Tranche de vie. Un texte de Madeleine Robitaille…

19 décembre 2011

(L’écrivaine Madeleine Robitaille a généreusement fourni ce texte au Chat — un extrait de son roman paru aux Éditions de Mortagne, Le quartier des oubliés.)

20 h 10

Assise auprès de sa grand-mère dans le bus qui s’ébranlait lentement vers l’autoroute, Mia, âgée de 9 ans, n’avait même pas l’idée de s’intéresser au paysage qui

Madeleine Robitaille

défilait sur sa droite.

Une main invisible lui nouait la gorge, oppressait sa poitrine. Elle restait inconsolable. Sa mère l’avait rejetée. C’est ainsi que Mia le sentait. Elle avait tenté d’éloigner le pire, de protéger sa famille, mais sa mère avait dit non. À son chagrin se greffait maintenant un sentiment de frustration, de rancune.

Elle ne veut pas me croire. Mais elle verra, et il sera trop tard… On va tous mourir parce qu’elle s’est entêtée dans son idée stupide de voyager en autobus.

Mia ravala un sanglot. Oui, c’était vraiment trop stupide. En tant qu’enfant, elle avait le pouvoir sur si peu de choses, en tout cas pas celui de changer le cours des événements. Où avait-elle failli ? Elle ne savait pas. Peut-être y a-t-il des choses qui doivent absolument se produire, parce que c’est écrit quelque part dans le livre de la vie. Non, elle ne voulait pas croire cela. Sinon, à quoi servait le libre arbitre dont lui parlait Margo depuis toujours ? Réfléchir avant de faire un choix, car chaque geste, chaque mot pouvait changer l’avenir, pour le meilleur ou pour le pire.

Désespérée, Mia ne savait plus quoi penser. Elle se sentait si impuissante. Et elle voyait tous ces gens – les autres passagers – inconscients de ce qui les attendait… Elle aurait tant aimé être comme eux, ne se douter de rien, profiter de la balade en toute confiance.

Je voudrais tellement me tromper.

Maintenant, une voix qui venait du plus profond d’elle-même, comme une intuition, lui suggérait de retenir la date.

Retenir la date ? Pourquoi ? Je ne sais pas quelle date on est.

Pourquoi la date ?

– Margo, on est quelle date ? demanda-t-elle à sa grand-mère.

–Le 14, chérie.

– Le 14, répéta-t-elle dans l’espoir que ces simples mots provoqueraient un stimulus suffisant pour déchirer le voile de cette nouvelle énigme.

Le 14. Ce chiffre lui disait vaguement quelque chose, mais quoi ? Pourquoi était-elle angoissée par ce chiffre ?

Pas un chiffre, une date.

– Août, Margo ?

– Mais oui, chérie.

– Est-ce que c’est une date importante ?

Margo parut réfléchir un instant, puis haussa les épaules pour lui signifier qu’elle n’en savait rien.

Le 14 août.

Les yeux fermés, la fillette essayait de se concentrer pour trouver une réponse. Le 14 août.  Le 14 août.

J’ai peur. J’ai tellement peur. Je ne sais pas pourquoi. Je ne me souviens pas pourquoi…

– Margo, il ne fallait pas monter dans le bus, gémit-elle en se collant à sa grand-mère. Surtout aujourd’hui…

Sa grand-mère l’enlaça tendrement.

– Pourquoi surtout aujourd’hui, mon ange ?

Mia secoua la tête pour dire qu’elle l’ignorait ; en même temps, sa bouche s’ouvrir et des mots qu’elle n’avait pas formulés dans son esprit naquirent par sa voix.

– Parce que c’est aujourd’hui que tout a commencé… et que tout va recommencer.

– Qu’est-ce qui a commencé ?

Sa grand-mère lui avait doucement relevé le menton pour saisir son regard.

– Raconte-moi, ma chérie. Tu sais bien que tu peux tout me dire.

L’œil humide, Mia ouvrit la bouche comme pour laisser la chance à d’autres mots de s’exprimer, mais la voix qui avait parlé à travers elle restait résolument muette.

– Je sais pas, grand-mère. Je sais pas.

Et elle se mit à pleurer de désespoir, d’incompréhension, de frayeur.

Notice biographique

Deuxième d’une famille de cinq enfants, Madeleine Robitaille est née à Mont-Laurier dans les années 60. D’une mère artiste, d’un père touche à tout, elle a vécu dans de nombreuses régions du Québec. C’est dans la magnifique municipalité de Kiamika qu’elle trouve un chez soi.

