Billet de Québec par Jean-Marc Ouellet…

10 février 2012

Dieu, ce tabou

 Il y a quelques millions d’années, l’Humanité naissait. Parmi les plantes, parmi les insectes et les mammifères, arrivés bien avant elle. L’Homme, une pièce de plus d’un magnifique casse-tête, d’un Univers merveilleux, vaste, obscur, complexe. Regardez le ciel, la nuit, observez ces petits points lumineux qui scintillent, là-haut, à des millions de kilomètres de nous ; goûtez au vent qui chatouille votre joue ; humez les parfums des arbres, des fleurs ; écoutez le gazouillis des oiseaux, les appels des écureuils, des grenouilles. La Nature est si belle, si forte, si ordonnée. Prenez le temps. Vous verrez. Vous vous sentirez minuscule. Et vous douterez. De la nature de tout ça, de ce que vous êtes, de votre place dans ce monde. Votre insignifiance vous frappera.

Il est fabuleux ce monde, il est improbable. Pourtant, il est cohérent et accessible. Albert Einstein disait : « Ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible. » Il est réglé au quart de tour, comme une horloge. Et qui dit horloge, dit horloger.

Dieu existe-t-il ?

Je regarde les étoiles, je hume le parfum des fleurs, j’écoute les grenouilles, et mon cœur espère. Je regarde la télé, je lis les nouvelles, je constate la cruauté, l’indifférence, j’entends la haine, je souffre l’iniquité et l’incurie, et ma raison vacille, doute.

Dans mon roman, L’Homme des jours oubliés, Jémacaël affirme : « Alors que l’homme fait partie de Dieu, Dieu n’est plus dans sa vie. » Nous ne nous arrêtons plus sur notre présence, sur ce que nous sommes. Nous ne regardons plus les étoiles, nous ne ressentons plus la douceur du vent. Nous courons, nous nous défilons dans la modernité, une réalité fourbe, une réalité technique, une promesse de confort, de vitesse et de bonheur facile, et éphémère. Un mirage. La consommation devient la nouvelle religion. Nous nourrissons nos gadgets d’applications, nous frelatons notre âme. Essoufflés, nous embarquons dans le train technologique du tout compris, de l’image toute faite, offerte par on ne sait trop qui, pour contrôler on ne sait trop qui, sans destination réelle, aux sorties de secours closes.

Mon collègue du Chat Qui Louche, Frédéric Gagnon, écrivait dans sa brillante et profonde chronique du 2 août dernier : « … il y a chez elle ― la matière ― une relative tendance à l’insubordination qui chez les hommes se traduit trop souvent par une haine de l’Esprit. » Embrouillés, les passions émoussées, nous nions notre nature, nous rejetons l’Essence, la Force qui englobe toute chose, qui nous domine. Le Bien, le Vrai et le Beau ne nous disent plus rien. Le sacré nous fait peur, nous irrite. Ne plus voir le Plein dans le vide en nous n’est plus suffisant ; s’indifférer à l’idée de Dieu ne suffit plus. Non. Nous haïssons Dieu, et ce qu’il représente. Nous l’évacuons dans l’oubliette du déni. Le mot transcendance s’éteint, comme s’éteignent les mots famille, entraide, écoute et sacrifice, remplacés par solitude, moi, moi et moi, Prozac, meurtre et suicide. Nous croyons nous libérer de la tutelle du catholicisme dictatorial, nous confondons hommerie religieuse et transcendance, et nous combattons l’un en répudiant l’autre. Haïssant le vide en nous, nous nous affranchissons de l’influence spirituelle, nous châtions l’idée religieuse, nous ridiculisons le croyant, le chercheur de Vérité, ce pelleteux de nuages, le moins convaincu n’osant plus avouer sa tare, sa croyance en Jésus, en Dieu, en Allah, Bouddha… La spiritualité devient un tabou. Défenseurs de la nouvelle vérité terrestre, pourfendeurs de notre propre passé, nous nous moquons des symboles qui, il n’y a pas si longtemps, branchait l’âme à l’Esprit qui l’habite. L’inquisition moderne sévit. Les infidèles, ces adeptes de la simplicité volontaire ou de la vie intérieure sont cloués aux piloris. Les symboles propres aux spiritualités traditionnelles sont bafoués par une masse plus intéressée par une téléréalité abrutissante, abêtissante parfois, complice du pouvoir clandestin de l’argent. Sans égard pour ceux qui croient, qui sentent le divin et veulent s’y associer, nous saccageons les lieux du culte, les églises, les mosquées, les synagogues, nous faisons tout un plat pour une croix qui ne signifie rien pour nous, deux pièces de bois croisées accrochées à un mur, sur lesquelles une reproduction plâtrée d’un homme attend, presque nu. Sur la base d’une liberté de croire ou de ne pas croire, une liberté maintenant suspecte, nous abolissons les signes de la foi de ces tarés, nous renions le passé, nous reniant nous-mêmes. Nous prêchons la tolérance, l’ouverture d’esprit, par l’intolérance au sacré. Belle logique !

L’homme est Conscience. Dieu, Allah, Bouddha, Shiva, le nom importe-t-il ? La Vérité seule importe. Elle est l’Univers et l’Univers est en chacun de nous. L’autre a le droit de s’y épanouir. Nier cette liberté, c’est nier sa propre Essence.

La croix de ton peuple t’énerve ? Ne la regarde pas. Ton voisin la vénère ? Et après. T’empêche-t-il d’admirer ta pop star préférée ? La croix à son cou vaut-elle moins que le piercing à ton sourcil ou le tatouage sur ta peau ? Respecte les traditions de tes ancêtres, celle de ton passé, que tu ne comprends pas. D’autres comprennent, et s’y identifient. La croix du peuple qui t’accueille ne te convient pas ?   Tourne le regard, ou va là où tu ne la verras pas. La femme que tu rencontres se voile ? Passe ton chemin et tu l’oublieras. Chacun a droit à sa Vérité dans une approche morale de l’autre.

Et accorde à ton esprit de courtiser ton cœur. Qui sait, s’y fondra-t-il sur le chemin de l’Harmonie ?

 

 Notice biographique :

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


Chronique des idées et des livres par Frédéric Gagnon…

25 octobre 2011

Prolégomènes à une pensée de la Nuit…

La tortue de Zénon...

On ne trahirait pas trop le point de vue nietzschéen si l’on disait que pour une large part la tradition philosophique de l’Europe participa à la domestication de l’animal humain en cherchant à soumettre la vie au concept (une telle opinion trouverait sans doute un complément, voire un approfondissement, dans les idées de Heidegger sur le rôle de la métaphysique dans l’apparition de l’âge technique).  Déjà Zénon d’Élée niait le mouvement, ce qui revient peut-être à nier la vie.  Puis Socrate, « homme théorique », d’après le jeune Nietzsche, voulut que les hommes obéissent à des concepts moraux dont la définition résulterait d’échanges dialectiques ; Platon voulut que l’activité de l’intelligence soit ordonnée à un monde d’Idées ; et Aristote, avec tout un appareil logique, détermina ce qu’on appela par la suite raison et activité rationnelle (un auteur aussi tardif que Kant disait accepter en bloc l’Organon du Stagirite).  Évidemment, résumer la philosophie grecque comme je viens de le faire est excessivement schématique.  Un lecteur pourrait m’objecter que Socrate écoutait son démon, que Platon était tout autant poète que logicien et qu’on ne saurait réduire la théorie des Idées à un étroit rationalisme qui ne chercherait qu’à dominer la vie.  Je devrais, jusqu’à un certain point, m’incliner devant un tel lecteur, mais je maintiendrais qu’il y a tout de même quelque chose de vrai dans le point de vue de Nietzsche dans la mesure où l’idée qu’on s’est longtemps faite de la raison fut d’abord élaborée par Platon et Aristote ; que les conceptions de ces deux géants pouvaient facilement accoucher d’une version affadie, dégradée, de la vie rationnelle, d’autant plus que leurs concepts, contrairement, sans doute, à ceux de cet Héraclite que l’on disait obscur, pouvaient facilement s’intégrer à un enseignement scolaire et donc être récupérés par les pouvoirs.  Je pourrais ajouter qu’il y avait dans le platonisme ambiguïté dès l’origine : d’une part, Platon valorisait le « délire » poétique ; d’autre part, il excluait la poésie de sa République idéale au nom d’arguments pour le moins discutables – et c’est justement la logique qu’impliquent ces arguments qui le plus souvent triompha par la suite, si bien qu’un philosophe (Jaspers, je crois) put affirmer que toute la philosophie occidentale n’est qu’un commentaire de Platon (la lecture d’un Descartes ou d’un Kant semble confirmer cette opinion).  Or, dans ce contexte, il m’apparaît clairement que le fait majeur de la modernité n’est pas le concept de lutte des classes ou encore le scientisme, mais quelque chose qui bouleverse plus profondément la civilisation européenne et son idée toujours plus étroite de la rationalité, soit l’irruption de l’irrationnel dans la pensée allemande.  Je pense, bien sûr, à Schopenhauer et à Nietzsche, mais également à Schelling, ce merveilleux esprit trop longtemps négligé.  Dans un ouvrage que Heidegger commenta excellemment, les Recherches philosophiques sur l’essence de la liberté humaine, Schelling ne fit rien de moins que d’introduire l’irrationnel dans la métaphysique en introduisant sa possibilité  en Dieu  (c’est là, sans doute, un concept contradictoire du Créateur, mais comme le savait Héraclite, la contradiction est au cœur même d’une conception supérieure du réel).  D’après Schelling, le vouloir, en Dieu, tend à mener, dans la nature et plus spécialement dans l’homme, une vie autonome capable de s’opposer à l’idéalité de Dieu.  Arthur Schopenhauer, quant à lui, faisait l’économie du divin  en expliquant que le principe du monde, des forces naturelles, des êtres vivants et même des Idées, que Schopenhauer empruntait à Platon dans un détournement de sens, que le principe, donc, de toute manifestation était une pulsion aveugle qu’il nommait volonté.  La volonté, chez Schopenhauer, était essentiellement vouloir-être, vouloir-vivre ; Nietzsche ferait un pas de plus en disant que le monde vu de l’intérieur est volonté de puissance, c’est-à-dire vouloir-être-plus, ce qui explique sans doute que la vie devait évoluer vers des formes toujours plus complexes et que l’homme n’est qu’un pont menant au surhomme.  Remarquez qu’il y a quelque chose d’intéressant et de mystérieux dans la pensée allemande, quelque chose dont il faudrait examiner les causes, ce fait que l’irruption de l’irrationnel

Schelling

s’exprime dans le concept de volonté alors que l’idéal des Anciens était plutôt l’homme d’une volonté réfléchie, ce qui semble indiquer que chez ces derniers la volonté, opposée au désir, était étroitement liée à la raison.  Toujours est-il qu’un certain irrationalisme était inévitable dans le développement de la pensée.  En effet, la philosophie fait problème dans la mesure où son concept de raison implique l’ordre, l’harmonie, la proportion, toutes notions opposées en un sens à la vie, qui est violence, brutalité dans tous ces niveaux d’organisation, et opposées à l’homme dont la vision du monde fut le plus souvent une vision mythique.  Il nous faut admettre que la plus grande part du réel (du réel même de l’homme) est le contraire d’un ordre rationnel ; et pourtant on nous a dit que seule la raison comprendrait vraiment la réalité (ce qui impliquerait que le réel est rationnel).  Par rapport aux conceptions d’une vulgate qui s’est élaborée au cours de nombreux siècles, la vie, la vie en l’homme, et tout le cosmos représentent une nuit de la raison.  C’est de cette idée de la Nuit (et d’un rapport d’autant plus nécessaire à la Nuit que nous vivons dans une civilisation technicienne qui n’a retenu du concept de raison que les éléments d’une raison dégradée) dont je traiterai dans ma prochaine chronique.

©Frédéric Gagnon, 23 octobre 2011.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Chronique des idées et des livres… par Frédéric Gagnon…

15 août 2011

Un poème et des fragments de Frédéric Gagnon

I

Homme de vertus simples

Homme de vertus simples et de volonté réfléchie ; homme de causeries familières qui connais d’instinct les commandements et mises en scène quotidiennes ; homme

Agneau mystique, (détail) Van Eyck

qui crois  en la solidité des solides et en l’irréalité des ombres, jamais tu n’entendras la parole d’un grand excès.

Tu marches au milieu de tes semblables, criminel de l’ordinaire, d’une démarche tranquille, et tu ne vois rien des gouffres que voilent tes pensers indigents.  Tu es superbe de suffisance bonhomme, et quand l’un d’entre nous se présente, tu sors comme le revolver blanc de l’innocence ton sentiment argousin de la réalité.  Mais ignores-tu vraiment que nous sommes à proprement parler irresponsables d’une langue future et primitive dont nous ne sommes que les caisses de résonance ?  Oui, tu l’ignores, mais d’un aveuglement volontaire qui se confond à ta volonté vitale d’ignorer tout ce qui nuirait à ton empire de plastique.

Homme de vertus simples, sois honoré : tu participes avec tout le bon sens que l’on te connaît au fonctionnement de la Machine.

Homme d’horizons prédéfinis, toi que nous ne saurions détester, tu n’admets rien qui soit contraire à la quiétude d’un vaste bâillement ; mais nous, nous ne pouvons t’en vouloir : nous existons tout juste dans ton monde comme l’Agneau exilé dont par torpeur, dont par simple ennui, tu souhaites la crucifixion au milieu des Horloges.

7 février 2004

II

Hypnos insomniaque

1) J’embrassai le serpent et la jeune fille apparut.

2) Des dieux aux noms oubliés nous gouvernent souterrainement.

3) Nous ne sommes que de demain.  Aujourd’hui nous sommes morts.

4) Nous passons comme les paroles d’Ophélie devenue folle.

