Une nouvelle de Patrice Cazeault…

29 janvier 2012

(Richard Tremblay, L’ermite de Rigaud, a envoyé dans notre direction plusieurs nouvelliers qui ont plu au Chat Qui Louche.  Nous l’en remercions, le félicitons pour son concours littéraire annuel Les mille mots et invitons nos lecteurs à visiter son blogue : http://www.lermitederigaud.blogspot.com/)

Tiède et un brin diffus

 — Pourquoi ça ne fonctionne pas ?
Il s’agissait d’une toute petite voix. Une voix aiguë. Celle d’une enfant. Il y avait toutefois dans le timbre les intonations d’une voix habituée à commander. À se faire obéir.
Puis, un tout autre registre. Un ton aigre, un débit calculé et un tantinet lancinant.
— Je l’ignore, Votre Altesse. J’ai pourtant prononcé tous les mots de la litanie et effectué avec grâce les mouvements rituels…
La gamine à qui il s’adressait se cala plus profondément dans le large fauteuil sombre. Celui-ci dominait la pièce, démesurément grand, avec les excroissances informes et grotesques qui s’en échappaient. Elle y paraissait encore plus petite qu’elle ne l’était en réalité.
Elle tapota impatiemment du pied sur les cageots usés qu’on avait solennellement placés à la base du trône pour lui permettre d’y grimper seule.
— Vous m’aviez promis que le sortilège fonctionnerait… reprit-elle.
— Je vous assure, majesté, que l’exécution était magistrale. Si problème il y a, je vous suggère de vérifier la qualité des composantes réunies par Ochrémonium.
Les regards pivotèrent vers la forme grossière qui occupait le siège d’en face. À moitié prisonnier des barreaux de chaise qui déformaient ses masses adipeuses surdimensionnées, Ochrémonium se secoua dans un soubresaut désagréable à observer de si près.
— Sale lézard… commença-t-il
Il se tut, car Son Altesse venait de quitter son trône pour passer en revue les objets et mixtures hétéroclites qui gisaient dans un chaos calculé sur la table. Il pria silencieusement pour que la gamine ne sache pas différencier le quartz du cristal.
— Qu’est-ce que ce truc ? demanda-t-elle impérieusement.
— Un orphéolage molossal, majesté, énonça Ochrémonium.
— Il s’agit d’un vison… précisa la silhouette aigre et décharnée. Un vison dont vous avez maladroitement remplacé la dentition.
— Allons donc ! Quelle idée grotesque !
Nerveux, il matérialisa depuis les replis infestés de ses habits une petite baguette de pain chocolaté qu’il s’empressa de grignoter. Son Altesse ignora l’altercation et poursuivit son inspection. Elle pointa un assemblage de tiges d’ébènes et posa sur Ochrémonium un regard inquisiteur.
— Un prisme catalyseur des matières éthérées.
— Soyons sérieux, l’interrompit son rival. Ma nièce de 10 ans bricole des boîtes à pain plus catalysantes que cette pièce brouillonne.
Il réalisa tout à coup la portée de ses paroles et s’excusa auprès son maître. Celle-ci haussa les épaules et tourna encore autour de la table. Elle s’étira pour tâter une pâte visqueuse et mauve.
— Qu’est-ce ? fit-elle en reniflant la substance d’un air dédaigneux.
— D’authentiques baies de saumâgeuses sous-marines, claironna Ochrémonium, visiblement confiant.
L’autre conseiller leva les bras en l’air et gloussa d’ironie.
— Si ! Ce sont des vraies, réagit le grassouillet personnage. Je le sais parce qu’elles proviennent du même plant qu’il y a deux ans.
Cette réplique tomba sur la sinistre assemblée comme une lourde stèle de marbre. Une étrange chorégraphie de sourcils froncés et de gestes étouffés se livra à l’insu de la gamine. Celle-ci avait laissé son regard dériver sur la longue boîte d’ébène qui gisait à quelques pas, trônant au centre d’un fouillis d’inscriptions inquiétantes.
— Alors pourquoi cette fois ça ne fonctionne pas ? murmura Son Altesse en sourdine.
Les deux silhouettes diamétralement opposées reprirent leur concert d’accusations, s’injuriant mutuellement jusqu’à ce qu’une troisième voix  vienne les interrompre.
— Il ne manque que l’étincelle, bande d’idiots…
Ochrémonium et Voral conclurent une trêve momentanée et concertèrent leurs efforts pour réserver un accueil froid à l’ancien vizir de leur défunt maître.
— Tout est là, Majesté, reprit toutefois la forme dans l’ombre. Par contre, peu importe les babioles et les simagrées de vos assistants, il manque encore l’ingrédient essentiel, l’étincelle nécessaire pour embraser le dispositif, pour activer le sortilège et canaliser les énergies sombres…
— Quel est cet ingrédient, vizir ?
— Le souvenir le plus marquant, le plus vivant, le plus puissant que vous évoque la vie de votre défunt père. Quelque chose qui déclenche une violente émotion en vous. La plus grande joie que vous pouvez imaginer, ou la plus profonde haine qu’il suscite en votre cœur.
La gamine prit quelques secondes pour réfléchir.
— Et qu’arrive-t-il à ce souvenir ensuite ?
— Consumé, consommé par les forces obscures qui œuvreront à extirper votre père de l’abysse. Ce morceau de mémoire vous sera extirpé, arraché et annihilé à jamais.
Un courant d’air parcourut la salle humide.
Une seule petite joie, pensa Naïa, jeune héritière orpheline de la Couronne du Sombre Monde. Ça ne devait pas être si difficile à dénicher, non ?
— Je dois trouver ça là et maintenant ? s’énerva-t-elle devant les trois paires d’yeux qui la fixaient.
Ochrémonium se libéra péniblement de sa chaise tandis que Voral s’inclina de toute sa hauteur.
— Nous nous tiendrons à votre entière disposition, Votre Altesse…
Ils claudiquèrent tous les deux sur les dalles suintantes et disparurent par la lourde porte de bois.
— Naïa, reprit le vieil homme. Je sais que c’est difficile, mais…
— Taisez-vous, lui intima la gamine.
Elle se hissa sur la table et dévisagea méchamment le cercueil de son père. Sous son crâne paradait une série de longues absences hivernales, de silences embarrassants et de scènes d’intimité artificielle.
— Il y a bien une chose dont je me souviens, commença-t-elle. Je me souviens de sa chaleur, de son odeur alors qu’il m’enveloppait contre lui dans sa grande cape et que nous galopions sur le domaine à la tombée du jour. C’est… mièvre. Tiède et un brin diffus… Je ne crois pas que ça suffise…
Son regard darda le vizir.
— Pourquoi n’y a-t-il rien de plus éclatant ? Pourquoi n’y a-t-il jamais rien eu de plus entre lui et moi ?
Le vizir, dans l’ombre, soupira.
— Parce que votre père a dû se livrer au même exercice, il y a un peu plus de deux ans. Après que le corps piétiné de sa fille unique fut retrouvé sur la plaine.
Naïa laissa ses jambes balancer lentement dans le vide, l’empreinte d’une chute brutale ressurgissant en filigrane dans son esprit.
— Votre père vous aimait profondément, Naïa. Seulement… il ne se rappelait plus vraiment pourquoi.
Un long silence assombrit le visage de Naïa.

