Une nouvelle de Jacques Girard….

20 mai 2012

Le portier de  la nuit

Je pénètre dans la nuit. Le portier s’appelle Rilke. Prénom  inusité sur lequel butent les clients. Plus facile de l’appeler le « portier ». Ses yeux étrangement clairs coupent les ténèbres, comme un faisceau au laser.

Étrange portier à l’allure frêle. Quel contraste avec son prédécesseur qui obstruait la porte exiguë ! Et quelle pâleur ! Il fuit la lumière du jour.

« J’ai  un intérieur que j’ignorais. »  Voilà le mot de passe pour  franchir le seuil  de ce bar où se réfugient les noctambules après le last calls  dans les hôtels de Roberval. C’est le Bar de la Traversée de la nuit. L’obscurité s’étire. On vit en  sursis.  Sursis  de  la mémoire.  Mon auto  repose  à l’ombre du clocher de l’église. Dans le parc en  face,  une grosse  Amérindienne et  un Blanc à la bouche  vide se  roulent derrière  la haie de  cèdres qui entoure  le monument  des saints martyrs canadiens. Saint Jean de Brébeuf bénit leur union ardue, agitée dans cette nuit fiévreuse de juillet.

Un autre Amérindien cuve son  vin près de la galerie.  On  vit à tâtons  à l’intérieur. On vit l’un sur l’autre, dans  un accord fragile qu’entretient avec calme le portier. Cet employé intervient lorsque les gestes saccadés du jour reviennent en surface. Le veilleur, drapé d’un complet  noir, est vif. Il serpente  entre les tables. Quand la parole quitte le registre de  la nuit,  s’égare au  soleil,  s’enferme dans  le bureau, retrouve la cuisine, le portier arrive. Il convertit les mouvements de frustration, ouvre les poings fermés, change de direction les doigts pointés, détend les mâchoires crispées et occulte le sang des yeux colériques.

Dans  ce minuscule royaume, Blancs et Amérindiens cohabitent.  Dans les veines du gardien coule le sang de la nuit et des étoiles. Il efface de la main le passé, s’empare d’un mot et relance le bavardage. Le vigile parle de tout en général, avec art, sans parti pris. Il marie une Ford et une Pontiac, disserte sur  les  faiblesses de  Chrétien et  de Bouchard, et réconcilie les amours. Son aura assure  le sommeil des hommes ballonnés par la bière. Il lui suffit de passer pour calmer l’angoissé qui lutte contre les démons du quotidien, pour soulager l’éplorée dont le corps souffre de la blancheur de l’abandon. La sentinelle écroue ses clients dans la nuit, cette période de grandes douleurs salvatrices.

Rilke

Rilke clame la nuit comme le poète dont  il  emprunte l’identité. N’est-il pas l’auteur du livre culte Les Cahiers  de Malte Laurids Brigge ? Est-ce un vulgaire usurpateur ce Rilke qui vante les vertus du vampirisme, de l’espace qui rétrécit, du safari intellectuel dans le désert  du temps ?  Je  le cerne dans son  retranchement.  Laisse au vestiaire du jour ce qui est au jour. Voilà Rilke en action. Sa  main délicate saisit le mot menaçant, avec une douceur rapide, avant qu’il n’atteigne les miroirs qui bornent le bistrot. Rilke règne dans ce Palais des glaces qui allongent les ténèbres.

Le portier crée un univers factice. Moi, je l’appelle Rilke et Rilke l’accepte. Je suis aussi portier.  À l’Hôtel Lasalle. Nous sommes de la même constellation hôtelière. L’homme refuse mon pourboire.

— Bienvenue chez toi, qu’il me dit avec révérence. Je te donne ma nuit.

Bref, Rilke intrigue. J’en sais peu sur lui. Tout ce que l’on dit, c’est qu’il est arrivé par une nuit troublée. Le portier était ivre, le patron était débordé et l’étranger lui a donné un coup de main.

— T’as déjà  travaillé dans  un  hôtel,  toi ?  lui a dit le patron de sa voix de centaure.

— Oui, si l’on veut.

Portier depuis. Très discret sur son  passé. Il  a donné comme  nom  Rilke Bélanger.  Il préfère  qu’on  l’appelle  le « portier » parce que  c’est moins embêtant.  Son  père  lui a donné ce prénom rarissime par amour pour le poète Rainer Maria Rilke. Mon fils s’appelle Maxime par sympathie pour Gorki. Quelles manières d’enseignant ! Comme moi. Il a souri lorsque je lui ai parlé de cette affinité.

Le portier voyage, mais il s’arrête au besoin. Il  dit que l’air du lac lui a refait une santé et… un porte-monnaie. Ce n’est pas mauvais le gîte et le couvert, en plus des gages.

Le portier se cache du soleil. Il souffre d’une maladie de la peau, à ce qu’il dit. Vous devriez lui voir les canines ! Une grande mèche de cheveux cache une plaque blanchâtre sur le front.  On  en  retrouve  d’autres sous  des  manchettes amples. Le géographe  de la nuit arpente  la grand-rue le matin, avant l’aurore. Il emprunte la rue du centre-ville, là où se dressent trois pierres tombales qui annoncent les produits d’un fabricant de monuments.  Ce cimetière publicitaire lui rappelle son enfance.

— Lorsque j’étais gamin, la fenêtre de  ma chambre s’ouvrait sur ces trois pierres, je lui confesse.

— Nous sommes frères de la Lune.

Nous sommes des frères. On a des affinités. Mais le portier met le jour entre nous et je le comprends. Je ne tiens pas à dépasser cette limite. Notre zone, c’est la nuit. Son regard couvre le petit bar où s’entassent les piliers de la nuit. Le portier crée l’ombre pour les couples. Je l’écoute.

À ce  couple  aux  amours douloureuses, une  nuit Rimbaud-Verlaine. Le vieux, qui porte sans se lasser un chapeau et  mastique une  cigarette, s’appelle Prévert.  Apollinaire, c’est le patron.

Je lui présente mon ami. En plus d’être journaliste, il a publié Ma Nuit.

— Ton ami, c’est Antoine Blondin ?

— Excellent parallèle !

Cette Amérindienne belle à croquer dans sa vulgarité, teint cuivré, se transmue en Jeanne  Duval.

— Baudelaire en  serait  fou,  prétend  cet huissier  des lettres.

Lui opte plutôt pour une espèce de George Sand qui mène les hommes selon ses désirs. Il n’entend  pas souffrir comme Musset. Lamartine,  Vigny,  Michaud, Artaud. Nelligan, Miron et Apollinaire qui meublent son imaginaire. Brassens gratte sa guitare.

Le veilleur ouvre les nuits aux grands des mots.

« Toujours être  ivre ! De quoi ? De  vin, de  poésie,  de vertu ? Qu’importe. Pour échapper au lourd fardeau du temps qui vous accable, enivrez-vous », écrivait Baudelaire.

Le geôlier  parle des serrures  éphémères de l’amitié.

Mais sa Jeanne  ne m’intéresse pas. On s’enfonce dans les mots. On plaisante avec les voyelles sur le tableau noir.

Lorsque je quitte la nuit, l’horizon à  nouveau exhume de la terre. L’Amérindien ressuscite. Dans le parc, un vieil homme caresse les capucines de ses doigts rêches. Il déambule entre les plates-bandes, dessinant un demi-cercle imaginaire avec sa canne blanche.  Un chauffeur  l’attend  dans  une  vieille Buick indigo. Je reconnais un ancien maire de Roberval, qui rayonna sur toute la région. Un visionnaire. Les yeux me piquent.

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres,Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Un récit de Jacques Girard…

22 avril 2012

Monsieur Orignal

Monsieur Orignal fréquente le quartier  autour de la cathédrale de Chicoutimi. Son pied-à-terre – et sa table  à dessin –  est  la Tabagie  Saguenay, où  il peint  des orignaux. L’homme d’origine montagnaise voue à cet animal un amour sans borne.  Dans sa conception de la vie, cet impressionnant  mammifère explique le monde. Ses ancêtres vécurent   en  symbiose avec  lui.  L’homme se  dit  un  vieil orignal  : mush dans  sa  langue.  Son  surnom  dépeint  sa nature et, surtout, lui plaît. Il en est fier.

On  retrouve cette  bête sur son  papier-monnaie qu’on accepte dans les commerces de l’arrondissement.

— Je vous dois combien, madame Bergeron ? demande ce client  particulier avec  une voix mélodieuse et une prononciation impeccable.

— Un dollar et soixante, monsieur Orignal.

L’homme  puise dans  un sac en  bandoulière une liasse de  feuilles format  papier-monnaie. Il  en  extirpe une, sans négliger de ranger les autres, puis il ouvre avec minutie l’extraordinaire boîte de crayons Prismacolor.

En sirotant son dernier café, Monsieur Orignal produit un  billet de  banque  au  montant exigé.  Un  fidèle  client, barbier  de  son  métier,  qui, lui,  peint  les murs  de  sa  propre maison, l’observe avec agrément  et considération.  D’autres  habitués s’en amusent.

— Hé ! Monsieur  Orignal,   ajoute  donc  mon  dîner  en même temps.

Cela est  dit sans malice. Le vieil homme  le sent  et  redouble d’ardeur. Le billet est  presque  conforme  à ceux émis  par  la Monnaie canadienne.  L’artiste  joue avec  les couleurs, selon le montant,  mais ce qui les distingue, c’est l’orignal qui remplace les oiseaux. Astucieux,  il  ménage  le visage de la Reine. « Une belle femme » dit-il, qui lui rappelle sa mère.