5) Nous marchons dans des zones de réalité variable.  À peine distinguons-nous l’opaque des fabulations de consciences en dérive.  Le poids mort de notre déréliction a pour centre de gravité le milieu de la ville.

Nous sommes éphémères et immortels.

6) Le soleil joue à la marelle sur la rivière de tes dents.

7) Les mots trouvent leur Rédemption dans une intuition qui foudroie au cœur de la tourmente.

8) Je recherche la vieille magie du monde dans l’œil d’Aphrodite assassinée.

9) La religion est la grande maladie de l’homme.  La gnose est la suprême maladie.  La gnose est donc nécessaire.

10) Le divin est harmonie absolue ; le divin est rupture.

11) Nous sommes des naufragés dans la nuit de l’Être.

12) L’océan se consume dans la parole des os.

13) Je veux savoir quel goût a l’immortalité.

14) Des femmes tatouées émergent du miroir dont pulse la surface cytoplasmique.

15) Toujours se rappeler ceci : Le monde n’existe que par le regard de quelques-uns qui savent.

16) C’est la fête de l’Être et du Non-Être conjugués dans le Principe.

2001

III

Pensées du Silex

1) Le temps est un horoscope mobile dans l’œil colloïdal du Lézard.

Ophélie

2) La Science des hauts Mages, la lecture des astres, ne se laisse pas domestiquer.

3) Le Soleil est le point de vue de l’Esprit sur la Terre que traverse le Serpent hélicoïdal.

4) La première conséquence de la lumière est l’angoisse.

5) « L’homme est quelque chose qui doit être dépassé », ce qui reviendrait à dire qu’il faut le pousser à bout jusqu’à ce qu’il tombe au-delà de lui-même.  –  Mais de quel bout parle-t-on ? et de quelle chute ?  Ici que doit intervenir un jugement sans faille, tout en finesse.  Le maître existe-t-il ?

6) Il faut tuer le désir pour atteindre le repos.

La vérité se trouve aux confins du désir exacerbé.

Deux propositions à réconcilier, bien que cela soit humainement impossible.

8) La solitude est inhumaine mais pleine d’énigmes.

9) Par jeu, par ennui, ils se laissèrent posséder par le Serpent.  On retrouva leurs corps calcinés dans la plaine aride.

2003

© Frédéric Gagnon

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


 


Chronique des idées et des livres de Frédéric Gagnon…

2 août 2011

Une quête de l’Absolu

Un peu de philosophie mène souvent à l’athéisme ; la meilleure philosophie vous convaincra non seulement de votre nature spirituelle, mais de la

Hegel

spiritualité de l’ensemble du cosmos.  Le monde tel qu’on le voit, avec ses merveilles innombrables, tous ses abîmes et toutes ses grandeurs, est l’expression de l’Esprit, de l’Esprit du monde qui dans le monde retrouve ses propres contenus.  Vous êtes l’Esprit, vous êtes cet Esprit : ce qu’est cet Esprit dans son infinité, vous l’êtes sous la forme d’un corps fini, d’une conscience qui virtuellement, mais virtuellement seulement, embrasse le Tout, si bien qu’en un sens on ne peut que donner raison à ce sophiste qui disait de l’homme qu’il est la mesure de toutes choses.

C’est d’abord en étranger que l’Esprit erre dans un monde qui est pourtant le sien.  La conscience animale est pour cet Esprit, en tant qu’il est immanent, un premier éveil.  Mais c’est avec l’homme, être de culture capable de concevoir des objets idéaux, que l’Esprit entreprend la longue marche qui le conduira jusqu’à la pleine conscience de soi, vers un monde accompli dans lequel la matière sera spiritualisée et l’Esprit profondément conscient de retrouver dans le monde sa propre vérité.  Il va sans dire que dans l’épreuve dialectique qui conduit l’Esprit d’une relative inconscience vers le Savoir absolu, l’art, la religion et la philosophie jouent un rôle éminent.  Je ne doute pas, pour ma part, que l’on retrouve dans la religion chrétienne des vérités sublimes et sans doute éternelles.  Je vois ainsi dans la crucifixion du Christ l’image saisissante du sort de l’Esprit dans notre monde.  Bien que la matière soit l’Autre de l’Esprit dans l’Esprit, il y a chez elle une relative tendance à l’insubordination qui chez les hommes se traduit trop souvent par une haine de l’Esprit.  Les hommes, tant qu’ils n’ont pas été touchés par cette grâce qu’est chez eux l’éveil de la Conscience transcendantale, sont essentiellement des créatures hylétiques (pour reprendre une ancienne expression des gnostiques) : leur mental est obscurci par la matière et les passions qu’elle entraîne ; fils de la matière, ils ressentent pour l’Esprit, dont la vie est lumière, puissance et vérité, une haine qui peut les mener au meurtre.

La grâce, le véritable baptême, que représente l’éveil de la Conscience transcendantale, ne suppose tout de même pas que chaque individu refasse pour lui-même le parcours intellectuel qui mène de Kant à Husserl ; un tel éveil a lieu quand émergent dans une conscience obscure les premières conceptions morales, quand un objet de beauté nous ébranle et nous tire de nous-mêmes ; quand, de pures virtualités qu’ils étaient, le Bien, le Vrai, le Beau deviennent les principes organisateurs de notre évolution.  Il va sans dire que bien des êtres qui connaissent semblable éveil retombent dans leurs anciens travers : la chair est faible et le monde souvent ambigu, mais je crois qu’on peut affirmer que celui qui fut touché par la grâce ne peut pas mourir totalement à la vérité de l’Esprit.  Dans sa bêtise, l’homme peut retarder les moissons, mais il est par ailleurs certain que tôt ou tard les semences de l’Esprit germeront pour s’épanouir au soleil du Vrai.  C’est là, je crois, le sens de la résurrection du Christ : la loi de notre monde exige la mise à mort de l’Esprit, mais, plus profonde, la loi de l’Esprit exige que lentement son règne vienne.  Rappelons-nous que le Christ est descendu aux Enfers : ainsi l’Esprit doit-il subir sa propre agonie, descendre dans les profondeurs de la matière afin de l’élever vers sa propre vérité.

C’est sans doute la vérité du monde, comme l’autre de moi qui pourtant n’est que moi, que nous révèle l’art – et c’est pourquoi le grand art est une autorévélation de l’Esprit.  L’autre jour j’écoutais la musique de chambre de Gabriel Fauré en regardant les jeux de lumière dans les feuillages.  Il me semblait mieux comprendre la lumière et les feuilles parce que j’écoutais cette musique.  La musique me révélait la vérité de l’arbre, qui est de se chercher aveuglément tout en se retrouvant, dans sa poussée vitale, intime de l’Esprit ; Esprit de part en part et pourtant autre ; autre que moi et pourtant se confondant avec ma vérité propre qui est de me retrouver dans le monde comme dans mon monde.

Est-ce affaire d’idiosyncrasie, c’est dans les lettres que je retrouve le mieux la vérité que je cherche.  Je vois dans la langue la matière la plus proche de l’Esprit, bien proche d’être beaucoup plus que matière, matière déjà spiritualisée.  C’est à travers la littérature que s’approfondit ma capacité d’apprécier les autres arts, comme si une œuvre de langage faisait signe vers ces autres matières qui une fois organisées artistiquement deviennent aussi matière spirituelle, douée de sens et de vérité.   Toujours est-il que je ne peux lire Combray sans avant-goût du monde à venir.  Il me semble que dans La Recherche, la vérité intérieure de la littérature, qui est d’être style et pensée confondus, s’exprime totalement jusqu’à engendrer l’œuvre d’art absolue ; et que cette vérité m’introduit à celle finale d’un monde dont la matière subtile sera animée par une pensée infinie qui à travers le tout se pensera elle-même.

Il peut sans doute sembler étrange de parler de la vérité de l’œuvre de Proust, qui est après tout de fiction.  Mais je crois qu’une œuvre d’art est absolument vraie quand elle représente une nouvelle révélation de l’Esprit à lui-même ; qu’elle est relativement vraie quand elle tend vers la conscience que l’Esprit a de lui-même ; et qu’elle est sans vérité quand elle est une négation de la présence de l’Esprit.  En ce sens, l’œuvre de Proust n’est pas moins vraie que celle de Hegel, et celles de Bach et de Fauré, ou encore celle d’un Van Gogh, pas moins vraie que celles de Proust ou d’Homère, car il est une vérité dans la musique et dans les arts plastiques.  Écoutant Jean-Sébastien Bach, j’entends l’équivalent sonore des lois formelles qui régissent les univers physiques, supraphysiques et surnaturels ; l’œuvre de Fauré m’ouvre aux émotions supérieures, aux sentiments profonds de l’Esprit qui se dispersent dans les mondes humains et naturels, puis, riches d’infinies métamorphoses, se fondent dans une pensée qui passe tous nos mots, tous nos concepts, mais que nos meilleurs artistes expriment pourtant ; et j’ai vu dans certains cieux de Van Gogh les révolutions nécessaires de l’Esprit dont la vie n’est pas que douceur, mais également impétuosité ; et le miracle de la visibilité, d’une pensée faite corps, me fut révélé dans certains visages de jeunes femmes que l’on retrouve dans les tableaux de Botticelli.

Il m’arrive de penser que les philosophes de l’avenir jugeront sévèrement l’époque présente.  Je ne sais trop s’il y a parmi nos littérateurs et nos artistes des géants comparables à ceux que nous donnèrent encore des époques récentes (cela, les siècles en décideront) ; ce que je sais, toutefois, c’est qu’au cours du XXe siècle, avec toujours plus de force, s’est imposée une culture de masse révoltante qui ne sert qu’à dévoyer les consciences puisqu’elle est la négation absolue de la vérité et de la vie de l’Esprit.  Cette culture sous-humaine est à mon sens l’instrument dont se servent des capitalistes afin de soumettre les hommes à un Nouvel Ordre matérialiste et néfaste.  Je sais qu’il y a peu de libertés en dehors de l’Occident, mais je crains que nos descendants nous jugent aussi sévèrement qu’ils jugeront l’intégrisme musulman (on pourrait dire que l’Occident matérialiste et l’islam radical sont des formes de folie opposés ; on peut toujours espérer que ces deux formes s’affrontent dialectiquement pour qu’une vérité plus grande apparaisse).  Il n’y a qu’à regarder nos taux de suicide pour comprendre que l’homme ne vit pas que de pain et de jeux.  Des masses sont aujourd’hui vouées à l’errance morale ; rien ne peut les apaiser, les rasséréner dans un univers qui n’est plus qu’un spectacle débilitant qui ne sert au fond que des classes possédantes qui nous abusent.  On vit dans un monde où la consommation remplace la communion, où les signaux remplacent les signes ; il nous manque ces grands symboles propres aux traditions spirituelles, symboles qui permettaient à l’homme, même inculte, d’intégrer, à travers une pratique, la vie de l’Esprit supérieur qui l’habite.

Certains conservateurs ne manqueront pas de trouver dans un penseur comme Nietzsche l’un des symptômes, sinon l’une des causes, de notre déclin.  Peut-on leur donner tout à fait tort ?  Je me demande si l’œuvre du poète de Sils-Maria, tout athée qu’il se soit voulu, n’est pas l’une des stations de l’Esprit, l’un de ses moments forts.  L’Esprit est tout, il est donc également force, impétuosité et même violence (il y a réellement de saintes colères).  L’Esprit nécessairement se révolte contre les formes périmées.  Si la vérité du christianisme est éternelle, il n’en reste pas moins que l’Église catholique et les sectes protestantes s’enlisent depuis longtemps dans un autoritarisme brutal, un moralisme et un activisme social qui les éloignent du sacré.  Au fond, la vérité intérieure du christianisme, et plus généralement celle de l’Esprit, avait et a sans doute toujours besoin de Nietzsche (il faudrait ajouter, pour les conservateurs, que, même de leur point de vue, il y a des aspects fort positifs dans l’œuvre du penseur Allemand – mais on peut se demander si dans ses écrits les thèmes négatifs et positifs sont dissociables).  En un mot, un monde de formes périmées ou absurdes appelle ses destructeurs.

On me dira que l’art existe encore ; je répondrai qu’il a cessé d’être un vecteur des contenus essentiels de l’époque : l’art, tout comme la philosophie, se tient en réserve.  La mission essentielle de notre temps est peut-être de créer les fondements technologiques d’une humanité nouvelle ; je ne suis pas loin, en fait, de croire que Gene Roddenberry a joui d’une sorte d’illumination, que demain, tout comme dans Star Trek, nos machines puissantes nous serviront à fédérer les intelligences à travers les espaces semés d’étoiles.  Mais quoi qu’il en soit du destin de notre époque et du futur, chaque personne, unique, doit suivre sa propre voie, même quand celle-ci l’oppose, ce qui peut être douloureux, à la logique interne de l’histoire contemporaine.  Pour ma part, si je ne me désintéresse pas complètement des nécessités de notre temps, je trouve plus de charme à la poésie et d’intérêt à mon accomplissement métaphysique qu’au règne des machines.

Je cherche l’intelligible absolu.

© Frédéric Gagnon, 6 juillet 2011.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

5 juillet 2011

(Cette semaine, une nouvelle de Frédéric Gagnon.)

NADA

            Au froid rageur de l’hiver, une impression m’atteignit en l’arrière-plan de ma conscience – et je ne parle pas de mon esprit ni de mon cerveau, j’ignore si vraiment je suis un esprit ou si même j’ai un corps, mais je me sais conscient et c’est tout ce que je sais, je suis conscient donc je suis, et l’inverse serait tout aussi vrai –, une impression, donc, indéfinissable mais tout à fait réelle, lentement prit forme : celle de l’inhumaine solitude de tout homme, de toute femme, celle d’une désolation dont la terre jamais ne guérira.  Vainement je cherchais à me soulager : écriture, consommation d’alcool, lecture, rien n’y faisait, mes vieux adjuvants ne m’apportaient plus rien ; j’étais seul, infiniment seul, emprisonné dans un cercueil de givre qui définissait la vérité de ma condition.