Le goût de l’écriture a toujours été présent, mais ce n’est qu’à l’âge adulte qu’elle se lancera dans la rédaction d’un premier roman. Quelques autres suivront sans lectorat, pour son plaisir personnel. Le quartier des oubliés est le troisième roman écrit par Madeleine même s’il est le premier qu’elle a voulu publier.

Entre son travail de secrétaire juridique et son implication à la ferme familiale, Madeleine a peu de temps. Elle a ainsi développé le moyen efficace d’écrire dans sa tête pendant que ses mains sont occupées à autre chose, avant de transcrire le tout sur son ordinateur portatif.

Madeleine est très inspirée par les sursauts de la température : la chaleur, le froid, la pluie, l’orage, la neige… Ces caprices de mère nature sont prétextes à faire naître une histoire. Profitant de sa facilité à se mettre dans les souliers des autres, Madeleine adore explorer la psychologie de ses personnages. Selon elle, ses romans sont essentiellement des thrillers psychologiques.

Notice bibliographique

Le quartier des oubliés (Éditions de Mortagne) 2006

Les orphelins du lac (Éditions de Mortagne) 2008

Dans l’ombre de Clarisse (Éditions de Mortagne) 2009

Le Bus (Éditions Mica Mac) 2010

Chambre 426 (Éditions de Mortagne) 2011


Chronique de Québec par Jean-Marc Ouellet…

18 novembre 2011

Le banc du Trésor

Certains l’appelaient « le vieux sage ». Les plus jeunes le traitaient de vieux fou. Lui… en riait. La sagesse est une folie qui s’apaise, qu’il disait.

Il vivait seul, simplement, sans fracas. Quelques années plus tôt, il avait traversé la mort de sa femme avec sérénité. Chaque jour, il marchait, saluant chacune et chacun. À l’épicerie du quartier, il écoutait les plaintes des autres vieux. Lui, jamais il ne se plaignait. Souvent, au parc, on le voyait assis sur un banc, seul, souriant aux arbres. Il rendait service. Il tondait la pelouse du « gros » Santerre, il donnait ses journaux à Ti-mousse le bègue, qu’on croyait illettré, il rapportait le lait et le beurre à madame Germaine, sa voisine handicapée. Il avait le petit mot pour encourager, pour rire. Toute sa vie de menuisier avait été un exemple d’efficacité et d’entraide. Ses patrons l’aimaient bien. Ses compagnons aussi. Quand on lui demandait d’où lui venait sa quiétude, il répondait toujours, le sourire aux lèvres :

  ─ Facile. Ça vient du Trésor.

Il repartait en riant.

Dans le quartier vivait Claude, l’homme d’affaires. Il était aussi différent du « vieux sage » qu’un chihuahua d’un chat angora. Claude bougeait tout le temps. Il travaillait, jouait au golf avec des clients, jouait au tennis le soir avec des amis, sortait dans les bars branchés où il draguait les filles. Il voguait de conseil d’administration à l’autre, courait les inaugurations et se faisait voir. Il critiquait tout le temps. Les décisions du maire, du gouvernement, le mauvais temps, la chaleur des beaux jours. Claude vivait intensément. Or, Claude était malheureux. Quelque chose lui manquait, et plus le vide l’envahissait, plus le silence lui faisait peur, plus il s’occupait.

Un jeudi de juillet, Claude avait un rendez-vous important près du parc. Pour s’épargner des pas, il y prit un sentier. Un peu en avance, il s’assit sur un banc et révisa le dossier qu’il présenterait. Le « vieux sage » passait par là. Ils se connaissaient à peine. Des saluts du « vieux », des réponses indifférentes de Claude.

  — Puis-je vous accompagner ? demanda le vieil homme.

Sans attendre la réponse, il s’assit à l’autre extrémité du banc. Un instant passa.

  ─ J’ai un Trésor à donner. Cela vous intéresse ?

Claude leva les yeux et regarda le vieillard.

  ─ Pardon ?

  ─ J’aimerais vous donner un Trésor. Si ça vous intéresse, bien sûr ?

Claude n’était pas démuni, les affaires allaient bien. Mais pourquoi refuserait-il un trésor, même d’un vieux fou ? Après tout, un trésor…

  ─ Bien sûr que ça m’intéresse.

  ─ Alors, c’est entendu. Je vous donnerai mon Trésor. Vous aurez cependant deux tâches à accomplir, des banalités que vous devrez respecter à la lettre.

  ─ Je n’ai pas beaucoup de temps ?

  ─ Il faut ce qu’il faut, commenta le « vieux ».

Claude hésita. Il ne disait jamais non.

  ─ C’est bon. Je fais ce que vous me demandez et vous me remettez ma part de votre trésor.

─ Il sera à vous.

Claude sourit.

