(L’écrivaine Madeleine Robitaille a généreusement fourni ce texte au Chat — un extrait de son roman paru aux Éditions de Mortagne, Le quartier des oubliés.)
20 h 10
Assise auprès de sa grand-mère dans le bus qui s’ébranlait lentement vers l’autoroute, Mia, âgée de 9 ans, n’avait même pas l’idée de s’intéresser au paysage qui
défilait sur sa droite.
Une main invisible lui nouait la gorge, oppressait sa poitrine. Elle restait inconsolable. Sa mère l’avait rejetée. C’est ainsi que Mia le sentait. Elle avait tenté d’éloigner le pire, de protéger sa famille, mais sa mère avait dit non. À son chagrin se greffait maintenant un sentiment de frustration, de rancune.
Elle ne veut pas me croire. Mais elle verra, et il sera trop tard… On va tous mourir parce qu’elle s’est entêtée dans son idée stupide de voyager en autobus.
Mia ravala un sanglot. Oui, c’était vraiment trop stupide. En tant qu’enfant, elle avait le pouvoir sur si peu de choses, en tout cas pas celui de changer le cours des événements. Où avait-elle failli ? Elle ne savait pas. Peut-être y a-t-il des choses qui doivent absolument se produire, parce que c’est écrit quelque part dans le livre de la vie. Non, elle ne voulait pas croire cela. Sinon, à quoi servait le libre arbitre dont lui parlait Margo depuis toujours ? Réfléchir avant de faire un choix, car chaque geste, chaque mot pouvait changer l’avenir, pour le meilleur ou pour le pire.
Désespérée, Mia ne savait plus quoi penser. Elle se sentait si impuissante. Et elle voyait tous ces gens – les autres passagers – inconscients de ce qui les attendait… Elle aurait tant aimé être comme eux, ne se douter de rien, profiter de la balade en toute confiance.
Je voudrais tellement me tromper.
Maintenant, une voix qui venait du plus profond d’elle-même, comme une intuition, lui suggérait de retenir la date.
Retenir la date ? Pourquoi ? Je ne sais pas quelle date on est.
Pourquoi la date ?
– Margo, on est quelle date ? demanda-t-elle à sa grand-mère.
–Le 14, chérie.
– Le 14, répéta-t-elle dans l’espoir que ces simples mots provoqueraient un stimulus suffisant pour déchirer le voile de cette nouvelle énigme.
Le 14. Ce chiffre lui disait vaguement quelque chose, mais quoi ? Pourquoi était-elle angoissée par ce chiffre ?
Pas un chiffre, une date.
– Août, Margo ?
– Mais oui, chérie.
– Est-ce que c’est une date importante ?
Margo parut réfléchir un instant, puis haussa les épaules pour lui signifier qu’elle n’en savait rien.
Le 14 août.
Les yeux fermés, la fillette essayait de se concentrer pour trouver une réponse. Le 14 août. Le 14 août.
J’ai peur. J’ai tellement peur. Je ne sais pas pourquoi. Je ne me souviens pas pourquoi…
– Margo, il ne fallait pas monter dans le bus, gémit-elle en se collant à sa grand-mère. Surtout aujourd’hui…
Sa grand-mère l’enlaça tendrement.
– Pourquoi surtout aujourd’hui, mon ange ?
Mia secoua la tête pour dire qu’elle l’ignorait ; en même temps, sa bouche s’ouvrir et des mots qu’elle n’avait pas formulés dans son esprit naquirent par sa voix.
– Parce que c’est aujourd’hui que tout a commencé… et que tout va recommencer.
– Qu’est-ce qui a commencé ?
Sa grand-mère lui avait doucement relevé le menton pour saisir son regard.
– Raconte-moi, ma chérie. Tu sais bien que tu peux tout me dire.
L’œil humide, Mia ouvrit la bouche comme pour laisser la chance à d’autres mots de s’exprimer, mais la voix qui avait parlé à travers elle restait résolument muette.
– Je sais pas, grand-mère. Je sais pas.
Et elle se mit à pleurer de désespoir, d’incompréhension, de frayeur.
Notice biographique
Deuxième d’une famille de cinq enfants, Madeleine Robitaille est née à Mont-Laurier dans les années 60. D’une mère artiste, d’un père touche à tout, elle a vécu dans de nombreuses régions du Québec. C’est dans la magnifique municipalité de Kiamika qu’elle trouve un chez soi.
Le goût de l’écriture a toujours été présent, mais ce n’est qu’à l’âge adulte qu’elle se lancera dans la rédaction d’un premier roman. Quelques autres suivront sans lectorat, pour son plaisir personnel. Le quartier des oubliés est le troisième roman écrit par Madeleine même s’il est le premier qu’elle a voulu publier.
Entre son travail de secrétaire juridique et son implication à la ferme familiale, Madeleine a peu de temps. Elle a ainsi développé le moyen efficace d’écrire dans sa tête pendant que ses mains sont occupées à autre chose, avant de transcrire le tout sur son ordinateur portatif.
Madeleine est très inspirée par les sursauts de la température : la chaleur, le froid, la pluie, l’orage, la neige… Ces caprices de mère nature sont prétextes à faire naître une histoire. Profitant de sa facilité à se mettre dans les souliers des autres, Madeleine adore explorer la psychologie de ses personnages. Selon elle, ses romans sont essentiellement des thrillers psychologiques.
Notice bibliographique
Le quartier des oubliés (Éditions de Mortagne) 2006
Les orphelins du lac (Éditions de Mortagne) 2008
Dans l’ombre de Clarisse (Éditions de Mortagne) 2009
Le Bus (Éditions Mica Mac) 2010
Chambre 426 (Éditions de Mortagne) 2011

Publié par Alain Gagnon 


















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