— Annulez le rituel, vizir…

Notice biographique

Photo Patrick Lemay

Patrice est né en 1985 et, hier encore, il s’amusait à se dépeindre comme un écrivain miséreux dont personne ne veut. Pourtant, il publiera en 2012 sa double série de science-fiction, Averia / Tharisia, sous la bannière des Éditions ADA. La nuit, entre deux séances de correction, entouré de chats qui ne louchent pas tant que ça, il se demande souvent s’il n’a pas rêvé toute cette aventure. Toujours à la recherche de ce qui fait vibrer et résonner ce petit quelque chose dans ses entrailles, Patrice tient le blogue http://avisdexpulsion.blogspot.com. Il aimerait beaucoup vous y accueillir.


Une nouvelle de Geneviève Blouin…

10 octobre 2011

(Richard Tremblay, L’ermite de Rigaud, a envoyé dans notre direction plusieurs nouvelliers qui ont plu au Chat Qui Louche.  Nous l’en remercions, le félicitons pour son concours littéraire annuel Les mille mots et invitons nos lecteurs, amateurs de fantastique et de fantasy, à visiter son blogue : http://www.lermitederigaud.blogspot.com/) 

 

Sang, cendre et poussière

Lumière crue.

Douleur.

Ouvrir les yeux sur l’obscurité.

Paniquer.

Coincée. Impossible de bouger.

Crier. Hurler. Où suis-je ? Hurler encore.

Du bruit autour de moi. Des chocs. La gorge me brûle à force de m’époumoner.

Un craquement de bois qui se fend. De la terre tombe sur mon visage. La lumière glauque me blesse les yeux. Des mains se tendent. On m’empoigne. On me tire. Hors de terre. Hors d’un cercueil. Mon cercueil. Hurler à nouveau.

Des bras me bercent. Des doigts timides effleurent mes cheveux. Lent retour à la raison. Agenouillée dans la cendre. Entourée d’hommes et de femmes en haillons. Efflanqués, peaux livides, yeux affamés. On dirait des monstres. Cependant leurs gestes sont doux, attentionnés.

« Prophète, disent-ils. Prophète, dis-nous comment est le monde bleu. »

Bleu. Lever la tête vers le ciel. Il est foncé, presque noir, couvert de nuages de tempête opaques et immobiles. Ceux-ci filtrent férocement la lumière du jour, la réduisent  à la ressemblance d’un crépuscule malsain. Il n’y a pas un souffle de vent. Pas un cri d’oiseau. Silence. Mortelle quiétude.

« Prophète, murmure un vieil homme. Prophète, raconte-nous le bruit des feuilles et le son des rivières. »

Prophète. Ce n’est pas mon nom. Pourquoi me nomment-ils ainsi ? Mon nom est… Un blanc. Réfléchir. Danielle. Voilà. Je m’appelle Danielle.

Me redresser péniblement sur un genou. Le mouvement dérange l’épaisse couche de cendre qui recouvre le sol. La poussière calcinée se soulève en une petite gerbe qui prend son temps pour retomber. Me mettre debout. On me tend une loque qui fut une robe. Stupeur.      Je suis nue. M’emparer du vêtement. L’enfiler sur ma peau déjà tachée de suie. Pourquoi suis-je dévêtue ?

« Tous naissent nus », répond-on. Je dois avoir posé la question à haute voix.

Le groupe m’entraîne doucement à sa suite. La cendre s’effrite sous les pieds, volette au ras du sol. Avancer dans un nuage gris. Les ruines d’une cité, au loin. Elles semblent être notre destination.

De temps à autre, une main amaigrie se pose sur mon bras ou mon épaule. Mes étranges compagnons me murmurent des encouragements à rester avec eux. Ils ne veulent pas perdre leur prophète.

Étrange. Le paysage est si dévasté. Ce n’est qu’une longue plaine cendreuse, piquetée de ruines, d’arbres distordus et de petites bornes usées. L’horizon de plomb est proche, étouffant. Pourquoi fuir ? Où aller ? Seule, je ne saurais où me diriger.

Les vestiges de la cité se rapprochent. Colonnades brisées, remparts effondrés, tours montrant leurs entrailles. Reliquats d’une gloire passée.

Notre route croise celle d’individus à demi nus qui avancent en rang. Ébahie en les voyant porter  leur avant-bras à leur bouche et y mordre jusqu’à ce que la chair cède et que le sang coule. Sang dont ils abreuvent ensuite la terre aride et desséchée. Ils font quelques pas. Le flot venu de leurs veines se tarit. Ils plongent les dents dans leur blessure pour la rouvrir. M’arrêter. Demander.