 ─ Voici votre première tâche : chaque jour, venez ici. Assoyez-vous sur ce banc, restez-y quinze minutes et regardez autour de vous, humez le parfum des arbres, des fleurs, surveillez les écureuils, écoutez les bruits qui vous entourent. On se revoit dans un mois.

Sans rien ajouter, le « vieux » se leva, et s’éloigna. Claude était sonné. Quelle bêtise ! Il n’avait pas de temps pour de telles stupidités. Il regarda sa montre.

─ Merde ! Je suis en retard.

Il se leva en trombe, et courut à son rendez-vous.

Le lendemain, il ne vint pas au parc. Il passa devant, pensa au vieux, sourit, et poursuivit son chemin. Le soir, essoufflé, le cœur abîmé, il se remémora les paroles du vieux. Les sottises du patriarche n’étaient pas si terribles au fond. Et il y avait ce trésor, dont il ne connaissait pas la nature. Il se promit d’aller au parc le lendemain. Hélas, il n’eut pas le temps, pas plus le surlendemain. Chaque soir, pourtant, il pensait au « vieux ». Chaque fois, il résolut d’arrêter.

Plus d’une semaine passa. Un rendez-vous annulé lui fournit l’occasion de respecter sa promesse. Il gara sa voiture près du parc et marcha jusqu’au banc. Il hésita. Il regarda autour. Personne. Il s’assit enfin. Il regarda les arbres en pensant à sa sortie de fin de soirée, il écouta sans entendre, il oublia de sentir les parfums du parc. Dix minutes passèrent, dix longues minutes. Il se leva, et retourna chez lui. La nuit suivante, au coucher, il pensa au vieux. Il réfléchit à son arrêt au parc. Ça n’avait pas été si terrible, qu’il se dit. Une fierté mêlée de regret du défi inachevé l’endormit.

Le lendemain, il retourna sur le banc. Cette fois, il regarda sa montre et s’assura de résister les quinze minutes requises. Il regarda les arbres, remarqua leurs formes, la légèreté de leur feuillage. Il entendit quelques oiseaux, il huma certaines odeurs, un écureuil passa. Le temps échu, content de lui, il se leva et en hâte, retourna à son bureau.

Il revint le lendemain, le surlendemain, et les jours suivants. Plus il venait, plus il savourait ces moments de tranquillité. Il dépassait les 15 minutes demandées. Et le soir, il se sentait mieux. Une journée, il vint s’asseoir deux fois. Le matin et en fin d’après-midi.

Un mois plus tard, le « vieux » revint près de lui.

― Es-tu prêt pour la deuxième tâche ? demanda-t-il sans préambule.

― Bien sûr. On y va.

― À partir de maintenant, tu dis non. Si une demande te dérange, tu dis non. Fais-toi plaisir, et écarte le superflu dans ta vie.

― Comme quoi ?

― C’est à toi de découvrir.

Le « vieux » se leva et laissa Claude à ses pensées.

Le soir même, un vieil ami l’appela pour prendre un verre. Il pensa au « vieux ».

― Désolé, Jean-Marc. J’ai le goût de relaxer ce soir. On se reprendra.

Il raccrocha, fier de lui. Dans les semaines qui suivirent, il répéta l’exercice. De plus en plus souvent. Et plus il refusait les invitations, plus il esquivait les conseils d’administration, les inaugurations, plus il estimait le temps qu’il  se consacrait à lui-même. Il s’était remis à lire, un plaisir de jeunesse, un plaisir oublié. Chaque jour, il allait au parc, sur le banc. Il scrutait la beauté des arbres, il étudiait le chant des oiseaux, l’arôme des fleurs. Il était lui-même.

Il en vint à réduire sa « liste à faire », à établir des priorités. Il refusait des contrats. Il apprit à vivre le moment présent, à penser au boulot qu’au travail, à penser à son jeu qu’au tennis. Il refusait des sorties, il rencontrait ses vrais amis et se couchait tôt. Au lever, il était prêt à vivre. Enfin.

Un autre mois passa. Claude avait hâte de revoir le « vieux ». Chaque jour, il allait au parc, plusieurs fois parfois. Il s’asseyait, profitait du moment. Un jour, le vieillard vint. Souriant, il s’assit près de Claude.

― Je t’avais promis mon Trésor. Tu t’es bien acquitté de tes tâches, alors…

― Monsieur, interrompit Claude. De quel trésor me parlez-vous ? Il y a longtemps que vous m’en avez fait le don. Je ne vivais plus. J’étais condamné. Aujourd’hui, je sais où je vais, je sais qui je suis. Sans vous, rien ne serait arrivé. À jamais, je garderai ce Trésor. Et je le transmettrai à quiconque en voudra.

