Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

17 mai 2012

Le printemps de l’esprit

Les timorés à langue de bois qui composent nos gouvernements serviles et myopes prétendent parler du réel alors qu’en comptables bornés, ils ne font qu’administrer leur complaisance et notre asservissement. Mais le souffle de la voix étudiante fait voler en éclats leur fatalisme immobile : non, les lois de l’économie ne sont pas immuables, toute l’histoire de l’humanité prouve le contraire. Non, le néolibéralisme financier n’est pas le fin mot de l’histoire, il en va même, plutôt, de l’avenir de la civilisation. Point à la ligne.

Les étudiants du Québec parlent haut et fort dans un monde de chuchotis magouilleurs et de stratégies torves. Ils dénoncent, sans en avoir trop l’air, l’ignoble soumission des gouvernants à cette gigantesque fiction qu’on appelle la finance : le manque de vision de ces gagne-petit d’un état réduit à sa plus simple expression actuarielle s’en trouve ainsi comme dévoilé au grand jour. Et le bon peuple voit ainsi à quel point le roi est nu.


Quarante ans, c’est long !

Voilà bientôt quarante ans que le capitalisme, triomphant sur la ruine de toutes les utopies, prétend nous ravaler à l’état de clients, de consommateurs, de dépendants chroniques et reconnaissants. Consommer est devenu un devoir civique, toute grève est un crime de lèse-propriété et il ne faut pas indisposer les puissants friqués en les faisant payer davantage pour ce qui dort sous nos roches. On entend même certains prétendre que taxer davantage riches et multinationales, ce serait les inciter à partir et notre ruine s’ensuivrait. Comme si un virus protégeait l’organisme dont, en fait, il se nourrit !

Mais un virus, car c’est bien de cela qu’il s’agit, est mobile, et dire à ceux qui s’engraissent de nos ressources naturelles, humaines et même financières (car qu’est-ce qu’une banque, après tout ?) de partir, ce serait profondément risible si ce n’était pathétique. Car ces gens-là ne sont pas plus d’ici que de Suisse où ils ont leurs comptes. Ils ne sont pas davantage citoyens des îles Caïmans où ils enregistrent leurs compagnies à des fins d’évasion fiscale légale. En fait, leur patrie, c’est la bourse, et c’est tout sauf une citoyenneté.

Voilà bientôt quarante ans que, dans le fracas de l’écroulement d’un mur, nous avons vu, la poussière retombée et toute honte bue, se mettre en place l’entreprise la plus systématique de ravalement de l’humain : nous voici voués unanimement à l’indigence nue d’une maigre individualité gavée de biens et de services, engoncée dans son insignifiance heureuse, ramenée à son seul pouvoir d’achat. Colonisée jusqu’au zeste d’âme qui lui reste, aliénée à mort, réduite à une colonne de chiffres dont quelques happy few tirent tous les dividendes, l’humanité choyée d’Occident voit la vie comme un centre commercial de banlieue où il fait bon vaquer. Et Dieu comme une carte de crédit métaphysique qui permet de tirer des traites sur l’éternité.

Voilà surtout quarante ans qu’on nous incite à la collusion, à la complaisance, à la fidélité servile des esclaves bernés. Les mensonges les plus éhontés courent dans l’air du temps : on nous dit et on nous répète que le bien de quelques-uns fera la richesse de tous, quand c’est le contraire que montrent avec une belle constance les statistiques ; on nous dit et on nous répète que les détenteurs de capitaux créent des emplois alors que systématiquement ils en détruisent. On parle encore et encore à la jeunesse d’investissement dans son avenir, de placement dans son intelligence, de monnayage de ses rêves, alors qu’on veut lui faire payer le droit de travailler à un meilleur salaire et investir dans une formation dont les entreprises profiteront sans avoir dû y mettre un sou. Et si vous objectez que les entreprises participent à l’effort national d’éducation par leurs impôts, sachez qu’en proportion leur contribution au budget du pays est considérablement moins grande que la vôtre ou la mienne. « Mais c’est parce qu’elles créent des emplois », rétorqueront les maniaques du cercle vicieux qui oublient un peu vite que la participation des grandes entreprises à la vie d’un pays dure ce que dure l’ampleur de leurs profits et que la mondialisation crée constamment des appels d’air où elles s’empressent de transporter le maximum de leurs avoirs. La course à la délocalisation est devenue perpétuelle : les entreprises qui s’étaient implantées en Chine commencent à la quitter pour des pays où les salaires sont encore plus bas. Le nomadisme qu’on présente à la jeunesse comme une valeur d’ouverture et d’aventure ne concerne vraiment que la finance apatride. Et ce sont ceux que leurs maigres moyens condamnent à la sédentarité qui en pâtissent. Ce qui arrive à notre agriculture nous dit clairement que le riche nomade est désormais occupé à exploiter jusqu’à la ruine le pauvre sédentaire. Comme il y a des siècles des bandes armées ravageaient les récoltes des paysans et enlevaient leurs femmes. On ne répètera jamais assez qu’au Moyen-Âge, ces bandes armées s’appelaient les « Grandes compagnies ». Comme maintenant.

Obsédés comptables et profiteurs impunis

N’est-on pas allé jusqu’à calculer ce que coûte un enfant, ce que rapporte une vie, le prix d’une mort ? Tant de millénaires d’humanité pour en arriver à un signe de piastre !

À ce sordide enchiffrement du monde, à tout ce cadenassage du réel, à cette vision banquière de la société, la jeunesse, indignée d’abord, étudiante maintenant, dit non, enfin. Et voyez comme elle parle clair, voyez comme sa langue a de la verdeur quand celle d’en face est de bois mort.

De bois mort ou d’impudence crasse. Voyez, en effet, qui la crise étudiante a fait apparaître au détour d’une déclaration télévisée : Elvis Think Big Gratton lui-même, en la personne de cet ineffable M. Zizian, président-directeur général de la CRÉPUQ, organisme « privé » — c’est ce que dit leur site Web, et ce simple petit adjectif est tout un programme — qui regroupe les recteurs et principaux des universités du Québec. Le quidam en question, dont on chercherait vainement le nom dans les annales universitaires, homme de cabinet et libéral qu’il se contente d’être, le quidam en question répondait à une journaliste qui semblait trouver étrange qu’en ces temps de prétendue « juste part » imposée aux étudiants, la responsable des destinées de l’Université McGill voyage en première classe et descende, comme la première Bev Oda venue, dans un hôtel de luxe, répondait, dis-je, superbement qu’il fallait cesser, au Québec, de « penser petit » ! Plus Elvis Gratton que ça, tu fais sortir Pierre Falardeau de sa tombe !

Avec de tels porte-parole, de tels dirigeants, Wall Street et les autres viviers à requins et à piranhas de finance peuvent spéculer tranquille : nos universités ne sont pas près d’insuffler à leurs « clients » la moindre pensée critique.

On reconnaîtra au moins aux étudiants qui refusent d’être de simples clients, le mérite d’avoir fait sortir ces chats-là du sac d’or dans lequel nous sommes tous fourrés, au point d’en étouffer.

Pour la plus grande gloire du dieu à tête de veau contre lequel déjà, il y a des millénaires, ce vieil indigné de Moïse pestait en plein désert.