Au bout de quelques jours, je dus me rendre à l’évidence : ne restait plus que la voie de l’analyse.

Pourquoi, par cet après-midi de froid rageur, la réalité, toute froide, toute prégnante, toute morte, s’était-elle impérieusement emparée de moi ?  Il me fallait décortiquer la situation.

Certes il y avait cet isolement, tout bonnement et platement physique, que je subissais dans ce deux-pièces du centre-ville.  L’hiver aux dents de loups me retenait chez moi, reclus et oublié de tous (à peu près).  Ma famille, car j’habitais à présent une ville lointaine, me manquait.  Et je n’avais pas fondé ma propre famille.  Ces ports d’attache si nécessaires que sont une compagne et un emploi stable me faisaient défaut.  Depuis plusieurs années, je passais le plus clair de mon temps à méditer sur des sujets abscons et à écrire sur des sujets qui l’étaient encore plus et qui n’intéressaient nul autre que moi (et encore !).  Enfin, ayant examiné ma vie, il paraissait évident au personnage raisonnable qui malgré tout m’habitait encore que ces faits et bien d’autres ne pouvaient mener un homme, prompt à la folie comme tous ses congénères, qu’à d’intimes dérèglements.  Mais le pressentiment d’une réalité beaucoup plus sombre, qui voulait accéder au jour de ma conscience pour l’assombrir, me hantait toujours, pesait sur mes nerfs malgré les arguties, ratiocinations et décorticages de l’entendement.  Et pourtant je décidai de vivre, puisque l’inverse solution ne m’apparaissait pas clairement, ou plutôt d’imiter les gestes de la vie – la vie, celle que j’avais ressentie comme réelle tout au long de mes nerfs si sensibles, m’ayant apparemment quitté.  L’examen de ma personne et de ses circonstances terminé, conscient de sa parfaite inutilité, je m’entourai de livres dont je lus très vite, presque simultanément, certains passages – exercice inutile dans mon état, il va sans dire, mais comme, encore une fois, il s’agissait d’imiter les gestes de la vie…

Dans un livre sur le bouddhisme zen, deux vers du « Hokyo Zan Mai » (« Samadhi du Miroir du Trésor ») de Maître Tozan me frappèrent :

«Vous n’êtes pas le reflet,

Mais le reflet est vous.»

En réalité je ne comprenais pas le sens profond – s’il est une telle chose – de ces vers, mais la stupéfaction qu’ils provoquèrent me délivra presque de mon mal (presque…).  Puis, revenu tout à fait à moi-même, la réalité s’imposa de nouveau : Nous sommes seuls! nous sommes seuls ! nous sommes seuls !

Je me suis assis devant l’écran éteint de mon téléviseur que j’ai fixé jusqu’à l’aube – et le vent frappait la vitre, le vent d’hiver, l’hiver froid de rage, et le vent me fracassait et soufflait librement en ma conscience, l’hivervent, l’ivrevent, rageant le vent en mon hiver intérieur où sans heurts tintent les heures d’une horloge de glace menacée d’éclatement – le vent ! le vent ! le vent ! – ma conscience et le vent ne formant plus qu’un seul courant d’air dans un corridor à jamais froid et désert – le vent ! le vent ! le vent ! : le ventre !  Le ventre ouvert de toutes choses avait pour centre inexistant ma conscience même – même ! – et le vent jamais ne cessera de s’engouffrer en moi qui n’existe pas ou à peine – en moi le vent : à moi ! à moi ! à moi !…  Et quand l’aube frileuse rosit la vitre givrée, je savais qu’une part de moi qui m’est peu connue avait dû livrer un combat désespéré pour que je ne sombre pas tout à fait dans le néant où me poussait le vent, le néant triste et froid dont le nom terrible mais galvaudé est SOLITUDE.

Le jour se levant, j’ai quitté le fauteuil où j’avais passé la nuit pour me raser et me doucher, ce que je n’avais pas fait depuis le début de cette crise parfaitement vaine – vaine comme le sont à la raison du jour toutes les conceptions de la nuit.  Puis j’ai mangé des toasts et des œufs ; puis, bien qu’il fît moins trente-cinq degrés, je sortis ; et mes pas craquant dans la neige roide, je me répétais que le vent est le vide et ma conscience la forme, mais que les deux ne sont en réalité qu’une chose, qu’une seule essence intemporelle dans son horreur.  Le vent est le vide, ma conscience la forme, mais les deux sont une seule essence.  Le vent : le vide ; ma conscience : la forme.  Mais une seule essence.  Le vent…  Finalement je m’arrêtai au Croque~Soleil où l’automne précédant j’avais eu mes habitudes.

Il n’y avait personne.  Peut-être s’y trouvait-il deux ou trois clients.  Enfin, pour moi c’était comme s’il n’y avait personne.

Je me suis assis à l’une des tables et la serveuse vint vers moi – mais en cet instant précis je n’aurais pu dire qu’il s’agissait de la « serveuse » car elle m’apparaissait, mais comment dire… c’était sa présence nue qui surgissait ainsi, libérée de tout contexte, sa présence parfaitement incongrue dans un monde où il n’est plus de ceci ni de cela, de fourchette ni de cuiller, dans un monde de formes indifférentes qui m’étaient soudain parfaitement inconnues… puis elle parla et je reconnus en elle un ancien chagrin.   « Bonjour, toi, dit-elle.  On jurerait que t’as vu une apparition ».  Un moment les lieux comme sa personne me redevinrent familiers et je me rappelai lui avoir vainement fait la cour l’automne précédent – l’automne précédant ! en cette époque bénie où j’étais certain de moi-même et des choses et du monde qui les contient – et de la reconnaître me rassurait : à l’essence conscience-vent s’opposait maintenant l’Autre, la Femme, et cette essence contraire, bien que la jeune femme, encore une fois, me rappelât un amour malheureux, me réconfortait, m’apportait l’espoir de la guérison du monde, du monde en moi, car elle représentait la possibilité de cette indispensable chaleur que l’on nomme chez soi, intimité, convivialité… puis cette essence tout autre s’estompa, et ne restait plus que la serveuse, comme une chose au milieu des autres, quelque chose comme l’organe de ces lieux, du café, le Croque~Soleil.  Je me levai d’un bond, et comme la réminiscence de mes sentiments anciens ne s’était tout à fait évanouie, je dis à la jeune femme interloquée : « Ne quitte point la voie des opinions communes » – puis je m’en allai, retournant en l’hiver où bourdonne le vent.

De retour chez moi – mais je n’emploie plus ces termes : chez moi que par pure commodité – j’étais d’une tristesse infinie, mais je ne parvenais pas à pleurer : pour pleurer il faut être deux, ça nous prend à tout le moins l’idée de l’autre qui sur nous s’attendrit pour verser ne serait-ce qu’une larme.  Mais moi je vivrais désormais dans un monde sans contours où tous les êtres se confondent en un point d’interrogation, en un silence qui n’a plus rien de poétique, qui est l’absence douloureuse qui perce le flanc jusqu’au cœur.  Mais moi j’existais à peine pour moi-même.  Mais moi j’avais découvert en l’existence une présence qui ne tient à rien.  Vraiment, rendu là, ça ne s’appelle même plus tristesse : c’est au-delà des mots.

***

Je suis une jeune vieille bête ratiocinante.  Voici ce qu’a écrit sur mon expérience ce pauvre frater absconditus que je ne puis cesser d’être :

La solitude dont j’ai pris conscience est transcendantale ; c’est une certaine réalité au-delà du réel qui détermine les paramètres de ma condition empirique.  Il y a des esseulements particuliers, l’abandon que l’on éprouve quand nous laisse une femme, un ami, un parent…  Mais la réalité qui s’est dévoilée est d’un tout autre ordre.  Il s’agit de l’essence de toute solitude, la solitude par excellence, la Solitude au cœur de toutes les solitudes, qui leur confère leur désespérante intelligibilité : NOUS SOMMES SEULS.

***

Finalement, j’ai repris mes vieilles habitudes, puisqu’il faut bien vivre ou imiter les gestes de la vie.  Alors on mange, on dort (on dort comme on peut…), on voit des gens, on fait des trucs…

Un matin, en me rasant, j’ai observé mon reflet dans la glace.

Un jour, peut-être, se détachera-t-il de moi pour vivre sa propre vie, mais il n’en sera pas moins moi, à jamais – et moi je ne suis personne.

Littéralement personne.

© Frédéric Gagnon 2004

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Chronique des idées et des livres par Frédéric Gagnon : Blanchot et la mort…

21 juin 2011

 Blanchot et la mort

La mort travaille l’homme ; elle est ce qui nous est le plus intime et ce qui doit demeurer pour nous le plus étranger ; la mort, pensée secrète inconnue de nous-mêmes, est à proprement parler impensable, mais on peut dire que toute pensée n’advient qu’en son rapport implicite à la mort.  C’est tout cela qu’indique Maurice Blanchot dans  un récit admirable intitulé L’arrêt de mort.

Les détails biographiques sont ici réduits au minimum.  Il y a un homme et successivement deux femmes.  L’homme travaille pour un journal ; la première femme (J.), plongée dans un désœuvrement qu’au fond partagent les deux autres protagonistes, désœuvrement qui est peut-être notre condition essentielle, affronte la mort ; l’autre femme, Nathalie, est traductrice.

J. fait face à la mort, à la sienne propre, pourrait-on dire, bien que le propre soit ici à questionner (et c’est sans doute, en un sens, ce que fait le récit).  Paradoxalement (mais le paradoxe n’est ici qu’apparent), J. embellit au cours de sa longue agonie.  « […] elle avait un visage très jeune que la maladie avait à peine touché.    […] le principal effet de la maladie était de lui donner les traits d’une adolescente. »  En effet, la mort ne rend-elle pas parfois leur pureté à nos traits ?  Le combat contre la mort est singulièrement ambigu : c’est au fond contre un complice qu’on lutte.  Il s’agit de gagner du temps.  Courageusement, J. parvient à vivre encore et encore, à ajouter un moment à l’autre – mais au fond elle ne craint pas la mort, ce qu’elle craint, c’est cette inconnue qui est la possibilité essentielle de la mort, possibilité qui a pour visage sans traits la nuit.  Tout est ici affaire de pensée.  On peut imaginer que la mort est non-pensée, la nuit également, et ce qui est sans fond et permet le phénomène du « mourir », mais tout cela, en tant que non-pensée, ne peut-être que pensée : en tant qu’élément non humain, cela n’en appartient pas moins au monde de l’homme, à sa possibilité ; il faudrait ajouter que cela même qui ne se laisse penser pense l’homme.

***

Je regarde la mort mais elle me voit ; devant son « voir » je me dérobe, mais j’accomplis dans cette dérobade le lien qui nous unit.  Ainsi, J., pourtant trépassée, l’espace de plusieurs heures ressuscite, mais l’extraordinaire est plutôt que finalement elle meurt définitivement.

Dans une langue qui s’examine et pousse jusqu’aux ultimes possibilités d’elle-même et de la pensée, l’homme raconte ce récit sans histoire,  puis il nous parle de ses rapports avec Nathalie, une vague connaissance qui un jour entra inopinément dans sa chambre d’hôtel ; qui entra là à l’encontre de tout bon sens — mais même le déraisonnable est parfaitement rationnel s’il est vrai que la Raison est tout, et c’est sans doute en écho à cette déraison raisonnable que le narrateur s’empare brutalement d’elle pour lui faire l’amour.  Puis suit une relation qui a tous les caractères incaractérisables du désœuvrement, de ce désœuvrement qui est sans doute l’élément nécessaire de la pensée profonde et qui agit déjà sur nous en écho à la mort.

  Pour approcher de la vérité de ce livre (soi-même aveugle et voyant), il n’est sans doute pas inutile de se rappeler que Nathalie est traductrice.  On peut penser que le secret de la parole réside dans la femme (la femme aurait le don des langues) ; c’est sans doute pourquoi, au-delà de l’apparente banalité de l’expression, Nathalie reçoit ce simple mot « Viens » dans toute sa portée ontologique.

Le narrateur refuse que Nathalie fasse faire un moule de sa tête et de ses mains, ce sont là objets de morts qui marquent le trépas ; mais le narrateur doit arrêter la mort pour préserver la possibilité de la vie.  On peut penser que la vie renouvelée par ce mot « Viens »,  ce mot par lequel « éternellement, elle est là », donne sa part nécessaire de lumière à J. morte.  Mais pour en arriver à cette confiance dans la parole comme dans une grande pensée, on doit savoir d’un savoir aveugle persévérer dans sa sourde détermination.  « Il faut beaucoup de patience, nous dit Blanchot, pour que, repoussée au fond de l’horrible, la pensée peu à peu se lève et nous reconnaisse et nous regarde. »  Mais cette patience ne va pas sans inconscience ; on pourrait même ajouter qu’une  bonne part de nescience est sa condition nécessaire.  Ainsi, bien que le langage contrôlé soit l’essence même de son métier (il est journaliste), le narrateur s’abandonne lorsqu’il parle à Nathalie une langue faite de termes inventés et de mots empruntés à la langue maternelle de son amie (Nathalie est d’origine étrangère), et lui tient des propos tout à fait extraordinaires.  Il la demande plusieurs fois en mariage, lui qui croit ne pas croire en cette union.  Sans doute faut-il que le narrateur passe par ce langage détourné  pour que l’atteignent, loin de leur banalité quotidienne, les mots dans leur véritable portée et qu’il ait accès à ce suprême mot « viens »…  Puis éternellement elle est là. – Qui, elle ? – La mort arrêtée qui suspend son arrêt.