« Ils arrosent les champs », dit-on. Les mutilations continuent. Le sol n’est même pas marqué de sillons. Demander à nouveau. « Ce qui meurt ailleurs pousse ici, ce qu’on arrose ici pousse ailleurs. »

Feindre la compréhension. Remarquer les bras couturés de cicatrices de mes guides. Ouvrir la bouche pour demander… Un cri. Étouffé, qui semble venir du sol. La petite troupe qui m’accompagne se précipite. Ils tombent à genoux, grattent la terre de leurs mains. La cendre s’élève en un nuage étouffant. La terre craquelée blesse les mains décharnées, boit encore du sang. Le cri se renouvelle, plus aigu.

Les contours d’une boîte de bois apparaissent. Un cercueil. Tout petit. Le cri se fait pleurs d’enfant. Le couvercle est dégagé. On l’ouvre. Le petit être, à l’intérieur, devrait être encore taché du sang de sa mère, relié par un cordon. Mais non, il est propre, avec un nombril sec malgré sa taille minuscule. Une femme le prend dans ses mains sales et le berce. L’enfant cesse de pleurer. Il semble déjà plus âgé.

Le petit groupe se réjouit de sa découverte. Ceux qui arrosaient les champs s’approchent. Ils regardent le nourrisson en souriant de leurs bouches barbouillées de rouge. Un poignet dégoulinant de sang est tendu au bébé, qui s’en empare et le tète. Nausée.

« C’est tout ce qu’il y a, dit-on. Les plantes sont trop rares. Sang, cendre et poussière remplissent nos ventres vides. De cela, nous ne manquons jamais. »

« Quelques jours encore, poursuit un autre,  Et il pourra abreuver les champs. Peut-être ferons-nous meilleure récolte. Nous manquons tellement de bras ! »

Quelques jours ? L’enfant semble grandir à vue d’œil. Pourquoi s’étonner ? Il est né dans un cercueil. Pourquoi est-il enfant, lui, et pas moi?

« Ce n’est pas un prophète. » Bien sûr. Pourquoi attendre une répondre logique ?

Quelque chose effleure mes cheveux. Porter une main à mon crâne, la retirer pleine de flocons gris. De la cendre, encore, qui tombe du ciel cette fois. Lugubre neige.

Chacun s’enroule dans ses haillons.

« Pauvres fous, murmure un vieil homme. Ce qui brûle ailleurs ne renaît pas. »

On m’invite à les suivre en ville. La ville qu’aucun prophète n’a vue. Marcher à leur suite. Un étourdissement, soudain.

Noirceur.

Douleur.

Ouvrir les yeux sur la lumière crue.

Paniquer.

Une main chaude se pose sur mon front, me retient contre un lit. Le bip des machines. La blancheur des murs. L’hôpital.

« Danielle ! » Un visage se penche sur moi. Connu, rond, rose et aimé. Mon amant. Les souvenirs. La voiture. L’accident.

« J’ai eu si peur de te perdre ! Je n’aurais pas su quoi faire… »

Incinérée. Me racler la gorge, utiliser la moindre parcelle de force pour le dire. Je veux être incinérée.

Mieux vaut renaître en pluie de cendre qu’en spectre condamné à s’ouvrir les veines pour une terre ingrate. Même si les champs des vivants en souffriront, privés de la manne du sang des morts.

(texte finaliste aux 1000 mots de l’Ermite, édition 2010)

Notice biographique

Patrick Lemay, studio Humanoid

Geneviève Blouin est fascinée par les affrontements, qu’ils soient combats ultimes, guerres historiques ou assauts psychologiques. Titulaire d’une maîtrise en histoire, elle a publié une demi-douzaine de nouvelles, de styles et de genres variés, avant de donner le jour à son premier roman, Hanaken, la lignée du sabre, paru en août 2011 aux Éditions Trampoline. Son blogue, www.laplumeetlepoing.blogspot.com, permet de la suivre au quotidien.



Chronique de Québec… par Jean-Marc Ouellet

4 mars 2011

Cette semaine, une nouvelle : La cabane…

Une horreur blafarde pénètre mon âme vide. J’ai peur. Comme jamais.

Le ciel crache une eau épaisse, une trombe écrase la vie, et mon cœur s’agite. Entre là et néant, je cherche. Rien, tout, un chemin, un réconfort, de qui, de quoi, un sentiment oublié, parti jadis, jadis. Mais là où on ne devrait pas être, nulle consolation.

L’eau s’écrase sur la vitre. Je suis sec. Baume dérisoire. Je suis sec. Ha ha! Pour combien de temps? Minutes? Heures? Éternités. Tôt ou tard, je sortirai. Sortir. Fuir.

La carcasse métallique est enlisée. Le moteur s’est éteint, étouffé par l’eau qui monte, monte. Le fossé se noie, comme la route, comme mon courage.

Je sors dans les ténèbres. L’eau s’engouffre dans l’habitacle. Et moi je plonge, je me mouille, je cherche, j’espère, mais il n’y a rien, rien que le noir, et le clapotement des gouttes sur les feuilles, sur le torrent. La nuit gronde d’un râlement sinistre. Un trait de lumière fend le noir. Une lueur exsangue allume les alentours. Un instant, des fantômes m’entourent, des spectres humides et menaçants, lâches spectateurs. Leurs branches m’appellent, m’avertissent, me chassent. Je ne comprends pas. La vision est éphémère. Les ténèbres reviennent, couvrent la nuit. Et pourtant, j’avance. De longs bras m’agrippent, m’écorchent. Je fuis, mais d’autres arrivent, me tourmentent. Importun, je me hasarde plus loin, vers nulle part. Je trébuche. Les chicots m’enfargent,  m’accrochent. Je chute, je me relève, je tombe encore. Et je pleure. Mes larmes chaudes s’acoquinent avec les gouttes célestes. Froides. Cruelles. Il n’y plus de larmes. Que de l’acide ricanant sur mon épave.

Je tremble, je frissonne. De froid, d’effroi.