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

3 mai 2012

Fidélisés à l’os et insoumis magnifiques

On pourrait facilement réduire ce qui se passe actuellement au Québec à deux colonnes de chiffres. Il suffirait d’inscrire à gauche ce que coûterait au Trésor public la gratuité totale des études supérieures : en pourcentage, moins de 1 % des dépenses de l’état (calculs effectués par un chercheur de l’Institut de Recherche et d’informations socioéconomiques — IRIS — et publiés dans le Devoir de fin de semaine). En face, à droite, ce que coûte l’évasion fiscale à tous les états du monde : 18 % du Produit Intérieur Brut (PIB) de la planète entière, ce qui veut dire que dans certains pays, c’est moins, dans d’autres, plus. Avec ce qu’on apprend tous les jours du Québec libéral et néo-libéral, lucide et mafieux, il serait fort étonnant que nous soyons dans les plus bas.  Au fait, ce pourcentage de 18 % a été calculé par une dangereuse officine gauchiste : la Banque Mondiale. Celle-là même qui met un soin jaloux à étrangler les états pour les faire rentrer de force dans la nasse néolibérale.

Sur la deuxième ligne de cette colonne, on ajouterait, toujours à gauche, les 200 000 personnes de tous âges qui marchaient le 22 avril dernier dans les rues de Montréal et à droite, les 2 000 000, de tous âges également, que l’idolâtrie et le culte de la chansonnette la plus insignifiante rivaient à Star Académie, le même jour. Tout est là et tout est dit.

 Parlons du coin droit d’abord, celui qui prétend dire le réel quand il ne repose que sur du vent idéologique intéressé.

L’appel d’un destin préfabriqué

Ici, l’on n’entend qu’un bruit de tiroir-caisse sous le noble discours de responsabilisation, de prise en mains de son propre destin : investis dans ton avenir, le jeune, tu te dois bien ça. Si tu crois que ça en vaut la peine, tu n’auras pas de scrupule à payer pour le bel avenir que tout cela va te donner. L’éducation, oublie ça, l’ouverture et le renforcement de ton esprit, tu rigoles ? C’est un job que l’on va te donner les moyens d’obtenir. Ta cervelle, ne t’en fais pas, on la formate pour l’industrie et le commerce, comme l’a publiquement déclaré le recteur d’une de nos plus grandes universités que la pudeur m’interdit de nommer ici. D’ailleurs, ton intelligence, ta sensibilité, qu’est-ce que tu pourrais bien en faire d’autre que du fric, hein, je te le demande ? Tu vois bien ? Si tu veux consommer — et que diable pourrait-on désirer d’autre de sa vie ? — commence par consommer des cours et accepte de payer, fût-ce à crédit, on te fait confiance, on sait que désormais, toi non plus, tu ne sortiras pas sans elle, ta carte. Tu seras bientôt encarté, comme autrefois les prostituées françaises, encarté crédit, encarté rat dans le beau gros fromage de la dépense forcenée, à tout va, jusqu’à plus soif, jusqu’à plus de planète, plus de père, mère, amis, plus rien que toi et après toi, le déluge, hors de toi, point de salut. Une conscience sociale ? Comment ? Tu n’es pas au courant ? Notre grande prêtresse Thatcher l’a dit : « there is no such thing as society ». Tous les journaux ou presque, toutes les télés ou presque, toutes les radios, poubelles ou non, répètent jusqu’à la nausée ce mantra du réel, de la vraie vie, du destin magnifique du rat bouffeur de tout et qui est seul au monde, dans son labyrinthe sans société. Et dis-toi bien, le jeune, qu’une université doit être concurrentielle, donc la plus chère possible, pour pouvoir attirer les meilleurs profs qui sont évidemment les plus chers, et les cerveaux les plus brillants, comme George Walker Bush à qui la prestigieuse Yale a décerné un diplôme : ça, c’est une référence, non ?

Maintenant, faisons un peu les comptes en comparant rapidement les deux colonnes : d’où vient que les grandes compagnies, si on leur formate des cerveaux, neurones et soumission en mains, non seulement investissent si peu dans les coûts de dressage, mais surtout n’aient rien de plus pressé que de soustraire le maximum d’argent de la poche de celui — l’état que, paraît-il, nous sommes — qui paie tout ça ? Et, tant qu’à y être, pourquoi l’état, puisqu’il n’est plus question de former des esprits et des cœurs, mais plutôt des serviteurs zélés dont les capacités seront volontairement réduites pour mieux servir le système, ses machines et ses possesseurs, pourquoi l’état ne se retire-t-il pas carrément de cette gabegie ?

Mais l’état libéral ne se soucie que de se prémunir contre les abus des pauvres, alors que dix mille Bougon fraudant l’aide sociale ne coûteront jamais à l’état ce qu’un seul financier lui soutire, ce qu’un seul mafieux bien placé lui pompe, ce qu’une compagnie sans état d’âme ni patrie lui pille. Ce n’est tout de même pas ceux qui vivent de l’aide sociale qui partent avec la caisse après avoir reçu de généreuses subventions pour installer des usines qu’ils pourront fermer facilement trois ou quatre ans plus tard, sans qu’on leur demande rien.

La course du rat et l’appétit du veau

Les étudiants, avec courage, intelligence et modération, font appel à ce qui reste, justement, d’intelligence dans le cerveau lavé du consommateur. Ils en appellent à une autre société, une autre vie que cet enfer doré, cette nullité béate qu’on nous impose au nom d’un réalisme qui n’est que propagande éhontée, idéologie sournoise et cynique, piège à cons, tout simplement.

Les étudiants refusent de laisser réduire le sens de leur vie à une course de rat dans le labyrinthe aveugle des besoins inutiles et des désirs débiles ; un labyrinthe où rebondit sur toutes les parois le son des innombrables moteurs dont est fait notre bonheur de peuple vroum vroum, de la tondeuse au ski-doo, du 4 X 4 à la scie électrique, du pick-up à la moto marine et du presse-jus à la souffleuse à neige ; un labyrinthe dont les murs scintillent des signaux pavloviens, en forme de pixels et bits, qui, du Giga au Tera, régissent notre imaginaire dans la folie des sons et des images à n’en plus finir. Signaux qui, surtout, par l’accélération étourdissante qu’ils imposent à notre vie, nous abrutissent au point de nous livrer sans défenses à toutes les idolâtries du showbizz, toutes les résignations du monde tel qu’on nous fait croire qu’il est, toutes les démissions que les cartes de crédit où gît désormais notre âme rendent faciles et même inévitables.

Hélas pour ces jeunes magnifiques qui représentent pourtant une lumière dans notre avenir, un souffle dans notre asphyxie, le veau contemporain, fidélisé jusqu’au trognon, par toutes sortes de campagnes, à toutes sortes de dépendances stupides, ne fait jamais que changer de pacage, du centre d’achat à la plage du Sud, et des téléréalités au gros rire du Québec. Et il vote pour celui qui le laissera ruminer en paix.

Vous êtes pas tannés de roter votre bière en gang, bande de caves ?

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (1997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.

 


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

18 avril 2012

Temps de chien

N’en déplaise aux Chinois et à leur calendrier, je suis persuadé que c’est dans l’ère du chien que nous sommes entrés dernièrement. Tous les signes convergent pour nous dessiner un avenir canin.

Je n’égrènerai pas ici la liste des nobles qualités de ce bel animal : elles sont connues. Je ne parlerai pas non plus de cet enthousiasme érotique qui pousse le toutou, quand il est mâle, à vouloir sauter tous les tibias qui se présentent. Plus DSK que ça, tu meurs de priapisme !

J’évoquerai seulement ici, avec des sanglots dans le clavier, sa fidélité sans faille que d’aucuns, dont, hélas, je suis, assimilent à de la servilité, voire à de l’idolâtrie. Ne dit-on pas que pour tout chien qui se respecte, son maître est Napoléon ?

