Chronique asiatique, par Michel Samson…

2 janvier 2012

絆       Kizuna : lien… et obligation !

Gomen nasai ! Je vous demande humblement pardon ! Dérouté par de nombreuses copies à corriger, absorbé par un nouveau texte en cours d’écriture, préoccupé par les mille petites choses à préparer à l’approche du temps des Fêtes, je me suis dérobé à mon obligation de maintenir un lien régulier avec le lectorat du Chat Qui Louche. Moushiwake arimase !  Je m’excuse formellement et avec la plus grande sincérité !

Pour bien manifester l’importance des liens qui nous unissent, ainsi que la respectueuse obligation que j’éprouve à votre endroit, je m’attarderai sur un fait qui, pour anodin qu’il puisse paraître, n’en révèle pas moins l’impérieuse nécessité nippone de lier, relier et maintenir sa cohésion sociale à travers le langage même.

Lors d’un vote populaire (500,000 répondants) le kanji kizuna (絆: lien, obligation) a été choisi comme l’idéogramme de l’année 2011 au Japon, laissant derrière lui les kanji désignant vague, tremblement ou encore désastre, tous pressentis pour s’approprier la première place du concours de cette année particulière, marquée par la triple catastrophe qu’on sait. Avant d’aller plus loin, précisons que ce kanji est composé de deux idéogrammes distincts : celui de gauche signifie fil (糸) alors que celui de droite signifie moitié, demi (半). La conjonction de ces deux radicaux entraîne les concepts de lien et obligation (et parfois même ancrage).

Bien entendu, les médias francophones ont insisté sur le caractère rassembleur d’un tel choix, soulignant le sens de « lien » présent au cœur de nombreuses expressions japonaises : lien d’amitié, lien d’affection, lien d’amour et, bien sûr, lien de parenté. Kizuna permet de lier les Japonais entre eux, de réaffirmer leur solidarité indéfectible, de mentionner la cohésion familiale ébranlée par les multiples sinistres, d’accentuer la volonté de tous d’habiter encore et toujours cet archipel soumis à d’impitoyables forces telluriques. On ne peut qu’admirer cette force de caractère de la civilisation japonaise et ce courage extraordinaire représentés par ce magnifique kanji : .

Mais il est une autre signification de kizuna dont, pour je ne sais trop quelle raison, les médias francophones ont ignoré la pertinence : s’utilise aussi pour évoquer l’« obligation ». À mon avis, ce concept se révèle crucial afin d’appréhender la véritable nature des liens évoqués plus avant : liens d’amitié, d’affection, d’amour et de sang relèvent aussi de l’obligation, et d’en estomper cette particularité entraîne une compréhension incomplète et, disons-le, plutôt naïve du tissu social nippon. Ces sentiments, pour être acceptés, voire tolérés, doivent se conformer à de nombreuses règles sociales qui en encadrent les excès et en jugulent les débordements possibles.

Le caractère kizuna, lien et obligation, demeure un concept essentiel à saisir pour qui cherche à pénétrer le quotidien des Japonais : à l’instar du kanji qui nous occupe, tout y est placé sous l’empire du sens dual, et ne s’arrêter qu’à un côté des choses ne nous apprendra rien à propos de l’équilibre subtil qui préside à la nature nippone.

C’est sous l’auspice de ce kanji  que je vous souhaite à toutes et tous un très joyeux Noël et un Nouvel An plein d’heureuses promesses. Quant à moi, s’il est une résolution que je devrai prendre à l’aube de l’année qui vient, c’est de me ramener davantage à ce fameux kizuna et vous fréquenter avec plus de régularité !

Notice biographique :

Michel Samson nous parle bimensuellement de voyages et d’Asie… dans ses Chroniques asiatiques
Il est est né et a grandi à Arvida. Après un bac en Littérature française à l’UQAC, il a poursuivi des études littéraires (maîtrise) à l’université Laval. Les hasards de la vie ont fait qu’à vingt-quatre ans, il se retrouve enseignant au collégial. C’est un passionné du métier. Très vite il lui est apparu que parler de littérature à ses élèves demeurait insuffisant si la pratique ne l’accompagnait pas. Ateliers d’écriture, cours de production littéraire et d’écriture dramatique se sont donc succédé. Il a également collaboré à l’écriture de plusieurs pièces de théâtre pour différents organismes et touché à la mise en scène. Si de nombreux facteurs ont contribué à forger son style (travailler avec les étudiants, assumer la tâche de maître de jeux de rôles, etc.), les voyages se sont avérés un puissant déclencheur du besoin d’écrire : par le biais du journal de voyage d’abord, mais surtout par l’élaboration de textes subséquents afin de figer les souvenirs, un peu à l’imitation du photographe qui fixe l’instant sur un support. Voyages en Europe et, surtout l’exploration d’une Asie qui le fascine, où il se sent chez lui. C’est ce monde lointain qui fraie son chemin à travers ses mots, comme malgré lui. Il se considère un intermédiaire privilégié d’une autre façon d’être, de penser et de se réaliser : au lecteur le soin d’y trouver un sens, le sien, et de le plaquer sur des mots qui maintenant lui appartiennent.
Il a publié Ombres sereines, un magnifique recueil de récits immobiles à la Grenouille bleue, en 2009.  Cet ouvrage lui vaudra d’ailleurs le Prix de la catégorie découverte, au Salon du Livre (SLSJ) en 2010.  Et il vient de publier Le livre des dragons noirs aux Éditions Porte-Bonheur.