L’orignal prend vie. Monsieur Desgagné, un homme affable qui gère  cette entreprise  familiale, le découvre. En fermant ses  livres chaque soir, il est  le témoin  des modifications qu’apporte l’artiste, et qui recréent la vie.

Le paysage change au gré des saisons. Le lac gèle, les montagnes  à l’arrière-plan  blanchissent,  se dénudent,  et  la bête se réfugie dans un ravage. En rut, le vieux buck séduit une  femelle. Puis les  veaux naissent et, trop tôt, abandonnent leur vieux père.

Monsieur Orignal, malgré ses soixante ans, est fier de son sang amérindien. On adore  pérorer  au sujet de Harry Haller, son vrai nom. Ses  belles manières, ses connaissances variées et  la richesse  de  sa langue le font classer à la fois comme érudit,  professeur, ingénieur, architecte…

Notre personnage est muet comme la tombe, sauf en  boisson. Ses enfants sont tous instruits et se tirent d’affaire ; le père a trimé dur  pour  en  arriver là.  Maintenant, relève-t-il de l’aide sociale ? Que non ! Il est rentier. Rentier de quoi ?…   Toujours est-il qu’il subvient à ses besoins et les commerçants n’ont rien à redire.

— Son argent est bon, affirme monsieur Desgagné. C’est comme des bills du Dominion.

Aux curieux, il réplique :

— J’ai  jamais perdu une cenne avec lui.

Monsieur Orignal habite une petite chambre,  mange à la tabagie au besoin et se tape du gros vin Saint-Georges. À la taverne de l’Hôtel Champlain, les garçons de table passent l’éponge quand l’ivresse paralyse sa main d’artiste.

Habillé simplement,  l’homme respecte les règles de bienséance. Il semble heureux et ses  yeux en amande brillent.

À la tabagie,  on  l’apprécie  et  on s’inquiète  même  de son absence.

— Monsieur Orignal  a perdu son buck, prétendit Albéric avec un sourire.

Cette boutade comporte  une part de vérité. Le vieillard était parti cinq longs jours en  visite dans son village natal à Pointe-Bleue. Il en avait profité pour visiter le Jardin zoologique de Saint-Félicien.

— Mon orignal est au Jardin, expliqua-t-il à son retour.

Il avait trouvé refuge là. Le vieillard l’avait croisé dans les Sentiers de la Nature. L’animal l’avait reconnu et identifié à travers le grillage de la balade  motorisée.  Le duo  s’était parlé. La bête avait même mangé dans sa main, au grand plaisir des visiteurs qui avaient applaudi.

— Je parle sa langue, a ajouté le vieil homme.

Ces dernières  paroles furent accueillies avec un brin de scepticisme.

Quoi qu’il en soit, depuis lors, Monsieur Orignal trace, d’une main de plus en plus hésitante, tremblante, sur son   papier-monnaie, ce coin du  Jardin où  l’on  aperçoit le campement autochtone. Et un vieil Amérindien, tout  prostré, observe un orignal qui n’en a plus pour longtemps…

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres,Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Une nouvelle de Jacques Girard…

12 mars 2012

Les mots tuent…

Le  cercueil dans lequel repose le  professeur Jacques  Girard  touche  le fond  de la fosse.  Trépassé dans  un accident  d’automobile ! Sa femme  jette  une poignée de  terre  sur  la  tombe. Suivent les  autres membres de la famille, puis les amis, les compagnons de  travail. Ferment la  procession, deux  groupes d’élèves.

Un  homme d’âge  moyen, masqué de  grosses lunettes, s’avance. Il s’arrête, tourmenté. De la pochette externe de son noir veston, il extirpe un bout de crayon de plomb, comme ceux de l’homme de lettres. Le défunt en éparpillait partout. Les poches de  chacun de  ses  vêtements en  étaient lestées. Un fragment de crayon représentait pour lui  un cadeau. Ce fétichisme remontait à sa troisième année d’école.

L’homme se souvient de cette anecdote métamorphosée en nouvelle littéraire. Il leur avait lu comme un conte de fées. Le soir, les élèves avaient raconté à leurs parents qu’ils  avaient un professeur-écrivain. Et ils se réjouissaient à penser au lendemain.

L’ancien élève embrasse le minuscule crayon. Avec soin, l’introduit  dans le cœur d’une  rose avant de la lancer sur la tombe de métal où git son regretté professeur de français en cinquième secondaire. Baissant la tête, il salue l’homme qui l’a guidé vers l’écriture, du journalisme  au roman. Une quinzaine d’anciens  s’approchent du trou béant, étranglés  par l’émotion, et laissent tomber le p’tit crayon qui a fait d’eux des hommes accomplis.

Une dame, plus jeune, sort de sa bourse un livre, l’ouvre  au hasard  et en arrache  une page.  Elle  en fabrique un cône, y ajoute de la terre, s’approche du trou, tend le bras, tourne le poignet, insuffle à sa main deux ou trois spasmes pour que la terre gicle par saccades dans la fosse. Son pouce s’éloigne de son index. Émue, elle fixe la feuille jaunie, tombant au ralenti.

Un jeune  homme  à barbichette, cheveux roulant sur les épaules, récite un poème de Baudelaire :

« Il faut toujours être ivre de quoi : de poésie, de vertu, de vin. Pour échapper au lourd fardeau du temps qui vous accable, enivrez-vous. »             « Merci de cette débauche littéraire, monsieur », qu’on entend avec netteté.

Un autre assistant,  vêtu d’une  grande cape noire, tourne le dos au disparu et fixe l’assistance. Comme un acteur, il fouille dans une bibliothèque imaginaire. Ses doigts agiles dansent sur les livres tels ceux d’un pianiste. Sa main saisit un livre. Une main gantée de velours  gris qui le tend avec cérémonie  à un autre homme digne. « Merci monsieur Girard ! » dit-il.

La même scène se reproduit, mais avec d’autres acteurs tout aussi honorables. Le livre imaginaire dans ces mains de velours étrangle les voix qui déclament :

« Merci, Monsieur Girard ! »

L’homme aux allures théâtrales se retourne vers la fosse, salue et passe. Une jeune femme frêle sanglote en s’approchant  de la cavité monstrueuse. Elle prie. Non ! Elle  récite  une litanie de titres  et quitte  le cimetière, poursuivant son chapelet. Le croque-mort et les  deux  fossoyeurs sortent de leur  torpeur, peu habitués à ce genre de mise en terre. Enfin, les gens partent en sourdine. Les deux fossoyeurs attendent. Une camionnette arrive. Elle déborde de livres. L’un des fossoyeurs bouquine effrontément. Son compagnon pique une colère, s’empare  d’une  brassée de livres  et l’expédie dans  la fosse.  « Un livre  de chasse », dit-il. Il le glisse sous sa ceinture.

L’autre lui arrache l’ouvrage et l’échappe. Au même  moment, une bourrasque d’automne se lève. Les fossoyeurs, surpris, s’interrogent.  Le vent tourne les pages du roman que l’homme a échappé. C’est Le Loup  des  steppes (Hermann  Hesse).  Le fossoyeur  épouvanté  ne tient plus en place. Le vent tombe. Le cercueil baigne dans un amas de livres, selon les dernières volontés du disparu.

À la vitesse de l’éclair, un homme surgit. Haletant.

— Est-ce que c’est le professeur Jacques Girard ?

— Oui ! hésite le fossoyeur le plus âgé.

— Est-ce que je peux me recueillir une minute ?

— Allez donc, Monsieur.

L’homme fouille dans sa poche, en sort un crayon tronçonné, et le plante  dans  le sol  avec soin.  Une plainte… Comme  celle  que le défunt  a dû émettre lorsque le petit crayon, glissé dans la poche de son veston, lui a perforé le cœur…

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois. Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vieLes Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Un récit de Jacques Girard…