Idolâtres et obligés

L’idolâtrie me saute au visage quand, par exemple, je vois ce que certains et certaines seraient prêt(e)s à faire pour effleurer d’une lèvre tremblante l’orteil gauche de Madonna ou de Céline Dion. Ou quand cette abomination qu’est The Apprentice montre des aspirants millionnaires prosternés devant Monsieur Moumoute en personne, l’ineffable Donald Trump qui a le front de se présenter comme un « bâtisseur » alors qu’il n’est qu’un spéculateur, et de la pire espèce. Les lèche-bottes ou les lèche-orifice excrétoire — un job de chien, ça aussi — sont partout, de la télé à l’université, et du Vatican à la Terre de Feu. Et dans tout cela, c’est encore le Veau d’or, ô Moïse, qu’en bande et en famille, on adore éperdument.

La servilité, elle, me découvre ses crocs de chien qui rit dans la personne d’un premier ministre qui part en frétillant, les yeux mouillés, salivant déjà, passer quelque temps à la niche qu’a préparée pour lui le maître de Sagard.

Certes, je veux bien croire qu’alors « aucun lobbyisme n’a eu lieu », comme le déclarait l’intéressé (ô combien !). L’invitation portait sans doute, qui ne le voit ? sur autre chose. Je suis même, en vérité, convaincu qu’il s’agissait d’écouter du Mozart en dégustant quelques petits fours et en dissertant sur la poésie de Nelligan ou de René Char. Chacun sait que le maître des lieux – en fait, plutôt son épouse, comme toujours au Québec – est friand de culture et que les basses passions financières de ce monde ne l’atteignent pas.

En fait, tous ces gens, ceux qui nous gouvernent comme ceux qui font du fric sur notre dos d’ouvriers licenciés ou de fonctionnaires remerciés — on appelle ça dégraisser l’état ou l’entreprise, merci pour  ceux qui se voient ainsi assimilés à une tranche de lard, à moins que ce ne soit à ces Juifs dont d’autres spéculateurs sans état d’âme, d’autres hommes d’affaires réalistes faisaient brûler les corps gazés pour faire du savon —, tous ces gens sont de la même engeance et s’entendent comme chien et loup, poisson-pilote et requin. Et devinez lequel mène l’autre.

Temps de chiens, je vous dis. Et j’ajouterai que les Cyniques, les vrais, ceux dont Diogène est l’emblème, tiraient leur nom, justement, du Gymnase du Chien (cynos) où ils se réunissaient.

Les nôtres de cyniques, qui n’ont rien à voir avec la population qu’on affuble à tort de ce nom devenu infamant alors qu’il était noble, noble de toute la force d’une opposition radicale, les nôtres se réunissent au Beaver Club ou à Sagard. Ce sont les bouffons dont un de nos vrais Cyniques (notez la majuscule), Pierre Falardeau, a dénoncé « le temps ». Les bouffons ou bien les rois et les puissants qui, au temps des élections, agitent les premiers sous nos yeux comme un hochet d’enfant.

À moi, les chats  !

Vous comprendrez maintenant pourquoi, malgré tout le respect que j’ai pour le chien, je suis plutôt du clan des chats. Irrémédiablement.

Pas un de ces chats de race, Abyssin ou Persan, Africain ou Asiate, mais le noble, le princier, le roturier American Tabby de nos gouttières d’Occident. Avec son M au front, comme pour dire Muse, Messager ou encore Méphistophélès. Car le chat inspire, prophétise et sait frôler le mystère des ténèbres, infernales ou non. Il porte aux humains, Baudelaire l’avait déjà dit, les messages des dieux.

Le chat est passeur d’âmes et nous rappelle, à nous qui sommes en train de la perdre en la vendant au plus offrant — l’ère du chien, je vous dis —, la valeur de cette buée légère d’éternité où nous mettions le meilleur de nous mêmes.

Le chat nous regarde de haut parce qu’il a encore pour nous des exigences et entend nous en rendre dignes.

Et c’est pourquoi, un jour prochain, je chanterai ici l’éloge des chats « puissants et doux orgueil de la maison » (Baudelaire).

Pour qu’ils se souviennent de moi le jour où, à mon tour, je me présenterai, mais sans servilité, j’espère, au dieu des Enfers.

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.  De plus, il vient de publier Apophtegmes et rancœurs, un recueil d’aphorismes, aux Éditions Le Chat Qui Louche.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.

 


Les Éditions Le Chat Qui Louche : nouvelles parutions…

15 avril 2012

En ce début de printemps, deux nouvelles parutions :

Petites histoires pleines d’importance (poèmes) de Guillaume Siaudeau :

L’ouvrage…

 Voici quelques petites histoires pleines d’importance.  Celles sans importance ont refusé d’être de la partie. Des historiettes découpées à même le tissu du quotidien.  Des fruits doux et acides à cueillir et à manger, un verre à la main, au pied d’un arbre, pendant que le Soleil et la Lune se mâtinent au-dessus des saisons.

Ces brèves évocations, peu banales, sont vraies, au sens que l’art donne au mot vérité.  Vibrantes, d’une poésie et d’une humanité profondes.  Trop pudiques pour se dire autrement.

 L’auteur…

Guillaume Siaudeau est né en 1980 et a déjà publié Poèmes pour les chats borgnes aux éditions Asphodèle, Boucle d’œil aux éditions Nuit Myrtide, Quelques Crevasses aux éditions du Petit Véhicule, La nuit se bat sans nous aux éditions Le Coudrier, et Jus de bouche aux éditions Gros Textes. Il est le créateur de la revue de poésie Charogne, aujourd’hui éditée par les éditions Asphodèle. On peut aussi retrouver ses écrits sur son blogue : lameduseetlerenard.blogspot.com

Apophtegmes et rancœurs de Jean-Pierre Vidal :

L’ouvrage…

Comme la nouvelle, l’apophtegme est une explosion indéfiniment ralentie. Comme le poème, il cultive la fulgurance et l’instantanéité, même quand il évoque l’éternité. Mais il ajoute à toutes les qualités qu’il partage avec son frère siamois, l’aphorisme, un soupçon de prophétisme, des manières d’oracle, une fureur de dire. Non pas qu’il prédise l’avenir, mais parce qu’il connaît le risque, ce futur incertain de la phrase qui explore.

Aussi la sagesse à laquelle il atteint parfois n’est-elle jamais que l’effet foudroyant d’une lente rumination et peut-être d’un bonheur d’écriture qui lui advient comme une grâce. L’apophtegme est un saut à cloche-pied dans la marelle du monde.

Il y rencontre Dieu, bien sûr, mais avant, bien avant, il y affronte l’autre, s’y essaie à l’échange, joue le genre ou le sexe, éprouve l’animal, rencontre toutes les circonstances et tous les paysages qui occupent une vie. Il tente aussi sans cesse de se déprendre de ces médias insistants sans lesquels nous ne saurions désormais plus rien énoncer. Il se débat comme un petit diable mutin pour émerger de la glu du cliché. La rébellion est son sang, l’audace ses nerfs.

L’ambition paraîtra peut-être un peu grande, mais puisqu’il est dans la nature de l’exercice d’appeler des jugements aussi impitoyables que son insolence, on pardonnera peut-être à l’auteur ses faiblesses au nom des fureurs qu’avec modestie il saura affronter. Car pour lui la littérature ne doit jamais être une promenade de santé, mais offrir au contraire à qui s’y aventure un périlleux périple.

De la farce à la prière et de l’éblouissement à la colère, trois cent soixante-cinq façons de décliner les jours et d’apprivoiser la nuit.