Au fond du noir, une lueur. Une étincelle dans l’obscurité. Elle scintille, fragile, tenace. Un espoir, comme l’étoile des rois. Je me faufile dans la moiteur végétale. À mon tour, je me laisse guider. J’avance. Je ne sens plus les égratignures, je survole les chicots, je me ris des vêtements imbibés. J’avance. Simplement. Espoir trouble.

Dans le bois, une cabane, une cabane noire dans les ténèbres, asile du fou, oasis du misérable. La lueur vient de là. Ou mirage.

J’approche, je touche. Il n’y a pas de rêve. La cabane est là, avec son bois pourri et sa puanteur moite.

À la hâte, je trouve la porte. Elle est entrouverte. J’hésite. Le vertige me fige. Je frappe. Enfin.

Pas de réponse.

Je hurle : — Il y a quelqu’un ?

Mon propre cri résonne dans ma tête. Le vent et l’orage me répondent. Une faible lumière émane de l’intérieur. J’ai froid. La nuit me pourchasse. Je n’en peux plus. J’entre.

Personne. Une seule pièce. Une table de bois, une chaise. Un feu éclaire l’âtre d’un foyer. La lumière danse une valse brouillonne. Les ombres se bousculent. Sur un mur, une bibliothèque attend. Un comptoir retient son évier près d’une autre paroi. Un lit est défait. Des draps propres y sont ouverts, comme une invitation, un sortilège.

— Il y a quelqu’un ?

Personne ne répond.

L’air est lourd, et pourtant, il réconforte. L’orage s’apaise. La crainte s’assoupit, mais le doute prend la place.

Appuyée contre le mur, il y a une guitare. Comme la mienne. Sur la table de nuit, il y a un livre. Un roman. Le même que je lis, là-bas, à la maison, là où je devrais être. Je le prends, je le feuillette. Un signet tombe sur le sol. Un signet blanc, une photo l’agrémente. Des enfants. Mes enfants! Ma fille, mes garçons. Une note à la fin du livre. Mon écriture. Des mots de ma main, des mots qui ne furent jamais écrits.

Près d’une fenêtre, il y a une commode. Un cadre s’y repose. Je m’approche. Je prends l’artéfact, l’examine. Il y a une femme, un homme. Béatrice, ma femme, et… moi. Plus jeunes. Nous, il y a quelques années. C’est le même cliché. Le nôtre. Celui qui attend sur ma table de chevet, près de notre lit, chez nous, là où je ne suis pas.

Comment? Comment!

Rien ici n’existe. Ce n’est qu’un rêve, un cauchemar. Rien ici ne peut exister. Je me pince le bras. J’ai mal. Pourtant, rien ne disparaît. Tout reste. Odieux. Absurde. Je fuis, je me précipite vers la sortie, vers les ténèbres. J’affronte la tempête, celle du dehors, celle de mon âme. Je cours, je cours.

Enfin, je croise la route. Une voiture arrive. Je suis sauvé!

***

J’ouvre la porte. Un homme en uniforme se tient là, austère. Des sons sortent de sa bouche. Des mots nauséabonds, aux sens faméliques, ou maléfiques. Autour de moi, ces bruits flottent, graves, insensés. Des larmes jaillissent, roulent sur mes joues dérisoires.

L’homme n’est plus là. Je referme la porte. Je suis mort. Anéanti. Il n’y a plus de vie. Il n’y a que chimère et folie. Rien. Je ne suis rien. Qu’une image délavée d’un peut-être évanoui, qu’un probable qui ne sera jamais, qui ne sera plus qu’allusion et souvenir.

Oui. C’est ça. Oublier. Je dois oublier. Pour me rappeler. Seul. Seul.

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, sortira en avril aux Éditions de la Grenouillère.  Il est maintenant chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles


Une nouvelle d’Annie la Silencieuse…

3 mars 2011

Le Tunnel

Annie, la Silencieuse...

Je m’éveille en douceur, comme sortie d’un éternel sommeil.  Engourdie.  Je suis engourdie.  Mes membres semblent handicapés soudainement.  Je regarde autour, rien ne m’est familier. Je ne comprends pas…  La mémoire, cette faculté que j’ai et qui oublie que trop ne m’a pas avertie qu’elle ferait des siennes, encore.  À gauche, rien en vue.  À droite, même chose.  Mais devant, devant, la lumière.  Une lumière vive, iridescente qui me crie au visage de la regarder.  Et je la regarde, intensément, comme envoûtée.

La lumière, le néon de la table d’opération.  L’opération !  Bien sûre !  Je dois être en train de me faire opérer à cœur ouvert.  Je dois être endormie, j’imagine.  Le néon étant fort, je le vois même si j’ai les paupières fermées.  Il m’aveugle, même.  Voilà !  Mais, comment est-ce possible que j’en  aie conscience ?  Est-ce que je rêve ?  Je hallucine ?  Non… Ça doit être les médicaments, ça m’affecte le cerveau, c’est un rêve inconscient, je ne m’en souviendrai plus au réveil.  De toute manière, moi et ma mémoire, hein !  Et cette table, je ne la sens pas sous moi, en réalité, je me sens bien debout, non plus couchée.  Me suis-je levée sans m’en rendre compte ?  Debout, je le suis, mais sans toucher le sol.  Et je ne vois que cette lumière au loin, qui m’attire comme un aimant.

Ce tunnel lumineux est tout droit devant.  Non, en fait, j’y suis déjà.  Bizarrement, j’ai l’impression d’être capable de bouger dans ce tunnel.  Comme si j’avais la faculté d’avancer, d’aller plus loin, de m’enfoncer dans celui-ci.  J’ai presque envie de le faire, juste pour voir.  Après tout, ce n’est que mon imagination, non ?   J’y vais.  J’avance doucement, puis réalise ; Je dois être morte !  C’est ça, je dois être morte là, sur la table d’opération, sous ce néon, non ?  Non…impossible, je le saurais, le sentirais.  Sent-on quelque chose, lorsque l’on meurt ?  Mais j’en sais rien moi, je ne suis jamais morte encore !