31 janvier 2012

Le cimetière de poche

Tout s’arrêtait  le dimanche. Le quartier s’immobilisait. Nous demeurions au dernier étage d’une  grande maison de style baroque. Même le moulin des Gagnon, autour duquel la municipalité s’était  construite, cessait d’émettre sa batterie de sons et de cris stridents. De notre logement, nous entendions le cri aigu de la  sirène annonçant les  périodes de  repos et  de changements  de quart. Seul l’enfer  brûlait. Toujours. Sous  cet  immense cône  de fer  rougissant se  consumaient des tonnes de résidus ligneux. Ce dé à coudre géant  crachait sans relâche une fumée  noirâtre et empoisonnait le quartier. Les maisons, les garages, les autos, les jouets et les rares fleurs étaient enduits d’une pellicule de suie et de bran de scie formée sous l’action du vent, de la chaleur, de la pluie ou du froid.
Ce jour-là, le vent d’ouest  poussait, vers notre coin de vie, une nappe sombre. À la demande de ma mère, j’enlevai le linge suspendu sur la corde. Je tirais sur la corde et les nuages noirâtres  s’amoncelaient pour se faire plus lourds, plus menaçants.
Au  contact du câble, le froid  me fit  tressaillir comme si j’avais  reçu une décharge électrique. L’état de santé de mon père me préoccupait plus que tout. À l’église, j’avais prié  pour  mon  père  atteint de  la gangrène. La grande médecine envisageait l’amputation. Peut-être une  jambe.  Assurément  un pied. Entretemps, interdit de marcher et attention de heurter la plaie. Ces deux restrictions réduisaient nos activités.
On  vivait  dans l’attente, l’inquiétude  et l’angoisse.
Mon père souffrait en silence. Juste avant le dîner, la visite de l’ami avec lequel nous allions à la chasse changea l’air  dans la maison. Exubérant de nature, il en rajouta afin de réconforter  papa.  Charlie Desbiens avait vaincu la gangrène grâce à sa résistance physique et morale. On connaissait  cette  histoire.  « T’es deux fois plus fort que lui », avait dit Jean-Eudes. Mon père sourit quand il lui offrit deux perdrix piégées au collet.
Notre  parenté espaçait les  visites. Nous  étions abandonnés. Heureusement, ma mère jouissait d’une santé et d’une force morale à toute épreuve. J’avais un an et demi de plus que mon frère et je comprenais la gravité de la situation. Un étau me serrait la poitrine depuis que la santé de notre père s’était détériorée. Une banale blessure à un pied s’aggrava  en une affection maligne. Père avait négligé de recourir à certains soins.
Notre bon vieux médecin de famille espérait sauver son pied. Il venait le voir souvent, n’ayant que la rue à traverser.
Tout  cela  bousculait mon  enfance et  je souhaitais m’évader. J’allais marcher sur la voie ferrée, un endroit que j’adorais.
L’entrepreneur de pompes  funèbres  rangeait  ses corbillards dans le garage des voisins. La mort circulait sous notre véranda.  Le propriétaire  de la maison où nous  étions locataires fabriquait des  monuments funéraires. Le marchand affichait ses produits dans un petit cimetière qui donnait sur la rue. Quelques pierres lugubrement  serrées  les unes sur les autres. Avec le temps, cet espace s’intégra à notre univers.
En cet  après-midi, à la hauteur  du cimetière  de poche, j’entendis : « Ici repose Jambe-de-Bois. » Phrase bien articulée. Une  prononciation inhabituelle  dans la bouche du tailleur de pierres. La mort le forçait à travailler. « Ici repose Jambe-de-Bois », répéta-t-il.
L’homme ricanait.  Une odeur de soufre empoi¬sonnait l’air. Il riait en me regardant, debout sur le perron du petit garage converti en atelier.
Cet homme respirait la méchanceté. La mort rôdait dans ses mains. Dans sa bouche.
Le marchand  de monuments  était  impitoyable à l’égard des faibles. Notre famille s’avérait une proie de prédilection. Les murs de papier tamisaient si peu ses propos  acerbes. Pourtant, mon  père  travaillait  au moulin et  ne  refusait jamais de  faire du  travail supplémentaire. On payait  notre logement  et on ne quémandait rien à personne. Beaucoup de familles se trouvaient dans notre situation.
Le vendeur de pierres tombales nous avait pris en grippe. Il appelait  mon  frère  « portes de grange »  à cause de ses oreilles.  L’expression  « sans-talent »  nous désignait. Il aurait voulu qu’on fasse appel à sa pitié d’usurier, comme nos voisins. Comme lui qui devait compter  sur la difficile  générosité de son  père.  Les visites de ce dernier secouaient la grande bâtisse. Ma mère  ne  manquait jamais une  occasion, par  des allusions finement amenées, de les lui rappeler, ce qui attisait sa haine. Sa femme s’accommodait de cette situation sans tomber dans le jeu de son conjoint. Elle était une  femme de  tête  et  ses  intérêts lui  com¬mandaient d’en  soutirer davantage au père à la bourse bien garnie.
Notre propriétaire se vengeait  sur  mon  père  qui n’offrait plus  aucune résistance. Il  savait que  le fabricant de monuments l’appelait  « Jambe-de-Bois » en se référant au personnage de Claude-Henri Grignon. Il n’aurait jamais  osé  lui  dire  en face.  Même  sur  une seule jambe, mon père n’en aurait fait qu’une  bouchée.
Mon  regard fit  le  tour  des  épitaphes. Il  nous détestait au point qu’il aurait pu graver le nom de mon père sur l’une  de ces pierres. L’homme  continuait  de rire  en  se  frottant les  mains afin  de  chasser les poussières  de pierre. La saleté  de son visage cachait des traits hideux.
Je quittai  l’endroit en pleurant.  Mon père si fier, si fort, réduit à claudiquer ! Il ne pourrait continuer à travailler au moulin. Sans instruction,  privé de sa motricité, j’imaginais mille scénarios. Le mot avenir prenait une connotation inquiétante.
Le petit garçon que j’étais  ne pouvait pas chasser ces images. Je marchai sur les rails. Rien ne pouvait me consoler. Je maudissais notre propriétaire.  J’étais incapable de balayer de ma tête l’image de mon père se déplaçant sur une seule jambe ou avec une prothèse orthopédique ou à l’aide de béquilles. Au retour, je pris un autre chemin et essayai de cacher tant bien que mal ce qui s’était  passé. Je mangeai  peu• au souper  et le sommeil vint difficilement.
La prédiction de notre médecin se réalisa. L’opération fut  un succès.  L’amputation se limita  à deux  orteils. Mon  père  se  remit  assez  rapidement, reprit son  travail et notre situation financière s’améliora. Trois ans plus tard, nous partîmes, au grand dam  de notre  propriétaire, nous  établir  dans  notre propre maison.
Le jour du déménagement, le 13 novembre, s’avéra une date marquante.
Une vingtaine d’années  plus tard, je me retrouvai à la  banque derrière notre ex-propriétaire,  qui  se plaignait d’être rongé par la goutte et le diabète. La souffrance avait  raviné  son  visage.  Il avait  à peine dépassé  soixante ans,  mais  on lui en  aurait  donné quinze de plus.
— Je suis maintenant  obligé de marcher  comme une tortue et avec cette canne, pleurnichait-il.
— Vous êtes chanceux, vous avez encore tous vos membres, dis-je. Mon père a dû, lui, se faire couper deux orteils. On demeurait dans votre logement à cette époque, vous vous souvenez ? Votre canne, c’est mieux qu’une jambe de bois ! ajoutai-je d’un ton froid.
Le vieillard  se tut. Il se contenta d’attendre  son tour, visiblement nerveux.
Avant de quitter la banque en se traînant, il me jeta un regard de pierre.

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Un récit de Jacques Girard…

15 janvier 2012

 Venise…

 Son prénom était Venise. Comme la grande ville italienne construite sur  cent dix-huit  îles  et  prisée  par les touristes. Ses parents l’avaient  prénommée ainsi à la suite d’un séjour dans la ville des doges.

Un prénom sur mesure pour cette adolescente farouche, évanescente et conquérante.  Dans notre petit quartier de la fin des années 1950, il en fallait bien peu pour rompre la monotonie. Son arrivée bouleversa notre vie.

Personne ne put ignorer la présence de cette jeune fille, belle, ingénue et surtout très différente des sœurs et des copines du même âge. Elle créa tout un remous. Sa famille emménageait dans  la grande  maison  du docteur, parti pour la ville. Les valises n’étaient pas encore défaites que, déjà, Venise avait conquis le petit quartier qui s’étirait le long du lac Saint-Jean.

Il lui avait suffi, par ce premier dimanche de juillet, de se rendre au magasin, vêtue d’une  robe claire à la merci de ses mouvements en coups de vent, pour semer la commotion derrière les  rideaux.  Ses gestes  étaient étudiés. Si les jeunes filles de son âge (13 ou 14 ans) baissaient les yeux devant un homme ou chassaient la gêne en souriant, Venise, elle, portait les siens bien haut. Ses prunelles perses prirent la couleur du lac.

Elle était la cadette d’une famille de cinq filles. Belles, libres.

Leur grande maison entourée d’une  haute clôture fut assiégée par de nombreux prétendants. Sauf la dernière, elles succombèrent aux charmes d’un garçon de leur âge. Les deux plus vieilles se marièrent à un été d’intervalle.

Venise était plutôt solitaire. Elle incarnait l’amour impossible, l’impossible conquête.  Cette  fille  aux cheveux de jais jouait à être aimée et savait répondre aux désirs sans se compromettre. Notre malheur faisait à la fois notre bonheur. Sa liberté laissait, aux jeunes que  nous  étions, toujours de l’espoir.  Plus avertis,  les adultes  s’imaginaient que c’était tout simplement une petite aguicheuse. À l’école, il  n’y en eut que pour elle. Elle devint la préférée des religieuses qui la trouvaient charmante et serviable. Sur leurs recommandations,  ses parents l’envoyèrent étudier, l’année suivante, dans une école privée. Venise revint au milieu  de l’année ; on ne sut jamais pour quelle raison. L’hiver fut moins long.

Cet été-là, elle se fit bronzer presque nue, enlevant à demi le haut de son maillot de bain. Tout autour de la grande  barricade, des  yeux se  traçaient  un chemin. Certains  allèrent  même sur le lac avec des jumelles. Elle  s’efforçait de se  camoufler derrière une  haie criblée de trous.

Mon  ami,  qui  demeurait voisin, m’offrait les premières loges. Du haut de la fenêtre de sa chambre, on  examinait en  détail ce  corps de  sirène. Elle connaissait  notre présence. Je pense qu’elle  s’amusait de nous voir les mains moites, les yeux multipliés et les paupières folles.

Un jour, la mère de mon ami nous surprit en pleine séance de… Mal nous en prit.

Son jeu commença à lui attirer l’animosité des autres filles et des femmes. Les filles enviaient  et craignaient  cette Lolita. Les dames de la paroisse mirent leur mari et leurs adolescents en garde contre cette jeune sans attaches, trop libre, trop différente et qui, contrairement au reste de sa famille, ne s’était  pas intégrée à la vie du quartier. La suspicion augmenta quand elle abandonna, à trois mois de la fin de l’année,  son cours à l’Institut  familial. Il fallait que quelqu’un aidât sa mère.

Se complaisait-elle  dans l’adolescence ? La ville était petite. On ne permettait pas d’être  trop différent. Venise se trouva, bien malgré elle, isolée, pour ne pas dire ostracisée.