L’auteur…

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Chronique d’humeur, par Jean-Piere Vidal…

22 février 2012

La langue ratatinée

Deux grandes faux s’abattent à répétition sur la langue pour la hacher menu. Deux grandes faux qui ont le même manche : la rapidité. Une rapidité dont on se demande ce qui peut bien l’exiger de chacun d’entre nous, quels que soient son travail, sa fonction sociale, son sexe ou son âge.

La première faux ressemble à la guillotine par sa radicalité : c’est celle qui sévit dans l’univers des textos et des tweets. À lire ce qui s’en produit, on comprend mal l’urgence de ce déversement incessant de niaiseries instantanées et d’imbécillités prestes. On dira qu’il s’agit d’une façon juvénile, pour ne pas dire infantile, de dialoguer. Mais dans ce babil pressé, ce qui se communique tient plus de l’électricité de la présence que de la rencontre entre deux intimités, même si amour s’arrange pour y rimer encore avec tjs. Kifer ? Comme l’écrivait déjà, il y a un bon demi-siècle, Raymond Queneau. Vaut-il mieux en plrer ou en rre ? Est-ce à dire que cette génération d’adolescents qui sur ce point a contaminé parents et grands-parents, si fiers de maîtriser ce code qui leur donne un délicieux sentiment d’efficacité techno, s’est trouvée brusquement saisie d’une conscience aiguë de la brièveté de toute vie humaine ? La chose serait surprenante puisque la jeunesse s’est toujours, de toute éternité, sentie immortelle.

Quoi qu’il en soit, préados, ados et pépés sont désormais unis dans un même combat contre l’obsolescence, comme s’il fallait être toujours plus rapide que la mode, plus précipité que la tendance, plus fort que la pub. Et les voici semblablement travaillés par la nécessité de marquer constamment, et vite, leur présence au monde d’un vague bruit d’expression qu’on a la bonté d’appeler une langue.

La facilité mortifère

La deuxième faux est plus sournoise : un côté de sa lame se nomme démission, l’autre paresse. Démission des maîtres qui refusent d’enseigner des modes, tels le conditionnel ou le subjonctif, ou encore des temps, comme le passé simple ou le futur antérieur, qui, prétendent-ils, ne servent plus. Et l’on essaie de faire tenir ce qui reste dans une syntaxe indigente, façon sujet, verbe complément. Dans l’ordre et sans jamais y déroger. Comme si toutes les langues, depuis que le monde est mot, ne s’étaient pas efforcées tout naturellement de varier indéfiniment leurs formules et de donner ainsi au sujet parlant, et encore plus écrivant, les moyens de dire l’inouï et la spécificité de son rapport au monde. Langue de notaires et de flics, cet instrument rudimentaire qu’on nous invite à manier comme un chapelet de notes prises au pied levé par un journaliste pressé. Langue d’humeurs puériles où les questionnements se résument à des « t où ? », des « c’qu tu fé ? », des « t ki ? » Langue d’autofictions traitant le rapport à l’autre sur le mode « moi, Tarzan ; toi, Jane. »

On observe en outre un phénomène encore marginal, mais qui prend de l’ampleur : la fusion en un seul vocable de deux mots qui normalement recouvrent deux notions différentes ; c’est ainsi qu’on utilise de plus en plus « problématique » pour « problème », « imaginaire » pour « imagination » et d’autres confusions dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne donnent ni dans la nuance ni dans la précision conceptuelle.

Autre réduction qui semble irrésistible, la formule « comme si », affublée désormais d’un présent de l’indicatif qui efface le conditionnel, et la métaphore en elle, devient un simple constat qui, du coup, rend parfaitement inutile et le « comme » et le « si » : « c’est comme s’il voit mal la balle » dit, entre autres éradications systématiques du pauvre conditionnel, une commentatrice sportive bien connue. Et des avocats, et des ministres, et des professeurs de surenchérir dans la transformation modale. Chacun amène son petit coutelas à la boucherie linguistique.

Le refus unanime de tout ce qui dérange un peu, la ruée éperdue, dans les arts, dans les spectacles, dans la vie la plus nue, vers la facilité, l’effet complaisant, l’évidence, bref la volonté farouche de ne pas se livrer à l’exercice d’une de ces obscénités qui concernent l’âme ou l’esprit, tout cela concourt à nous faire balbutier un sabir indigeste. Qui chaque jour se réduit encore.

Comme un tout jeune enfant dans les vêtements trop amples de son père ou de sa mère, nous flottons désormais dans une langue devenue trop vaste pour nous. Elle est porteuse d’une finesse de perception et d’expression dont nous sommes incapables. Aussi préférons-nous oublier ses possibilités, mépriser ses richesses et, en fin de compte, nous efforcer de la réduire à une simple collection de signaux cherchant à susciter ou à manifester des réactions immédiates. Et toutes les langues sont touchées, celle de Shakespeare la première qui depuis longtemps se trouve réduite aux exigences rudimentaires du commerce, attachée davantage à exploiter le monde qu’à le dire ou le chanter. Simplicité, rapidité, banalité, cliché, indigence volontaire équarrissent nos langues qui ne s’embarrassent plus ni de densité poétique, ni d’architecture rhétorique, ni de rigueur logique. Elles ne savent plus se déployer comme autant de filets tendus vers le monde. Et les traitements de texte vous refusent rageusement tout ce qui sort du moule linguistique simplet sur lequel ils sont construits, quand bien même les plus grands écrivains lui auraient donné des lettres de noblesse.

Les Français ont une expression qui traduit la profonde répulsion de l’homme qui se qualifie fièrement d’ordinaire pour tout ce qui exige un effort intellectuel ou une ouverture d’esprit capable d’accueillir l’inattendu, le différent. Dans cette expression, c’est la démission de toute une civilisation qui s’exhale comme un rot. En elle s’exprime le souhait constant de ne pas se compliquer la vie, de ne pas s’efforcer d’être à la hauteur de sa propre langue, de n’être pas obligé de « se prendre la tête ».

Mais de tête, à force de ne plus vouloir se la prendre, on finit par n’en plus avoir du tout.

Pavane pour un idiome défunt

 Tout est attaqué, corrodé, dissous : syntaxe, vocabulaire, style. L’orthographe, quant à elle, est passée à la moulinette de la commodité, pour le seul confort de ses usagers qui ne sont plus à la hauteur de complexités que des linguistes démagogues ont tôt fait de déclarer illogiques alors qu’elles ne sont, comme des cicatrices, que des traces de l’histoire. Mais l’histoire, n’est-ce pas ?, qui s’en soucie ?

Risquons une épitaphe en faisant faire un dernier tour de piste à toutes ces formes verbales passées à la trappe d’un instantanéisme malade.

La langue française aura été, qu’on le veuille ou non, une noble chose. Au fil des siècles, elle se raffina sans cesse, laissant certes des formules ou des mots sur les rivages accidentés de l’histoire, mais parvenant à dire, avec souplesse, inventivité, poésie, les plus infimes nuances, les apparitions les plus inattendues. Il eut sans doute mieux valu pour elle qu’elle s’éteignît avant ce XXIe siècle de toutes les bassesses : elle y aurait au moins gardé sa majesté et la noblesse de ses prétentions. Et peut-être un jour un enfant émerveillé aurait-il une fois de plus risqué une phrase insensée, ivre comme un bateau emporté sur d’impassibles fleuves. Comme si tout, une fois de plus, recommençait.

Requiescat in pace. Oui, qu’elle repose en paix à côté de sa mère latine !

And now, let’s all laugh together !

