Les mots tuent…
Le cercueil dans lequel repose le professeur Jacques Girard touche le fond de la fosse. Trépassé dans un accident d’automobile ! Sa femme jette
une poignée de terre sur la tombe. Suivent les autres membres de la famille, puis les amis, les compagnons de travail. Ferment la procession, deux groupes d’élèves.
Un homme d’âge moyen, masqué de grosses lunettes, s’avance. Il s’arrête, tourmenté. De la pochette externe de son noir veston, il extirpe un bout de crayon de plomb, comme ceux de l’homme de lettres. Le défunt en éparpillait partout. Les poches de chacun de ses vêtements en étaient lestées. Un fragment de crayon représentait pour lui un cadeau. Ce fétichisme remontait à sa troisième année d’école.
L’homme se souvient de cette anecdote métamorphosée en nouvelle littéraire. Il leur avait lu comme un conte de fées. Le soir, les élèves avaient raconté à leurs parents qu’ils avaient un professeur-écrivain. Et ils se réjouissaient à penser au lendemain.
L’ancien élève embrasse le minuscule crayon. Avec soin, l’introduit dans le cœur d’une rose avant de la lancer sur la tombe de métal où git son regretté professeur de français en cinquième secondaire. Baissant la tête, il salue l’homme qui l’a guidé vers l’écriture, du journalisme au roman. Une quinzaine d’anciens s’approchent du trou béant, étranglés par l’émotion, et laissent tomber le p’tit crayon qui a fait d’eux des hommes accomplis.
Une dame, plus jeune, sort de sa bourse un livre, l’ouvre au hasard et en arrache une page. Elle en fabrique un cône, y ajoute de la terre, s’approche du trou, tend le bras, tourne le poignet, insuffle à sa main deux ou trois spasmes pour que la terre gicle par saccades dans la fosse. Son pouce s’éloigne de son index. Émue, elle fixe la feuille jaunie, tombant au ralenti.
Un jeune homme à barbichette, cheveux roulant sur les épaules, récite un poème de Baudelaire :
« Il faut toujours être ivre de quoi : de poésie, de vertu, de vin. Pour échapper au lourd fardeau du temps qui vous accable, enivrez-vous. » « Merci de cette débauche littéraire, monsieur », qu’on entend avec netteté.
Un autre assistant, vêtu d’une grande cape noire, tourne le dos au disparu et fixe l’assistance. Comme un acteur, il fouille dans une bibliothèque imaginaire. Ses doigts agiles dansent sur les livres tels ceux d’un pianiste. Sa main saisit un livre. Une main gantée de velours gris qui le tend avec cérémonie à un autre homme digne. « Merci monsieur Girard ! » dit-il.
La même scène se reproduit, mais avec d’autres acteurs tout aussi honorables. Le livre imaginaire dans ces mains de velours étrangle les voix qui déclament :
« Merci, Monsieur Girard ! »
L’homme aux allures théâtrales se retourne vers la fosse, salue et passe. Une jeune femme frêle sanglote en s’approchant de la cavité monstrueuse. Elle prie. Non ! Elle récite une litanie de titres et quitte le cimetière, poursuivant son chapelet. Le croque-mort et les deux fossoyeurs sortent de leur torpeur, peu habitués à ce genre de mise en terre. Enfin, les gens partent en sourdine. Les deux fossoyeurs attendent. Une camionnette arrive. Elle déborde de livres. L’un des fossoyeurs bouquine effrontément. Son compagnon pique une colère, s’empare d’une brassée de livres et l’expédie dans la fosse. « Un livre de chasse », dit-il. Il le glisse sous sa ceinture.
L’autre lui arrache l’ouvrage et l’échappe. Au même moment, une bourrasque d’automne se lève. Les fossoyeurs, surpris, s’interrogent. Le vent tourne les pages du roman que l’homme a échappé. C’est Le Loup des steppes (Hermann Hesse). Le fossoyeur épouvanté ne tient plus en place. Le vent tombe. Le cercueil baigne dans un amas de livres, selon les dernières volontés du disparu.
À la vitesse de l’éclair, un homme surgit. Haletant.
— Est-ce que c’est le professeur Jacques Girard ?
— Oui ! hésite le fossoyeur le plus âgé.
— Est-ce que je peux me recueillir une minute ?
— Allez donc, Monsieur.
L’homme fouille dans sa poche, en sort un crayon tronçonné, et le plante dans le sol avec soin. Une plainte… Comme celle que le défunt a dû émettre lorsque le petit crayon, glissé dans la poche de son veston, lui a perforé le cœur…
Notice biographique
Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant… Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle. Ses écrits reflètent un humanisme lucide. De la misère, il en décrit. Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville. Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux. Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell. Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre. Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.
Publié par Alain Gagnon 




















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