Je vois des formes au loin.  Ils sont vêtus de blanc, entièrement.  Ils sont sans visage.  Ou plutôt si, ils ont des visages, énormes, informes.  Des visages aux rictus effrayants.  Vêtus de blanc ? Non, ce doit être cette damnée lumière qui m’aveugle.  Mais où suis-je ?  Ces visages, ils me terrifient, sans que j’en comprenne la raison.  Je ne sens toujours pas mes membres, et pourtant je bouge dans ce tunnel, et me dirige droit sur ces… ces êtres.  Pas un son, pas un bruit, pas un mot.  Je n’entends rien, ou plutôt j’entends subtilement un bruissement.  Un léger souffle d’air, comme une brise, que je ne ressens pas.

Le tunnel est si sombre, et cette lumière si vive, je me retourne vers l’arrière, et ne vois que le noir.  Noir, tout est noir, des ténèbres de noirceur, je ne peux plus reculer.  Ces êtres semblent m’attendre, et puis bon, si je suis morte, ils ne peuvent rien me faire, non ?

Je continue d’avancer, à une vitesse de plus en plus rapide. Je ne contrôle pas mes pas, je ne contrôle plus où je vais, mais j’avance encore, rapidement, si rapidement que mon cœur bat la chamade dans ma poitrine.  Comment mon cœur peut-il battre ainsi, si je suis morte.  Anxieuse, terrifiée, je vois ces personnages aux visages informes s’approcher de plus en plus.  Inévitable, je m’en vais directement dans leur piège.

Qui sont-ils ?

Que me veulent-ils ?

Je suis tout près, et j’entends soudainement une voix.  Non, pas une voix, un murmure.

« Elle est éveillée. »

Je veux répondre, mais il semblerait que ma faculté à parler m’a été enlevée.  Aucun mot ne sort de ma bouche, je ne peux que les penser : « Oui, je suis éveillée.  Où suis-je ? »

Le murmure se poursuit, et j’entends : « Vous êtes la dernière.  Après vous, il n’y a plus d’espoir. »

Plus d’espoir ? D’espoir de quoi ?  Je ne comprends pas.  Dans le silence de mes mots, mes pensées voyagent à la vitesse de la lumière.  J’observe ces personnages, les scrutent.  Ils semblent vêtus de costumes d’astronautes, comme on peut voir dans les films.  Mais voilà, je m’imagine un film, mon esprit confus, à l’heure de la mort, je revois des scènes de cinéma.  Qui sait ce que l’esprit fait à l’heure de la mort, personne n’est jamais réellement revenu pour nous le dire, non ?

Encore ce murmure : « Non, vous n’êtes pas morte.  Vous êtes la dernière survivante terrestre.  De tous les sujets que nous avons sauvés, vous êtes la seule qui ait survécu à l’attaque.  Ne comprenez-vous pas, la mort n’existe pas réellement pour vous. »

« Non !  Je ne comprends pas », pensais-je, le plus fort que je le pus.  Je ne comprends pas, de quelle attaque ces êtres me parlent-ils ?  Où suis-je, que fais-je ici ?  J’ai vu le tunnel et des êtres bizarres, je suis certaine que je suis morte.  Tout le monde le raconte ainsi, ceux qui ont vécu des expériences de mort imminente.  Pourquoi ce serait différent pour moi ?  Je ne veux qu’aller reposer en paix, dans un semblant de paradis, un endroit paisible où passer l’éternité.  Je refuse de rester ici, à errer dans des limbes vides, sombres.  Je refuse !  Je suis morte, et je le sais ! hurlai-je dans ma tête.

« Cessez !  Vous êtes le dernier espoir de l’humanité.  Tous les gens vous précédant ont eu le même réflexe et nous les avons perdus !   Ne voyez-vous pas, vous êtes unique, précieuse, grâce à vous, nous ferons revivre les humains, nous recréerons une Terre peuplée de vos semblables.  Grâce à vous, tout est possible !  Regardez… »

Un énorme écran, comme un écran de cinéma (encore, tiens donc…), s’alluma sous mes yeux.  La Terre, ma Terre, en feu.  Plus de vie, plus d’humains, plus d’eau, plus rien.  Anéantie, morte…  Je suis sidérée.  Est-ce cela les réponses que l’on vous promet à l’heure de la mort ?  Je ne tenais pas à savoir cela…  La lumière dans la pièce se tamisa un peu, je pus voir les instruments médicinaux, scalpels et pinces de toutes sortes, incubateurs, seringues, et j’en passe.  Les êtres mystérieux m’observent avec intérêt, attendant une réponse de ma part.

Je ne sais que dire.  Je suis morte.  Je n’ai rien à dire.  Je ne veux que…mourir en paix.  À la vitesse de l’éclair, je me dirige vers la table contenant tous ces objets contondants.  J’empoigne un scalpel et m’entaille les poignets, en quelques secondes, mon sang gicle sur le sol.  Ce sol que je ne touche pas, car je flotte dans un espace intemporel.

« Nooooooooooonnnnnnn !!! » hurlent les créatures.

En quelques minutes, je me sens défaillir, et je sombre dans un profond sommeil, pour ne plus jamais me réveiller.  Je ne saurai jamais quel était cet endroit, ce pont entre la vie et la mort.  Je n’existe plus, maintenant.  Morte, je suis ; en paix, je repose, enfin.

« Nous les avons tous perdus maintenant, plus de chance de survie pour cette espèce ignorante.  Chacun leur tour, ils se sont tués, sans même prendre le temps de réaliser qu’ils n’étaient pas morts, mais bien sur la Planète Blue 2, la deuxième Terre.  Que nous  tentions de les sauver …    Au lieu de ça, ils ont tous cru à ces balivernes du tunnel de la mort.  Quelle désolation… »

(Montréalaise dans la trentaine débutante, Annie se perd dans l’écriture pour ne pas perdre la tête.  Elle  a passé sa vie à s’écrire des histoires, pour modifier sa réalité cruelle.  Elle erre sous un pseudonyme qui en dit long et se sert impunément des mots pour vivre, dans son monde de silence.  Vous pouvez l’appeler La Silencieuse ou tout simplement Annie.  Fin 2010, elle a publié la nouvelle Miroir, miroir…  au Chat Qui Louche.)