© Frédéric Gagnon, 13 juin 2011.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Chronique des idées et des livres par Frédéric Gagnon…

7 juin 2011

Contes brefs

A

Il faut renaître

C’était un homme seul.

Le jour il se promenait avec un magnétophone pour enregistrer les sons multiples de la ville.  Le soir, dans son deux-pièces, il écoutait l’amas apparemment confus des bruits et percevait une musique divine, légère comme le vent d’avril dans les roseaux.

Une nuit il rentra avec une fille.  Après l’amour elle lui dit que sa semence avait ce goût qu’avait laissé dans sa bouche son avortement.

Le lendemain l’homme seul parcourut la ville en quête de sons.  Le soir, quand il mit l’appareil en marche, il entendit une voix grave, calme, souveraine : « Tu es mort.  Quand renaîtras-tu ? »  Cette nuit-là, il rêva d’un squelette qui devint serpent – et le serpent léchait les pieds d’un nourrisson.

B

L’exit de nuit

Il croyait se détester.

Une nuit, il se rencontra dans un rêve.  Son double et lui firent l’amour.  Ce fut passionné, torride, violent et infiniment doux.

Au matin, s’éveillant, il trouva près de lui le cadavre de sa femme.

 

C

Une liaison

 

Il était seul.  Seul dans la vie.  Seul dans ses rêves.  Dans ses nuits et ses jours.  C’était un homme essentiellement seul.

Il vivait dans Côte-des-Neiges, mais ça ne voulait rien dire.

L’après-midi, il quittait sa chambre et se rendait, sur Côte-Sainte-Catherine, dans l’édifice des HEC.  Il aimait regarder les gens qui passent.  Ça le rassurait, sur l’univers.

Autrefois, dans une autre vie, alors qu’il avait encore quelques amis, quelqu’un lui avait dit qu’il n’avait pas de fondations.  Il avait compris que n’ayant pas été aimé dans sa prime jeunesse, sa personnalité ne reposait sur rien.

Cet après-midi-là, en revenant des HEC, il trouva dans sa chambre, sur le lit, une femme nue qu’il ne connaissait pas.  Une jeune fille.  La plus belle femme qu’il ait jamais vue.

Son désir était intense.  Il voyait qu’elle avait envie de lui.

Il tira de son bureau noir un revolver blanc.

Il se brûla la cervelle devant l’inconnue qui l’observait.

Ce fut là sa façon de l’aimer, d’aimer cette femme magnifique, inattendue, miraculeuse.

D

La robe rouge

 

 Érika aime Robert.  C’est peu dire qu’elle l’aime, elle en rêve.

L’autre jour, Robert et elle avaient rendez-vous dans un café.

— L’amour est une robe rouge, dit Robert, mais il parlait d’une autre femme.

— Si l’amour est une robe rouge, alors je veux aller en haillons, dit Érika.

Quelque chose était brisé.  Robert et Érika ne se reverraient plus.

E

Nécessairement sans titre

 À l’absente

Il aurait aimé écrire un livre qui n’aurait porté sur rien : il était hanté par cet absolu.

Il aimait parfois repenser à certaines femmes ; il lui semblait qu’absentes leur réalité était saturée de sens.  Il pensait souvent à Jeanne, l’épouse d’un médecin qu’il avait connue à Montréal.  Longtemps il s’était plu à imaginer ce qu’aurait été leur vie à deux, mais il ne voyait plus dans ces phantasmes laborieux que l’enfance de l’art.  Ce qu’il recherchait, maintenant, c’était quelque chose d’infiniment plus subtil et précieux, l’essence, à jamais différée, qui ne se donne que dans l’absence, présente par cette absence même, par l’écart infime mais infranchissable qui séparait de son esprit l’Idée de Jeanne.  Cette Idée-là, il le ressentait confusément, était parente de l’Idée au principe de toutes les autres, de l’Idée pure qui n’est Idée de rien d’autre qu’elle-même ; de cet absolu, de ce vide, qui secrètement pousse tous les littérateurs à prendre la plume.  Par moments, un délicieux vertige le saisissait à la seule pensée de cela qui est sans nom et qui donne tout son sens au nom de Jeanne.

***

Ce matin-là, comme tous les autres jours de la semaine, il se rendit au bureau, puisqu’il devait malheureusement, comme des millions d’autres, gagner sa vie.

Les employés, dans ce ministère où il travaillait depuis trois mois, ne le reconnaissaient plus.  Bientôt, deux gardiens de sécurité le reconduisirent à la porte.  Ces faits incompréhensibles ne lui semblaient guère bizarres : une part de son esprit était intimement convaincue de son étrangeté, comme s’il ne pouvait être, partout et toujours, qu’un inconnu.  Il se dit seulement qu’il fallait fêter sa mise à la retraite prématurée.  Il s’acheta quelques bières dans une épicerie et se rendit dans un parc.

C’était un merveilleux jour de juin.  Le bleu du ciel, le vert des feuillages et des pelouses invitaient l’âme à ses propres mystères.

Il but lentement, avec volupté.

Il voyait une fillette adorable qu’accompagnait sa mère.  Bientôt elles s’approchèrent de son banc.  La petite fille le pointait du doigt en s’esclaffant. « – Qu’est-ce qui te fait rire ? demanda la mère.  – Là ! là ! ce drôle d’homme qui boit ! – Mais voyons, Marie, il n’y a personne.  Tu es un peu vieille pour voir des fantômes… »

Elles s’éloignèrent, mais la fillette riait toujours.

Il était temps qu’il rentre chez lui ; il devait écrire.

F

Le dernier mot

            Il voyait la vie telle qu’elle est, dépourvue de signification.  Une génération remplace l’autre, toutes sont ineptes, centrées sur des intérêts

Les carnets du sous-sol

mesquins.  Ce sont toujours les mêmes drames, les mêmes comédies, comédie du pouvoir, du sexe, de l’ambition, partout et toujours les hommes s’affairent et ne vont nulle part.  Ce qui aggravait son insatisfaction était ce fait que lui, homme d’esprit, ne pouvait consacrer son existence à sa passion d’écrire, mais devait passer des journées au bureau, occupé par des tâches purement techniques.  Le pire était de penser que son sacrifice était vain : il ne jouirait jamais du train de vie de ses parents, ni même de celui de ses grands-parents.  La nécessité était implacable, son existence absurde.  Écrasé par sa condition, il s’abandonnait dans ses temps libres au plus étrange des jeux : cet esprit spéculatif développa une métaphysique du vide qui avait pour maître mot absence.  Cette création spirituelle était sa façon de braver le destin, de se montrer plus fin que le sort.  En outre, l’expérience de l’être le décevait.  L’être, c’était du grossier ; mais l’absence, l’absence si chère, ce creux dans l’être que produit le départ d’un être aimé ou la disparition de nos illusions, lui semblait l’espace nécessaire à la vie de l’esprit, à l’apparition du sens, toujours évanescent, à peine sensible, si près et si lointain, près, aurait-il dit, parce que lointain.


***

 C’était en un mot, sous des apparences banales, un homme singulier.

Mais il mourut tout de même.

Au dernier instant, il prononça le nom de Jeanne, mais personne ne répondit.

 © Frédéric Gagnon, juin 2011

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Chronique des idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

24 mai 2011

Écriture et silence

1) Je l’ai écrit dans un roman qui est toujours à paraître, essentiellement la littérature n’a pas grand-chose à voir avec la communication.  On serait à mon avis assez proche de la vérité si l’on disait que la littérature est plus près du silence que de la transmission de contenus conceptuels.

2) Le langage réduit à son instrumentalité n’est que transmission de tels contenus, qu’il s’agisse de demander l’heure ou de donner une conférence sur les derniers progrès de la cardiologie ; mais si je vous dis : « Cette voiture est belle », je suis déjà plus près d’une pensée essentielle qui travaille le langage depuis l’origine, qui est, pourrait-on dire, le langage même, un centre vide par lequel l’écriture advient, s’expose, se détruit et miraculeusement renaît.

3) Il vaut sans doute la peine de noter que la linguistique moderne a en quelque sorte désubstantialisé le langage.  Pour la linguistique, les termes qui composent la langue n’ont pas de valeur par eux-mêmes, ils n’ont de valeur que par leur opposition aux autres termes (on passe donc d’une vision du monde dans laquelle l’objet prime la relation à une théorie dans laquelle la relation permet l’objet).  Cet acquis scientifique explique sans doute ce fait à première vue mystérieux : souvent les idées nous viennent en écrivant (ou en parlant) ; l’acte langagier précède dans de tels cas la pensée (cette expérience, qui est à la portée de chacun, contredit la fameuse citation de Boileau, qui pourtant à première vue semble l’expression du bon sens).  Chaque mot que l’on écrit appelle d’innombrables mots : ce fait est lié à la nature intime du langage que je viens d’expliquer brièvement.  Les signes linguistiques ne sont pas solitaires, ils viennent en constellations ; l’expression littéraire les neutralise dans la mesure où elle représente leur suprême activation.

4) L’expression littéraire est à distinguer tout autant du bavardage que de la langue du mathématicien.  Le bavardage est la manifestation d’une morne prolifération de la vie ; la littérature, elle, vie extatique par excellence, est la mort travaillant l’être de l’homme.  Par ailleurs, si la littérature est de part en part pensée, pure intelligibilité, elle est plus près des sentiments les plus élevés (qui pour les dieux sont peut-être l’intelligibilité réelle) que du langage schématique des sciences modernes.

5) Affirmer de la littérature qu’elle est vie et mort mériterait de longs développements.  Je vous dirais pour le moment que ce qui se déploie dans la littérature, c’est l’essence dévoilée (et pourtant toujours cachée) du langage.  Or le langage dans sa vérité contredit la conscience commune qui est conscience d’objet.  Ensemble de relations bien avant que de mots, le langage est cette absence qui permet toutes les présences ; et c’est bien cela qui s’exprime en littérature, l’absence, l’absence qui seule permet le Tout.  « Au commencement était l’action », disait Gœthe.  Avant l’être était ce déploiement qui ne tient à nul être.  Ce dont on s’approche, c’est de la pure pensée, de cette pensée de la pensée qui caractériserait le moteur immobile.

6) La meilleure métaphore pour comprendre ce qu’est l’écriture est celle de la clôture.  L’écriture clôt le sens, elle est un principe de restriction.

Il arrive qu’un écrivain s’exprime en public et semble particulièrement brillant ; mais lisant la transcription de ses propos, nous constatons une certaine pauvreté de sens.  Le sens qu’actualise la parole est souvent diffus ; l’écriture, elle, donne sens au sens en le restreignant dans son réseau de traces.  Il faut que le négatif s’affirme pour que le Tout advienne.  Gardons à l’esprit que la limite n’est pas l’ennemie de l’infinité, mais la condition nécessaire de sa réalisation.  En ce sens, on peut dire que si Dieu existe, il devait créer l’Univers pour advenir dans sa propre vérité qui est infinie et éternelle.

7) On pourrait également voir une analogie entre l’hyperlien et l’écriture.  L’hyperlien est à la fois présent et absent, actuel et virtuel.  Virtuellement riche de lieux potentiellement sans nombre où se joue le sens, il n’en existe pas moins actuellement comme trace.

8) On peut supposer qu’à l’écriture matérielle correspond une écriture immatérielle qui précède la parole : c’est cette écriture-là qui expliquerait que malgré tout les hommes se comprennent généralement lorsqu’ils parlent.

9) Il faut se pénétrer de cette idée que le langage jaillit du Silence, de ce silence qui est la nature intime de la conscience.  Vu dans son intériorité, le langage n’est sans doute rien d’autre que ce silence.  (Il serait intéressant de rapprocher cette vision du langage de la notion de Vide dans certains systèmes de pensée bouddhiste.)

10) Il faudrait pourtant sauver le langage philosophique, qui est essentiel.  La philosophie, on le sait, se présente comme un ordre conceptuel que souhaite transmettre le philosophe.  Mais on ne peut nier la profonde connivence qui lie la littérature philosophique et la littérature littéraire.  Sans doute faudrait-il ajouter que dans les meilleurs cas, le langage philosophique tend vers un au-delà du concept qui serait la condition nécessaire de tout usage de la raison.  Quelque chose du mythe traverse la philosophie – et le mythe dit ce que l’on ne saurait dire. – Question : Le positivisme logique ne  réduirait-il pas  le  langage philosophique à son instrumentalité ?

11) Accomplissant le langage, le poète tourne l’homme vers son destin historial.

12) – Mais enfin, me direz-vous, dans vos notes, souhaitez-vous réellement parler de littérature ?  Il faudrait choisir…  Il est ici question du langage en général, des lettres, de la conscience…  Mais de quoi voulez-vous parler ?  – De tout cela, répondrai-je.  Ces phénomènes sont solidaires, et si je pousse plus loin ma réflexion, je découvrirai peut-être qu’il s’agit d’une seule et unique réalité.  Voyez-vous, je crois que dans son usage quotidien notre langue est aliénée parce que les nécessités de la vie font de nous des êtres aliénés ; mais le rôle de l’écrivain est justement d’entrer dans la vérité du langage (la meilleure métaphore spatiale nous dirait peut-être que cette vérité traverse l’écrivain, l’envahit…).

13) L’écriture transforme l’écrivain dans la condition énergétique de son corps.

Ne pas perdre de vue que la littérature n’est pas que pensée.  C’est de la pensée, et c’est autre chose.  De

Grégory, Filed under

formidables décharges d’énergie passent dans le grand texte.  On pourrait dire qu’un grand texte est tout à la fois sens et dynamisme.

La littérature est totale.

14) Réseau de relations, le langage pur est sans signification, et pourtant tout ne signifie que par lui.  Le sens réel de tout ceci est un vide, un zéro dont on tire l’infinité des nombres.

La pure intelligibilité est une absence ; c’est également le parachèvement de toutes les beautés de la nature et des arts.