Il tient également un blogue de haute qualité dont voici l’adresse :http://ombressereines.wordpress.com/


Chroniques asiatiques, par Michel Samson…

7 octobre 2011

L’effet  tsunami

Le grand maître japonais de l’estampe, Hokusai, avait bien imaginé la vague destructrice au large de Kanagawa : colossale, sauvage, sa beauté n’avait  d’égale que la noble et lointaine silhouette du Fuji-san. Pas étonnant que cette image ait tant marqué le Japon.

J’ai observé cette vague peinte sur de multiples supports : en estampes de plus ou moins grandes qualités, bien sûr, mais aussi reproduite sur affiches, imprimée sur des chaussures de course, écharpes, timbres postaux, éclairs au chocolat, publicités variées, bijoux, éventails, parapluies, paravents, badges, manga, assiettes, baguettes, robes, chandails, horloges, boucles d’oreilles, murales, peinte sur les ongles de la main ou encore tatouée à même la peau. Cette vague de Kanagawa emporte tout et tout emporte la vague de Kanagawa.

La vague qui a frappé les côtes nippones le 11 mars dernier n’atteindra jamais les qualités esthétiques démontrées par l’estampe de Hokusai : sombre, boueuse, huileuse, elle roule des débris de toute nature en son sein monstrueux. Rien de beau dans cette horreur déferlante ; rien de noble dans ses ravages inéluctables.

Cette vague n’a pourtant pas terminé de transformer le paysage japonais : outre des rivages à jamais défigurés, et ce, malgré le magnifique travail de nettoyage et remodelage opéré par la population japonaise, la vague du Tôhoku poursuit son élan destructeur à l’encontre de la société elle-même. J’oserais affirmer qu’il y avait un Japon monolithique avant la vague géante, mais que l’actuel pays émergent, fragilisé, se fragmente sous l’effet post tsunami.

J’en veux pour preuve cet imprévisible bris de la cohésion sociale qui secoue en ce moment même l’archipel nippon. D’ordinaire les citoyens japonais sont, on le sait, réticents à exprimer collectivement ou en public, des opinions contraires à celles émises par les autorités gouvernementales. Ce n’est pas qu’il n’existe aucune opposition au Japon, loin de là : la politique nippone grouille d’idées et de propositions de toutes natures qui, en général, servent (ou parfois desservent) les intérêts de la population et cette dernière se montre la plupart du temps plutôt satisfaite des services offerts par ses élus. L’esprit collectiviste nippon est tel que même ses proverbes le mentionnent : « Le pieu plus haut que les autres sera enfoncé ! » mentionne-t-on aux élèves lorsqu’on veut insister sur la « normalité » et la cohésion afin de contrer la différence et la diversité dont la jeunesse a parfois tendance à faire preuve.

La vague du Tôhoku a modifié cette nature profonde de la société nippone. Des quelques protestations improvisées qui ont suivi la lenteur des secours après la triple catastrophe du 11 mars dernier, la communauté japonaise est passée aux manifestations bien planifiées et orchestrées. Pour le constater, il n’y a qu’à se référer à la dernière grande protestation, celle tenue il y a une quinzaine de jours, où près de 60,000 personnes se sont donné rendez-vous à Tokyo afin de faire entendre leur message : « Plus jamais de Fukushima ! » Kenzaburo Oe lui-même, figure importante de la littérature nippone, obsédé par les séquelles hideuses que les radiations de Hiroshima et Nagasaki ont provoquées au sein de la population japonaise, est venu ajouter sa voix à celle des manifestants : « Certains disent qu’il est impossible de se passer d’énergie nucléaire, mais c’est un mensonge. L’énergie nucléaire est toujours accompagnée de destructions et de sacrifices », référence directe aux civils irradiés lors de la Seconde Guerre mondiale, les hibakusha, victimes qui, afin de regagner leur dignité, ont dû se battre non seulement contre les conséquences des radiations, mais surtout contre l’indifférence manifeste d’une nation honteuse de sa défaite et désireuse d’en oublier tous les aspects, quitte à abandonner les nombreux martyrs à leur triste sort.

Oui, le Japon est en train de changer et, comme son histoire l’a si souvent démontré, pourrait bien émerger de cette catastrophe avec de nouvelles idées, sinon avec le projet d’une société débarrassée de toute dépendance à l’énergie nucléaire. N’en doutons point, le pays du soleil levant n’a pas fini de nous étonner.

Notice biographique :

Michel Samson nous parle bimensuellement de voyages et d’Asie… dans ses Chroniques asiatiques
Il est est né et a grandi à Arvida. Après un bac en Littérature française à l’UQAC, il a poursuivi des études littéraires (maîtrise) à l’université Laval. Les hasards de la vie ont fait qu’à vingt-quatre ans, il se retrouve enseignant au collégial. C’est un passionné du métier. Très vite il lui est apparu que parler de littérature à ses élèves demeurait insuffisant si la pratique ne l’accompagnait pas. Ateliers d’écriture, cours de production littéraire et d’écriture dramatique se sont donc succédés. Il a également collaboré à l’écriture de plusieurs pièces de théâtre pour différents organismes et touché à la mise en scène. Si de nombreux facteurs ont contribué à forger son style (travailler avec les étudiants, assumer la tâche de maître de jeux de rôles, etc.), les voyages se sont avérés un puissant déclencheur du besoin d’écrire : par le biais du journal de voyage d’abord, mais surtout par l’élaboration de textes subséquents afin de figer les souvenirs, un peu à l’imitation du photographe qui fixe l’instant sur un support. Voyages en Europe et, surtout l’exploration d’une Asie qui le fascine, où il se sent chez lui. C’est ce monde lointain qui fraie son chemin à travers ses mots, comme malgré lui. Il se considère un intermédiaire privilégié d’une autre façon d’être, de penser et de se réaliser : au lecteur le soin d’y trouver un sens, le sien, et de le plaquer sur des mots qui maintenant lui appartiennent.
Il a publié Ombres sereines, un magnifique recueil de récits immobiles à la Grenouille bleue, en 2009.  Cet ouvrage lui vaudra d’ailleurs le Prix de la catégorie découverte, au Salon du Livre (SLSJ) en 2010.