Le « vieux » le contempla. Il sourit. Se levant enfin, il étendit son bras. Les deux hommes se serrèrent la main. Le « vieux » s’éloigna.

― Merci ! cria Claude.

L’autre ne se retourna pas.

Le « vieux sage » mourut. Claude aussi. Ses enfants pleurèrent. Et le chant des oiseaux, l’arôme des fleurs et l’âme des arbres enrobaient le banc du Trésor.

Notice biographique :

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


Chronique de Québec par Jean-Marc Ouellet…

4 novembre 2011

Le vrai ou le faux,  II

 

Dans ma chronique du 13 août dernier, j’écrivais comment il était fascinant d’écrire, comment l’imaginaire du lecteur génère un univers unique, différent de l’original, de celui de l’auteur. Je parlais aussi de l’autofiction, de l’influence du vécu dans l’écrit. L’écriture est un jeu entre l’auteur et le lecteur, un jeu dont les règles leur sont souvent obscures.

Je vous avais proposé un de ces jeux. Dénicher le vrai dans un texte. Vous y avez joué, peut-être. Vous avez lu cette version falsifiée de mon aventure ancienne. Cinq vérités. Le reste était imaginaire.

Plusieurs se sont informés de la vraie histoire. Pour eux, et pour ceux que les folies de jeunesse intéressent, je livre ici la version véritable, celle que j’ai vécue. Libre à vous de comparer.

Il faisait froid, terriblement froid. Une neige frivole flottait mollement. Mes mains étaient gelées, je sentais à peine mes pieds. C’était une nuit typique de février, sans lune, une nuit de carnaval.

Nous revenions du Stade municipal. À l’époque, après la parade de la basse ville, on s’y rassemblait. La fête y avait cours, dehors. Nous étions mal habillés, nous avions froid. Nous étions donc partis avant la fin. La distance étouffait les cris des esprits échauffés. Nous étions trois. Un couple et moi, célibataire. J’avais garé mon bolide dans une rue éloignée des festivités. Il fallait marcher longtemps. Nous étions éméchés. À l’époque, on était permissif. Et téméraire.

Nous arrivions dans une quelconque ruelle, un raccourci, quand une poussée dans le dos me fit perdre l’équilibre. Je chutai. Étendu dans la neige, je vis des ombres. On me frappait. Une, deux, trois bottes s’en donnaient à cœur joie. J’avais mal aux côtes, au visage. J’avais l’esprit embrouillé. Par l’alcool, par la douleur.

Je finis par me relever. Deux agresseurs m’attrapèrent et me repoussèrent vers l’arrière. J’entendis un bruit de verre brisé. Comme dans un rêve. Je basculai à l’intérieur d’une boutique de barbier. Il y avait du verre partout.

Trente-quatre ans après, je me souviens de tout. Déchaîné, je me suis relevé, j’ai sauté à travers la vitrine devenue béante et je me précipitai sur mes agresseurs. Sans arme. Apeurés par ma rage, ou lassés de leur méfait, ils s’enfuirent. Sauf un. Le long d’un mur, mon ami le frappait. Je lui criai de le laisser partir. Il obtempéra, après un dernier élan. S’éclipsant, l’autre titubait.

J’étais conscient, mais amoché. Un oncle de la copine de mon ami habitait à quelques pas de là. Le vieil homme grimaça en me voyant, et voulut m’emmener à l’hôpital. Je refusai. On me coucha sur un divan. Je m’y suis peut-être endormi. Une heure passa. Je voulus m’en aller, aller me coucher chez moi. On retrouva ma voiture. Mon ami conduisit. Une fois à la maison, je rentrai en catimini. Mes parents dormaient. Je m’étendis sur mon lit et m’endormis.

Le lendemain matin, dimanche, je me levai vers 10 heures. J’avais mal à la tête. En fait, j’avais mal partout, mais un peu plus à la tête.

― Mais mon Dieu, qu’est-ce qui t’est arrivé ? ! s’exclama ma mère en me voyant.

J’allai à la salle de bain et me vis dans le miroir. Un ballon de basket orné de taches bleutées se tenait en équilibre sur mes épaules. C’était ma tête. Affreusement tuméfiée.

Ce fut un dimanche tranquille.

Le lendemain, au collège, une rumeur circulait. J’en avais mangé une maudite ! C’était plutôt vrai.

Aujourd’hui, plus aucune trace sur mon corps. Mais je me rappelle.

 

Notice biographique :

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche

 


Chronique asiatique par Michel Samson…

23 octobre 2011

(Une fiction que je vous offre en souvenir de tous ces enfants abandonnés à eux-mêmes et rencontrés pendant mes séjours au Viêt Nam.)