L’intelligible est ce qu’il y a de plus présent ; mais cela nous échappe pour la même raison qu’un homme ne peut voir son propre visage.

15) Vous êtes mort.  Seul face au dieu, vous voyez son visage, étrangement inexpressif.  Puis vous apercevez quelques signes distinctifs, et bientôt apparaissent les traits de tous ceux que vous pourriez connaître, de tous ceux que vous avez connus, de tous ceux que vous avez chéris, de tous ceux que vous avez détestés.  Vous êtes entré dans le Royaume des lettres.

À suivre…

 © Frédéric Gagnon, mai 2011

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

 


Chronique des Idées et des livres, par Frédéric Gagnon…

9 mai 2011

Nostalgie et signification

(Notes pour une esthétique du récit)

(a)

En me rapprochant de ma nostalgie,  je comprends mieux l’ultime projet qui s’offre à l’écrivain : écrire un livre qui ne porte sur rien, dans lequel

Platon

toute signification serait suspendue afin que le sens, qui ne peut que différer, advienne.  Songez-y un instant : croyez-vous vraiment que votre nostalgie se rapporte à des événements passés ?  La nostalgie cherche plutôt à saisir ce qui jamais n’arriva.  Le nostalgique projette sur le phantasme du passé son phantasme de plénitude (il y aurait donc phantasme redoublé).  Dans la nostalgie, nous faisons cette expérience paradoxale de la présence sans cesse différée mais en réalité si poignante de ce qui ne fut jamais.  Nous devons comprendre que ce sont des absences qui donnent sens à la vie.  Les Idées de monde et d’âme sont des formes vides qui orientent la pensée ; et pourtant ces Idées sont ce qu’il y a de plus nécessaire.  L’expérience concrète ne nous livre en réalité que des impressions parcellaires du monde comme de l’âme ; seuls les mystiques (peut-être) pourraient expérimenter dans toute leur vérité la richesse substantielle du cosmos et du moi; pour le reste, nous autres, pauvres mortels, nous n’expérimentons dans les Idées que ce qui sans cesse différé n’en donne pas moins sa nécessaire cohésion à l’ensemble indéfini de nos perceptions.

(b)

Il y a dans la vie des séquences qui captent mystérieusement ces significations latentes dont sont riches ces inconnues qui nous convainquent de la réalité du réel.  Si j’en crois ma propre expérience comme certains romans, les souvenirs des premiers moments où l’on se sépare de l’ordre familial sont les plus propices à réveiller notre nostalgie d’une plénitude qui serait comme la réalisation de ce que les Anciens et les scholastiques appelaient les transcendantaux.  Pour plus d’un homme, ces moments jamais vécus mais déterminants se confondent avec une atmosphère de féminité diffuse.  La Femme, en effet, quel bel exemple de surfantôme qui assure leur apparente cohérence à des continents psychologiques qui par moments nous semblent plus solides que le roc et que baignent pourtant les eaux absentes du pur néant.

(c)

Hamlet

La naissance de la philosophie moderne est caractérisée par le doute (Descartes), doute qui permet à l’intelligence de connaître son essence propre dans l’expérience du cogito (doute dont Husserl, faut-il ajouter, tirera toutes les conséquences beaucoup plus tard).  Mais avant d’être thématisé par le philosophe français, le doute et son corrélat psychologique, l’ambigüité, fit son apparition dans l’œuvre de Shakespeare, tout spécialement dans son Hamlet dont le héros est peut-être le premier personnage réellement moderne.

Cette mise en avant du doute représente une révolution qui affecta tout l’art du récit, jusqu’au drame théâtral.  Les Anciens, croyant en un telos immanent qui meut le cosmos comme tout être vivant, croyaient que l’œuvre littéraire devait elle-même être douée d’entéléchie, ce dont les poèmes épiques d’Homère donnent un bon exemple.  Chez nous, modernes, cette foi dans la finalité comme condition du sens est remise en question.  Le sens est pour nous suspendu, à venir.  Or l’esthétique est solidaire d’une telle mentalité.  Nos récits sont le plus souvent des tranches de vie : il y a bien sûr des événements, mais on ne voit pas entre ces événements les liens nécessaires qui conduisent immanquablement à une chute précise.

Il y aurait long à dire sur l’expérience du sens comme sens différé.  Il ne s’agit pas, selon moi, d’une réalité purement négative : elle permet ce libre jeu de la pensée qui de Fichte à Hegel engendra la vision dialectique du réel.  On pourrait ajouter qu’au niveau littéraire, elle ouvre la perspective d’une œuvre dans laquelle la vérité du sens comme différé et différence devient enfin manifeste.

(d)

Je rêve donc du roman de la nostalgie.  Ce serait le roman le plus moderne que l’on puisse imaginer.  Au fond on est nostalgique parce que le

Nostalgie, Création Julie

sens fait défaut ; on aspire donc à des amours passées, à des époques révolues.  Mais ces époques, ces amours, sont plutôt le rêve de ce qui fut et non ce qui fut vraiment.  On pourrait dire que l’objet du nostalgique est une absence qui en tant qu’absence capte toutes les significations dont est riche sa vie intérieure.

Pénétrez-vous de ces idées au fond très simples : la femme la plus belle est celle que l’on n’embrassera jamais, et c’est son impossibilité même qui rend l’amour possible.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Chronique des idées et des livres… par Frédéric Gagnon

25 avril 2011

Cette semaine, une nouvelle de Frédéric Gagnon

La bière, la danseuse et la mort

Ses fesses étaient plates, elle n’avait pas de très beaux seins, mais elle possédait un regard extraordinairement expressif.  Moi, j’étais là, dans ce bar de danseuses de la rue Saint-Denis, j’essayais d’oublier mon chagrin, le malheur immense d’avoir vu le jour et de n’être pas aimé par Jeanne.

J’avais déjà bu pas mal de bière et de vodka avant d’atterrir là, je m’étais dit que ces corps nus me ragaillardiraient, mais je ne découvrais dans ce bar sordide qu’un reflet de mon infinie, de ma pitoyable solitude.

Je n’avais pas posé mon cul depuis deux minutes sur cette chaise de métal qu’elle me demandait si elle pouvait s’asseoir à ma table, puis elle a déposé une serviette sur son siège et a pris place devant moi, vêtue d’un baby-doll, une sorte de filet qui laissait voir la peau, et d’un slip de satin noir.

Elle avait des cheveux bruns, tombant à l’épaule, des pommettes saillantes, des lèvres pleines et longues, et deux grands yeux violets qui regardaient droit dans les miens comme si elle était amoureuse.  Elle souriait, mais on sentait en elle la part d’ombre, cette part malheureuse que je devine chez certaines femmes.  Elle m’a posé des questions, elle voulait savoir qui j’étais.  J’ai dit que j’étais un homme dépressif de quarante-quatre ans et que je n’en avais plus pour longtemps.  Elle n’a pas cessé de sourire, mais elle comprenait, il y avait une tristesse insondable dans ses yeux.  Je ne savais trop si elle était triste pour moi ou pour elle-même.  Elle m’a dit qu’elle venait de Lévis, je lui ai dit que je venais de Québec, puis une danseuse noire apparut sur une scène faite de cases qui s’illuminaient successivement.  La Noire était svelte et souple.  J’ai remarqué qu’elle avait un beau derrière, la poitrine ronde, ferme et haute.  Elle dansait très bien, mais ça ne m’excitait pas tellement.  La fille aux yeux mauves, celle assise à ma table, m’a demandé comment je m’appelais.  Je n’ai pas répondu.  Moi, je pensais à Jeanne, tout ce cirque me tuait.  Elle m’a dit qu’elle s’appelait Miranda.  Miranda, j’aurais voulu t’embrasser, j’aurais aimé baiser la mort au creux de tes reins, mais la dépression me paralysait et j’avais peine à tendre le bras vers ma bouteille de bière.  Je n’ai pas exprimé mes désirs devant la danseuse, péniblement j’ai saisi la bouteille brune.  Et tout ce temps Miranda n’arrêtait pas de parler.  Ce qu’elle disait n’avait rien à voir avec le sexe et au fond j’aimais mieux ça.  Elle m’a raconté des trucs pas possibles sur ses voyages à travers le Québec, parfois en Ontario ou aux États.  Elle avait même dansé à Sept-Îles.  Miranda en avait connu des aventures.  Un moment, ça m’a presque amusé.  Cette danseuse-là était prolixe en chien.  Ça faisait bien vingt minutes qu’elle jacassait quand je l’ai interrompue, je lui ai dit que je ne voulais pas lui faire perdre son temps, je ne la suivrais pas dans un isoloir.  Immédiatement son regard s’assombrit.  Elle était furibonde.  Puisque c’est comme ça, dit-elle, les dents serrées, et elle me quitta aussitôt.  Cette Miranda n’était qu’une petite chipie : elle n’en avait que pour mon argent.

J’ai décidé de sortir fumer une cigarette.

Dehors j’ai vu le videur qui avait exigé un pourboire pour me laisser entrer, un petit gros désagréable qui avait bien passé les cinquante-neuf bougies.  J’aurais été capable de l’envoyer au plancher si je n’avais pas été si déprimé.  Mais j’étais complètement vidé, d’autant plus que c’était un soir de juin de l’an 2010 et que la beauté du ciel me rappelait le visage bouleversant de celle que j’aime.  Il y avait dans le Quartier Latin une faune bigarrée faite de Blancs, de Noirs et de Jaunes, de quêteux et de millionnaires, de filles faciles et de matrones.  J’étais si triste que j’avais peine à retenir mes larmes.  Il y avait toute cette humanité autour de moi, une humanité qui m’était étrangère, à laquelle je n’appartiendrais peut-être plus jamais, si jamais je lui avais appartenu.  Seule Jeanne aurait pu me réconcilier avec le monde, avec moi-même, mais Jeanne était mariée à un médecin, ce qui me semblait parfaitement logique.  Un moment j’imaginai ce que devait être leur vie, une vie luxueuse, je passais souvent devant leur maison, Jeanne voyageait beaucoup ; une vie rangée, qui ignore toute forme d’angoisse devant les nécessités matérielles, une existence qu’en réalité je n’avais jamais connue.

***

Miranda est sortie.  Elle avait passé un t-shirt et un short par-dessus le baby-doll et le slip. Elle aussi avait envie d’une clope.  Je l’ai allumée, je lui ai dit que j’avais changé d’idée pour l’isoloir.  Le sourire lui est revenu.  Elle m’a passé une main dans le dos.  Elle a dit que je ne le regretterais pas.  Elle se tenait toute proche.  Je me suis demandé si cette fille-là se lavait, soudain je sentais des odeurs nauséabondes, mélange de brûlé, de poisson, de fruits blets, d’œufs pourris.  Mais, heureusement, l’hallucination, sans doute due à l’état d’extrême tension dont j’avais souffert ces derniers jours, finit par passer.  J’ai embrassé Miranda sur la joue, sous l’œil inquisiteur du videur vieillissant, puis nous sommes entrés dans le bar.

Dans l’isoloir Miranda était tout à fait chatte.  Elle s’est dévêtue lentement.  Je me suis dit qu’en fin de compte elle n’était pas si mal foutue.

J’ai retiré soixante dollars de mon porte-monnaie.  Ça me donnait droit à quatre danses, chaque danse durant de deux à quatre minutes, le temps d’une chanson.  J’ai tendu les billets et je me suis assis sur un fauteuil d’osier.  J’ai demandé à Miranda de s’asseoir sur moi, puis je lui ai donné mes instructions.  Au début du prochain morceau, elle devait me serrer très fort, très très fort, comme si elle voulait me broyer les os.  Pas de problème, qu’elle m’a dit, tant que ça te fait plaisir.  Je lui ai demandé quel âge elle avait, elle m’a dit trente, et j’ai songé que Jeanne en aurait bientôt quarante-sept, elle avait vu le jour en 1963 ; puis la prochaine chanson débuta et je serrai contre moi le corps de cette jeune femme nue qui me serrait contre elle.

On a beau dire, rien ne remplace le contact de la peau.  C’est un besoin aussi réel que la faim qui nous pousse vers l’autre sexe, celui d’une confirmation existentielle que ni Dieu ni les anges ne pourraient nous donner.  Quelle paix, quelle paix l’on trouve dans un corps de femme nu.  Il y a dans certaines femmes des nuits paisibles qu’éclaire seule la lune ; des soleils spirituels dansent sur leur ventre comme sur des mers infinies ; par moments une plainte sourde se fait l’écho de tempêtes apaisées qui ont nettoyé l’horizon, laissant le ciel plus parfaitement vide, plus parfaitement ciel.  Je découvrais dans le corps de Miranda un océan d’énergie sur lequel je dérivais tout doucement.  Je ne voulais plus que me perdre en elle, me noyer en elle, renaître d’elle.  Mon abandon fut profond.  Un moment, ce fut plus fort que moi, j’ai murmuré trois fois le nom de Jeanne.  Dès que je me suis excusé, le charme fut rompu.  T’as pas à t’excuser, m’a dit Miranda, ça me dérange pas si tu veux me donner le nom de ta copine.  Elle a reculé la tête et m’a regardé droit dans les yeux.  Elle a essuyé la larme qui coulait sur ma joue et m’a donné un baiser sur les lèvres.  Puis je l’ai serrée à nouveau, mais ce n’était plus pareil, maintenant je le savais trop bien, elle n’était pas Jeanne ; ma très chère Jeanne, je ne l’étreindrai jamais ainsi.