Un  jour,  elle  disparut. Toutes sortes de  bruits coururent sur  ses  mœurs particulières.  Quelques années plus tard, la transfuge réapparut dans le quartier en compagnie d’une  fille plus jeune, portant toujours un pantalon. Elles  fumaient  et sortaient la nuit. Toutes deux déambulaient en riant, indifférentes aux autres. Elles se promenaient avec des éclairs de dédain dans les yeux, s’assoyaient  au bout du quai de la propriété familiale et buvaient de la bière à même la bouteille.

Venise s’affichait.

Je fus déçu, préférant garder le souvenir de la jeune fille qui avait soulevé une vague sur notre quartier, quelques années plus tôt. Je fus soulagé quand, après quelques jours, le couple repartit.

Notice biographique

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Un récit de Jacques Girard…

4 décembre 2011

Les roches d’hiver…

Cette  histoire débute  avec  l’arrivée du  juge Lamarche à Roberval. Il venait à la rescousse du juge en place. On craignait que ce dernier, en raison de son âge avancé et d’une  récente maladie, ne succombât sous le poids des assises d’hiver qui s’annonçaient chargées. Le nouveau juge avait déjà fait un passage remarqué dans le vieil édifice du palais de justice construit le long du boulevard Saint-Joseph, la plus vieille artère de notre ville. Jeune avocat, il y avait gagné un procès retentissant. Pour la première, fois une grosse compagnie avait  dû dédommager plusieurs petits propriétaires lésés.  Sa nomination fut  donc  bien accueillie. Le magistrat et son épouse s’installèrent dans une coquette maison près du lac.

La  première cause  que  le  nouveau magistrat entendit concernait un vagabond accusé  d’avoir fracassé la vitrine d’un grand magasin. Selon le rapport de police, l’individu, un Montagnais, était bien connu et avait la réputation d’aimer la bouteille. C’était  un modèle de douceur. Sa feuille de route faisait état de plusieurs vitrines volées en éclats. Toutes celles qui s’étaient  effondrées sous l’un de ses cailloux auraient grandement suffi à ériger la  devanture de  trois magasins Gagnon et Frères.

L’accusé  commettait  son délit, s’assoyait sur le trottoir et attendait que les policiers le cueillent, tenant dans sa main la roche qu’il avait récupérée au risque de se blesser. Il ne touchait à rien. La scène se passait à la fin octobre ou au début novembre.

Impossible d’oublier ce visage. Pensez  à un boxeur de la catégorie de ceux qui servent de sac aux jeunes débutants et qui offrent leur sang en spectacle. Ses arcades étaient bombées. Le nez occupait la moitié du visage. La mâchoire paraissait soudée au mauvais endroit, à la suite d’une  vilaine fracture.   Ses dents étaient grosses et croches. Ses vêtements étaient sales, bigarrés.

Quand le clochard remonta la longue mèche de cheveux noirs qui barrait son visage,  le juge fut surpris  par ses yeux.  Ils étaient petits, très foncés et brillaient. Le regard respirait la bonté et la douceur. La vie ne l’avait pas choyé, se dit le juge.

Le tribunal débordait, ce matin-là, pour l’ouverture des assises. Le malheureux refusa un défenseur et plaida coupable d’une  voix rauque, tellement éraillée que le juge eut de la peine à comprendre et dut consulter l’agent  de sécurité. Pour le même délit, l’ancien juge l’avait condamné  plusieurs fois à cinq mois de prison. Il se convainquit que cette  peine  était démesurée.  Avec la magnanimité d’un débutant, il le gracia.

« Qu’on  le   libère ! »  ordonna-t-il avec éclat.

Le vagabond se mit alors à vociférer dans la boîte des accusés. Le juge n’y comprenait rien. Le magistrat avait peine à déchiffrer ce que son nouveau protégé déclamait.  Chose certaine,  ça ne ressemblait  pas à des  formules de  remerciement. L’homme de  loi comprit lorsque le Montagnais  traduisit en français ce qu’il avait crié dans sa langue. Ses mains difformes imploraient le  ciel. Son  spectacle se continua jusqu’à ce que le  juge,  excédé, le rappelle à l’ordre.

De peine et de misère, le dos voûté et les jambes lourdes, l’accusé  se rendit devant le bureau du magistrat et il demanda à l’agent  de sécurité de s’éloigner. L’entretien  dura quelques minutes. Ce fut l’accusé  qui parla. On  l’entendit  jusque dans  la  salle. Il était question  de roches et d’hiver…  Lorsque soudain, l’accusé s’empara  de la main du juge et la secoua.

Le Montagnais regagna  la  boîte  des  accusés.  Le silence revint. Le juge reprit la parole, invoqua des éléments nouveaux au dossier, avant de condamner l’accusé à cinq mois de prison. L’homme applaudit.

Leur deuxième rencontre eut lieu l’été  suivant.

Le juge dînait à la Tabagie Harvey, à proximité du Palais de justice. La nourriture y était bonne et c’était le seul endroit où l’on pouvait trouver un bon éventail de journaux et de revues. Le magistrat aimait lire en mangeant, et une loge, en retrait, lui garantissait un peu d’intimité. Le vagabond appréciait aussi l’endroit parce que le patron, surtout en période de dèche, savait se montrer généreux.

Le juge reconnut le clochard.

Son allure était la même. L’homme avait un sac usé jusqu’à la corde, qu’il tenait en bandoulière. Quand le proprio vint demander au visiteur de laisser le juge en paix, ce dernier s’y opposa.

« Monsieur  est  mon invité », dit-il en clignant de l’œil.

Ce midi-là, l’homme  de  loi  apprit ce que  le vagabond  voulait  dire  quand  il parlait  de               « roches d’hiver ». Cette expression l’avait intrigué lors de leur première  rencontre. En regardant  autour  de lui, comme s’il avait peur, le clochard fouilla dans son sac, en retira plusieurs pierres de la grosseur d’un œuf. Elles étaient enroulées dans des chiffons et brillaient après  avoir  été  polies. Ses   doigts  difformes les effleuraient en les rangeant sur la table.

Il en compta seize et les plaça dans un certain ordre.

Tous ses mouvements étaient religieusement étudiés comme si cela faisait partie d’un rituel. Le juge suivait la scène avec beaucoup d’attention. Qu’est-ce  qui se cachait derrière ce visage, ce corps brisé ? Ses yeux ne mentaient pas. Tout son univers était enfoui dans ce sac qui contenait aussi un vieux croûton de pain, des bouts de ficelle, un moignon de crayon et un restant de vin dans une bouteille sale.

Le clochard  raconta  l’histoire de chacune  des pierres. La première provenait de son lieu  de naissance.  La seconde,  du bord du lac où sa mère l’avait lavé. La troisième venait du petit cimetière où reposait son arrière-grand-père  qui lui avait appris à trapper. Une autre lui rappelait son terrain de chasse. Avec celle-là, il avait distrait un orignal traqué par des chasseurs. La dernière provenait du grand territoire de ses ancêtres où le gouvernement projetait de construire des portes d’eau. L’hiver, elles conservaient la chaleur. L’Amérindien  parla longuement  du pouvoir des pierres :

« Mes roches racontent ma vie, dit le vagabond de sa voix caverneuse. C’est  ma mémoire, c’est tout ce que j’ai.  C’est ma liberté, c’est aussi mon passeport-chaleur, comme diraient les Blancs. »

Le juge fut surpris par la qualité de sa langue. Ses mots étaient beaux, exacts, doux, chauds.

Il le laissa parler, ne mangea guère. Le clochard se contenta de porter à sa bouche le goulot de sa vieille bouteille.

L’automne revint. Le vagabond se retrouva devant le juge pour le même délit. Il passa l’hiver au chaud. Durant ce séjour, le pauvre hère accepta de se soumettre à des tests d’aptitudes intellectuelles.  Les résultats  indiquèrent  une intelligence supérieure  à la moyenne et une vie intérieure intense. Ils démontrèrent des talents artistiques hors du commun. Il recouvra sa liberté et reprit sa vie de clochard.

L’homme couchait sous  les  galeries, vidait  des litres de mauvais vin et ramassait des bouteilles afin de pouvoir acheter de l’alcool. Dans les bars, on abusait de lui. Pour une bière ou un verre de vin, il improvisait toutes les pitreries possibles.

Une mauvaise  grippe  l’attaqua au début  de l’automne. À la mi-octobre, des enfants le retrouvèrent mort, dans une crevasse remplie d’eau,  le long de la voie ferrée.  Ses mains étaient enfouies dans son sac. Les policiers amérindiens y trouvèrent une lettre adressée au  juge  Lamarche. On  ne connut  jamais  son contenu.

Depuis vingt ans, le vieil homme de loi dépose un caillou de la grosseur d’un œuf sur le tombeau de son grand ami. La cérémonie se déroule à la mi-octobre.

Notice biographique

Notice :

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Sur le pouce, un récit de Jacques Girard…

27 octobre 2011

Manuel du parfait auto-stoppeur…

Mi-juillet. Une vraie journée d’été. L’air est encore plus chaud sur la chaussée de cette route trop achalandée. Un adolescent, tout au plus dix-huit ans, fait de l’auto-stop en face du Motel Jeannois à Roberval, un endroit qui lui est familier. Encore dix minutes et, si personne ne s’arrête, il rentre au bercail.

C’est un habitué du pouce. L’étudiant a voyagé  Roberval-Chicoutimi pendant quatre longues années. Même en hiver par des froids sibériens. Les automobilistes semblent alors plus sensibles. Gentillesse de leur part, pitié, expériences personnelles, qu’importe.