Il tient également un blogue de haute qualité dont voici l’adresse :http://ombressereines.wordpress.com/


Chronique d’Asie… par Michel Samson…

13 juillet 2011

Anecdote asiatique

Un samedi comme les autres…

Tokyo vit au ralenti ; moins de cinq semaines après la terrible catastrophe du 11 mars, les multiples répliques sismiques se font toujours sentir dans la capitale. Encore ce matin, une secousse un peu plus forte que les précédentes a fait osciller le plafonnier de notre appartement durant de longues minutes. Nous ne sommes pas craintifs ; nous savons que l’édifice où nous logeons est de construction récente et respecte les normes antisismiques les plus rigoureuses de la planète. Il n’en demeure pas moins qu’après tout ce que nous avons vu et entendu au cours des dernières semaines, il nous arrive de partager, par empathie bien sûr, l’anxiété des Japonais lorsque le sol se met à bouger. Hier, par exemple, nous visitions un jardin magnifique donnant sur la baie de Tokyo quand la terre s’est mise à bouger. Nous étions assis sur une butte en compagnie de visiteurs japonais. Toutes les conversations ont cessé aussitôt, le temps que les ondes sismiques se dispersent au loin. Les discussions ont ensuite repris comme si rien ne s’était produit, mais derrière ce calme apparent on sentait bien une sourde inquiétude chez nos compagnons d’infortune.

Oublions tout cela : aujourd’hui est une journée spéciale. Notre fille chérie et notre gendre viennent nous rejoindre au Japon pour une dizaine de jours. Nous devons nous rendre à l’aéroport de Narita afin de les accueillir et les piloter pour leurs premiers pas dans la mégapole nippone.

Nous nous débrouillons bien avec le métro tokyoïte : sa réputation de complexité extrême est surfaite ou encore sert à impressionner ceux qui n’ont jamais visité l’archipel. En route vers la gare d’Ueno qui permet d’accéder aux transports en direction de Narita, nous constatons que certains passagers se montrent attentifs aux crissements métalliques et vibrations excessives du train souterrain. Tous n’ont pas oublié les terribles secousses du 11 mars et certains sont demeurés fragiles, sinon angoissés. Nous nous faisons la réflexion que nous-mêmes, si nous avions vécu cette terrible journée dans la capitale, aurions peut-être décidé de quitter ce pays fascinant. Par bonheur nous étions au sud de l’archipel, à Kumamoto, sur l’île de Kyushu ; nous ne sommes donc pas aussi vulnérables que les gens d’ici.

À Ueno, les choses se corsent un peu : beaucoup de départs de trains sont annulés ou très en retard. La raison en est cette secousse matinale qui a  perturbé le système ferroviaire. Cette situation modifie un peu notre perception de l’événement sismique du matin : d’anodine, cette secousse se transforme en incident inquiétant. Et s’il y en avait une autre, plus intense ? Que se passerait-il ? On n’ose partager nos réflexions et on se concentre bien vite sur le problème actuel : trouverons-nous un train en partance pour Narita ? Après quelques palabres avec l’employé au guichet d’accueil qui, mentionnons-le, ne parle presque pas anglais, on parvient à dénicher un train en partance pour l’aéroport : quai numéro un. Nous allons y prendre place, car le départ est prévu pour les minutes qui viennent.

Nous sommes installés à bord, nos pensées fixées sur le merveilleux moment des retrouvailles avec nos proches quand un contrôleur se saisit d’un micro et se lance dans une annonce précipitée. J’ai beau savoir un peu de japonais ; quand les phrases sont débitées à cette cadence, aucune signification ne s’en dégage. L’affaire pourrait sembler insignifiante si ce n’était de la réaction des autres voyageurs. L’annonce n’est pas encore terminée qu’à notre grande stupéfaction ceux-ci accrochent leurs bagages et se ruent hors du train ; les seuls passagers encore à bord sont, comme nous, tous étrangers. On se regarde, ébahis, avant de comprendre qu’il se passe quelque chose de très sérieux. Nous émergeons à notre tour du train pour voir les Japonais courir à toutes jambes vers l’escalier le plus près. Affolés, nous emboîtons le pas et suivons la foule. La panique s’empare de nous : nous courons maintenant. Malgré nous, les scénarios effrayants surgissent. On sait que le Japon dispose d’un système d’alerte pour prévenir certains tremblements de terre ; cette alerte préventive peut se déclencher jusqu’à quinze secondes avant les premières secousses. Peut-être est-ce le cas en ce moment et les voyageurs tentent de rejoindre la surface avant de demeurer coincés sous les décombres de la gare souterraine ? Puisque les gens autour de nous, toujours au pas de course, s’orientent plutôt vers un escalier s’enfonçant dans le sol, nous devinons qu’il s’agit d’un abri prévu en cas de catastrophe, peut-être même conçu pour résister à un formidable tsunami. Affolés, nous nous engageons avec précipitation dans cet escalier providentiel, descendant les marches deux à deux pour enfin aboutir… face à un train rangé le long du quai numéro trois. La foule s’y engouffre alors que, secoués et perplexes, nous nous interrogeons l’un l’autre du regard. C’est à cet instant qu’un voyageur, un Brésilien d’ascendance japonaise, parlant bien japonais et anglais, vient nous chercher et nous incite à monter à bord du nouveau train, expliquant que l’annonce aux passagers mentionnait que le train à destination de Narita partait du quai numéro trois et non plus du quai numéro un tel que prévu initialement.