 

Hoài Huong

À l’oreille de Hoài Huong, je chuchotais toujours les mots suivants : « Tu appartiens à deux mondes. »

Ses nuits l’enlisaient dans de ténébreuses rizières aux reflets de lune  étranges et morcelés d’où elle ne cherchait à s’extirper que lorsque la faim la saisissait avec une soudaineté telle que de résister à ses tenailles s’avérait illusoire. Alors – et alors seulement –, Hoài Huong s’agitait dans son sommeil profond, geignait avec force quand elle ne hurlait pas, puis émergeait avec lenteur dans notre propre monde, ouvrant de petits yeux étonnés.

Des rizières de son âme, plus de traces ! En lieu et place de la lune, je crois que  mon visage souriant lui offrait un astre moins lugubre. Hoài Huong agrippait alors mon sein avec force, soucieuse de me transmettre ses craintes nocturnes, avant d’accepter enfin la tétée.

Pendant qu’elle se gavait, j’affrontais mes propres hantises.

Parmi les miens, seule Bà lão m’avait prodigué conseils et affection sans rien exiger en retour. Ma grand-mère est ainsi faite : elle ne ménage jamais son lait maternel quand une bouche affamée s’accroche à sa poitrine. Grâce à sa douceur, j’ai réussi à endurer tous les quolibets et insultes que ceux de mon propre sang m’ont servi alors qu’en mon ventre Hoài Huong, leur nièce ou petite fille, se dégageait peu à peu des griffes du néant. Ils la détestaient déjà et sa vie s’annonçait, je le savais bien, une longue errance dans un monde terne constitué de mépris et de mesquinerie.

Pouvais-je leur en vouloir, moi qui taisais l’identité du père ? Aux miens, pouvais-je ajouter au déshonneur d’une grossesse sans époux celui de la souillure abjecte d’une femme violée ? Non. J’ai fait la seule chose qu’on pouvait attendre d’une fille respectueuse de ses ancêtres : je me suis tue.

Hoài Huong a cessé de téter. Je la dépose sur la natte, près de moi, et la contemple encore. Elle a clos les yeux pour retourner hanter ses obscures rizières, celles de son odieuse conception.

Je ne l’en aime que davantage.

Ce matin, j’ai fait part à Bà lão de mon intention de confier le nourrisson à l’orphelinat. Elle n’a pas paru surprise : que pouvais-je faire d’autre ?

Demain, à l’aube, je laisserai ma fille là-bas, entre des bras étrangers, des bras de passage, en attendant d’autres bras, plus aimants ceux-là, je le souhaite de tout cœur, qui viendront l’arracher à cette contrée qu’en d’autres circonstances elle aurait pu apprendre à aimer. Avant de la quitter, je lui chuchoterai à l’oreille son nom que, jusqu’ici, j’ai tenu  secret.

Hoài Huong : Nostalgie de mon Pays.

Ainsi, je pourrai la laisser partir, sachant que par la suite elle me visitera parfois dans les mondes du rêve, m’apparaissant sous les traits d’une jeune fille heureuse, aimante, fière de sa mère aux grands yeux clairs et aux cheveux pâles, ainsi que de l’autre, l’inconnue aux yeux bridés et à la chevelure charbon qui l’aura portée et, en guise d’amour, lui aura offert une vie paisible.

Quant à moi, il ne me reste plus qu’à parcourir les vastes rizières en quête de mon âme perdue

Notice biographique :

Michel Samson nous parle bimensuellement de voyages et d’Asie… dans ses Chroniques asiatiques
Il est est né et a grandi à Arvida. Après un bac en Littérature française à l’UQAC, il a poursuivi des études littéraires (maîtrise) à l’université Laval. Les hasards de la vie ont fait qu’à vingt-quatre ans, il se retrouve enseignant au collégial. C’est un passionné du métier. Très vite il lui est apparu que parler de littérature à ses élèves demeurait insuffisant si la pratique ne l’accompagnait pas. Ateliers d’écriture, cours de production littéraire et d’écriture dramatique se sont donc succédés. Il a également collaboré à l’écriture de plusieurs pièces de théâtre pour différents organismes et touché à la mise en scène. Si de nombreux facteurs ont contribué à forger son style (travailler avec les étudiants, assumer la tâche de maître de jeux de rôles, etc.), les voyages se sont avérés un puissant déclencheur du besoin d’écrire : par le biais du journal de voyage d’abord, mais surtout par l’élaboration de textes subséquents afin de figer les souvenirs, un peu à l’imitation du photographe qui fixe l’instant sur un support. Voyages en Europe et, surtout l’exploration d’une Asie qui le fascine, où il se sent chez lui. C’est ce monde lointain qui fraie son chemin à travers ses mots, comme malgré lui. Il se considère un intermédiaire privilégié d’une autre façon d’être, de penser et de se réaliser : au lecteur le soin d’y trouver un sens, le sien, et de le plaquer sur des mots qui maintenant lui appartiennent.
Il a publié Ombres sereines, un magnifique recueil de récits immobiles à la Grenouille bleue, en 2009.  Cet ouvrage lui vaudra d’ailleurs le Prix de la catégorie découverte, au Salon du Livre (SLSJ) en 2010.