Chronique du livre… par Lolita Leblanc

27 février 2011

Nephilim par Asa Schwarz

Juste le mot porte à réflexion. Certains en ont entendu parler, d’autres croient à leur existence et plusieurs ignorent complètement à quoi le mot fait allusion.  Alors, avant de poursuivre,  je préfère vous donner la définition la plus souvent utilisée :

NEPHILIM : Le mot nephilim apparaît deux fois dans la Bible (Genèse 6:4 et Nombres 13:33). Il est souvent traduit par Géants mais parfois rendu tel quel. C’est la forme plurielle du mot hébreu nāphîl. Certains biblistes et historiens pensent que le terme signifie ceux qui font tomber les autres. D’autres pensent, sur la base de (או כנפל טמון), qu’il s’agit d’avortons. Avortons d’anges déchus.

Mais qui dit vrai ? Existent-ils réellement ?

C’est ce dont traite le roman d’Asa Schartz.

En résumé, le récit tourne autour d’une jeune femme, Nova Barakel, qui a récemment perdu sa mère dans un accident tragique. L’orpheline fait partie de l’organisme mondial Greenpeace et s’y investit avec conviction. Cette association, qui prône de protéger la planète à tout prix, a rédigé une liste de grands responsables de la destruction de l’environnement. Pour donner une leçon à ces magnats, les membres posent des gestes concrets, sans violence,  et ce,  directement chez les ciblés.

Pour leur malheur.  L’orpheline tombera sur les restes d’un crime sordide, tout droit inspiré par les gravures d’un maître disparu. Des exemplaires de ces ouvrages ornaient les murs de la demeure de sa mère… Choquée, dégoûtée, Nova en déverse le contenu de son estomac sur le plancher de la scène de meurtre. Un bel échantillon de son ADN pour les forces de l’ordre. Alors s’amorce une chasse à l’assassin dont elle devient la suspecte numéro un.

En même temps, des personnages se greffent à l’histoire, dont les légendaires Nephilims. Qui, parmi la race humaine, fait partie de ce clan fermé ? Et que veulent-ils, que cherchent-ils à faire ? Quelques questions qui fourmillent dans la tête de l’orpheline contrainte de fuir, de se terrer, seule pour résoudre ce grand mystère.

L’action est bien traitée. L’adrénaline circule sous la plume de l’auteure. La passion aussi. Elle nous ouvre des sentiers différents et nous oblige à nous interroger. À un moment, on se dit même : pourquoi pas ? Chaque personnage cache une histoire. Leurs secrets refont surface et certains ne plaisent pas aux Nephilims qui œuvrent pour éradiquer ceux qui pourraient les empêcher de demeurer sur terre. Aucune ressource pour les arrêter, aucun mortel assez important pour freiner leur rage de vivre.

Donc, si vous cherchez un volume empreint de mystères, où une jeune fille nous accroche à ses pas et, surtout, où l’auteure vadrouille sur des sentiers interdits, NEPHILIM est le livre pour vous. Moments divertissants… une promesse bien tenue.

Notice biographique :

Native de Montréal, Lolita Leblanc est l’aînée d’une famille de quatre enfants. Depuis l’âge de trois ans, elle habite le Saguenay.  Selon ses dires, la lecture fut et restera le plus beau cadeau qu’on lui ait fait. Enfant, elle dévorait livre après livre. Depuis sa première bouchée littéraire, elle savoure les romans fantastiques, se nourrissant d’images sujettes à l’inspirer. Toutes celles qui l’entraînent en des univers mystérieux.  Aventures trop envoûtantes pour les étouffer, elle narrait ses voyages noctambules à ses camarades. Puis l’âge adulte l’a rejointe. Et contre toute logique, jamais les rêves n’ont cessé. Dès qu’elle sautait du lit, une véritable frénésie s’emparait d’elle. Un jour, le goût de transcrire le fruit de ses voyages l’a contrainte à répondre à la pulsion de coucher ses aventures sur papier. La plume ne la quitte plus depuis.  Nous sommes heureux de la compter dans l’équipe des rédacteurs du Chat Qui Louche.

Son premier roman a paru en octobre 2010 :  La rédemption de l’ange, aux Éditions JKA.


Une nouvelle d’Annie la Silencieuse…

26 novembre 2010

Miroir, miroir…

 

Annie

Je déteste les miroirs.

Je les déteste.  Le reflet qu’ils me renvoient n’est jamais  tout à fait moi.  Je m’observe et j’ai l’impression que quelqu’un ou quelque chose m’observe en retour, mais que ce n’est pas moi.  Lorsque je passe devant l’un de ces miroirs, j’ai l’impression qu’une ombre invisible me suit, bien au-delà de la surface miroitante.  Je ne m’y attarde pas, croyez-moi !

Des miroirs, dans ma nouvelle demeure, il y en a partout.

De l’immense miroir de la salle de bain au miroir de l’entrée, et des portes miroirs gigantesques dans le bureau   à celle dans la chambre à coucher.  Cette dernière  fait face à la fenêtre.  Dans sa glace, j’y aperçois  la fenêtre  sombre dont le  pourtour est illuminé par la lumière extérieure. La nuit, dans la  nuit noire, je dors du côté de la porte miroir, mais ce n’est pas moi que j’y vois.

La nuit, les miroirs semblent refléter à retardement les images qui leur sont présentées.

Lorsque le sommeil me prend, que je m’assoupis, les yeux clos, je sombre doucement dans les limbes doucereux, et le monde des rêves m’emporte.    Juste au moment où mon corps s’abandonne, un visage envahit mes pensées.

Un visage émergeant du miroir.