Après les quatre chansons, nous sommes retournés nous asseoir devant la scène sur laquelle une grande rousse s’exhibait.  Elle avait un parfait croissant entre les deux jambes.  Je l’observais avec curiosité, sans éprouver de désir.  Puis Miranda m’a demandé ça, Tu m’offres quelque chose à boire ? et, une fois de plus, ça m’a saisi, le dégoût, elle n’en avait vraiment que pour mon argent, il fallait que je la paye pour me serrer dans ses bras, elle ne pouvait même pas sortir son fric pour boire un coup, non, fallait que je sorte mes piastres.  Je l’ai regardée droit dans les yeux, puis je lui ai dit,  L’autre jour j’écoutais un de ces idiots de cosmologiste débiter sa poésie facile à la télé.  Il disait que la matière de tout ce qu’on voit, les arbres, les étoiles, nos propres corps, les planètes, avait été produite dès les premières microsecondes de l’univers, qu’au commencement il y avait un point d’énergie infiniment dense d’où tout ça s’est sorti et que nous sommes en quelque sorte parents des étoiles.  C’est-t’y pas beau ?  Pourquoi ces poètes à la noix, ils parlent jamais de l’autre côté des choses ?  Avec eux tout est cosmique, toujours du cosmique !  Parents des étoiles !…  Ils ne disent jamais qu’on est également parents de la merde !  Y avait pas juste des étoiles dans la première étincelle d’énergie, y avait également de la merde.  Pourquoi ils ne parlent jamais de la merde, du sang, du sperme ?  Pourquoi ?  Miranda regardait le plancher ; elle semblait soudain très lasse.  Puis elle a relevé la tête.  Elle aussi me regardait droit dans les yeux.  Pourquoi t’es comme ça ? demanda-t-elle.  Pourquoi tu dois tout briser ?  J’ai été correcte avec toi…  Pourquoi tu dois tout briser de même ?  Elle me jeta un dernier regard de mépris, puis elle s’éloigna.  J’ai moi-même quitté ce bordel.  Dehors je fus saisi d’une intense envie de pleurer.  Miranda avait raison, pourquoi avais-je tout brisé ?  Évidemment, avec cette danseuse, ça n’allait nulle part, mais j’aurais pu profiter d’un bon moment.  J’étais franchement trop débile.  Et trop déçu de ne pas être aimé par celle que j’aime.  Bon Dieu ! que je me suis dit, et je suis parti à la course, puis, comme j’ai le souffle court, j’ai ralenti le pas au bout de deux ou trois minutes, et j’ai marché plus d’une heure dans cette cité d’une vie chaotique, obscène, puis je me suis arrêté dans une ruelle et j’ai dégueulé, après quoi j’ai pleuré un bon moment.  Je pensais à ma vie et j’y voyais trop clair.  Quel horrible gâchis !  Il n’y avait que Jeanne qui pouvait…  Mais ça ne se peut pas, ça.  Non, monsieur, ça ne se peut vraiment pas.  L’époux de Jeanne est médecin.  Il a sûrement beaucoup de fric.  Il est grand, athlétique, très beau.  Tout ça, c’est parfaitement logique : Jeanne est une femme grande, belle et blonde.  Et raffinée.  Et cultivée.  Elle devait être avec ce médecin.  Je devais être seul.  Mais c’est à Jeanne que je penserai au moment de fermer les yeux pour de bon.

***

Finalement, j’en ai eu assez de mes propres larmes.  On s’écœure de tout.  J’ai ravalé mes sanglots et je me suis rendu dans un bar où j’ai bu d’autres bières.  Puis je suis retourné dans la nuit en espérant m’y perdre pour de bon.

Ça ne voulait rien dire.

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Chronique des idées et des livres par Frédéric Gagnon…

11 avril 2011

(Cette semaine, une nouvelle de Frédéric Gagnon nous mène aux labyrinthes de nos propres vies…)

DISPARITIONS

Il était donc seul.

Tous ceux qu’il avait aimés avaient disparu.

D’abord sa femme, Mara, et leurs deux petits garçons, Morly et Farand.

Un jour, entrant à cinq heures pile comme tous les autres jours, il n’avait pas retrouvé les bruits familiers, ceux des enfants qui jouent ou écoutent la télé, ceux de sa femme qui s’affaire dans la cuisine.  L’appartement était vide.  Ou plutôt il était plein, gros d’une absence qui était une présence malsaine, informe mais précise dans l’angoisse qu’elle suscitait.

D’abord il avait essayé de se raisonner.  Ils devaient être sortis un moment.  Mara s’était peut-être aperçue qu’elle avait oublié d’acheter un aliment quelconque en faisant son épicerie.  (Mais non, mais non, disait une voix qui était l’une des voix de sa conscience sans l’être tout à fait.  Mais non, cela n’arrive jamais : Mara n’oublie jamais rien.  Tous les jours, sans exception, Mara et les enfants sont là à cinq heures quand tu rentres du boulot.)

Il s’était assis sur le canapé du salon, sans prendre la peine d’ouvrir la lumière.  Et le temps avait passé.  Il épiait les moindres bruits de cette tour d’habitation où il avait vécu dix ans avec Mara, espérant le retour des siens, mais personne n’entrait dans ce logement du dixième étage.  Personne.  Et le temps passait.  Et maintenant  le soleil s’était couché et la pièce baignait en l’ombre comme dans une froide matrice.  Et finalement il se résigna et se versa un scotch.  Puis il but beaucoup jusqu’à ce qu’il s’endormît sur le canapé.

Le lendemain matin, quand il s’éveilla, il était toujours seul.  Rapidement il se doucha, puis il se rendit au bureau où il remplissait des formulaires sur l’ordinateur.  Quand il revint, à cinq heures pile, ses espoirs furent déçus : le logement était toujours gros d’absence.  Alors il but du scotch, assis sur le canapé du salon.  Et le lendemain soir, il découvrit de nouveau un logement vide, et il but parce qu’il se sentait triste et sans ressource.  Le cinquième jour, il n’attendait plus rien en revenant du travail.  Quelque chose en lui s’était brisé, cette certitude intime et jamais formulée de l’ordre du monde.  À peine fut-il attentif à l’absence qui pourtant minait l’envers de son esprit.  Ce soir et cette nuit-là, il but et but beaucoup parce qu’en son esprit tout espoir de rétablissement s’était évanoui.

Le lendemain, c’était un samedi, il décida de rendre visite à ses parents qui vivaient dans une tour d’habitation, à l’autre bout de la ville.

Il prit deux métros puis parcourut à pied une distance d’un kilomètre sur une rue rectiligne, entre deux rangées de tours de béton.  Il entra dans un immeuble semblable à tous les autres et sonna.  « Qui est-ce? » fit la voix de son père.  Il approcha son visage de l’interphone et dit : « C’est moi ».  « Tu ne devais venir que demain », fit la voix, grave, neutre, terne presque.  « Il s’est passé quelque chose », dit-il.  « Très bien, fit la voix.  Je t’ouvre. »  Alors le timbre retentit et il put ouvrir la porte intérieure.  Il se rendit à l’ascenseur et appuya sur le huit.

Son père l’attendait dans le cadre de porte.  Son visage n’exprimait ni surprise, ni déception, ni joie.  Son visage n’exprimait jamais qu’une résistance obstinée au mouvement des êtres.

– Tu devais venir dimanche avec ta femme et tes enfants.

Il allait répondre quand il entendit la voix de sa mère :

– Qui est-ce ?

Bientôt elle apparut, derrière le père.

– Ah, c’est notre fils, ajouta-elle avec étonnement.  Mais fais-le entrer.

Le père recula d’un pas et son épouse s’écarta.

– Entre, dit le père sans émotion.

Il fit quelques pas et se retrouva dans le vestibule.  Son père l’invita à passer  au salon.  Ils y entrèrent tous trois et s’assirent.

–Lundi…  Lundi quand je suis revenu du travail, il n’y avait plus personne…  Je veux dire qu’il n’y avait absolument personne.

Il jeta un coup d’œil vers sa mère, qui était assise près de lui sur le canapé.  Sa mère regardait droit devant, apparemment indifférente, comme si tout ce qu’il pouvait dire lui était égal, mais il reconnaissait ce tic, ce clignement trop rapide de l’œil gauche qui trahissait son état intérieur.  Puis il regarda son père, assis sur son gros fauteuil à bascule, qui l’observait.

– Je n’ai pas revu Mara et les garçons depuis lundi matin.

Il y eut un moment de silence ; puis le père soupira et prit la parole.

– Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ?

– C’est vrai, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? demanda la mère dont la paupière gauche battait encore plus rapidement.  On a déjà tout fait ce qu’on pouvait pour toi.  Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de plus ?

– Regarde dans quel état tu mets ta mère, dit le père.

– C’est vrai, concéda-t-il au bout d’un moment.  Je n’aurais pas dû vous importuner.  Je vous demande pardon.

La mère éclata alors en larmes et enfouit son visage au creux de ses paumes.

Il se leva.

– Je vous laisse, dit-il.  Vraiment je regrette infiniment…

Alors sa mère releva la tête.

– Mais c’est vrai, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse? demandait-elle.  Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de plus ?  Nous, on a tout fait ce qu’on pouvait pour toi !

– Je…  Je vous prie de m’excuser, dit-il.

– Bon, ça va, dit le père, on n’en fera pas tout un drame.

Le père quitta son fauteuil et les deux hommes se dirigèrent vers le vestibule.

Comme il ouvrait la porte, le père s’immobilisa et lui dit, de sa voix grave, inanimée :

– Ne reviens pas demain.  Tu devais venir demain avec ta femme et tes enfants, mais tu as choisi de venir aujourd’hui.  Il est donc inutile de revenir demain.

D’un hochement de la tête, il salua son père et s’en alla.

Les trois samedis suivants, il revint chez ses parents, mais personne ne répondait.  Au bout d’un mois, la chose semblait certaine : sa femme, ses enfants et ses parents avaient bel et bien disparu.  Rien ne laissait présager le retour des siens.

Morly et Farand surtout lui manquaient.  La douleur de ne plus voir les gamins devenait franchement atroce.  Pour tromper l’ennui, il se mit à boire encore plus et il entreprit une liaison avec une collègue de travail, une certaine Mlle Tessier.

Un soir, il n’était que sept heures mais il était déjà fort ivre, il décida d’aller conter fleurette à sa maîtresse et se perdit en chemin.  Depuis l’adolescence, il connaissait par cœur le dédale de ces rues rectilignes ; son sens de l’orientation était reconnu de tous, et au travail on avait souvent loué la précision de son esprit ; mais par ce soir d’ivresse chagrine, il finit par se perdre entre ces rangées de tours de béton.

Après un temps il s’arrêta.  Il ignorait s’il avait marché vingt minutes ou deux heures.  Tout, tout ceci, le ciel nocturne et ces façades indifférenciables, lui devenait étranger comme il était devenu étranger à lui-même.

 

***

 

En un pays lointain, un homme fortuné se fit construire un labyrinthe s’étendant sur quelques kilomètres.  On y circule entre des rangées de tours grises, carrées, hautes de plus de deux mètres.

Il y a quelques semaines, un journal racontait qu’on y avait découvert le cadavre d’un inconnu.

 

 

Le 14 septembre 2004

 

 

 

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Chronique des idées et des livres… par Frédéric Gagnon…

29 mars 2011

(Cette semaine, Frédéric Gagnon nous offre une nouvelle.)

On ne s’en sort pas

Je suis l’enfant unique d’une famille de la haute bourgeoisie de Québec – mais j’ai porté mon nom comme une tache maudite.  Jamais mon père, qui pourtant devait tout au sien, ne m’ouvrit de portes ; jamais il ne m’encouragea ni ne me proposa de situation ; jamais il ne me présenta au beau monde de manière avantageuse.  Il me traitait publiquement avec mépris ; je devins la risée de toutes ses connaissances.  Il m’était donc impossible de me trouver un emploi honorable : le néant qui séparait un patronyme illustre de mon abjection sociale me réduisait aux limbes d’une vie déréalisée.

Une nuit de juillet, comme je m’abandonnais à l’amertume dans un bar de la Grande Allée, convaincu de n’être, à trente-cinq ans, qu’un homme pathétiquement inachevé, un éternel bon à rien, du coin de l’œil je la vis venir vers moi.

Myra était une femme comme jamais je n’en avais vu – et je doute que la mort même m’accorde spectacle si fulgurant.  Ses yeux aigue-marine me pénétrèrent comme un soleil d’eau quand elle approcha du comptoir où je buvais depuis plus d’une heure.  C’était une grande femme toute de cuir vêtue, à l’exception d’un jersey noir que l’on devinait sous la veste.  La masse de ses cheveux lisses et sombres tombait sur ses épaules.  Son teint rosé exprimait les nuances de sentiments qui se reflétaient en l’éclat de ses prunelles, et son rire découvrait de parfaites dents blanches qui brillaient tel un bonheur d’enfant qui toujours nous élude.

Bientôt nous engageâmes la conversation.  Entre nous tout était clair et naturel.  Les mots étaient moins des sons que des relais immatériels que traversait le courant d’une profonde sympathie.

En toutes choses dort une âme qui pour s’éveiller attend l’apparition d’une femme magique.  Myra était cette femme, une flamme douce, pourtant ardente, qui tirait de la veule banalité des êtres un monde tout en charmes et fantaisies.  Oui, pendant plus d’une heure ma vie fut un pur chef-d’œuvre.  Puis Myra dit que nous devrions ensemble quitter la ville.  Sur le coup, l’idée m’enchanta, puis une ombre assombrit le cours de mes pensées : j’étais sans le sou.  Sans le sou !  Je sentais vaciller l’univers d’opale qui trouvait en Myra son principe.  Alors une idée me vint, l’idée d’un homme prêt à défendre son salut avec toute la fougue d’un désespoir passé.

***

Myra m’attendait place d’Youville, dans son automobile grise, tandis que je gravissais le long escalier étroit qui menait à ce loft de la côte d’Abraham, rue sans arbres, tout en briques, béton, verre, bitume, où l’on circule de jour comme de nuit.