On est à la merci des conducteurs et de leurs avatars. L’adepte du pouce n’est pas surpris, cet  après-midi-là, de poireauter plus que d’habitude. Quand même, avant de partir, il y a réfléchi.

C’est les vacances de la construction. Les routes  du  Lac  pullulent  de  touristes  qui passent tout droit. Les autos débordent sur les toits. Parfois, les routes étroites serpentent dangereusement, comme c’est le cas dans le secteur  du  Jardin  zoologique  de  Saint-Félicien. Dans ces conditions, c’est  risqué pour une âme généreuse d’accommoder un « pouceux ».

Pourtant, l’endroit où se trouve le jeune homme favorise  une circulation  lente et offre une voie d’évitement. « Les autos passent », se dit-il.  Il  continue  de  brandir  le  pouce.       Ses appréhensions fondent. De là l’importance de bien démarrer. Le jeune auto-stoppeur le sait. Vaut mieux  parfois  refuser poliment ou inventer un prétexte quelconque que  de se retrouver dans un endroit désert ou inopportun.

Certains automobilistes le savent et vont même offrir à leur passager du moment de les laisser sur une chaussée propice.

— Je te débarque à cette place-là, ce sera plus facile pour  toi, lui avait dit récemment un ancien auto-stoppeur. Cet homme,  plutôt sympathique, travaillait dans l’alimentation. Des histoires  sur  l’auto-stop, ce voyageur de commerce en connaissait plusieurs. Le jeune homme s’esclaffa en se remémorant l’une d’elles. Quelle histoire ! Et quel conteur !

— J’étais amoureux d’une fille de Saint-Félicien  que  je  fréquentais.  Je  restais  à Roberval et je n’avais pas de « char ». Le peu que  je  gagnais  dans  un  dépanneur  me condamnait à tendre le pouce sur le bord de la route.

Avec le temps, les habitués le reconnurent et tout finit par baigner dans l’huile. Un soir, au retour, à  Saint-Félicien,  un  camion s’immobilisa. L’amoureux transi se précipita pour demander où il allait.

— À Roberval, mon ami.

— Ça me convient, monsieur.

Le conducteur travaillait comme journaliste dans le secteur du Lac-Saint-Jean. Siège social à Roberval. Un appareil lui permettait d’expédier ses textes sur la route. Par la suite, il prenait quelques bières avec des consœurs ou confrères. Ce soir-là, il  avait exagéré la dose. Une fois assis, l’homme avait regardé son passager.

— As-tu tes permis ?

— Oui, monsieur !

— Es-tu capable de conduire ce monstre ambulant ?

— Oui,  monsieur.  Mon  père  en  a  un semblable pour aller dans le bois.

— Excellent, c’est excellent.

Chacun prit la place de l’autre. Par la suite, le  fidèle  prétendant devint son conducteur  attitré  quand  l’occasion  se présentait — bière en trop ou pas. Le camion s’arrêtait, le  conducteur sortait et l’amoureux auto-stoppeur prenait le volant.

— À la maison, jeune homme, clamait-il.

Il préférait donner le volant à un autre. Il détestait conduire.  Son père se déplaçait à pied, et sa famille voyageait dans les bagnoles des voisins. Lui-même avait appris sur le tard à conduire. Obtention du permis à 25 ans. Son rêve : avoir un conducteur privé.

•••

Par cet après-midi de juillet, le jeune homme aurait bien aimé qu’un hurluberlu de ce genre s’arrêtât. Les dix minutes  s’achevaient.

Tout à coup, une grosse automobile — une « minoune » –  s’immobilisa par à-coups. L’auto-stoppeur accourut. Le véhicule débordait. Une grosse boîte occupait le siège avant.

Le bon samaritain allait à Saint-Gédéon. Le chauffeur lui proposa de se tirer un siège en arrière. En ouvrant la porte, des journaux tombèrent.

— Oui, monsieur, ça me convient, répondit le jeune homme.

Tout un capharnaüm ! Deux sacs, des  boîtes,  des  piles  de  vieux  Quotidien  et de Progrès-Dimanche,  des morceaux de tissu : un vrai bric-à-brac. C’était un vacancier,  et son chalet l’attendait. L’auto-stoppeur ne voyait presque pas le conducteur calé dans le siège surchargé. Il ne vit son visage défait que lorsque celui-ci se retourna péniblement. Ce dernier était petit et conduisait le torse sur le volant. Le bolide avançait par  saccades. Le gros  véhicule  fonçait,  s’arrêtait,  fonçait, s’arrêtait. Le chargement épousait le tangage de la vieille  « minoune », comme un bateau lorsque la mer se déchaîne.

Comme certains capitaines, la route lui appartenait, et il  chialait sans arrêt. L’adolescent se dit qu’il serait mieux  protégé à l’arrière en cas d’accident. Conversation limitée dans ces conditions. Malgré tout, Val-Jalbert, Chambord, Desbiens, Métabetchouan défilèrent.

Dans le grand droit avant d’arriver à Saint-Gédéon, à la hauteur de la plage, l’auto s’immobilisa.

— Je m’arrête ici, moi ! baragouina le chauffeur d’une voix antipathique.

— Vous alliez à Saint-Gédéon ?

— C’est ici Saint-Gédéon, pour moi…

— Je pensais que vous alliez au village.

— Un peu de marche, jeune homme, t’es capable de bouger, toi !

Le jeune sortit. Impossible qu’une auto s’arrêtât dans ce  bout-là. On circulait à la limite maximale. Il lui faudrait marcher.

— Merci quand même, dit-il poliment.

Jack Kerouac

Il aurait dû lui demander si c’était au village qu’il allait. Enfin, il se retourna et vit l’auto stationnée à côté d’un chalet. L’homme sortit de son auto. Un bossu. Ses jambes se tordaient sur elles-mêmes. Une canne l’aidait à se tenir debout. En dépit de la  distance, l’auto-stoppeur décela un rictus.

— Un peu de marche, ça ne fait pas de mal à personne ! lui avait dit son Quasimodo de chauffeur.

Le jeune homme engagea prestement une impromptue  randonnée pédestre. Voilà une expérience que l’écrivain  en  herbe consignerait dans son Manuel du parfait auto-stoppeur dédié à Jack Kerouac, auteur de Sur la route.

Notice :

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Scène de la vie quotidienne, un récit de Jacques Girard…

18 septembre 2011

 Notre duchesse

Deux  matins  sur  trois,  notre  voisine arrivait à sept  heures en robe de chambre légère pourvue d’un décolleté  profond qui s’ouvrait  sur  une  poitrine  affaissée  et spectaculairement blanche. Elle était juchée sur des souliers à  talons hauts. Son visage était maquillé comme pour un baptême ou un mariage, cérémonies encore fréquentes au début des  années  1960. Telle une grande bourgeoise, madame tirait sur  une cigarette pincée entre le pouce et l’index.

Notre duchesse venait chercher du lait, du beurre, du pain, du sucre et un brin de chaleur humaine, croyait-on. Elle avait surtout besoin de parler. Je le crois encore 40 ans plus tard.

Sucre, pain, beurre et lait n’étaient que des prétextes afin de  piquer une bonne jasette, belle façon d’amorcer la journée.

C’était pratique courante d’aller chez un voisin  chercher ce qui manquait dans la préparation  d’une  recette  ou  d’un  repas. Aujourd’hui, on se précipite au dépanneur. Notre  ruelle – longue de quatre maisons –, construite au beau milieu d’un champ, formait une grande famille où l’entraide existait. Nous allions, nous aussi, chez nos amis d’à-côté, mais de façon parcimonieuse, car maman, en bonne fille de cultivateur, faisait preuve d’une indépendante prévoyance.

Notre maison, toutefois, c’était le dépanneur  particulier de notre duchesse. Jamais son mari ou l’un de ses trois enfants ne venait. Son spectacle aurait certes inspiré Michel  Tremblay.  Sous  sa  plume,  notre grande dame aurait  fait le tour du monde et cogné aux grandes portes de la scène.  Ses visites matinales étaient ses seules sorties. La maladie la dispensait de la messe, et les achats incombaient à son mari. Elle vivait en recluse, passant la journée à se promener d’une fenêtre à  l’autre.  En  été,  la  fumée  trahissait  sa présence.  Rien  de  ce  qui  bruissait  aux alentours ne lui échappait.

— Si elle sortait un peu, elle prendrait des couleurs,  répétait  notre père. Sa blancheur cadavérique l’indisposait. Tous  les prétextes étaient bons pour qu’il s’éclipse en douce – au sous-sol  ou  à  l’extérieur  –  lorsque  notre duchesse  franchissait  le seuil de notre porte. Mon père détestait parler  pour  parler. Ma mère le comprenait et s’en accommodait.

— Entre voisins, il faut s’aider, expliquait-elle.

Il était difficile de faire le lien entre l’entraide,  la  vie  communautaire  et  le comportement singulier de cette voisine.  On évitait d’aller chez les gens trop tôt le matin à moins d’y être  obligés et, surtout, on ne s’habillait pas à demi…

Ses cheveux étaient tirés en chignon. Les lèvres rougies. Elle avait caché sous un épais maquillage de scène les grosses  rides de la cinquantaine et donné un filet de couleur à son visage éteint.

La voir se dandiner sur des talons trop hauts par rapport à sa petite taille ajoutait au spectacle. L’impudique décolleté  détonnait chez cette femme, somme toute réservée. Sa main  gauche,  tel un éventail, cachait cette poitrine livide, sans grâce.  De la droite, elle fumait avec d’infinies précautions, bouffée par  bouffée,  comme  les  aristocrates  qui utilisent un fume-cigarette. Ma mère, elle, grillait sans chichi, et parlait tout en gardant entre ses lèvres son mégot. Cela économisait les allumettes…

Notre dame de la haute portait autour de ses  chevilles  des  bas  de  nylon  roulés. Amusant ! diriez-vous. Une vraie vedette  des variétés. Une sorte de Manda.