Fragilisés par la triple catastrophe ? Nous ? Peut-être bien, en fin de compte.

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Chroniques d’Asie, par Michel Samson…

26 juin 2011

Mono no aware

Il fait bon revenir chez soi après un long voyage ou un séjour en Asie : la perspective de retrouver parents et amis, son confort, ses petites habitudes et son quotidien alimente les rêveries sur le chemin du retour. Encore imbibés par la culture japonaise que nous venons tout juste de quitter, nous ne réalisons pas à quel point celle-ci nous a envahis et occupe désormais beaucoup plus d’espace que nous ne le croyions. Le choc culturel s’annonce, mais, tout à nos songeries à propos de l’arrivée prochaine, nous ne le réalisons pas encore vraiment.

Oh ! Il y bien quelques petits signes précurseurs, des petits détails révélateurs. Citons comme exemple cette agente de bord travaillant pour Air Canada  qui ne parvient pas à sourire, qui arbore un air irrité dès qu’un passager effectue une demande ou encore ces deux autres agents qui, bien que plus sympathiques et serviables, conversent entre eux de façon fort familière tout en effectuant le service de repas aux passagers : «J’te’l dis ! J’te niaise pas !» Après trois mois de raffinement exquis et de politesse amène, ces événements, pour anodins qu’ils soient, gênent et indisposent. Comment peut-on se comporter en public de façon aussi grossière ? Que se passe-t-il donc à bord de cet avion ?

Bien entendu, après le vol, il y aura pire ; si les hasards du trajet de retour vous font passer par les douanes américaines, l’inconfort appréhendé se transforme alors en horrible crash culturel : les officiers de la douane américaine n’ont pas leur pareil pour vous cracher au visage leur mépris et suspicion tout en mâchant d’énormes portions de chewing-gum. Même en sol canadien, la chose ne sera pas aisée : disparues les salutations formelles japonaises qui président à tous contacts, de quelques natures qu’ils soient ; envolés les sourires courtois qui illuminent chaque visage ; inexistante l’amabilité sociale à la base de toutes relations humaines, fussent-elles celles de policiers procédant à l’arrestation d’automobilistes délinquants. Non, « le PLUSSS beau pays au monde » offre plutôt une image, sinon grossière, du moins toujours empreinte d’une familiarité inconvenante. De la douanière suspicieuse à la serveuse du restaurant en passant par le préposé au centre d’information de l’aéroport, un point commun se dégage : tous nous donnent l’impression d’avoir gardé les cochons en notre compagnie.

Autre élément qui nous amènera à penser que nous avons définitivement quitté l’archipel nippon pour l’Amérique ? L’obésité morbide et ses causes ! Les trois derniers mois nous avaient fait presque oublier cette maladie macdonaldienne trop répandue en ce continent nord-américain. Nouveau choc : nos estomacs japonisés et nos palais nipponisés vont devoir  « tolérer l’intolérable et accepter l’inacceptable ». Nous voilà échoués sur le continent de la malbouffe, inconsolables naufragés habitués aux sushis et sashimis, fussent-ils radioactifs ! Abolies les petites portions présentées avec art et finesse ! Perdus à jamais ces mélanges de couleurs et de saveurs exquises ! Triste retour à la réalité d’ici, le club-sandwich/frites/boisson gazeuse accapare la première place du menu et impose son gigantisme afin de pallier son manque de raffinement.

Je parle ici de chocs culturels. Je songe aussi à notre capacité à absorber d’autres principes culturels, à y adhérer au point de les faire nôtres et même à les regretter quand ils disparaissent de notre vie. J’évoque (et je ressens) cette nostalgie caractéristique du peuple japonais, ce mono no aware qui met l’accent sur la fugacité des choses et toute la tristesse qui en découle. Une fois de plus ce pays demeure derrière nous, un peu moins inaccessible peut-être, toujours aussi attirant, mais beaucoup trop lointain

Demain, nous ferons des pieds et des mains afin de nous procurer quelques ingrédients exotiques et nous concocter des repas nippons : ne pas laisser sombrer dans l’oubli ces saveurs qui s’accrochent à nos mémoires. Demain, je me remettrai à l’étude du japonais. Demain, nous enfilerons nos yukatas et ferons brûler un peu d’encens, histoire de nous sentir encore un peu là-bas. Demain, je jouerai du shakuhachi ou du shinobue, mémoire de notre séjour japonais. Demain, nous envisagerons un nouveau périple en Asie du Sud-est avec passage obligé par l’archipel… notre autre façon de rentrer chez nous.