Il m’assaille, m’attaque mentalement.  Ses longues dents difformes, sa bouche ouverte, gorgée de sang rouge, noir, sombre, sale….  Son teint blafard et ses yeux,  leurs orbites vides, ces trous noirs….  Il semble crier, hurler.  Vouloir me mordre, me dévorer.

Il semble vouloir s’échapper  du miroir.

Et moi, je fige, éveillée et endormie à la fois ; je fige, ne bouge pas.  Transie de peur, dans mon lit, dans le noir.  Je ne vois que ce visage qui prend toute la place dans mon esprit.  Je ne sais ni ce qu’il veut ni ce qu’il est, mais un seul mot me vient en tête : un démon ! Un démon dans le noir.

Un démon dans le miroir.

Puis, à bout de terreur, j’ouvre les yeux, aperçois  le miroir.  Je vois le miroir et l’image imprimée sur le tain, fade empreinte du passage du démon.  Je cligne des yeux, une, deux, trois fois… Le démon disparaît !  Mais la nuit prochaine et les suivantes, il  reviendra.

Je déteste les miroirs.  Auparavant,  je n’avais pas de raisons de les haïr à ce point.    Maintenant, oui !

(Montréalaise dans la trentaine débutante, Anne se perd dans l’écriture pour ne pas perdre la tête.  Elle  a passé sa vie à s’écrire des histoires, pour modifier sa réalité cruelle.  Elle erre sous un pseudonyme qui en dit long et se sert impunément des mots pour vivre, dans son monde de silence.  Vous pouvez l’appeler La Silencieuse ou tout simplement Annie.)


Une nouvelle primée d’Alexandre Babeanu…

22 mai 2010

Concours de nouvelles : Les Mille mots de l’Ermite de Rigaud — Richard Tremblay, écrivain

Alexandre Babeanu

C’est le 18 avril dernier que se terminait ce concours.  Pierre-Luc Lafrance et Alexandre Babeanu y ont remporté la seconde place ex-æquo.

Ci-dessous, la nouvelle d’Alexandre : « Une mécanique infernale, un découpage impeccable », pour reprendre les mots de l’organisateur du concours, Richard Tremblay.

La malédiction du petit matin d’Alexandre Babeanu…

Une heure avant l’accident, Lenny négociait avec le promoteur. L’homme  mesurait une tête de plus que lui, mais Lenny en avait vu d’autres. Il était sec et nerveux, et quand sa colère montait elle ne se taisait pas facilement.

Pendant ce temps, les musiciens de son groupe rangeaient leurs instruments tranquillement sur la scène, sans faire attention au tumulte qui naissait dans le coin de la salle. Le son de la voix de Lenny leur suffisait, ils savaient ce qui se passait sans même tourner la tête. Bien sûr que le promoteur refusait de les payer, c’était un mardi soir morne et pluvieux et le bar était resté obstinément vide la plupart du temps.

Et Lenny se démenait, criait même, comme d’habitude. Ils le comprenaient au fond, il avait besoin d’argent, lui. C’était un pro, un vrai, un de ceux qui refusaient les compromis et qui devaient vivoter de petits boulots miséreux. Lenny avait faim, il y avait son loyer et l’essence de son Astro 1986, il ne quitterait pas la salle sans être payé !

Mais le promoteur restait froidement indifférent.

Lenny serra les poings et laissa monter sa rage, encore quelques secondes et il frapperait ce sale type. Il regarda alors brièvement du côté de la scène, pour chercher un peu de support parmi ses musiciens.

La scène était vide.

Surpris, il regarda autour de lui.

Le bar était vide.

#

Six minutes avant l’accident, Lenny attendait que le feu passe au vert au coin de Clark Drive et de Venables. C’était un quartier d’entrepôts désaffectés entrecoupé d’un gros carrefour où les voitures s’entassaient habituellement à touche-touche, mais à deux heures un mercredi matin, ce n’était qu’un désert pluvieux.

Le feu passa enfin au vert et au moment de démarrer, Lenny sursauta. Un bolide surgit de la droite dans un crissement de pneus strident. Ses poils se hérissèrent, il appuya sur le frein par pur réflexe. Le conducteur de l’auto qui venait d’apparaître devant lui ne contrôlait déjà plus son véhicule. La voiture fit une embardée vers la droite et percuta de plein fouet un gros pylône en béton qui soutenait là une devanture. Le pare-brise explosa en une fine pluie de verre alors que le flanc gauche de l’auto se volatilisa en mille fragments, ouragan métallique qui se déversa aussitôt sur l’asphalte humide. Lenny resta paralysé pendant de longues secondes.

Lorsqu’il eut enfin reprit ses esprit, il descendit de son van et marcha vers l’épave fumante en regardant autour de lui. Personne… Il se mit à courir. Au milieu du carrefour, il faillit trébucher sur un gros sac de cuir noir. Il le ramassa machinalement, il avait sans doute été éjecté de la voiture.

Il atteignit bientôt l’arrière de l’épave, et y jeta un regard furtif à travers la lunette arrière. Vide, pas d’ombre, rien. Il était tard, et il ne se sentait pas le courage d’affronter ce que dissimulaient ces restes, il décida plutôt qu’il fallait appeler des professionnels. Il se mit donc à courir à toutes jambes vers sa voiture en maudissant ce cellulaire qu’il ne pouvait plus se payer.

#

Deux minutes avant l’accident, Lenny remontait Venables à toute vitesse en direction de Commercial Drive, où il connaissait un dépanneur ouvert toute la nuit. Il avait posé le sac de cuir noir à côté de lui, sur le siège du passager. Le sac semblait palpiter. Curieux, il l’ouvrit d’une main, et pila aussitôt.

Le sac était rempli à ras-bord de liasses de billets de cent dollars, proprement attachés par des élastiques roses, alignés et superposés avec précision dans tout le volume du sac. A vue d’œil, il devait y avoir dans les trente mille dollars.