Il tient également un blogue de haute qualité dont voici l’adresse :http://ombressereines.wordpress.com/


Chronique de Québec, par Jean-Marc Ouellet…

9 septembre 2011

L’homme qui plantait des roches

Wilbrod marchait. Comme à chaque matin. Il traversait les champs, ses champs. Au passage, il vérifiait une clôture, un ponceau érodé par l’eau d’un ruisseau. Il inspectait le blé, le maïs. Il examinait les traits de labour. Puis, il s’assoyait par terre, sur un promontoire, une colline qui dominait les terres environnantes, ses terres.

L’homme prospérait. De père en fils, l’agriculture se transmettait. Année après année, Wilbrod acquérait des terres voisines. Il était maire de la municipalité, il siégeait à la coopérative. On le respectait, on le craignait. Chaque jour, sur sa colline dominant la contrée, il regardait son avoir, fier de ce qu’il avait, fier de ce qu’il était.

Et il pensait à ses êtres chers, à sa précieuse femme, Clara, son cœur, son soutien. Il pensait à sa fille, Sarah, sa fleur, si brillante, si belle. Il pensait, à ses deux fils, à Jacob, son dauphin qu’il disait, à son dynamisme et son sens des affaires ; à Laurent, qu’il surnommait le marteau, à sa force physique et son endurance. Il pensait à ses employés, ses amis. Ces personnes étaient sa vie. Bientôt, il prendrait sa retraite. Son avoir reviendrait à sa famille, à son épouse, à sa fille, à ses fils. Comme la tradition le dictait. Son œuvre vivrait toujours. Assis sur sa colline, Wilbrod était heureux.

Un soir de mai, sous la pluie, la famille revenait de la ville. La route était sinueuse. Sortant d’un tournant, l’automobile heurta une masse énorme sur quatre pattes. Le pare-brise explosa.

Wilbrod se réveilla enfin. L’eau emplissait l’habitacle. La vitre à sa gauche était éclatée. Avec peine, il détacha sa ceinture, se contorsionna pour sortir du véhicule et remonta à la surface de l’eau. Il était seul.

Aux funérailles, Wilbrod ne pleura pas. Avant la cérémonie, il serra les mains, le visage stoïque, sans rien dire. Pendant la cérémonie, il garda les yeux fermés,  ne bougea pas. On s’inquiéta pour lui. Au cimetière, un lourd silence régnait. Les témoins examinaient le mari, et le père, des morts. Il ne disait rien, ne remuait pas. Après la prière, les cercueils furent descendus en terre. L’épouse d’abord, la fille et les deux fils, ensuite. Wilbrod fixait le vide. Lorsque la dernière tombe reposa au fond, et que les nombreux témoins se retirèrent, le père meurtri resta là. Certains s’approchèrent de lui, le prirent par le bras, ou l’épaule, et l’invitèrent à venir chez eux. De la tête, il refusa. On le vit s’attarder là, longtemps, très longtemps. Puis il partit, et retourna chez lui. De la fin de l’après-midi, jusqu’au crépuscule, ceux qui regardèrent vers sa colline, au sommet de ses propriétés, le virent assis, immobile. Il sanglotait.

Le lendemain matin, il vint au village. Le regard triste, il restait affable. Il semblait serein. Il se rendit à l’hôtel de ville et démissionna de son poste de maire et de son siège à la coopérative. Puis il annonça qu’il liquidait ses propriétés au plus offrant. À son retour sur la ferme, il rassura ses employés. Il leur avait trouvé une belle place chez un très gros agriculteur de la municipalité voisine. Ensuite, il remonta sur sa colline, et y passa le reste de la journée. Comme il le fit les jours suivants.