Sa grande fille préférait s’occuper de la maisonnée plutôt que d’aller à l’école. La vie chez ces voisins ne connaissait pas de répit. Il y avait toujours un membre de la famille en mouvement ou en action. Son mari s’assoyait devant la télé dès son retour du moulin à scie et se levait à l’hymne national. Bien qu’asthmatique, il fumait comme le dépotoir municipal. On  l’entendait pousser d’interminables  quintes.  Le  malade  accusait  la poussière qui empoisonnait son lieu de travail. Leur  garçon rentrait tard la nuit, souvent éméché, et tonitruant. Sa  sœur aimait les sorties nocturnes. Quant au petit dernier, il jouait au cow-boy et tirait sur tout.

Aimée Anouk, Écorchés

Lorsque tous dormaient, la duchesse se levait. Elle  dormait peu. Au lever du soleil, elle traversait et venait se confier. De sa voix douce, traînante, la femme se libérait, se racontait,  mais sans s’apitoyer. Debout, à la hauteur du poêle, attendant que  ma mère lui donnât ce qu’elle voulait. Nullement pressée de retourner à ses fenêtres.

Ma mère la réconfortait.

— Tout s’arrange dans la vie, prétendait-elle. Votre Henri va prendre du mieux.

Quand notre duchesse sombrait dans la déprime, ma  mère  citait l’exemple de notre père.

D’un matin à l’autre, on était informé. Elle amorçait son discours par la santé précaire de son  cher  Henri,  poursuivait  avec  leurs déboires financiers et terminait par les amours tourmentées de sa fille. Son petit  éprouvait des difficultés à l’école. Elle ne s’inquiétait pas de son  propre sort. Sa grande s’était amourachée d’un homme plus âgé qu’elle. Ce cavalier venait la voir au volant de son gros camion,  un dix roues, duquel pendait une grosse chaîne d’acier qui faisait un vacarme à réveiller tout un quartier. Un véritable char d’assaut.

— On va l’avertir de faire attention. J’en ai parlé à Henri, répétait inutilement celle-ci.

On  savait  que  c’était  peine  perdue. L’amoureux  abdiqua quand, une nuit, mon père, excédé, le prévint en des  termes assez drus.

Le vendredi notre « emprêteuse » s’acquittait de ses dettes. Elle prenait congé la fin de semaine.

Ses  visites  matinales  s’estompèrent lorsque  ma  mère  s’enquit  d’un  travail  à l’extérieur. Notre duchesse en profita  pour changer son horaire et ses habitudes. Elle s’amenait alors le soir – en costume de nuit – afin d’emprunter quelques dollars…

Notice :

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Un récit de Jacques Girard…

11 août 2011

Les bleuets de la vie…

À ma mère

Élevée sur une ferme, ma mère avait transplanté en  ville ses habitudes terriennes. Cette  conciliation  difficile  était  faite  de multiples compromis, tantôt actifs, tantôt verbaux, puisque nous vivions dans un loyer assez exigu.

Qu’importe, son jardin poussait sous les lits, puis dans des boîtes sur les galeries ; on mangeait des œufs frais que nous ramassions, mon père et moi. Des pondeuses s’échappaient du couvoir de F .-X. Bouchard – monsieur le maire – et déposaient de beaux œufs sur le terrain de la scierie où travaillait papa.

La petite cuisine se transformait en four lors de la période des conserves. Le nez de maman, arqué, arrachait les mauvaises herbes qui poussaient dans l’immense jardin  de nos voisins.

Le  printemps,  c’était  le  temps  des semailles. Juillet,  nous allions faire les foins chez grand-papa Côté. L’automne, le temps de la boucherie. Que de souvenirs pour maman !

Cependant, le temps des temps, c’était celui des  fruitages : des framboises, des fraises, mais surtout des bleuets. Un second obstacle à ses désirs d’en ramasser, on n’avait pas d’automobile : mon père se déplaçait sur un vieux bicycle ballon.

Pendant la période des bleuets, ma mère perdait le  contrôle de ses mains. Ses doigts s’agitaient sur son tablier  comme  si elle en cueillait. Son regard bleu ressemblait à un champ tout mûr, et on aurait dit que le seul mets digne de ce nom était préparé à base du fruit de ce petit arbrisseau dont le Saguenay – Lac-Saint-Jean  est  la  première  région productrice au Québec.

—Une bonne tarte aux bleuets, répétait-elle, ce serait bon.

Un matin, en étendant le linge sur la corde, elle  répandait l’odeur ; ses voisines humaient l’arôme d’un beau pâté.

— Les bleuets sont beaux cette année. Il y en a en masse sur la terre chez nous, ajoutait-elle, en appuyant sur les mots importants. Ses yeux  épiaient  ou  semaient,  je  le  crois aujourd’hui,  des réactions.

Une heure plus tard, le message portait fruit, et on partait avec l’un de nos voisins. On s’entassait à dix dans la grande voiture  taxi. Les plus petits s’assoyaient sur les plus grands ou sur leur mère. Maman en adoptait un.

Comme d’habitude, le conducteur bougonnait.

Nous, les enfants, on était aux anges. En cette fin d’été qui se languissait, nos pauvres jeux nous ennuyaient. On faisait alors du mal, selon l’opinion des parents. Ça changeait le mal de  place, disaient-ils. Quel pique-nique avant le retour sur les banquettes scolaires !

Vingt minutes suffisaient pour se rendre chez grand-papa  Côté dans le rang Cinq de

Sainte-Hedwidge.  Durant  le  trajet,  belle occasion  de  débiter le refrain d’usage. Je résume : être prudent, ne pas  trop s’éloigner et, le hic, la nécessité de ramasser au moins une  petite chaudière, condition sine qua non si on voulait s’amuser.

À ses deux rejetons, maman répétait la même chanson que sa voisine de banquette.

Alain et moi, on était d’accord ; nos amis, un peu plus réticents.

Leur père marmonnait quelques mots qu’eux seuls  comprenaient. Son message produisait  les  effets  escomptés.  Ils  se défonçaient jusqu’au repas. À genoux dans le champ, près d’un boisé,   nous rasions le sol. Impensable de garder pour soi une belle talle.

À midi, deux grandes couvertures grises étendues sur le sol  remplaçaient les tables. Sandwichs,  petits  gâteaux,  du  jus  en abondance, même de la liqueur (des boissons gazeuses). Quel régal !

Ce dîner sur l’herbe décuplait les forces de notre conducteur  qui, en matinée, s’était plutôt  occupé  à  explorer  le  terrain  à  la recherche d’une talle de manne bleue.

Ses efforts avaient été récompensés. Toute une talle, semblait-il. Muni de la plus grosse chaudière, le couple partait  seul, sa femme apportant une couverture afin de protéger ses genoux. Toute une cueillette en perspective.

Défense de les suivre. Ma mère, en fidèle complice,  prenait la gouverne de la troupe, nous  enjoignant  de  ne  pas  aller  dans  la direction prise par le couple.

Leurs enfants ne disaient rien. Moi, ça m’intriguait. J’avais bien une bonne douzaine d’années.  N’avait-il  pas  joué  cette  pièce champêtre l’année dernière ou deux ans plus tôt ?

Le duo était revenu avec quatre doigts dans le fond du récipient…

Qu’importe pour le moment. Ma mère se mit à  ramasser  tandis que nous, les enfants, nous jouions aux cowboys  et aux Indiens, avant  de  nous  remettre  à  la  cueillette. Éclaireur, j’étais chargé de débusquer les ennemis. J’en  profitai pour contourner une élévation et, quelques secondes plus tard, une conversation attira mon attention : des voix familières…

Mes pieds effleuraient le sol. Il valait mieux ne pas m’avancer davantage.  Je risquais de trahir ma présence et de goûter au poteau de torture de…

Mes oreilles, assez bien développées merci, percevaient à travers les branches.

— Moi, ce que j’aime, c’est tes beaux gros bleuets, dit  notre  voisin qui, pour une fois, articulait de façon audible.

Malgré mon âge, je savais à quelle grappe il s’attardait .

Sa femme arborait un corsage bien fourni.

—Ils  commencent  à  être  flétris.  Ils tombent, c’est la vie. C’est comme les bleuets, la saison est courte, avoua-t-elle,  avec des soupirs étouffés.

Sa  voix  était  douce,  d’une  douceur maternelle, encore plus douce que d’habitude.

Le cueilleur  respirait  plus  fort.  Je l’entendais bien.

—Ils sont flétris… mais beaux quand même.

Notice :

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits reflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres, Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Le signe : Une nouvelle de Jacques Girard…

18 mai 2011

Le signe

Au village, la journée s’ébroue au restaurant chez Roger. Les premiers clients pointent à six heures tapant, en même temps que la belle Thérèse, la fille du matin. On n’hésite pas à lui donner un coup de main pour accélérer le service. Roger, le proprio, arrive trente minutes après la première cafetière de Maxwell House, le sourire dans sa sacoche.

Jusqu’à neuf heures, la place fourmille. Thérèse voltige, papillonne. À chaque lever de soleil: même ballet, même menu, même regard. Mêmes calembours des habitués. Si un manque à l’appel, on s’inquiète, comme à l’école blanche du rang.

Roger encaisse en souriant. Pendant ce temps, les quatre exemplaires du journal Le Quotidien perdent de l’encre, au fur et à mesure qu’ils changent de main. Le circuit du journal est imprimé dans les habitudes. Et ce n’est pas demain que ça changera, foi de Thérèse et de Roger !