 

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il aenseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des Éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

25 janvier 2012

De la métonymie en Amérique

« Tout ce qui est excessif est insignifiant. »
Talleyrand

Alexis de Tocqueville me pardonnerait sans doute de pasticher ainsi le titre de son œuvre la plus célèbre puisque mon entreprise poursuit, à son échelle réduite et sans oser se comparer à la sienne, le même objectif : comprendre, autant que faire se peut, un peuple déroutant dont la longue fréquentation que son hégémonie nous a forcés à entretenir avec lui nous masque en partie l’étrangeté.

Si je devais jouer les Gulliver, je prendrais d’abord soin de leur trouver un nom qui réponde à certains de leurs traits de caractère et de leurs modes de pensée. Pourquoi pas, dès lors, les Métonymiques ? Qu’on en juge plutôt.

Quand ils appellent la bénédiction de Dieu sur l’Amérique, ce n’est pas à nous qu’ils pensent ni à nos cousins latinos. Et, depuis un siècle ou deux, le reste du monde a adopté leur usage, ô combien métonymique puisqu’il noie le tout dans la partie. Ainsi donc, l’ethnocentrisme aveugle, propre à toutes les grandes puissances, tout au long de l’histoire — déjà les Grecs appelaient « barbares » tous ceux qui ne parlaient pas leur langue —, a-t-il été naturalisé par le regard du reste du monde pour qui l’Amérique, c’est décidément les États-Unis et les Américains ceux qui les habitent. Mais imagine-t-on les Chinois, au moment où leur puissance a atteint l’amplitude que l’on sait, appeler les bienfaits du ciel sur l’Asie en n’ayant en tête que leur propre sort quand ils parlent du continent tout entier ?

Il est là, encore, ce Dieu, en compagnie du drapeau, d’une escorte pléthorique et d’un faux gospel « croonant » le Star Spangled Banner, à l’ouverture de ces événements interminables où se célèbrent des sports typiquement, exclusivement, irrémédiablement U.S., mais pour lesquels ils ont inventé les titres ronflants de World Champion (football) ou World Series (baseball). On ne saurait plus élégamment dire que le reste de la planète ne compte pas.

God, incidemment, puisqu’il est question de lui, sert en toutes occasions, de la plus glorieuse à la plus banale, à assaisonner tous les discours. Comme le ketchup les plats, Dieu est le condiment de l’Amérique. Au point qu’on finirait presque par croire qu’il est une des rares choses aujourd’hui à pouvoir encore porter le label made in USA. God, le pauvre, leur avait pourtant enjoint de ne pas rigoler avec son nom : « Tu n’invoqueras pas le nom de Dieu en vain » leur rappelait pourtant leur Livre Saint, cette Bible qu’une nuée de telepreachers, aux cheveux bleus lissés comme des moumoutes commente de la façon la plus simplette qui se puisse imaginer tous les dimanches et sur certaines chaînes tous les jours, pendant des heures. Quand on songe que le seul chef d’État au monde qui ait Dieu à la bouche aussi souvent que le Président des États-Unis d’Amérique est un certain Mahmoud Ahmadinejab, on se prend à frémir et à oser penser que décidément, Dieu est le dommage collatéral de l’Amérique.

Invoquer Dieu à tout propos donne sans doute aux Américains la conviction d’être absous de leur arrogance et de leur avidité.

Mais, au fait, d’où viennent nos Métonymiques ?

Le syndrome de l’arche de Noé

Constitués de véritable réfugiés, successivement de persécutions religieuses en Angleterre, de la famine en Irlande, de la misère en Italie, des pogroms de la Russie tsariste et de divers pays d’Europe centrale, grossis plus récemment des diverses populations que les guerres civiles et le sous-développement économique ont jetées plus ou moins légalement sur leurs rivages, les États-Unis sont incontestablement atteints depuis le XIXe de ce que j’appellerais le syndrome de l’Arche de Noé. En effet, comme le navire du patriarche biblique avait pour passagers, au moment du déluge, un couple de chacune des espèces qui peuplaient la terre, nos Métonymiques semblent bien porter en leur sein des échantillons de taille variée de tout ce qui, en matière de races, d’ethnies, de nationalités, peuple la planète. Faits de parties des divers ensembles qui constituent l’humanité, ils sont confiants d’avoir réussi à en refaire un nouveau monde : e pluribus unum, dit leur devise latine, l’unité à partir du multiple.

Il n’est guère étonnant qu’en tout, on les voie manifester la plus violente indifférence au reste de la planète : sur ce plan, comme sur bien d’autres, l’absence totale de curiosité et d’ouverture à l’autre règne en maître et ce pays, qui peut sans nul doute s’enorgueillir des meilleures universités du monde, a aussi incontestablement le peuple le plus ignorant d’Occident, toutes les études de ses chercheurs le répètent à l’envi, décennie après décennie. Et pour consolider encore cette ignorance, on achète les films à succès que l’étranger a pu produire et on les refait, avec des vedettes locales, pour en faire des produits affadis, made in USA.

Les États-Unis sont le trou noir du monde : leur force gravitationnelle est telle qu’aucune matière, aucun rayonnement, ne peuvent s’en échapper. La machine métonymique qu’ils constituent avale tous les ingrédients et les recrache américains. Et nul n’y échappe : nous sommes tous désormais des Américains, du Kamtchatka à la Terre de Feu, grâce à cette véritable machine de guerre qu’on appelle la culture populaire et qui n’est, somme toute, que la culture américaine qui a triomphé de toutes les cultures, pour la plus grande gloire du dieu du commerce.

Rescapés de divers déluges, les Américains sont convaincus, depuis les tout débuts de leur histoire, d’être le peuple élu, bien des textes de leurs débuts l’affirment sans complexe. Et si invoquer Dieu à tout propos leur donne sans doute la conviction d’être absous de leur arrogance et de leur avidité, c’est aussi que tous leurs succès, toutes leurs richesses ne sont que la sanction bienveillante de la divinité. Il suffit de gagner, d’être le plus riche, le plus fort, le plus beau, pour que Dieu automatiquement soit avec vous ou plutôt que, rétrospectivement, il l’ait été de toute éternité : cette forme de métonymie qui réécrit une séquence temporelle s’appelle une métalepse et ça n’est pas pour rien qu’on dirait un nom de maladie.

Nous en sommes tous atteints. Et ça fait très mal.

Une dépêche d’agence nous apprenait récemment qu’à Noël les ventes d’armes ont fracassé un nouveau record chez les Métonymiques. « Regarde, junior, ce que Santa Claus t’a apporté pour Noël : un bel AK-47 ! Avec ça, tu vas pouvoir bien t’amuser avec tes petits camarades. »

Et dire que c’est à cela que Mister Harper veut nous faire ressembler !

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

28 décembre 2011

Métaphore d’espoir

J’ai toujours détesté Noël. Sans doute parce que cette fête aura été mon premier exemple d’unanimité obligatoire. Tout le monde aime Noël, n’est-ce pas ? Dès ma prime adolescence, je rétorquais dans ma tête : pas moi ! Mes raisons ont changé, mais ma détestation demeure, encore avivée par la confiscation qu’a opérée le discours marchand de tout ce qui est convivial, festif et même familial. Je vous épargnerai donc les couplets sucrés sur le poupon qui sauve le monde, la fête de la lumière, la famille, les amis, les cadeaux, la joie, que sais-je encore ?

Non, décidément, ma métaphore d’espoir n’est pas Noël. C’est plutôt un autre de ces signes des temps que les gens d’un certain âge, devenus progressivement, comme moi, anthropologues amateurs, se plaisent à observer avec la gourmandise de qui s’apprête à disparaître (longue ascèse, cela) et se sent donc de moins en moins concerné.

Dans ce regard, parfois amusé, souvent rageur, que je porte sur la société, l’apparition d’une nouvelle métaphore, sans doute promise à une circulation virale, comme tout ce qui nous arrive par la voie des médias, est toujours un plaisir renouvelé.