Un an passa. Wilbrod avait vendu plusieurs terres. Il rendit les autres à la nature, à l’exception de celle de sa demeure, de sa colline, celle de ses ancêtres. Il y planta des arbres fruitiers, il y cultiva des légumes. Et il tondit les herbes couvrant et entourant sa colline. Lorsque vint le matin du premier anniversaire du drame, les gens qui tournèrent les yeux vers l’élévation virent une immense pierre, plantée là, seule. Et, contrairement aux jours précédents, Wilbrod n’y était pas assis. On paniqua. Plusieurs remontèrent le rang et vérifièrent l’état de santé de l’homme. Il les accueillit avec gentillesse, disant que tout allait bien. Quand on s’informait de la pierre sur sa terre, il répondait : « Quelle pierre ? » Et en souriant, il rentrait. Mais le soir même, à la brunante, un feu de camp apparut sur la colline, et resta allumé jusqu’à minuit. Il en fut de même le jour suivant, puis les autres jours. Chaque soir, un feu apparaissait, il brulait, jusqu’à minuit. Au début, on alla voir ce qui se tramait. En catimini, on remontait la terre, on s’approchait de la colline. On y voyait la grosse pierre et un feu de camp actif quelques mètres plus loin. Et un homme était assis devant, les yeux fermés. Il méditait, ou priait.

On ne le dérangea pas, mais on douta de sa santé mentale. Une fois par semaine, Wilbrod venait au village, achetait des vivres, s’informait des nouvelles, puis retournait chez lui. Il était calme, aimable, drôle même. Le soir, le même manège reprenait, et se répéta tout l’été, tout l’automne, et même tout l’hiver. Au printemps, une deuxième pierre, tout aussi immense, tout aussi étrange, apparut. Et le soir, le feu était au rendez-vous. De jour, des curieux venaient par les champs pour voir les pierres, pour dénicher quelques ragots à colporter. Ils examinaient les pierres, les cendres du feu de camp. Ils haussaient les épaules, puis repartaient, incrédules. Le printemps suivant, une troisième pierre apparut, et une quatrième l’année d’après. Et chaque soir, un feu éclairait l’horizon. Encore une fois, des curieux vinrent. Les pierres protégeaient l’intérieur d’une forme géométrique, un trapèze isocèle. Le feu de camp logeait au centre de la forme. On examinait les pierres, on haussait les épaules et l’on fuyait. Chaque soir, les feux s’allumaient et s’éteignaient, et chaque fois qu’on demandait à Wilbrod ce qu’il manigançait, il répondait : « Quelles pierres ? »

Le cinquième anniversaire depuis le drame, une cinquième pierre surgit. Elle était là, sur la colline. Le soir, il y eut un feu, mais cette fois, il ne s’éteignit qu’à l’aurore du jour suivant. Puis il n’y eut plus de feu. On s’inquiéta de nouveau. On alla voir Wilbrod, « l’homme qui plante des roches ». Il n’était pas chez lui. On le chercha dans la contrée. On ne le revit plus.

Les années passèrent. Le village se vida. On l’oublia même, lui, et les roches sur la colline. La végétation reprit son dû sur les champs. Les bois entourèrent le promontoire, qui devint une clairière verdoyante, où trônaient cinq immenses pierres formant une étoile. Vint l’année 2222. La cité empiétait sur la campagne devenue forêt. Un matin, des arpenteurs atteignirent la clairière, avec son herbe et ses pierres. Stupéfaits, ils contemplèrent les stèles. Une gravure ornait chacune d’elle. Deux cœurs sur la première, deux fleurs sur la deuxième, deux dauphins sur la troisième et deux marteaux sur la quatrième. Et sur la cinquième, à la pointe du pentagramme, une inscription : Ici vivent Clara, Wilbrod, Sarah, Jacob et Laurent. Sous le regard des mots et de la pierre, la chair se consume, et l’âme sourit à l’infini.

Notice biographique :

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie une chronique bimensuelle dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


Chronique de Québec, de Jean-Marc Ouellet…

13 août 2011

Le vrai, ou le faux

 

Écrire est fascinant. Un univers se transforme en mots, ces mots seront lus et interprétés par le lecteur. Un nouvel univers sera créé. Copie conforme de l’original ? Rien n’est moins certain.

Le vécu d’un auteur influence son imaginaire. Les mots dépendent de son talent. L’interprétation du lecteur s’appuie sur son pouvoir de transposer les mots en un imaginaire personnel, fidèle à son propre vécu.

Depuis pas si longtemps, j’écris. Et on me lit. Je n’ai pas de formation littéraire. Mon savoir  sur le processus de transmission de la pensée par l’écriture est limité. Je vous suggère donc de consulter de plus savants que moi pour tout connaître sur le sujet. Or, j’apprends. J’apprends sur l’art de traduire ma pensée en mots. J’apprends aussi qu’il existe un fossé entre l’écrit et l’interprétation du lecteur. Chaque fois, ça me captive.