Bertrand, lui, colporte les résultats des matchs de baseball. Rita, elle, défile les films à l’horaire-télé. Jules, quant à lui, raffole des faits divers morbides. Belle, recluse, garde la gazette plus longtemps. On a l’habitude de cette coiffeuse branchée sur la carte du ciel. Blonde capiteuse,
célibataire heureuse, elle ne met pas un cheveu devant l’autre sans consulter les astres ! Avec le temps, l’astrologue de platine connaît le zodiaque des abonnés matinaux.

— Aie ! Belle ! interpelle Joseph, un routier beau garçon, dis-moi à matin si je serai chanceux en amour aujourd’hui.
— Gémeau, tranquille en amour, plus chanceux dans l’argent, répond Belle en gratifiant le célibataire d’un clin d’œil.

Belle porte à merveille son adjectif. Ça lui fait un beau nom. Et une belle jambe. Mais un contresens. Sa voix tonne … C’est le haut-parleur des lieux. Acouphène ou surdité industrielle ? Le bruit des séchoirs s’est niché au-delà des tympans.

Belle aime la vie et les hommes, retirée dans sa loge.

Elle trône sur le resto.

— Albert ! je te parle ! Une belle journée pour l’amour ? Ton horoscope est bon ! Fuck l’argent…

Le petit homme travaille à l’épicerie. Surpris, il accueille la nouvelle en souriant.

— Merci Belle !

— Ça, c’est gratis, mon beau … Aïe ! Marguerite ! prépare-toi à soir. Je vois ton beau Serge dans ton horoscope.

Un amant fougueux, qu’on dit. Sa Marguerite gère les avoirs de la Caisse populaire.

— Tu le diras au beau Serge, répond-elle sans coup férir.

Cette éventualité contrarie la Marguerite. Serge vient toujours plus tard.

Les horoscopes s’envolent. Les clients quittent le resto imprégnés des odeurs de toasts brûlés, de petites patates rissolées et de la pipe de Roger. Encore une fois, avec leur avenir en prime, ils sortent gavés de nouvelles du petit et du grand monde.

Une journée qui se dessine, se destine bien, dirait Belle.

Arrive un étranger. Il séjourne dans la place depuis une quinzaine. On sait qu’il travaille à l’usine d’épuration. Bel homme, cet ingénieur montréalais. Et d’adon comme on dit dans le bled. Quel art du compliment ! La belle Thérèse n’en revient pas.

Un café l’attend (lui aussi) où il s’assied, depuis ces quelques élans, près du kiosque à journaux. Tiens ! On l’appelle Marc. Déjà de la famille ! Lui ne demande que ça. Ce fils unique n’a pas été habitué aux repas communautaires. C’est un baume sur cette vie entre deux valises.

Ce matin-là, Belle lui demande son signe.
— Cancer, dit Marc de sa voix mielleuse.

— Heureux en amour, prédit la belle astrologue de papier.

Marc remercie et quitte la place. À midi, l’ingénieur vérifie son horoscope dans un TV-Hebdo oublié par le gardien du chantier. Le soir, l’ingénieur fonce au chalet de Belle, humble logis à l’écart. Comme il l’a vue, elle, à l’écart au resto de Roger.

On tambourine à la porte.
— Je t’attendais, mon beau …

Notice :

Jacques Girard est écrivain, journaliste, enseignant…  Il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits réflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes, les restos et les bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres,  Fragments de vie, Les Portiers de la nuit (d’où est tirée la présente nouvelle) et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Une nouvelle de Jacques Girard…

13 janvier 2011

La parole étouffée

La maison se cloître en fin de semaine, car le père est là.

Sylvie Marcoux et Jacques Girard au Salon du Livre

Lorsque je viens chercher mon ami, Luc, mes pas collent au seuil de la porte. J’étouffe les mots économisés de peur de déranger son père.

La douzaine de sœurs et frères disparaissent. Seule la mère demeure visible. En douceur, elle assure la liaison entre la présence et les absents.

Les filles se terrent dans leur chambre et lisent des yeux, se verrouillant les lèvres. Les plus jeunes des garçons les imitent ; les plus âgés s’inventent des sorties. Les emmurés sortent brièvement au moment des repas en famille. Une obligation comme la messe du dimanche.

La maison se tait et bat d’un cœur dur, impitoyable, sans concession ; un cœur pétri par l’intransigeance qui refuse l’évolution du monde et les changements engendrés par la Révolution tranquille.

L’homme déteste la musique. Le cinéma tue les yeux et sème la fausse vie. On perd du temps devant les nouveaux appareils de télévision.

L’homme ne vit que pour son travail en forêt, le seul endroit où un être humain peut s’épanouir. Le grand livre de la nature.

« Hors de la forêt point de salut », psalmodie avec ironie le fils aîné qui travaille dans un bureau. Depuis ce jour, le père a fait un trait sur ce fils indigne qui, de surcroît, se réfugie dans les livres et écrit des poèmes dans le journal local. Quelle colère de la part du maître des murs silencieux !

Ce fils exaucera ses vœux en partant avec un professeur de passage.

Deux fils travaillent dans les chantiers. Sans cet amour, sans cette passion qui dévore l’homme des arbres couchés. Sa considération équivaut à leur engouement. Le chef mesureur les traite comme des étrangers, pis que des inconnus, prétextant l’obligation d’ignorer les liens du sang. Son cœur est pourri comme les arbres que le comptable rejette la mort dans l’âme, telle une partie de son être.

La santé fragile du quatrième lui interdit le travail dans les exploitations forestières. Il n’a rien de lui. Le blâme tombe sur sa conjointe. Mon ami Luc, lui, refuse. Le réfractaire le défie ouvertement :

— Fuck le bois pourri,

— Fuck le bois couché,

— Fuck le bois en planches,

— Fuck le bois en madriers,

— Fuck le triste bois,

— Fuck le bois triste.

Le poème de sa révolte, il le crie sur la grand-rue à chaque arbre rencontré …

— Restez debout les arbres.

Est-ce une révolte passagère d’adolescent? Le père le croit. À tort.

Mon ami se confie et parle de ses projets, de sa vie.

Qu’il aimerait avoir un père comme le mien !

Qu’il aimerait chanter, écrire, vivre, tuer le silence, libérer les mots qui l’étouffent, qui le cloîtrent. Je l’écoute.

Ses yeux ressemblent à des caméras de télévision.

Deux grosses coupoles entendent des sons étrangers, un harmonica filtre les mots. Il n’est pas d’ici : il est d’ailleurs, Nelligan, Rimbaud, Baudelaire communiquent avec lui ; il fouille les mots, forge des images, bombarde Roberval d’incantations nocturnes. Ses amis s’appellent Ferré, Brel, Brassens et moi, silencieux.

Le poète se soûle, se grise et chante sa vie dans les tavernes et les bistrots.

Ses rares amis l’encouragent. Quitte à s’expatrier puisque c’est impossible de faire ce qu’il aime dans ce bled,
comme il dit.

L’ami nous fuit, le fils fuit la mère inquiète ; l’adolescent fuit la maison où est le père. Le père, c’est « lui ». Il ne dit jamais son père ou le père. C’est « lui », « lui », les dents serrées.

Le fuyard couche où il peut. Cette fuite dure toute la fin de semaine. Le révolté fuit le cloître.

Alors, la maison se mure. La mère barre le piano. Elle cache le tourne-disque. La télévision refroidit. Muette la radio.

Les chambres des enfants au premier étage se barricadent. On sort peu, sinon sur la pointe des pieds. On emprunte la porte d’en avant, évitant le père qui trône dans la cuisine, assis sur sa chaise branlante.

À la table, le père est servi le premier, puis les enfants qui passent rapidement. La mère dépose dans les fragiles assiettes des portions réduites. La mère se sert en dernier. La parole s’enlise dans le silence. La tablée évite le regard courroucé du maître de la maison silencieuse. Les enfants n’ont pas faim. Ils répondent aux questions du père brièvement, en hésitant, mal à l’aise. On préfère la faim à sa présence dévorante.

Le plancher cesse de craquer. Les usagers évitent les endroits où l’on sait que les planches grincent, se plaignent ou chantent.

Les parents s’abstiennent de venir. Les amis le savent.

On frappe à la porte pour des raisons majeures. La mortalité par exemple.

À Noël et au jour de l’An, la maison fête en silence, dans la crainte du père qui, pourtant, a déjà sorti et bu. Le père a épuré cette partie de sa vie. Classé cet épisode que l’on appelle la jeunesse. Classé et chassé dans la catégorie des mauvais moments.

Enterré. Comme le tyran enterre les siens. Comme le mari enterre sa femme. L’homme est grand, mince, sec ; ses traits sont aiguisés comme des pointes de flèche. Des yeux de braise…

Le patron donne des ordres et ne tolère pas la réplique. On le craint dans les chantiers.

Chez lui, même style. Le despote se rive à sa chaise, se berce et fume une pipe. Une sorte de torpeur hypnotique l’enveloppe. Endormi, prostré. Je l’avais vu une fois dans cet
état. Je le pensais mort …

Ce que souhaite mon ami. Il lui a déclaré la guerre. Le poète revient au bercail le dimanche. Avec prudence, le fuyard attend une heure. Alors, la maison s’ouvre. La maison s’ouvre à ses enfants. C’est le retour. La musique crie, les vers craquent le plancher. On entre, et les sons sortent. Les fils reviennent, les filles se libèrent de leur geôle. La table s’agrandit et la parole sort de son étouffement.