Notice biographique :

Michel Samson nous parle bimensuellement de voyages et d’Asie… dans ses Chroniques asiatiques
Il est est né et a grandi à Arvida. Après un bac en Littérature française à l’UQAC, il a poursuivi des études littéraires (maîtrise) à l’université Laval. Les hasards de la vie ont fait qu’à vingt-quatre ans, il se retrouve enseignant au collégial. C’est un passionné du métier. Très vite il lui est apparu que parler de littérature à ses élèves demeurait insuffisant si la pratique ne l’accompagnait pas. Ateliers d’écriture, cours de production littéraire et d’écriture dramatique se sont donc succédés. Il a également collaboré à l’écriture de plusieurs pièces de théâtre pour différents organismes et touché à la mise en scène. Si de nombreux facteurs ont contribué à forger son style (travailler avec les étudiants, assumer la tâche de maître de jeux de rôles, etc.), les voyages se sont avérés un puissant déclencheur du besoin d’écrire : par le biais du journal de voyage d’abord, mais surtout par l’élaboration de textes subséquents afin de figer les souvenirs, un peu à l’imitation du photographe qui fixe l’instant sur un support. Voyages en Europe et, surtout l’exploration d’une Asie qui le fascine, où il se sent chez lui. C’est ce monde lointain qui fraie son chemin à travers ses mots, comme malgré lui. Il se considère un intermédiaire privilégié d’une autre façon d’être, de penser et de se réaliser : au lecteur le soin d’y trouver un sens, le sien, et de le plaquer sur des mots qui maintenant lui appartiennent.
Il a publié Ombres sereines, un magnifique recueil de récits immobiles à la Grenouille bleue, en 2009.  Cet ouvrage lui vaudra d’ailleurs le Prix de la catégorie découverte, au Salon du Livre (SLSJ) en 2010.

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Chroniques asiatiques… par Michel Samson…

9 juin 2011

Chronique de Tokyo

Je m’étais engagé à produire ces chroniques asiatiques à un intervalle de deux semaines : je dois donc vous présenter mes plus plates excuses. J’ai été présomptueux de croire que pendant ce voyage au Japon, je trouverais le temps de produire les textes au rythme prévu. Gomen nasai ! Pardonnez-moi ! Je n’ai pas trouvé de moments suffisamment longs pour me lancer. Comme on dit là-bas : shikata ga nai ! On ne peut rien y faire !

Tokyo !

C’est notre second séjour dans cette ville. Il y a deux ans, nous y avions passé un mois. Pour ce voyage-ci, nous avons opté pour deux mois. C’est à peine suffisant, il faut l’avouer. Tokyo, c’est l’urbanité folle et débridée, on le sait déjà. Mais Tokyo, c’est aussi une ville qui offre un nouveau visage dès qu’on s’engage dans les petites ruelles qui bordent toutes les grandes artères : ce sont des milliers de villages séparés les uns des autres par quelque grand boulevard aux immeubles vertigineux et à l’agitation continuelle.

Dans ces quartiers paisibles, on prend la mesure du quotidien des Tokyoïtes, de cette population qu’on croit trop souvent asservie au travail perpétuel. Rien n’est plus faux : ici, on prend le temps de s’amuser et de se détendre malgré les exigences de la vie urbaine. Les parcs abondent dans la ville et les couples, les familles, les groupes d’amis ou de collègues savent en profiter. On s’y installe au bord d’un étang ou à l’ombre d’un arbre sur des bâches achetées pour l’occasion. On quitte ses chaussures (ce serait un sacrilège de demeurer chaussé sur ce territoire désormais revendiqué comme zone de fête ou de repos), on déballe le bento, boîte-repas aux saveurs aussi variées qu’exquises, on ouvre les bouteilles de bière, de vin (de champagne parfois !) et on célèbre la vie qui passe par ce moment présent si précieux, car unique et envolé à jamais si on ne sait l’occuper. Ces groupes, parfois en si grand nombre que les parcs se transforment en véritable marée humaine, manifestent un sens de la communauté qui assure que tout se déroule dans l’ordre ; on rit, sans hurler de rire… on boit, sans embêter les voisins… on mange, sans laisser de vestiges derrière soi… on discute… on chante… on s’amuse… en tenant compte de la proximité de l’autre et de son droit au calme et à la paix.

Je ne dis pas que le tout se passe dans le silence ; c’est au contraire une véritable cacophonie qui s’instaure, mais les Japonais ont appris depuis longtemps à composer avec le bruit tant qu’il ne constitue pas une agression directe contre eux. Leur seuil de tolérance est de loin supérieur au nôtre, ce qui leur assure une ambiance festive au sein de laquelle chacun trouve sa formule afin de s’isoler

Tokyo !

Le Tokyo dans lequel nous séjournons cette année est toutefois différent de celui que nous avions connu il y a deux ans. C’est que la mégalopole subit les conséquences du 11 mars. Les rues sont sombres à la tombée de la nuit. Les magasins n’offrent qu’un éclairage tamisé, non plus cette orgie de lumières colorées et criardes qui faisait sa réputation. Un grand nombre d’escaliers mécaniques sont désormais figés, monstres de métal abandonnés à une solitude étonnante alors que certaines tablettes dans les épiceries demeurent vides, victimes d’un approvisionnement problématique.