Une musique assourdissante, une pure cacophonie, venait du logement de Bébé Melançon, pusher que j’avais rencontré chez Luz, un type qui fumait de gros pétards, qui se prenait pour un écrivain.  J’ai dû frapper violemment la porte avant qu’il ne m’ouvre.  Dans l’entrebâillement j’ai vu un petit homme hirsute, torse nu, vêtu d’un jeans, qui ne s’était lavé ni rasé depuis plusieurs jours.

– Quoi ! hurla-t-il.

– Tu ne me reconnais pas ?

– T’es qui donc ?!

Un instant il me dévisagea, puis ses traits se détendirent et il ajouta :

– Ah ! l’ami de Luz.  Attends un peu, j’arrête la musique.

Il s’éloigna sans m’inviter.

Le bruit enfin cessa et il revint à la porte.

– Tu veux quoi ? demanda-t-il.

À mon tour je l’examinai.  L’ampoule du palier éclairait cruellement la peau tavelée de son visage jaunâtre.

– C’était une erreur de venir, dis-je.  Je m’en vais.

Comme il allait refermer la porte, je lui ai balancé une droite au visage.  Il essayait de se relever qu’il recevait déjà mon pied dans la gueule.

Ce Melançon était sonné !  Il devait y avoir un vrai carillon dans sa tête.

D’un coup d’œil j’inspectai cette grande pièce rectangulaire plongée dans la pénombre, vide à l’exception d’un sofa, d’une table basse, d’un lit et d’une chaîne stéréo sur le plancher.  Nous étions bien seuls.

Je me suis approché de la table.  J’y vis un monticule de cocaïne, une pipe à hash, un pot à biscuits, vieillerie jaunasse décorée d’un petit garçon bleu qui pêche à la ligne, accompagné de son chien brun – et un révolver, un .38 à canon court, une vraie petite merveille dont je m’emparai sur le champ.

J’avais déjà constaté que ce Bébé Melançon n’était pas une lumière.  J’ouvris donc la boîte à biscuits.  Un joli magot ! Pas moins de dix mille dollars.  Je me suis laissé tomber sur le sofa.  Il y avait bien une minute que j’admirais la masse de billets froissés quand j’entendis des pas qui s’approchaient.

– Arrête ou je te descends ! criai-je, l’arme dirigée vers le petit homme furieux.

Moins d’un mètre le séparait de la table.  J’ai visé le tibia et Bébé tomba de tout son long en gémissant.  Maintenant il fallait aller jusqu’au bout.  Jamais je n’avais soupçonné la joie sauvage de l’assassin.

– Celle-là, c’est de la part des enfants à qui t’as vendu  ta camelote, dis-je, puis, au bout d’un instant d’une frénétique intensité, je lui ai tiré une balle dans le crâne.

Le sang faisait une très jolie fleur sur le plancher.

Heureusement, le bruit des automobiles avait dû couvrir celui des coups de feu.

J’ai quitté le loft, la boîte dans les mains et le révolver sous le veston.  « Pas un dégonflé.  Je ne suis pas un dégonflé », pensais-je.  Voilà ce que toute ma vie j’aurais voulu dire à mon père.

***

Bientôt nous quittâmes la ville.

Le bolide crevait la nuit alcaloïde que traversaient des spectres phosphorescents, figures abstraites, étrangement suggestives, échos conjugués de la pleine lune et des lumières de lointains villages que nous apercevions aux flancs des collines.

Sans effort Myra dirigeait le véhicule sur cette sinueuse route régionale qui m’était inconnue.  Parfois je me tournais vers elle et lui trouvais un charme troublant.  À cette candeur, qui dans le bar m’avait émerveillé, succédait l’expression d’une beauté cruelle que révélaient un certain sourire, un certain éclat du regard – et la part la plus obscure de mon être s’animait au contact de son double féminin.

J’étais parfaitement contenté.  J’avais la femme, le fric et sous la ceinture un révolver froid et rigide comme un sexe de zombie.

Au bout d’une heure, peut-être deux, je ne sais trop combien de temps, nous vîmes un improbable motel.  Myra gara l’automobile devant une fenêtre illuminée.  Elle me dit de l’attendre et se rendit à la réception, puis elle revint avec une clé et nous conduisit à notre porte.

Dans la chambre, elle eut à peine le temps d’ouvrir la lumière du plafonnier que je la serrais contre moi.  J’enfouis mon visage au creux de sa nuque.  L’odeur de sa chevelure était chaude comme son corps qui brûlait contre le mien.  Enfin je découvrais cette sécurité, cette certitude d’exister qui m’avaient toujours fait défaut.

Légèrement elle me repoussa pour écarter les pans de mon veston.

– T’es un vrai caïd, dit-elle en regardant la crosse du .38.

Elle retira l’arme de mon pantalon.  Je croyais qu’elle amorçait un jeu qui n’ajouterait qu’à l’extase, mais, après avoir fait quelques pas à reculons, elle braqua l’arme sur moi, son visage parfaitement inexpressif.

– Je vais te tuer, dit-elle froidement.

– Ça va, j’ai peur, dis-je d’un air faussement détendu, mais au fond je savais bien que tout avait basculé, et je le sentais d’autant mieux que ma vie n’avait été qu’une sale garce qui me trompait sans arrêt.

– Tu es un lâche et tu vas mourir.

– Dis-moi que c’est une blague…

– Je suis tout à fait sérieuse.

– Mais pourquoi?

– Je suis ton âme.  Je suis l’âme que tu as expirée dans la nuit de ton éternelle faiblesse, et je vais te tuer

– Mais tu es si belle.  Tellement belle !

– J’ai la beauté de la mort.

– Mais…  Mais je t’aime, Myra.

Un moment elle m’examina, toujours aussi froide, puis elle appuya sur la détente.  Le projectile m’atteignit en plein ventre.  Je m’écroulai.  L’atroce douleur provoquait d’étranges, d’ineptes convulsions.  Par un effort désespéré, je parvins à lever une main tremblante vers cette femme mystérieuse.

« Adieu », dit Myra, puis elle me jeta un regard amusé, hautain, et m’abandonna.

Au bout de mon sang, après des heures d’agonie (une éternité !), j’ai fini par mourir.  J’ai sombré dans la Nuit essentielle dont mon existence dérisoire n’avait été qu’une ombre.

3-4 juin 2004

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


Chronique des idées et des livres… par Frédéric Gagnon…

14 mars 2011

 

Éléments de spiritualité romaine

Dans un recueil de textes de Julius Evola intitulé Explorations, on retrouve des écrits qui portent sur divers éléments de la spiritualité des anciens Romains.

Il faudrait ici dire un mot sur un auteur dont certains ignorent peut-être jusqu’à l’existence.

Théoricien de la Droite, métaphysicien, penseur profond des doctrines ésotériques, et orientaliste, Julius Evola, né à Rome en 1898 et mort dans cette même ville en 1974, s’est voulu le digne successeur des anciens Romains de meilleure souche.  Peu d’écrivains, en réalité, étaient aussi qualifiés pour livrer à l’homme moderne le message de la Rome éternelle.

Pour comprendre la pensée  d’Evola en cette matière, il n’est pas inutile de rappeler certains faits.  Or le fait central est celui du peuplement de l’Europe par les Indo-Européens, ancêtres des peuples blancs que nous connaissons aujourd’hui.  Les anciens Latins, quand ils atteignirent la péninsule italique, n’arrivèrent pas en contrée inhabitée.  Il y avait là un ensemble de peuples pré-indo-européens, peut-être parents de peuples moyen-orientaux, dont les plus connus sont sans doute les Étrusques.  L’opposition entre les Indo-Européens et ceux qui les précédèrent n’était pas purement ethnique : il y avait également divergence dans les métaphysiques, opposition entre des visions du monde qui déterminent le style d’une civilisation.  À la spiritualité virile, solaire, en un mot apollinienne des anciens Indo-Européens, s’opposait la spiritualité féminine, tellurique des premiers peuples méditerranéens.  La première trouvait son fondement dans l’Être, Immuable, Éternel, Lumineux ; la seconde dans le devenir et dans l’union mystique avec les forces occultes de la Nature.

D’après Julius Evola, il y eut toujours une tension entre l’élément indo-européen et le substrat des peuples précédents.  Avec le temps, les patriciens durent admettre dans la Cité des divinités dont le culte était étranger à leur éthos, divinités qui, comme Cybèle, favorisaient chez leurs adeptes des extases troubles qui, encore une fois, étaient profondément étrangères à la mentalité romaine primitive, mentalité dont le délitement, au cours des siècles, provoqua la longue agonie de l’Empire.

 

Caton d'Uttique

Ce Romain typique, que je cherche ici à cerner, Julius Evola en décrit la spiritualité de manière exemplaire dans Explorations.  Evola écrit : « … si, à l’origine, le Romain fut antispéculatif et antimystique, il ne le fut pas en vertu d’une infériorité, mais, au fond, en vertu d’une supériorité.  Il possédait un style spécifique, avait horreur des mysticismes impurs et des effusions sentimentales ; il avait une intuition suprarationnelle du sacré, étroitement liée à des normes d’action, à des rites et symboles précis, à un mos et à un fas, à un réalisme particulier.  Il ne connaissait pas les évasions.  Il ne craignait pas la mort.  Il accordait à la vie une signification immanente.  Il ne savait rien des frayeurs de l’outre-tombe.  Pour lui, seuls ses chefs et ses héros divinisés échappaient au sommeil éternel de l’Hadès. »  Tel était donc ce Romain qui servit d’idéal aux Européens à travers les millénaires.  Mais la vie réelle de la Cité ne fut pas toujours simple : la République victorieuse et l’Empire virent l’apparition de cultes étrangers, d’un ensemble de superstitions orientales qui apportèrent leur lot d’angoisses et de démesures.  Devant un tel fléau, les authentiques Romains retrouvèrent leur propre vérité dans des systèmes aussi divers que le mithracisme, le stoïcisme et l’épicurisme.  C’est de cette dernière pensée dont je parlerai finalement aujourd’hui.

Il semble curieux, à première vue, qu’un métaphysicien parle dans des termes positifs de l’École d’Épicure.  Dans notre monde, quand nous parlons d’un épicurien, nous désignons un homme ou une femme qui n’aime rien comme les plaisirs de la chair, un jouisseur frivole et inoffensif.  Sous la République et dans la Rome des césars, le mot épicurien désignait tout autre chose.  D’abord, contrairement à ce que l’on pense, les épicuriens de l’Antiquité n’étaient pas athées : Épicure croyait aux dieux comme à « des essences détachées, parfaites, sans passion qui doivent fournir pour le Sage les idéaux suprêmes. »  Ces dieux, toutefois, n’interviendraient pas dans les affaires humaines : l’âme de l’homme est physique et ses mouvements sont dus à des causes naturelles.

Un élément de l’épicurisme semblera sans doute étrange à l’esprit formé par le judéo-christianisme : la doctrine de l’École était une physique doublée d’une éthique (et non pas une métaphysique dont découle une morale).  D’après cette doctrine, l’homme, comme tout ce qu’il perçoit, est composé d’atomes et l’on peut douter que son âme survive à la mort.  Vous vous demandez sans doute comment une telle conception peut engendrer une éthique.  C’est « en raison de la libération intérieure, de l’éclaircissement du regard qu’elle produit avec son réalisme. »  Avec l’épicurisme, il n’y a plus de place pour « toutes les angoisses devant la mort et l’au-delà, tout le pathos tissé de désir ardent, d’espoir et d’imploration qui, en Grèce, correspondît à une période de décadence, à une altération de la spiritualité originelle, héroïque et olympienne, et qui devait malheureusement revêtir ensuite, à Rome, le sens d’une altération de l’éthique ancienne et du vieux ritualisme. »  L’authentique Romain revenait donc à lui-même, retrouvait son idéal intime d’autarcie, de possession de soi, possession de soi qui, soustrayant l’âme à « la contingence des impressions, des impulsions, des mouvements irrationnels », devait engendrer une joie absolue, subtile, que rien ne saurait troubler, pas même les pires tortures.  On le voit donc, le plaisir dont parlent Épicure et ses disciples correspond à une fin spirituelle qui va bien au-delà des plaisirs de la chair.

C’est sans doute l’un des nombreux mérites d’Evola d’avoir réhabilité une école de sagesse qui fut avec le stoïcisme l’un des fondements de la pensée romaine ; d’avoir montré comment un matérialisme avait ramené des êtres d’élite à des aspects importants de leur spiritualité originelle.

Je ne saurais trop, enfin, vous recommander la lecture des œuvres de Julius Evola : érudit de génie, il fut un véritable maître à penser dont le livre sur l’alchimie (La tradition hermétique : les symboles et la doctrine, l’art royal hermétique) influença Marguerite Yourcenar dans la rédaction de L’œuvre au noir.

 

 

Les citations de la présente chronique ont été tirées des textes suivants : Rome et les « Livres Sibyllins » ; Les deux faces de l’épicurisme. On retrouve ces deux textes dans Explorations de Julius Evola, publié aux excellentes éditions Pardès.

 

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Québec.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.

 

 

 


Chronique des idées et des livres… par Frédéric Gagnon

1 février 2011

Des idées et des Livres

De Maupassant, de Schopenhauer et de quelques considérations scandaleuses…

Publié pour la première fois en 1885, Bel-Ami de Maupassant est un roman réaliste qui nous révèle les dessous du journalisme, de la politique et

Frédéric Gagnon

du capitalisme dans le Paris de la seconde moitié du XIXe siècle.

Le personnage principal s’appelle Georges Duroy.  C’est lui, le Bel-Ami.   C’est un jeune homme pauvre, un ancien sous-officier.  Monté dans la métropole pour faire fortune, il travaille au bureau des chemins de fer du Nord et gagne un salaire de crève-la-faim.  Mais dès le chapitre premier, un hasard heureux se manifeste en la personne de Forestier, un ancien compagnon d’armes devenu journaliste.  Constatant l’impécuniosité de Duroy, Forestier décide de le prendre sous son aile.  Duroy deviendra ainsi reporter, chef des échos et enfin rédacteur politique à La Vie française, journal qui appartient à M. Walter, juif déjà fortuné qui deviendra cinquante fois millionnaire grâce à une transaction frauduleuse.

