon d’articuler — de par sa volonté et les lois qui en découlent — le réel de façon à faire régner et s’épanouir cet ordre.  Pour le sujet égyptien, ressortent les trois attitudes fondamentales d’un comportement conforme à la Maât : Il n’y a pas d’hier pour le paresseux, pas d’amis pour celui qui est sourd à la Maât, pas de jours de fête pour l’avide.  Pour une société viable, en accord avec le Cosmos, on doit donc agir quotidiennement selon les responsabilités de son métier ou de sa profession ; savoir écouter les autres, car la parole est garante de la bonne intégration sociale ; être généreux : l’avidité est doublement négative : – Pour l’individu : durant sa vie, l’humain accumule une énergie subtile, notamment lors des fêtes communautaires où il est en relations étroites et joyeuses avec les autres.  Cette énergie alimente son ka, son double immatériel. Celui qui ne sait pas être heureux  avec les autres porte  tort à la vigueur de son propre ka.  — Pour la société : l’égoïsme, le désir de possession, la jalousie, entraînent la détérioration des  liens sociaux. Celui qui spolie quelqu’un  lui enlève son moyen de subsistance, le place, lui et les siens, en péril, et est, de ce fait, un inducteur de violence.


Propos sur l’oubli de soi… (suite) : Déesses et dieux…

2 décembre 2009

Extraits de Propos sur l’oubli de soi :

Un concitoyen était riche.  Il ne lui restait que deux ou trois semaines à vivre.  Un mois tout au plus.  Il s’est procuré une auto luxueuse.  Il se promenait d’une station service à l’autre, d’un centre commercial à l’autre, et à ceux qui admiraient sa dernière acquisition, il répétait : « Je l’ai payée cash ! »  Il s’agissait pourtant d’un bon citoyen, d’un homme honnête et intelligent.  Il s’était simplement oublié.  Certains diraient qu’il avait la capacité d’amasser des sous mais pas celle de la réflexion sur soi.  Possible.  Je l’ignore.  Mais l’aurait-il possédée, cette faculté, que rien dans son milieu n’aurait pu l’aider à la développer.  Le christianisme et ses explications sur les réalités spirituelles de la personne humaine a bien laissé des traces ici et là.  On retrouve parfois ces références enfouies… lorsque l’on ne sait plus quoi faire avec la vie.  Ou pour marquer certains événements de solennité : enterrements et mariages.

*

Ce matin, au centre commercial, j’ai rencontré des déesses et des dieux.  Ce qu’ils y faisaient ?  Ils se croyaient vieillis. Devant des cafés tièdes, certains noircissaient des mots-mystères, d’autres frottaient des gratteux.  Et, de temps à autre, ils se rendaient à un kiosque transparent où une préposée bien humaine acceptait leurs dollars et leur remettait des lotto-max, des minis, des quotidiennes, des tangos, des 6-49, des québec-49, des triplex, des jours-de-paye, des astros, des bancos…  Et tous ces dieux étaient bien tristes.  Une coiffeuse m’a confié : « Il y a du suicide dans l’air. Les froids de janvier… »

Quelle magicienne a obscurci leur mémoire au point qu’ils en oublient leur nature : qui ils sont, d’où ils viennent, où ils vont ?

À bientôt !


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