Prenons l’exemple de ma chronique du 25 juin dernier. Le voleur de rêves. Dans ce texte, j’emploie le « je » pour l’efficacité du message. Ce « je »  pourrait être moi, mais en fait, il est chacun de nous, à un moment ou l’autre de notre vie. J’aurais pu utiliser le « il », plus impersonnel. Or, plusieurs ont cru qu’il s’agissait là d’une confession, la mienne. Que jadis, j’étais un éteignoir et qu’aujourd’hui, je regrettais. Au premier degré, les apparences le proposent. Pourtant, rien ne s’éloigne plus de la réalité. Dans ce texte, j’entre dans la peau d’un personnage, de quelqu’un à l’opposé de ce que je suis. C’est l’autre niveau du texte. Une dénonciation.

Écrire, c’est aussi jouer. C’est conduire le lecteur vers des chemins obscurs, là où il devra travailler pour imaginer la vérité. C’est insérer des clés, des messages personnels, cachés dans les mots, entre les lignes. Dans mon roman, L’homme des jours oubliés, je me suis amusé. Les noms de lieux y sont étranges. Eh bien, sachez que chacun d’eux, traduit dans une langue étrangère, possède en lui une signification particulière qui convient au lieu donné. Je ne vous en dis pas plus.

L’autofiction est une autre approche de l’écriture. Cette modalité mal définie semble poser problème dans le milieu littéraire. Encore là, je vous réfère à de plus savants que moi pour en saisir les tenants et aboutissants. Un auteur,  semble-t-il, devrait éviter les éléments de sa propre vie dans ce qu’il écrit. Tout devrait être parfaitement imaginaire.

Mais où est le clivage entre l’imaginaire et le réel ? Comment l’auteur peut-il éluder ses expériences passées, les personnes rencontrées, côtoyées, dans  l’écriture d’un roman, d’un conte, d’une nouvelle, d’un essai ? Nos expériences nous parlent, ils influent sur notre manière d’être, et de penser. Alors, dans mon esprit de néophyte littéraire, comment puis-je décrire une maison, sans d’aucune manière me référer à une maison aperçue jadis, quelque part, dans une revue, sur une photographie ou dans un rêve ? Ici, l’autofiction est inconsciente. Elle s’oppose à l’autofiction volontaire qui insère délibérément des éléments de sa vie dans un texte. Par exemple, décrire dans un roman un village identique à celui de son enfance. Comme un hommage. J’ai lu quelque part, et cela reste à confirmer, que Stephen King aime créer des lieux d’épouvante dans des parcs qui ressemblent à ceux de son jeune âge.

Un texte dénué d’autofiction est-il possible ? Sincèrement, je n’y crois pas.

Ceci me propose un jeu. Ci-dessous, je vous soumets un texte, une aventure, mon aventure de jadis. J’y insère cinq éléments véridiques, conformes à ce qui s’est réellement produit. Le reste est pure fiction. Je vous mets au défi de faire la part des choses.

Le temps était doux. Or, c’était une nuit de février, une nuit de carnaval. Au grand désarroi des organisateurs, la neige fondait. Les sculptures de glace n’étaient plus que des monstres difformes. L’eau ruisselait dans les rues.

Nous revenions du Stade municipal. La fête était terminée. Nous entendions les cris de carnavaleux aux esprits échauffés par le Caribou. Trois amis m’accompagnaient. L’un d’eux possédait une « minoune » qu’il avait garée dans une ruelle mal éclairée non loin du rassemblement. À part le chauffeur désigné, nous étions tous éméchés.

Nous arrivions dans l’étroite rue lorsqu’une poussée dans le dos me fit perdre l’équilibre. Je chutai. Étendu sur la glace humide, je vis des ombres. On me frappait. Une, deux, trois bottes s’en donnaient à cœur joie. J’avais mal aux côtes, au visage. J’avais l’esprit embrouillé. Par l’alcool, par la douleur.

À un certain moment, quatre agresseurs m’attrapèrent, me relevèrent et me repoussèrent vers l’arrière. J’entendis un bruit de verre brisé. Comme dans un rêve. Je basculai à l’intérieur d’une boutique de barbier. Il y avait du verre partout. Ma main saignait. Mon visage aussi. Je perdis la lumière.

Qu’arriva-t-il ensuite ? Je ne sais pas exactement. Mais il paraît que j’attrapai deux ciseaux sur une tablette et que, rouge de rage, je me précipitai à l’extérieur et poursuivis nos assaillants qui prirent la poudre d’escampette.

À deux coins de rue de l’incident, il y avait un hôpital. Je m’y suis réveillé. Deux jours plus tard. Grave commotion cérébrale. Des bandages couvraient diverses parties de mon corps. Encore aujourd’hui, une cicatrice orne ma joue.

Alors, d’après vous, où est le vrai dans cette anecdote ?

 

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a été lancé en avril au Salon du livre de Québec (Éditions de la Grenouillère).  Il est chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles.


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