Mais le signe le plus évident de la triple catastrophe qui a touché le Japon, c’est l’absence de touristes occidentaux : il y a 75 % moins de visiteurs dans la capitale qu’à la même période, l’année dernière. Ceux qui ont maintenu leur visite en terre nippone sont accueillis à bras ouverts : les Japonais ont besoin de sentir qu’ils ne sont pas devenus les lépreux d’un monde industrialisé et indifférent. Les gens ne cessent de nous interpeller, dans les boutiques, sur la rue, dans les parcs, afin de nous remercier de notre présence et quand, au fil des conversations, ils apprennent que nous étions ici avant le 11 mars et qu’on a maintenu notre itinéraire qui nous faisait séjourner à Tokyo pendant deux mois, leurs remerciements s’accompagnent de profondes courbettes.

J’aime les Japon pour ces gens qui, au sein d’une culture qui valorise tant l’intériorité sinon l’isolationnisme, expriment avec simplicité et sincérité leur attachement à ce que nous représentons à leurs yeux : l’autre, l’altérité, la différence. Non, les Japonais ne sont pas lépreux. Non, ils ne sont pas contagieux. S’ils nous contaminent, ce n’est pas par  la radioactivité de Fukushima, mais bien par cette ancienne transmission de sagesse qui passe, non plus par les mots, mais bien de cœur à cœur.

P.S. Capsule linguistique. Si les Japonais apprécient beaucoup notre présence en ces temps difficiles, ils ont été par contre fort outrés par la fuite d’un grand nombre d’Occidentaux qui ont en catastrophe quitté le pays dans le sillage du 11 mars. Ils les ont même baptisés, ces fuyards : désormais leur nom de gaijin (signifie étranger et s’applique à tous les non-Japonais) est remplacé par celui peu honorable de flyjin (ceux qui se sont envolés !)

Il me fait dorénavant plaisir d’être désigné par le terme gaijin, moi qui sourcillais souvent à l’emploi de ce mot que je considérais un tantinet xénophobe… Les temps changent !

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Il a publié Ombres sereines, un magnifique recueil de récits immobiles à la Grenouille bleue, en 2009.  Cet ouvrage lui vaudra d’ailleurs le Prix de la catégorie découverte, au Salon du Livre (SLSJ) en 2010.

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Éphémérides : 10 mai 1849 : décès de Hokusai…

9 mai 2011

Le 10 mai 1849 décédait le peintre japonais Hokusai (1760-1849)…

Il était peintre, dessinateur, graveur et auteur d’écrits populaires japonais. Son œuvre influença de nombreux artistes européens, en particulier Gauguin, Van Gogh et Claude Monet, voire le mouvement artistique appelé le japonisme. Il changera plusieurs fois de nom d’artiste.  À partir de 1800, il signera parfois ses travaux par la formule Gakyōjin, « le Fou de dessin ». Certains le considèrent le père du manga, mot qu’il a inventé et qui signifie à peu près « esquisse spontanée ».

Il meurt le 10 mai 1849.  Ses cendres reposent au temple Seikiō-ji, dans le quartier populaire d’Asakusa, à Edo, où il avait passé la majeure partie de sa vie. Il laisse derrière lui une œuvre qui comprend 30 000 dessins. Sur sa pierre tombale il a fait graver : « Oh! la liberté, la belle liberté, quand on va aux champs d’été pour y laisser son corps périssable ! » Sur son lit de mort, il aurait prononcé ces dernières paroles : « Encore cinq ans de plus et je serais devenu un grand artiste. » (Inspiré en partie de Wikipédia.) Laissons parler ces couleurs inhabituelles et ces formes aux dynamismes prégnants.


Chroniques d’Asie, par Michel Samson…

20 mars 2011

Entre volcan, tremblements de terre, tsunami et accident nucléaire….

Depuis le début de cette crise que je me promets de ne pas en dire mot, mais voilà : impossible d’éluder le sujet.

Ici, tous les réseaux diffusent en direct  des images de la centrale nucléaire ravagée par les éléments naturels, images entrecoupées de scènes de dévastation montrant les effets du tremblement de terre et du tsunami ou parfois, pour varier, les émissions de cendres du volcan en éruption au sud du Kyushu. Bien entendu, on y montre aussi les efforts des secouristes, les conditions de vie terribles des survivants,  ainsi que l’ordre et le calme qui étonnent au sein d’un tel chaos. Ici, pas de pillages ni de désordre social : les règles de vie qui régissent la société japonaise continuent de s’appliquer malgré les catastrophes.

Quant à eux, les journaux occidentaux, auxquels on accède par le biais d’Internet, nous abreuvent de prédictions apocalyptiques ; à les lire, il ne nous reste que peu de temps à vivre ici, en terre nippone. Un insidieux sentiment de panique s’empare de nous, voyageurs téméraires, accapare nos pensées, influence nos projets. Est-il sage de demeurer sur ces îles en train de sombrer ? Devons-nous, affolés, nous précipiter à l’ambassade et exiger un rapatriement immédiat ? Mais dans quel guêpier sommes-nous donc empêtrés ?

Des Occidentaux rencontrés au hasard du voyage nous font part de leurs inquiétudes : des ressortissants français nous disent vouloir éviter de remonter plus au nord  de Kyoto et se demandent comment ils pourront survivre à un Tokyo à la limite de l’effondrement et de la fin du monde. Un Belge nous dit abréger ses vacances et rentrer chez lui, car son gouvernement recommande d’éviter le nord du pays.

Je ne vous parle pas des multiples courriels aux messages alarmants reçus lors des derniers jours ; on se dit que là-bas, au pays, des gens doivent nous aimer beaucoup. Ça fait chaud au cœur !