La maison enfante la mère.

Notice

Jacques Girard est né à Roberval.  Écrivain, journaliste, enseignant, il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits réflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes et bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres : Fragments de vie, Les Portiers de la nuit (d’où est tirée la présente nouvelle) et Des hot-dogs aux fruits de mer.


Une nouvelle de Jacques Girard…

26 juillet 2010

L’écrivain Jacques Girard nous a permis de reproduire ici l’une des nouvelles de son recueil Des nouvelles du Lac, Éditions Portes Ouvertes, 1996.

Apollinaire

Au petit bar malfamé où j’allais religieusement le matin siroter un café ou avaler sans joie une bière rédemptrice, la faune habituelle vivait une sorte de

Jacques Girard

symbiose. On partageait tout : son triste destin, ses maigres ressources, son infortune, mais aussi « la joie qui venait après la peine » (Apollinaire, Alcools).

On poussait la solidarité jusqu’à mettre en commun une paire de lunettes qui, miraculeusement, s’ajustait aux abonnés de la place. Il suffit de s’être trompé de lunettes, une fois, pour savoir de quoi je parle.

Ces usagers voyaient maintenant du même œil.  Pendant trois semaines, cette paire de lunettes s’était retrouvée dans la boîte aux objets perdus parmi des portefeuilles dégarnis, des clefs sans serrures, des cartes de tout acabit, des morceaux de linge disparates et même un dentier érodé qu’un client, sans doute au comble de la satisfaction, avait oublié dans un petit « confessionnal » (isoloir où les danseuses se trémoussaient en privé au gré de leurs clients).

Le concierge avait trouvé les indiscrètes lunettes sur une table près de la salle de bains où se dégageait, malgré l’emploi de force produits, une poisseuse odeur d’urine. Détails importants pour une réclamation !  Entretemps, l’employé perdit les siennes au cours d’une de ses nombreuses beuveries. Plutôt polyvalent, l’homme s’activait au ménage le matin, puis se métamorphosait en garçon de table jusqu’à midi. Il lui arrivait de vaquer à de menus travaux d’entretien. Ses activités s’en trouvèrent hypothéquées. Sa déficience soudaine bousillait l’inventaire quotidien. Un brouillard incommodant voilait son téléviseur. « On  dirait des vieux films policiers », se consola-t-il.

La lecture des pages sportives dans son journal Le Quotidien se limitait à regarder les rares photos. L’idée lui vint d’essayer les lunettes qu’il avait trouvées. En plein dans le mille. Super ! Il se soumit à toute une batterie de tests qui auraient fait pâlir l’optométriste Plante. La télévision n’avait jamais été aussi claire et les chiffres sur les compteurs à boisson, enfin, devinrent éclatants de précision. Le nouveau voyant ferma un œil, ouvrit l’autre, ferma les deux, les rouvrit, ferma de nouveau. Il eut beau secouer la tête, sa vue avait pris du pic. Un brin de scepticisme régna jusqu’à ce que ce maniaque des Nordiques puisse éplucher son journal. Quand le patron surgit (un homme sans cou), il s’étonna que l’inventaire fût complété.

— Qui a vérifié les « mitteurs » ? lui demanda le propriétaire, un homme tout aussi bourru que généreux. Ma foi, un sosie d’Apollinaire !

— C’est moi, dit l’employé, un petit gros reconnu pour sa jovialité à toute épreuve, en exhibant l’instrument miraculeux.

C’était de grosses lunettes brunes, assez lourdes, aux verres épais, mais les branches semblaient un peu lâches. Ce modèle datait et n’avait rien en commun avec le modèle sophistiqué que la nécessité imposait au patron. Ce dernier n’eut pas besoin d’interroger l’employé qui s’empressa de raconter son baratin.

À l’habitué de la place fraîchement arrivé, le garçon de table remettait sur le tapis son histoire, exposait fièrement l’objet et l’invitait à un essai. La bonne dame qui y sirotait tous les matins ses trois cafés pour le prix d’un se montra sceptique. Elle les enfourcha. Estomaquée, elle put dévorer son horoscope dans le journal, ce que sa vieille paire lui interdisait depuis des lustres. Ses maigres moyens de la sécurité du revenu ne permettaient pas une telle dépense.

Il en fut de même pour un autre pilier de la place. L’essai eut lieu une heure après son arrivée, le temps de remettre ses idées d’aplomb. En ingurgitant par petites lampées une grosse bière aussi froide que son foie rongé par une cirrhose depuis quinze ans, l’alcoolique put lire l’heure sans reculer sa montre à bout de bras. L’exploration de quelques lignes dans la rubrique des sports valida le test.

Ce jour-là, une fois sa double fonction accomplie, le petit gros, plus heureux que jamais, changea de place au comptoir. L’argent qu’il avait amassé afin de se doter d’une nouvelle paire de lunettes transféra dans la caisse du petit hôtel. En dessous, sur une tablette où les employés déposaient leurs objets personnels, se retrouvèrent les loupes magiques avec lesquelles tous et chacun voyaient.  Quelques jours plus tard, le patron ayant oublie ses lunettes, finalisa le dépôt avec la paire de réserve.

« Je vois mieux que dans les miennes, affirma-t-il de sa voix de centaure. Et dire que j’ai payé quatre  cents dollars pour des « barnicles » avec lesquelles je ne vois rien et qui me donnent l’air d’une tapette ! » Si le concierge n’avait pas réclamé « son bien » , il est fort probable que le patron se l’eût approprié.

Maintenant, le matin, le journal circulait autour du comptoir avec les yeux en prime. Tous en profitaient pour lire ceci, cela et d’emblée en bavardaient. Quelle métamorphose ! Le patron devint un usager et les réclama pour jouer aux cartes avec les clients, ce qu’un règlement maison tolérait complaisamment jusqu’à l’angélus. Elles échouaient à l’homme de ménage pour sa soirée du hockey. La bonne madame en profitait pour lire son courrier. L’ivrogne l’imita. Son courrier était aussi abondant que celui d’un homme d’affaires.  L’ex-camionneur entretenait avec les gouvernements une correspondance très suivie.

Cette paire de lunettes ne chômait pas et voyait des yeux différents avec un égal bonheur. Gare à celle ou à celui qui en abusait. Il devint urgent de réglementer son usage. Le barman les égara lors d’une cuite. La vie s’arrêta.  L’inventaire attendit, le patron maugréa et mit sur le dos du pauvre homme ses déboires aux cartes, la vieille dame et l’ivrogne roulèrent de gros yeux. On bouda le coupable. Tous les usagers lui reprochaient de ne pas les avoir laissées à leur place.

La vie reprit son cours dès le lendemain après que le fautif les eut retrouvées on ne sait où. Il suffit d’avoir perdu quelque chose pour l’apprécier davantage. Ainsi, chacun y alla de ses recommandations et de ses petits soins. Le patron rendit les branches plus rigides, la vieille dame les nettoya avec précaution et tendresse ; le concierge acheta la mixture pour polir les verres et l’ivrogne trouva dans le peu qui lui restait un vieil étui pour les protéger. Arrivait-il, à l’occasion, qu’un nouveau client s’en serve, ses fidèles jetaient alors un œil vigilant. Ces derniers pensaient même restreindre son utilisation à leur seul usage.

Trois mois plus tard, quelqu’un téléphona pour demander si l’on n’avait pas trouvé une paire de lunettes dont la description coïncidait avec celle qu’ils détenaient. .Le patron ne prit pas à la légère son interlocuteur.

« Non ! » cria-t-il sèchement. « S’il ne comprend pas, c’est parce qu’il est sourd ou pas brillant », ajouta-t-il, sous l’œil ravi de ses complices du       « cercle de l’œil ».  Habituellement, les gens qui perdaient quelque chose téléphonaient dès le lendemain, mais rarement après un tel délai. Ce coup de téléphone déstabilisa « le marché ». La valeur des lunettes monta en flèche, tous craignant que le propriétaire n’arrivât à l’improviste.

Souvent, des clients ayant égaré un objet venaient réclamer leur dû. À l’unanimité, le cercle des usagers redoubla de prudence. À l’arrivée d’un métèque, le porteur les camouflait aussitôt. Avec les mois, tout reprit sa place. Quand le patron parla de vendre l’établissement, on s’inquiéta du sort des dites lunettes.  Chacun avait son boniment et plaida sa cause.

— C’est moi qui les ai trouvées, clama l’homme de ménage.

— C’est à moi, on les a trouvées dans mon hôtel, rétorqua le maître des lieux.

— Au lieu de vous chicaner, donnez-les moi, j’ai pas les moyens d’en avoir des neuves, vous allez régler votre problème, défendit la vieille dame avec un art de la plaidoirie qu’on ne lui connaissait pas.

L’ivrogne, lui, en vieil habitué de la défaite, ne plaida pas sa cause …

Notice

Jacques Girard est né à Roberval.  Écrivain, journaliste, enseignant, il est de plus un efficace animateur culturel : on ne saurait évaluer le nombre de fidèles qu’il a intronisés à la littérature québécoise et universelle.  Ses écrits réflètent un humanisme lucide.  De la misère, il en décrit.  Aucun misérabilisme, toutefois.  Il porte un profond respect à ces personnages bafoués par la vie qui hantent les tavernes et bars semi-clandestins de sa ville.  Il les connaît bien, et il ne se distancie pas d’eux.  Il a conscience d’appartenir à la même espèce, pour paraphraser Lawrence Durrell.  Nous considérons Des nouvelles du Lac son chef d’œuvre.  Mais il nous a aussi donné, entre autres : Fragments de vie, Les Portiers de la nuit et Des hot-dogs aux fruits de mer.


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