L’intérêt du roman repose en grande partie sur la carrière fulgurante de Bel-Ami, qui n’hésitera pas à se servir des hommes et des femmes dans une course qui le conduira au sommet de l’ordre social.  Ce personnage sans vergogne est une bête parfaitement adaptée aux tropiques d’un univers où tout s’achète, où tout se vend.  Georges Duroy est un égoïste, il ignore les remords et les conflits moraux ; c’est un monstre de désir, talentueux mais sans profondeur d’esprit ; il appartient à cette race qui obtient toujours les faveurs des femmes, de toutes les femmes.  Cette dernière remarque semblera peut-être odieuse ; ce qu’il faut savoir, c’est que Maupassant était grand lecteur de Schopenhauer, philosophe allemand qui publia en 1819 un ouvrage considérable, Le Monde comme volonté et comme représentation.  Or Schopenhauer soutient que l’univers entier est la manifestation d’une force désirante, qu’il nomme volonté, volonté

Guy de Maupassant

qui est une mais qui subit l’illusion de sa multiplicité dans le jeu des phénomènes.  La volonté étant donc l’essence de tout ce qui est, chacun dans ce monde (aussi bien l’homme qu’un arbre ou un animal) recherche les conditions optimales de sa propre existence, ce qui ne manque pas d’engendrer, vous l’aurez deviné, une lutte universelle dans laquelle sont engagés tous les individus.  Seul échappe à ce sort, qui se répète d’une génération à l’autre, le génie.  C’est là une personne singulière chez qui l’intellect l’emporte sur les forces instinctives, alors que normalement l’intellect est au service des instincts.  Saisi par la vision d’une Idée (eh oui ! Schopenhauer n’en était pas à un vice près, ce cher antimoderne croyait aux Idées de Platon), le génie enfante des œuvres qui font toute la grandeur de la culture humaine.  Mais si l’apport de cet être d’exception est inestimable, force est de constater que l’empire exclusif de l’intellect sur sa personne est contraire aux lois de la nature.  En fait, si le but de l’existence (comme le croient les darwinistes) était la seule survie, il faudrait admettre que ceux dont les facultés servent de puissants désirs sont de loin supérieurs au grand artiste qu’animent des visions transcendantes : le calculateur d’un entendement certain joue parfaitement son rôle dans cette tragi-comédie écrite d’avance que l’on nomme vie sociale.  Or voilà, Georges Duroy est dépourvu de toute grandeur morale ; mais il est ingénieux et doué d’un vouloir ferme, il sait tirer profit de circonstances et d’aléas dans lesquels, rétrospectivement, on voit un destin ; et la femme, sans doute si proche de la vie parce qu’elle donne la vie, cédera invariablement devant un tel individu, alors que son instinct l’éloigne de l’homme génial.

Ces considérations sur les rapports entre les sexes choqueront sans doute certains lecteurs.  Aux objections que l’on serait tenté de formuler,

Schopenhauer

j’opposerai ceci : répondez-moi en toute sincérité et dites-moi si ce ne sont pas les volontaires, et non les imaginatifs, les penseurs, qui ont le plus de succès auprès des dames.  Un réaliste, je n’en doute pas, admettra que nos motivations amoureuses sont souvent fort primitives.  Une jeune fille est excitée par la force d’un homme, puis elle lui trouve du génie ; un jouvenceau admire la beauté d’une femme, puis il croit lui trouver des vertus.  Voilà le genre de méprises dont les moralistes et les auteurs comiques pourront nourrir leur œuvre durant l’éternité.   Point de vue cynique, pensez-vous ?  Ne serait-ce pas celui de ce vieux Darwin dont la modernité vante sans cesse la théorie ?  En tout cas, c’est là une conception du sexe qui rejoint Maupassant et son philosophe préféré ; toutefois mon but, dans mes chroniques, n’est pas de convaincre, mais de susciter la réflexion.  Je vous l’ai déjà dit, je suis à peu près convaincu que nous sommes plongés dans un profond sommeil, un sommeil métaphysique.  Or je mise sur cette idée que l’interrogation passionnée des grands auteurs peut nous mettre sur le chemin de notre éveil.  Je crois, cependant, que leurs œuvres, même celles des plus grands, ne sont pas la Voie, mais le doigt qui nous indique la voie à suivre : à nous de savoir lire les signes.  Il va sans dire que les conclusions d’un Schopenhauer ou d’un Maupassant sont contestables, mais ce sont là des esprits d’une immense profondeur : on gagne toujours à les fréquenter.  Enfin, il ne faudrait pas passer sous silence ce fait que Guy de Maupassant est non seulement un fin observateur, mais également un très grand écrivain.  On ne louera jamais assez son style.  Sa phrase est généralement courte, souvent incisive ; en quelques traits, il nous permet de saisir un personnage, une situation.  Modèle d’économie, l’écriture classique de Maupassant ressemble aux mouvements gracieux de naïades qui dansent au-dessus du néant.  Légèreté et profondeur, tel serait le maître-mot de cet auteur (ce qui n’est pas sans rappeler Mozart).  Tout est si violent et immoral dans Bel-Ami, et pourtant tout est si aérien, si lumineux par la grâce d’une voix dont le chant est l’un des plus purs de la littérature française.  Il faut lire Maupassant, se pénétrer de ses phrases, et comprendre que le style n’est pas une vaine ornementation, mais une pensée singulière qui rayonne et vit en chacun de ses éléments.

Bel-Ami est une œuvre forte, une œuvre belle.  Guy de Maupassant nous montre la vie telle qu’elle est, et non telle qu’on la souhaiterait.  C’est en ce sens un maître, tout comme ce philosophe allemand qu’il admirait.

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On retrouve Bel-Ami dans plusieurs collections de poche.  On peut se le procurer pour la somme modique de 3,95$ chez Pocket.

Les amateurs de cinéma seront sans doute heureux d’apprendre que Bel-Ami vient de faire l’objet d’une adaptation, aux États-Unis, mettant en vedette Uma Thurman (sortie prévue en 2011).

À ceux qui désireraient s’initier à la pensée de Schopenhauer, je ne saurais trop conseiller un recueil de textes intitulé Esthétique et métaphysique, paru dans la collection du Livre de Poche.  On retrouve, par ailleurs, Le Monde comme volonté et comme représentation chez Quadrige / PUF et, en deux tomes, dans la collection Folio Essais.


Chronique des idées et des livres…

17 janvier 2011

Des idées et des livres, par Frédéric Gagnon

I

 

Frédéric Gagnon

Je n’ai jamais trop su qui j’étais.  Vous, savez-vous qui vous êtes ?  Grave question dont la réponse aurait dû, logiquement, précéder tous nos actes.  Mais les hommes s’affairent sans avoir découvert leur véritable nature, et en un sens on ne peut les blâmer : l’humanité aurait sans doute disparu s’il lui était impossible d’agir sans posséder la clef de l’énigme.  On pourrait croire, toutefois, qu’en jouissant d’un certain confort, en voyant l’essentiel assuré, nous consacrerions une bonne partie de notre temps à la recherche de notre véritable Moi.  Mais tel n’est pas le cas, même chez les plus réfléchis.  Nos besoins de base satisfaits, nous sommes assaillis par mille autres désirs.  L’un aimera démesurément les femmes, l’autre sera ambitieux ; l’un recherchera le pouvoir, tel autre sera la proie d’une passion dévorante pour l’argent.  On peut se demander si l’existence n’est pas un immense divertissement dans lequel nous cherchons désespérément à nous éviter.  Y aurait-il comportement plus sage que celui de l’homme qui s’enferme dans sa chambre pour entreprendre le plus important  des voyages, celui qui mène jusqu’à soi ?  Il me semble que celui qui lit, ou qui écrit, est cet homme seul dans sa chambre qui s’efforce d’accéder à lui-même.  L’expérience de la littérature, tout comme celle de la philosophie, est en réalité un exercice de spiritualisation – que nous lisions des vies de saints ou les écrits les plus sombres, les plus nihilistes.  Nous sommes peut-être les fragments d’une réalité métaphysique ; peut-être sommes-nous les ultimes rejetons d’une chaîne de hasards qui ont pour substance la matière ; mais d’une façon ou d’une autre, nous ne pouvons nier que nous sommes des consciences réfléchies ; or la littérature représente l’occasion de mieux comprendre ce que nous sommes comme esprits, en tant qu’êtres de désirs et de pensée capables d’imaginer l’infini.

II

Je n’ai jamais pu me résoudre, pour ma part, à ne voir dans ma personne  que la somme de mes actes.  Il doit y avoir, tout au fond de moi, quelque chose comme un caractère intelligible qui explique mes actions, mes pensées, l’ensemble de ma vie.  Ce caractère, en un mot, serait un destin.  Mais une certaine obscurité, liée à l’existence, me porte à croire que la source de mon être n’est pas la pure raison : ma réalité phénoménale ayant toutes les apparences du rêve, j’en déduis que ma réalité métaphysique est celle d’un dormeur (mais je ne suis qu’un personnage dans votre propre rêve, qui est votre perception du monde).  Or des messagers surgissent qui ont pour mission de nous éveiller.  Il est arrivé qu’un être jeune, sans expérience, me tienne des propos remplis de sagesse.  J’ai cru qu’une partie inconnue de mon esprit s’adressait alors à moi pour que j’échappe au songe – car au-delà du caractère intelligible, du dormeur, nous sommes déjà des éveillés : une partie de notre esprit, par-delà l’ego, les formes et toutes nos élucubrations, est pur éveil ; il s’agit là d’une vacuité qui serait dans nos vies une divine surprise.

III

Parfois inconscients de ce qu’ils font en réalité, les grands écrivains tissent des toiles dont les symboles sont autant de voies vers notre véritable nature.

J’ai l’impression que l’amour d’Ulysse pour Pénélope représente une longue fidélité de l’espèce à la meilleure part d’elle-même ; qu’Ithaque n’est rien d’autre qu’une terre d’éveil où nous goûterions les fruits  authentiques de l’esprit ; que les prétendants sont tous ces faux moi que la personnalité royale doit écarter ; que toute méditerranée, en somme, est intérieure, et que nous ne rencontrons jamais que les cyclopes et les dieux que renferme notre âme.

Il en va ainsi de toute grande œuvre littéraire : leur auteur nous propose un cryptogramme dont l’intelligence nous ouvrirait les portes de ce royaume des cieux qui est en nous.  Mais attention, la raison calculante ne suffit pas à la résolution de l’énigme  : la compréhension des meilleurs textes exige une conversion du regard, tout comme la perception de l’anamorphose d’un crâne, dans un célèbre tableau de Holbein le Jeune, exige une transformation du point de vue.

On pourrait croire qu’il en va autrement de la philosophie.  Mais qui ne voit qu’une œuvre philosophique vaut bien au-delà de ses chaînes de déductions ?  Elle devrait provoquer en nous un choc salutaire qui nous rappelle à notre condition transcendantale.  Le principal, dans notre rapport aux philosophes, est-il de nous souvenir des catégories de Kant et d’Aristote ?  Le vrai but de la philosophie n’est-il pas de nous apprendre que notre patrie est à l’extérieur de la caverne, en ce monde où brille le véritable soleil ?  Au-delà d’un système dont on peut douter, le cogito ne doit-il pas nous ramener à l’expérience de notre réelle nature, qui est de part en part esprit et pensée ?

IV

Ayant le goût des énigmes, des symboles et des chasses subtiles, j’acceptai avec enthousiasme quand Alain Gagnon me demanda de tenir une chronique dans le magazine du Chat qui louche.

 

Minerve

Vous retrouverez chez moi, chers lecteurs, des critiques et des comptes-rendus d’œuvres littéraires.  Je parlerai de classiques, de classiques de demain, de livres injustement oubliés, de mes engouements et de curiosités.  À l’occasion, j’aborderai également des ouvrages de philosophie, des essais qui portent sur la politique et d’autres sujets ; je présenterai des mouvements de pensée ; et parfois, mais pas trop souvent, j’exprimerai dans un article mes propres opinions sur un thème qui me préoccupe.  Il s’agira donc bien de livres et d’idées ; mais de grâce, lecteurs, n’attendez pas de ma modeste personne et de mes écrits des éclaircissements sur votre Moi véritable ; plus humblement, je m’efforcerai, en général, de vous aiguiller vers des auteurs qui eux, je le crois, peuvent vous mettre en chemin vers votre réalité métaphysique ou phénoménale (qui elle aussi, il faut bien l’admettre, a son importance).  Il m’arrivera, cela va de soi, de parler de textes pour leur seule beauté : le beau style manifeste une harmonie supérieure de l’esprit, que cet esprit soit canaille ou dévot.  Par ailleurs, n’ayez crainte, je ne me servirai pas de romans ou de poésies comme simples prétextes à des divagations semblables à celles d’aujourd’hui : il m’arrivera de parler de tout autre chose, m’abandonnant aux charmes et idées de mes auteurs préférés.  Toutefois, j’ai cru bon de préciser, aujourd’hui, le sens d’une quête, tout effort n’ayant de sens que par rapport à un but, qu’il s’agisse de la recherche d’intelligibilité d’un chroniqueur ou de celle du célèbre poisson par un vieux pêcheur cubain.

Enfin, je suis heureux de me retrouver parmi vous, et j’espère que vous trouverez quelque profit à me fréquenter.  Qui sait, chers lecteurs, ensemble peut-être parviendrons-nous à éveiller ce dormeur qui invente un monde que nous sommes loin de comprendre.

 

Notice biographique

Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Québec, Kingston et Chicoutimi.  Il habite aujourd’hui Montréal.  Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature.  À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue.  Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


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