Le printemps de l’esprit
Les timorés à langue de bois qui composent nos gouvernements serviles et myopes prétendent parler du réel alors qu’en comptables bornés, ils ne font qu’administrer leur complaisance et notre asservissement. Mais le souffle de la voix étudiante fait voler en éclats leur fatalisme immobile : non, les lois de l’économie ne sont pas immuables, toute l’histoire de l’humanité prouve le contraire. Non, le néolibéralisme financier n’est pas le fin mot de l’histoire, il en va même, plutôt, de l’avenir de la civilisation. Point à la ligne.
Les étudiants du Québec parlent haut et fort dans un monde de chuchotis magouilleurs et de stratégies torves. Ils dénoncent, sans en avoir trop l’air, l’ignoble
soumission des gouvernants à cette gigantesque fiction qu’on appelle la finance : le manque de vision de ces gagne-petit d’un état réduit à sa plus simple expression actuarielle s’en trouve ainsi comme dévoilé au grand jour. Et le bon peuple voit ainsi à quel point le roi est nu.
Quarante ans, c’est long !
Voilà bientôt quarante ans que le capitalisme, triomphant sur la ruine de toutes les utopies, prétend nous ravaler à l’état de clients, de consommateurs, de dépendants chroniques et reconnaissants. Consommer est devenu un devoir civique, toute grève est un crime de lèse-propriété et il ne faut pas indisposer les puissants friqués en les faisant payer davantage pour ce qui dort sous nos roches. On entend même certains prétendre que taxer davantage riches et multinationales, ce serait les inciter à partir et notre ruine s’ensuivrait. Comme si un virus protégeait l’organisme dont, en fait, il se nourrit !
Mais un virus, car c’est bien de cela qu’il s’agit, est mobile, et dire à ceux qui s’engraissent de nos ressources naturelles, humaines et même financières (car qu’est-ce qu’une banque, après tout ?) de partir, ce serait profondément risible si ce n’était pathétique. Car ces gens-là ne sont pas plus d’ici que de Suisse où ils ont leurs comptes. Ils ne sont pas davantage citoyens des îles Caïmans où ils enregistrent leurs compagnies à des fins d’évasion fiscale légale. En fait, leur patrie, c’est la bourse, et c’est tout sauf une citoyenneté.
Voilà bientôt quarante ans que, dans le fracas de l’écroulement d’un mur, nous avons vu, la poussière retombée et toute honte bue, se mettre en place l’entreprise la plus systématique de ravalement de l’humain : nous voici voués unanimement à l’indigence nue d’une maigre individualité gavée de biens et de services, engoncée dans son insignifiance heureuse, ramenée à son seul pouvoir d’achat. Colonisée jusqu’au zeste d’âme qui lui reste, aliénée à mort, réduite à une colonne de chiffres dont quelques happy few tirent tous les dividendes, l’humanité choyée d’Occident voit la vie comme un centre commercial de banlieue où il fait bon vaquer. Et Dieu comme une carte de crédit métaphysique qui permet de tirer des traites sur l’éternité.
Voilà surtout quarante ans qu’on nous incite à la collusion, à la complaisance, à la fidélité servile des esclaves bernés. Les mensonges les plus éhontés courent dans l’air du temps : on nous dit et on nous répète que le bien de quelques-uns fera la richesse de tous, quand c’est le contraire que montrent avec une belle constance les statistiques ; on nous dit et on nous répète que les détenteurs de capitaux créent des emplois alors que systématiquement ils en détruisent. On parle encore et encore à la jeunesse d’investissement dans son avenir, de placement dans son intelligence, de monnayage de ses rêves, alors qu’on veut lui faire payer le droit de travailler à un meilleur salaire et investir dans une formation dont les entreprises profiteront sans avoir dû y mettre un sou. Et si vous objectez que les entreprises participent à l’effort national d’éducation par leurs impôts, sachez qu’en proportion leur contribution au budget du pays est considérablement moins grande que la vôtre ou la mienne. « Mais c’est parce qu’elles créent des emplois », rétorqueront les maniaques du cercle vicieux qui oublient un peu vite que la participation des grandes entreprises à la vie d’un pays dure ce que dure l’ampleur de leurs profits et que la mondialisation crée constamment des appels d’air où elles s’empressent de transporter le maximum de leurs avoirs. La course à la délocalisation est devenue perpétuelle : les entreprises qui s’étaient implantées en Chine commencent à la quitter pour des pays où les salaires sont encore plus bas. Le nomadisme qu’on présente à la jeunesse comme une valeur d’ouverture et d’aventure ne concerne vraiment que la finance apatride. Et ce sont ceux que leurs maigres moyens condamnent à la sédentarité qui en pâtissent. Ce qui arrive à notre agriculture nous dit clairement que le riche nomade est désormais occupé à exploiter jusqu’à la ruine le pauvre sédentaire. Comme il y a des siècles des bandes armées ravageaient les récoltes des paysans et enlevaient leurs femmes. On ne répètera jamais assez qu’au Moyen-Âge, ces bandes armées s’appelaient les « Grandes compagnies ». Comme maintenant.
Obsédés comptables et profiteurs impunis
N’est-on pas allé jusqu’à calculer ce que coûte un enfant, ce que rapporte une vie, le prix d’une mort ? Tant de millénaires d’humanité pour en arriver à un signe de piastre !
À ce sordide enchiffrement du monde, à tout ce cadenassage du réel, à cette vision banquière de la société, la jeunesse, indignée d’abord, étudiante maintenant, dit non, enfin. Et voyez comme elle parle clair, voyez comme sa langue a de la verdeur quand celle d’en face est de bois mort.
De bois mort ou d’impudence crasse. Voyez, en effet, qui la crise étudiante a fait apparaître au détour d’une déclaration télévisée : Elvis Think Big Gratton lui-même, en la personne de cet ineffable M. Zizian, président-directeur général de la CRÉPUQ, organisme « privé » — c’est ce que dit leur site Web, et ce simple petit adjectif est tout un programme — qui regroupe les recteurs et principaux des universités du Québec. Le quidam en question, dont on chercherait vainement le nom dans les annales universitaires, homme de cabinet et libéral qu’il se contente d’être, le quidam en question répondait à une journaliste qui semblait trouver étrange qu’en ces temps de prétendue « juste part » imposée aux étudiants, la responsable des destinées de l’Université McGill voyage en première classe et descende, comme la première Bev Oda venue, dans un hôtel de luxe, répondait, dis-je, superbement qu’il fallait cesser, au Québec, de « penser petit » ! Plus Elvis Gratton que ça, tu fais sortir Pierre Falardeau de sa tombe !
Avec de tels porte-parole, de tels dirigeants, Wall Street et les autres viviers à requins et à piranhas de finance peuvent spéculer tranquille : nos universités ne sont pas près d’insuffler à leurs « clients » la moindre pensée critique.
On reconnaîtra au moins aux étudiants qui refusent d’être de simples clients, le mérite d’avoir fait sortir ces chats-là du sac d’or dans lequel nous sommes tous fourrés, au point d’en étouffer.
Pour la plus grande gloire du dieu à tête de veau contre lequel déjà, il y a des millénaires, ce vieil indigné de Moïse pestait en plein désert.
Notice biographique
PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).
Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère. De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.
Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.
Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.
Publié par Alain Gagnon 
































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