Les pages web du gouvernement canadien sont moins alarmistes que beaucoup d’autres, recommandant seulement d’éviter les voyages inutiles dans les régions ravagées par le double sinistre.

Mais ici, dans le sud de l’archipel, à Hiroshima d’où j’écris ces lignes, la vie continue. Il faut bien aller de l’avant. La solidarité japonaise se manifeste aux coins des rues où des étudiants participent à des levées de fonds afin de venir en aide aux sinistrés. Aucun sentiment de panique chez les gens rencontrés. Ça semble même leur faire plaisir de constater que nous, étrangers, poursuivons notre petit bonhomme de chemin dans leur merveilleux, bien que terrible pays.

C’est que les Japonais en ont vu d’autres ! Ils ont développé, au fil des catastrophes naturelles ou provoquées par le genre humain, un profond sens d’entraide et de compassion. Ils ne cèdent pas facilement à la panique, mais ce qu’ils entendent en provenance de l’étranger est loin de les réconforter ou de les aider. Je ne pourrais leur en vouloir d’éprouver du ressentiment  à notre égard, mais, je le sais, ils ne le manifesteront jamais ouvertement : la politesse est ici le fondement même de l’ordre social.

Et nous, pauvres voyageurs ballottés par ces événements imprévus, nous allons de l’avant. Nous essayons de ne pas nous laisser influencer par le ton alarmiste des médias (nous avons appris à nous en méfier, il y a bien longtemps) et nous nous fions à notre gros bon sens afin de ne pas nous exposer au danger. En cette matière, nous pouvons compter sur nos hôtes : jamais les Japonais ne nous laisseront courir de risques inutiles. Ils savent recevoir et, parmi les devoirs qui leur incombent, protéger et aider les voyageurs étrangers s’avère primordial. Nous résiderons sans crainte à Tokyo durant les deux prochains mois (avril et mai) et s’il faut affronter avec nos frères et sœurs japonais les coupures de courant et les tracas d’un transport en commun perturbé, eh bien, nous le ferons avec joie.

En définitive, notre sort semble être entre bonnes mains… ces mêmes mains qui aident les trop rares survivants à se dépêtrer des décombres, et ça, c’est rassurant. Quant au reste… eh bien, nous donnerons bien sûr de l’argent pour venir en aide aux victimes et, si jamais la chose s’avère possible, offrirons du temps et de l’énergie pour ces gens que nous avons appris à aimer.

Notice biographique :

Michel Samson nous parle bimensuellement de voyages et d’Asie… dans ses Chroniques asiatiques
Il est est né et a grandi à Arvida. Après un bac en Littérature française à l’UQAC, il a poursuivi des études littéraires (maîtrise) à l’université Laval. Les hasards de la vie ont fait qu’à vingt-quatre ans, il se retrouve enseignant au collégial. C’est un passionné du métier. Très vite il lui est apparu que parler de littérature à ses élèves demeurait insuffisant si la pratique ne l’accompagnait pas. Ateliers d’écriture, cours de production littéraire et d’écriture dramatique se sont donc succédés. Il a également collaboré à l’écriture de plusieurs pièces de théâtre pour différents organismes et touché à la mise en scène. Si de nombreux facteurs ont contribué à forger son style (travailler avec les étudiants, assumer la tâche de maître de jeux de rôles, etc.), les voyages se sont avérés un puissant déclencheur du besoin d’écrire : par le biais du journal de voyage d’abord, mais surtout par l’élaboration de textes subséquents afin de figer les souvenirs, un peu à l’imitation du photographe qui fixe l’instant sur un support. Voyages en Europe et, surtout l’exploration d’une Asie qui le fascine, où il se sent chez lui. C’est ce monde lointain qui fraie son chemin à travers ses mots, comme malgré lui. Il se considère un intermédiaire privilégié d’une autre façon d’être, de penser et de se réaliser : au lecteur le soin d’y trouver un sens, le sien, et de le plaquer sur des mots qui maintenant lui appartiennent.
Il a publié Ombres sereines, un magnifique recueil de récits immobiles à la Grenouille bleue, en 2009.  Cet ouvrage lui vaudra d’ailleurs le Prix de la catégorie découverte, au Salon du Livre (SLSJ) en 2010.

Il tient également un blogue de haute qualité dont voici l’adresse : http://ombressereines.wordpress.com/


Chroniques asiatiques… par Michel Samson

1 mars 2011

Ce Japon qui nous échappe…

Il y a mille et une raisons pour visiter le Japon. Elles sont sans doute toutes excellentes et il n’est pas dans mon intention de les discuter, d’en évaluer les mérites respectifs ou encore de tenter de les classifier.

Non, à l’aube d’un nouveau périple en terres nippones, j’éprouve plutôt le besoin de discourir sur cette attirance que nous éprouvons à l’égard de ce pays à l’envers du nôtre et de sa culture si particulière. Je ne me pose pas en spécialiste ; plutôt en amateur ou encore en amoureux… enfin, certainement en passionné.

Au cours de trois précédents voyages, j’ai séjourné cinq mois sur l’archipel. Y ai logé en hôtel, en pension, en famille d’accueil, en appartement. Y ai séjourné deux mois en campagne, deux mois en grandes cités et un mois dans la mégalopole de Tokyo. Ai visité des sites archéologiques, des monastères ou temples nobles et anciens ainsi que d’autres récents dont le style va jusqu’au kitch le plus absolu (j’en veux pour preuve cette colline sacrée dédiée à la divinité Kannon dont toute la surface est recouverte de marbre blanc importé d’Italie et le sommet accaparé par un restaurant à l’architecture italienne – dont le menu se décline en japonais – alors que ses fenêtres donnent sur un paysage peuplé de toitures de tuiles, non pas toscanes, mais bien asiatiques).