Celle qui, ces temps-ci, me met en joie, est apparue plusieurs fois sur les ondes et sa plus belle illustration nous est venue du ministre des Transports du Québec. Monsieur Moreau a en effet invoqué récemment, à propos de l’échangeur Turcot et du fait, critiqué par plus d’un, que les firmes qui avaient établi les devis et cahiers de charges des travaux seraient tout de même invitées à participer à l’appel d’offres, un exemple culinaire, où les devis étaient devenus les ingrédients et l’appel d’offres la recette. Le ministre des Transports gourmands disait en substance que donner la liste des uns ne devrait pas interdire d’appliquer l’autre.

De l’horloge à la table

Quel changement d’avec la métaphore horlogère qui jusque-là, dans la bouche des grandes-gueules rouleuses de globes oculaires des médias, nous ramenaient toujours à des nécessités d’exactitude, de précision, de prétendue vérité des choses et, en fin de compte, à la facilité imbécile du temps qui n’en finit plus de n’être que de l’argent. Et si nous allions enfin quitter ces éternelles pendules à remettre à l’heure, cette heure qu’il fallait toujours donner juste ? Si le dieu grand horloger que nous avait légué le XVIIIe siècle était enfin crevé, de sa belle mort, et que ressuscite enfin, de ses cendres de notaire ou d’actuaire, le grand Pan ou quelque dieu rabelaisien de la bonne chère et de l’amour goulu de la vie qui ne se chiffre ni ne se minute ?

Dans le mot convivial, il y a convive, et dans commensal, ce mot qui sert d’enseigne à une chaîne de restaurants végétariens, on entend une vieille expression latine qui veut dire : « faire table commune ». Depuis que l’homme a découvert le feu, il mange en famille ou en groupe. Pas de civilisation sans ces repas pris en commun, quelles que soient, par ailleurs, la délicatesse des mets et l’habileté des chefs.

Mais si nous entrons maintenant dans l’ère de la métaphore culinaire après celle de la métaphore horlogère, c’est aussi peut-être parce que notre conception du temps est en train de changer. Et c’est cela aussi qui me réjouit l’âme.

Le temps des cuisines est, en effet, un temps humain, c’est-à-dire variable, élastique, organique même : aucun poulet ne met jamais le même temps à cuire. Aucun four n’est assez calibré pour garantir le même temps que celui qu’annonce la recette et aucune recette n’a le front d’oublier de placer le mot « environ » avant son minutage.

Dans les cuisines, le temps vit sa vie, comme nous. Il prend le temps d’être lui-même, dans toute la diversité qui le constitue. Même dans les restaurants, il n’a que faire de l’esclavage économique, de la folie du rendement, de l’obsession d’une exactitude machinique. Monsieur Pressé et son ami Monsieur Limportant attendront que leur poularde ait pris le temps de se dorer à point. Pour leur faire honte.

Le slow food nous est venu d’Italie, comme la fourchette et une bonne partie de ce que nous appelons l’art, qu’il s’agisse de peinture, de musique ou de cet art plus récent, dit paysager, qui compose les campagnes et les collines comme des tableaux.

Le retour du temps humain

La vie ralentie, la vie enfin revécue, empoignée à bras le corps, aimée, jouie et réjouie plutôt que consommée, nous viendra peut-être enfin, loin de l’injonction productiviste de soi-disant lucides, de ces jeunes, de plus en plus nombreux, qui décrochent, qui sortent des parcours de rats qu’on les a contraints de subir dans les labyrinthes de ces laboratoires sociaux où des savants fous plus ou moins économistes, plus ou moins moralistes ou théologiens veulent nous enfermer, pour le plus grand bien des ploutocrates malades qui leur servent de maîtres.

Combien ne voyons-nous pas, heureusement, ces temps-ci, de jeunes, cloutés ou non, tatoués ou non, qui préfèrent se restreindre, rouler un train plus modeste, oublier les signes extérieurs de richesse ou de statut, pour s’occuper mieux de leurs amours, de leurs enfants, de leurs passions et de tout ce qui ne se monnaye pas mais se vit, tout simplement, généreusement, en toute gratuité, en toute ingénuité.

C’est à ceux-là que je crois, plutôt qu’aux abrutis (foin de rectitude politique) que les médias nous montrent passant la nuit dehors pour la joie lamentable d’être les premiers à acheter la dernière bébelle électronique pourtant destinée à se vendre à des millions d’exemplaires en l’espace de quelques heures. Candide plutôt que Pavlov ! Le temps plutôt que l’argent ! La vie plus que la production ! Mon royaume et ses richesses pour un cheval qui caracole et me sauve !

Et si nous allions ainsi, tranquillement, pacifiquement, humainement, vers l’instauration universelle, pour remplacer celui que les conservateurs ont mis à mal, d’un registre des âmes à fleurs ?

Joyeuses fêtes à toutes et à tous !

Notice biographique
PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

15 décembre 2011

Big Brother, c’est nous !

À force d’évoquer Big Brother à propos de tout et de rien dans ces pages, l’urgence m’est venue de dire enfin plus systématiquement ce que je sais de lui. Tout ce qu’il y avait de prémonitoire dans le roman d’Orwell n’a pas encore été parfaitement relevé et il me semble qu’il est temps d’au moins esquisser ce relevé. On n’a, en particulier, pas assez souligné que son Big Brother, comme le nôtre, est un personnage présenté dans la fiction du roman elle-même comme imaginaire : il désigne moins une sorte de puissance anonyme à la tête d’un état totalitaire que le désir qu’ont ses sujets eux-mêmes de son règne, fût-il répressif. Big Brother est dans la tête, Orwell, qui avait lu Freud, l’écrit en toutes lettres. Il me semble que nous qui vivons manifestement dans l’orbite de 1984, nous en avons la démonstration tous les jours, en particulier dans les réseaux dits sociaux et dans tout ce qui gravite autour d’eux. L’humanité gentillette et bien disposée à laquelle ces réseaux semblent s’adresser, cette conscience individuelle et collective bienveillante, à qui les indignés envoient leurs inoffensives objections, n’est-ce pas notre image à nous de ce Grand Frère diffus qui, s’il lui arrive de châtier, le fait, comme le veut l’adage, parce qu’il « aime bien ».

Il y a une célèbre phrase de Dostoïevski, dans Les Frères Karamazov (1880), je crois, qui dit : « Chacun de nous est responsable de tout devant tous. » Et Saint-Exupéry y est allé, un bon demi-siècle plus tard, de sa variation en trois temps : « Chacun est responsable de tous. Chacun est seul responsable. Chacun est seul responsable de tous. » (Pilote de guerre, 1942.) Remplacez « responsable » par « représentable » et vous avez la devise de Facebook et de tous ces réseaux, abusivement dits « sociaux », où l’on se représente, en pied et en perruque, maquillé ou au saut du lit, sobre ou saoul, en train de manger et bientôt de rejeter tout ce qui a été ingéré, en train de baiser, de pisser, d’éructer ce qu’on considère comme une idée ou un commentaire, bref de se montrer en train de faire et être tout devant tous. On se montre surtout — c’est l’injonction diffuse du Big Brother collectif qui préside aux destinées de cette foire aux egos — en train de ne pas penser, de ne pas écrire, de ne pas être intelligent, sans doute pour ne pas se montrer élitiste ou méprisant ; on se montre comme une image sainte, malgré sa trivialité, une image sanctifiée qui ne prêche rien, n’évoque rien, mais babille et balbutie, une image imbécile dont tous sont invités à guetter l’apparition, une image à vénérer, mais que nul ne regarde car tous sont occupés à se diffuser eux-mêmes, à se représenter devant tous et justement, pour cette raison même qu’ils ne sont qu’image… à n’être responsables de rien devant personne.

Car ce phénomène épidémique met bien en évidence les ratés que connaît la représentation contemporaine, aussi bien au sens politique qu’au sens esthétique et même simplement optique du terme. Le discours politique ambiant ne dit-il pas qu’il faut voter pour qui nous ressemble, alors que la véritable démocratie commence au moment où un vieux blanc intello hétéro en santé comme moi accepte d’être représenté par une jeune décrocheuse innue lesbienne en fauteuil roulant ou sidatique ? Voter pour qui nous ressemble, c’est voter Narcisse. C’est vouloir se reproduire plus qu’être représenté. La démocratie, au contraire, c’est l’art d’articuler, souvent difficilement, les différences, ce n’est pas la facilité du même répercuté, la folie mortifère d’une reconduction à l’identique.

Inutile d’ajouter que dans tout ce qui concerne le divertissement et l’art qui de plus en plus se colle à lui, la représentation est essentiellement mimétique. Elle se pare (le sourire faux de Big Brother) des prestiges de l’interactivité, de la convivialité, de la participation, mais c’est pour mieux faire régner son indifférenciation de masse. Quand un gentil artiste vous invite à participer à son œuvre, c’est que son œuvre n’est qu’un jeu de société, comme le Monopoly, et que vous y investissant, vous passez Go et réclamez votre statut de consommateur, pour la plus grande gloire de Big Brother. Et ledit artiste n’aura fait que se plier, « démocratiquement » à la demande, puisque, pour citer Yvon Deschamps, nous n’en sommes plus au stade qu’il évoquait du « on ne veut pas le savoir, on veut le voir », mais à celui du « on ne veut pas le voir, on veut le faire ». L’objet du voir ou du faire n’a, quant à lui, plus aucune importance. Vous avez dit participation ? Chacun désormais participe à tout de tous : l’empathie molle et la fusion complaisante ont remplacé la responsabilité, le dialogue, la confrontation coopérative. D’ailleurs, nous ne coopérons plus, nous faisons masse.

La modernité s’est construite sur la distance, le retrait, le quant-à-soi, mais à dépasser, comme si tout élan, toute action n’étaient possibles que d’être différés, comme s’ils étaient par cela rendus plus forts, plus dynamiques. La postmodernité où nous pataugeons ne vit que de fusion, d’adhésion, d’attraction, d’adhésion universelle, d’indifférenciation radicale prise pour un noble égalitarisme, bref, elle ne vit que de masse, comme si toute intimité n’existait que d’être projetée, parfois agressivement, comme si c’était dans cette extériorisation qu’elle se trouvait la plus assurée, la plus avérée, la plus respectueuse d’un sujet qui n’atteint la fameuse estime de soi si chère aux psychologues qu’à force d’aveugler les autres de myriades d’images sacro-saintes de lui-même.

De ce bombardement incessant de pixels égotistes et de prises de positions égocentriques s’ensuit une désorientation radicale, un chaos qui se croit heureux, un bouillonnement qu’on voudrait créatif. Peut-être en sortira-t-il, comment savoir ? une nouvelle humanité, une autre renaissance, la bonne volonté comme avenir de la race humaine. Les Geeks, les posthumains et les capitalistes néolibéraux qui ont encore un semblant de conscience le croient.

Mais d’ici cette improbable suite à une histoire qui manifestement tourne au vinaigre, il nous faudra subir sans doute encore longtemps le règne de ce Grand Frère qui, croyons-nous, ne nous veut que du bien puisqu’il est fait de chacun d’entre nous.

Autrefois, dans les contes, c’est en grand-mère que se déguisaient les loups.

On reste dans la famille.

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceEsseEtc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

30 novembre 2011

La communication compulsive

 Nous sommes désormais façonnés, dans nos tripes et dans nos esprits, par la publicité, ce bras armé de la consommation. En particulier par cette forme sournoise et virulente de publicité que l’on appelle la communication. En effet, la communication est devenue non seulement une injonction consommatrice, mais un devoir civique et même une religion, la seule, d’ailleurs, qui satisfasse notre individualisme et ses dissidences parfois épidermiques.

L’expression « se tourner les pouces » désignait autrefois une inactivité totale mais heureuse. Elle pourrait bien aujourd’hui renvoyer au jeu incessant des doigts sur un clavier minuscule dans cette folle hyperactivité, oiseuse et tragique, qui nous fait texter, tweeter, clavarder, chatter, en fait niaiser nos vies en singeant résolument le babil de l’enfant.

Au doigt et à l’œil

Car, à en juger par les messages qui circulent dans cette vaste garderie à Web ouvert, et que les médias dits traditionnels se font un plaisir de nous révéler parfois, comme des grands-parents gâteux penchés en extase sur le berceau du petit dernier, ce qui se dit là tient plus du « Arreuh, geuh, papapa, bébébé, mamama » que du discours organisé d’allure vaguement humaine. Il s’agit avant tout de s’affirmer présent, en ligne, et j’irais même jusqu’à dire au garde-à-vous du siècle dont les médias et la pub sont les adjudants dévoués. Silence dans les rangs et je ne veux pas voir âme qui bouge. Alors, on fait, aussitôt convoqué, les signes qu’on attend de nous. On est là, sergent Big Brother, vous pouvez compter sur nous.

On est là pour l’inspection. Regardez, chef, notre page Facebook se présente au rapport : voici ce qu’on a fait, pensé, rêvassé, mangé, expulsé, vomi, depuis le dernier rassemblement. Et il y a, chef, des images et des sons pour documenter tout ça. Vous pouvez être fier de nous, chef !

Nous avons le doigt sur le téléphone intelligent (lui, au moins), comme autrefois le simple soldat l’avait sur la couture du pantalon, au moment de la revue.

Car non seulement le cellulaire plonge ses innombrables adeptes dans l’enfer de la communication permanente et obligatoire, non seulement il les infantilise, mais il en fait les indics heureux de leur propre vie et, partant, les complices de leur propre servitude. À l’appel de la machine, il faut répondre de soi-même en tout temps et en tout lieu. Il est sans doute le seul maître, depuis l’aube de l’humanité, dont les esclaves attendent avec empressement qu’il veuille bien les convoquer. Peut-être sans son insistance impérieuse n’existeraient-ils tout simplement pas.

Ecce Homo

Ainsi chacun s’exhibe et se fait aller l’ego, par exemple sur Facebook ou Twitter, en illustrant complaisamment ses moindres faits et gestes, avec la minutie stupide d’un rapport de police. À 20 h, le suspect attendait, au Centre Bell, que commence le concert de Lady Gaga. Il trouvait ça super et regrettait que tous ses « amis » à travers le monde, ne soient pas là avec lui pour jouir de la même énergie, la notion et le mot qui ont remplacé l’âme dans notre vocabulaire appauvri jusqu’à l’indigence. Malheureusement, le suspect a été contraint d’éteindre son cellulaire, mais il vous revient sans faute à l’entracte.

Et il y aura sans doute une autophoto de lui levant le doigt, ravi, devant le Centre Bell ou quelque autre cathédrale pop des temps modernes.

Nos vies ne sont plus qu’un branchement éperdu sur toutes les bouées cybernétiques à quoi s’agripper pour ne pas sombrer dans l’océan sans fond de la communication sans message.