Le Pays de l’envers, ainsi que plusieurs le nomment, surprend le voyageur par ses contrastes imprévus, fort déroutants parfois. Ses habitants n’auront de cesse que lorsque le visiteur, contraint à commenter tous les aspects culturels et culinaires de ses hôtes, se verra forcer d’abdiquer et avouer ne plus être capable d’en absorber davantage. Le gaijin est capable de manier les baguettes ? Qu’il goûte le calmar cru sur boulette de riz ! Il en redemande ? Confrontons-le aux lanières de poissons séchés ! Il aime ? Présentons-lui du natô ! Lorsqu’enfin le touriste avoue être incapable d’apprécier le plat offert, les nippons échangeront entre eux un petit regard de connivence : l’honneur de l’archipel est sauf ! N’est pas japonais qui veut !

Chaque japonais est une île. À l’image de l’archipel qui prend nom de Japon, la société japonaise existe grâce aux étroites relations qu’entretiennent chacun de ses habitants. Le tissus social est ici tissé plus serré que partout ailleurs, au point que chaque sujet de l’Empereur est prêt à sacrifier quelques parties de liberté individuelle au profit de la sécurité et du confort collectif. Big Brother ne revêt pas, là-bas, l’horrible visage qui terrorise tant les occidentaux ; il demeure le grand frère protecteur et rassurant, un génie paisible, un kami bienveillant.

Je pourrais discourir longtemps à propos de ces manières de faire qui inversent nos gestes les plus usuels. En gravure sur bois, on pousse la lame à l’aide du pouce. En menuiserie, on tire la scie vers soi afin d’éviter que la lame ne se courbe comme il arrive presque toujours sous l’effet d’une poussée. En pelant un légume, on pousse la lame vers l’extérieur en faisant rouler l’objet en direction opposée. Le nord, sur les cartes et plans japonais, est rarement là où on l’attend. Plus d’un s’est égaré en croyant le trouver…au nord. À observer les Japonais, on se retrouve de l’autre côté du miroir et la question qui – c’est inévitable – surgit dans notre esprit est : qui, d’eux ou de nous, fait tout à l’envers ?

Là où Alice n’a pris que quelques secondes à percer la surface magique du miroir, il me faudra plusieurs heures pour traverser les nombreux fuseaux horaires présidant à l’envers des choses. Malgré tout, et même si ce ne sera ni la première ni la dernière fois, l’étonnement n’en sera pas moins profond. Je le sais, je l’ai déjà vécu et ne peux désormais plus m’en passer. Junkie du Japon, dîtes-vous ? Peut-être bien après tout. Et au fond, pourquoi pas ?

Oui, j’ai l’âme japonaise. C’est un samouraï qui me l’a dit. Du moins, un descendant d’une de ces féroces familles qui ont imposée au Japon ancien une grande méfiance à l’égard  des gaijin que nous sommes. Isolationniste pendant deux cent ans, le peuple japonais n’a jamais perdu sa circonspection à l’encontre de tout ce qui vit en dehors de l’archipel. Par contre, l’hospitalité demeure une vertu fondamentale chez ces insulaires. Chaque Japonais est une île, ne l’oublions pas, un monde qui s’ouvre au nouveau venu s’il sait se faire reconnaître pour ce qu’il est : un simple oiseau de passage.

Notice biographique :

Michel Samson nous parle bimensuellement de voyages et d’Asie… dans ses Chroniques asiatiques
Il est est né et a grandi à Arvida. Après un bac en Littérature française à l’UQAC, il a poursuivi des études littéraires (maîtrise) à l’université Laval. Les hasards de la vie ont fait qu’à vingt-quatre ans, il se retrouve enseignant au collégial. C’est un passionné du métier. Très vite il lui est apparu que parler de littérature à ses élèves demeurait insuffisant si la pratique ne l’accompagnait pas. Ateliers d’écriture, cours de production littéraire et d’écriture dramatique se sont donc succédés. Il a également collaboré à l’écriture de plusieurs pièces de théâtre pour différents organismes et touché à la mise en scène. Si de nombreux facteurs ont contribué à forger son style (travailler avec les étudiants, assumer la tâche de maître de jeux de rôles, etc.), les voyages se sont avérés un puissant déclencheur du besoin d’écrire : par le biais du journal de voyage d’abord, mais surtout par l’élaboration de textes subséquents afin de figer les souvenirs, un peu à l’imitation du photographe qui fixe l’instant sur un support. Voyages en Europe et, surtout l’exploration d’une Asie qui le fascine, où il se sent chez lui. C’est ce monde lointain qui fraie son chemin à travers ses mots, comme malgré lui. Il se considère un intermédiaire privilégié d’une autre façon d’être, de penser et de se réaliser : au lecteur le soin d’y trouver un sens, le sien, et de le plaquer sur des mots qui maintenant lui appartiennent.
Il a publié Ombres sereines, un magnifique recueil de récits immobiles à la Grenouille bleue, en 2009.  Cet ouvrage lui vaudra d’ailleurs le Prix de la catégorie découverte, au Salon du Livre (SLSJ) en 2010.


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