De la logorrhée à la logocratie

Je n’ose pas penser à ce qu’ont dans la tête et le cœur les millions d’individus qui ont fait de la page Facebook de Coca-Cola la onzième (voir l’article de Fabien Deglise dans le Devoir du 19 novembre dernier) du palmarès, après celle de Google et de YouTube. De quelle humanité, ou de quelle engeance posthumaine, est-on le membre quand on se déclare fièrement « ami » ou admirateur ou même simplement suiveur d’une multinationale de la boisson gazeuse ?

Dans quels abîmes de solitude faut-il donc être tombé pour en arriver à cette extrémité. À moins qu’il ne s’agisse, comme j’aurais plutôt tendance à le croire, d’une seconde peau : celle qui nous rend perméables à tout ce qui se présente comme jeune. Car s’il est bien une maladie juvénile qui semble désormais ravager tous les âges, c’est bien cette manie d’homme-sandwich qui consiste à revendiquer fièrement son sentiment d’appartenance à des insignifiances ou à des conjurations vendeuses. Et à s’y inscrire par le biais du branchement permanent qui fait masse et donne l’impression d’appartenir à une humanité enfin réunie.

Comment s’étonner dès lors, à voir leurs parents ainsi liés à des stupidités commerciales, que nos enfants, dès leur plus jeune âge, en fait dès ce qu’on appelait autrefois « l’âge de raison » se battent littéralement pour porter la livrée des nouveaux maîtres du monde ; non pas des rois poudrés et perruqués ou sentant fort le mâle alpha sous leur cotte de maille, ni de joyeux dictateurs plus ou moins sanguinolents, mais Nike, Hilfiger, Coke, Converse, que sais-je encore ?

C’est de cela, de tout cela, qu’il faudrait aussi savoir s’indigner. Car cela, au moins, n’implique pas qu’une mobilisation générale parvienne à y mettre fin. Il suffit, et c’est un acte individuel, de se débrancher.

Pour pouvoir enfin recommencer à communiquer vraiment. Entre humains plutôt qu’entre marques.

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceEsseEtc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

16 novembre 2011

Le vrai monde se prend pour un autre

Vous allez me dire que le « vrai monde » n’existe pas plus que « le monde ordinaire » ou la « vraie » vie ou même toutes ces pendules que l’on offre constamment de remettre à l’heure pour donner l’heure juste, afin, sans doute, de pouvoir livrer la marchandise « just in time », car ce rivetage au présent marchand n’est qu’une des innombrables marques de l’aliénation de l’homme contemporain. Mais tous ces clichés abrutissants, toutes ces choses dites péremptoirement « vraies » ou « justes » sont fausses, c’est une évidence. Ce sont des fictions médiatiques, des façons de parler d’animateur-télé-redresseur-de-tort ou de grande-gueule-sale-de-radio-poubelle. Ce sont aussi des façons de bâtir le piédestal sur lequel se juche le frustré qui veut plaider sa cause, une manière de toge dans laquelle se drape quiconque a quelque récrimination contre les autres, quels qu’ils soient : les fonctionnaires, le système, les écologistes, les intellectuels, le Plateau Mont-Royal et, en règle générale, quiconque semble penser un peu différemment de la masse visée, cultivée et surtout produite par les médias.

Prenez par exemple le « payeur de taxes ». On pourrait s’étonner que quelqu’un puisse ainsi revendiquer en propre un sort qui, à ce qu’on sache, reste désespérément commun. Car, n’est-ce pas, même les ultra riches paient des taxes, eux qui bien souvent ne paient pas d’impôt. Se proclamer « payeur de taxes », c’est aussi absurde que d’arborer fièrement le titre de « mortel » comme une marque de distinction. Se dire exceptionnel d’être si commun.

Et pourtant on entend tous les jours et sur toutes les ondes ce discours tordu. C’est la voix, en quelque sorte, de l’individualisme de masse sous le règne duquel nous vivons. Mais le plus remarquable, c’est qu’il s’agit là, toujours, d’un discours indirect. Car il est rare d’entendre cette formule dans la bouche d’un individu, comme si la pudeur ou un minimum d’intelligence retenait les gens au seuil de cette incongruité. Non, les « payeurs de taxes », ou le vrai monde ou le monde ordinaire, c’est le plus souvent le collectif anonyme et défavorisé au nom duquel quelque journaliste extrême, quelque démagogue de service, quelque populiste hargneux vient pisser sur le tapis de ceux contre qui il en a, ou plutôt ceux contre qui il est payant pour lui de se dresser avec le noble courage du plus fort. Et c’est une commande informulée des patrons pleins aux as de la massification qui rapporte.

Ainsi voit-on couramment la culture dénoncée au nom de ceux qui n’en ont pas et sans qu’il soit le moindrement question de leur y donner accès ; les préoccupations intellectuelles, esthétiques ou éthiques ridiculisées au nom de ceux qui, dit-on, ne peuvent pas se payer ce luxe ; l’art contemporain moqué au nom de ceux qui ne savent même pas ce que c’est que l’art classique ou traditionnel ; les romans ou poèmes un peu exigeants dénoncés au nom de ceux qui ne lisent jamais rien, même pas les journaux.

Car les critiques, ou plutôt les chroniqueurs culturels qu’on affuble de ce titre et qui ne sont que des badauds journalistiques envoyés indifféremment remplir telle ou telle rubrique, bien plus selon les besoins que selon leurs propres compétences, se prennent désormais, c’est leur mission, pour les représentants autorisés du public. Mais, tour de passe-passe typiquement médiatique, ceux dont ils se font expressément les porte-parole ne constituent pas vraiment le public : ils forment plutôt cette pernicieuse fiction qu’est le monde ordinaire ou le vrai monde. C’est au nom du vrai monde, celui qui ne lit pas, que l’on demande à l’écrivain de ne pas écrire quelque chose de trop complexe ou simplement de trop différent des pauvres fictions télévisuelles à l’aune desquelles tout est évalué. C’est au nom du monde ordinaire qui ne va jamais au théâtre, mais connaît bien les humoristes et le showbiz, qu’on tance les jeunes dramaturges de vouloir inventer une nouvelle dramaturgie. C’est au nom des « amateurs de sport », pourtant gavés d’émissions télé et radio interminables et quasi quotidiennes, qu’on refuse ou menace de supprimer les émissions culturelles hebdomadaires, jugées évidemment trop élitistes. Car s’il est noble et bien vu d’avoir une « passion » pour tel ou tel sport, des dards au hockey (« le sport, c’est ma vie ! » est une déclaration sans cesse répétée qui, curieusement, ne fait rire personne), le moindre intérêt manifesté, par exemple pour la musique de Bach, la peinture de Monet ou les œuvres de Réjean Ducharme est la marque d’un snobisme sans nom ou d’un ridicule à la Ovide Plouffe.

Qui ne voit qu’ainsi, c’est la différence qu’on attaque ? Et qu’on attaque au nom de la masse, ce « vrai monde » des cotes d’écoute, cette fiction qui n’est qu’un truc de marketing particulièrement efficace. Qui douterait, s’il y regardait d’un peu plus près, que la commande d’« assassiner Mozart », comme dirait Saint-Exupéry, a été non seulement passée aux médias mais aussi à l’école où l’on veut à toute force, comme par la voix des ondes, former des conformistes, des consommateurs, des zombies dociles ?

Quand j’entends parler du vrai monde, moi je sors mon 1984. Car, n’est-ce pas, c’est bien la voix de Big Brother qu’on entend, insidieuse et mielleuse, dans ces appels répétés à l’uniformité des exigences réduites, des aspirations minimales.

Big Brother qui veut me vendre son immonde salade.

Jean-Pierre Vidal

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (SpiraleTangenceEsseEtc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


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