Le cœur de Lenny partit en crescendo alors qu’une goutte de sueur froide dégoulina le long de son nez. Trente mille ! Il pourrait se la couler douce pendant un long moment ! Changer de van, inviter Janet au resto, celui avec les Dim-Sum à volonté, et même se payer un rack à effets… Il ne put refréner un sourire.

Il passa ainsi de longs moments dans une transe contemplative à énumérer ses fantasmes et ses rêves, que ce paquet de fric allait l’aider à concrétiser.

Mais il se souvint enfin de l’accident… Le type devait sûrement être mort, vu l’état de sa voiture, il n’aurait plus aucun besoin de ces liasses, personne ne saurait. Lenny enclencha la première en sifflotant et démarra en trombe vers Commercial.

Tout était rose et vert dans l’esprit de Lenny…

#

Trois secondes avant l’accident, Lenny déboucha en trombe sur Commercial sans vraiment s’en rendre compte. La rue s’arrêtait là en un carrefour en « T ». La circulation était ici divisée par un terre-plein central au milieu duquel trônait un lampadaire décoré d’un feu de signalisation.

Une seconde avant l’accident, Lenny se rendit compte, bien trop tard, qu’il était au milieu du croisement, il n’eut même pas le temps de crier.

Crash !

Son Astro percuta le poteau de plein fouet dans un fracas épouvantable. Lenny n’avait pas pris le temps de boucler sa ceinture, il fut projeté à travers son pare-brise et s’envola, répandant dans son vol un long sillage écarlate. Son corps inanimé s’écrasa cinq mètres plus loin au milieu de la chaussée, il ne se releva pas.

#

Somnolant derrière le comptoir de sa supérette, Rajeev sursauta en entendant le bruit de l’accident. Il se rua dehors aussitôt pour voir ce qui se passait. Alors qu’il traversait Commercial pour aider le ou les occupants du van embouti dans le lampadaire, son regard fut attiré par un sac de cuir noir qui trônait au milieu de la route. Il s’arrêta, le ramassa sans réfléchir et s’empressa de l’ouvrir. Il resta cloué sur place au milieu de la chaussée. Tous ces billets… Il n’entendit même pas la voiture qui venait de déboucher sur la rue un peu plus bas, et qui accélérait déjà vers lui à plein gaz…

Notice biographique

Naissance à Bucarest le 12 octobre 1971.

Auteur, musicien, blogueur et informaticien, Alexandre Babeanu est né en Roumanie, a grandi à Paris et habite maintenant à Vancouver, où il a appris à aimer la pluie et les longues promenades en forêt. Touche-à-tout infatigable, il prépare même un court-métrage entre deux répétitions à la batterie.

Alexandre Babeanu a publié plusieurs nouvelles dans la revue Solaris, a même remporté en 2008 le prix Solaris pour L’Évasion. Il quitte l’univers cyberpunk le temps d’être finaliste au prix Radio-Canada 2008, avec une nouvelle Dans l’antre du dragon.  Ce texte sera publié dans la revue Alibis n° 33.” (Notice tirée de la revue en ligne k-Libre.)

http://maykan.wordpress.com/


Notes de lecture… Lovecraft, maître de l’horreur et du fantastique…

25 janvier 2010

Lovecraft et le mot Pendrifter… 

Lovecraft

 

Une autre nuit écourtée à cause de la lecture, mon vieux péché.

Howard Phillips Lovecraft, une fois de plus : relecture de Celui qui chuchotait dans les ténèbres… J’y trouve ce mot auquel je ne m’étais jamais arrêté : Pendrifter. C’est le pseudonyme qu’utilise un chroniqueur du Brattleboro Reformer, qui appuyait les conclusions sceptiques du personnage central au sujet des événements qui se produisaient dans les collines isolées du Vermont.

Le mot n’existe pas dans le Merriam-Webster en ligne.  Pen est un des premiers mots que nous avons appris en anglais : plume, crayon ou stylo.  Drifter : celui qui erre sans but.  Pendrifter est donc un pseudonyme qui signifie : plume errante ou celui qui écrit et laisse sa plume dériver ; ou l’écrivain sans attache, l’écrivain vagabond, la plume qui n’a pas d’attaches….

Une partie de la nuit, j’ai cherché un mot, un seul, pour traduire ce pseudonyme d’où fusent les images.  Je n’y suis pas arrivé.

Parmi nos diligents visiteurs, si quelqu’un a une idée, une trouvaille qu’il me la transmette, que je m’instruise et instruise les autres.

Pour ceux qui ne connaissent pas ou peu Lovecraft, quelques indications :

Notice biographique :

Howard Phillips Lovecraft (1890 et 1937) est un écrivain américain connu pour ses récits d’horreur (fantastique) et de science-fiction.

Ses sources d’inspiration : l’horreur cosmique, l’idée selon laquelle l’homme ne peut pas comprendre l’existence et selon laquelle l’univers lui est profondément étranger. Ceux qui cherchent et raisonnent véritablement, comme ses personnages, mettent en péril leur santé mentale. Lovecraft est devenu l’objet d’un culte grâce au Mythe de Cthulhu, une suite de récits, plus ou moins en rapport les uns avec les autres, dans lesquels on parle de divers dieux hostiles au genre humain, ainsi que du Necronomicon (un grimoire fictif compilant des rites et savoirs interdits). Ses écrits sont profondément pessimistes, voire cyniques, et remettent en question le Siècle des Lumières, le romantisme, ainsi que l’humanisme chrétien.

Bien que le lectorat de Lovecraft ait été  limité de son vivant, sa réputation  s’affirmera au fil des décennies et il est à présent considéré comme l’un des écrivains d’horreur et de fantastique les plus influents du vingtième  siècle.  On le compare à Poe ; et Stephen King dira de lui qu’il est « le plus grand artisan du récit classique d’horreur du vingtième siècle ». (Inspiré partiellement de Wikipédia.)

Voici ses textes les plus célèbres traduits en français et trouvables dans des collections de poche :

Dagon (Dagon, 1917)

La Maison maudite (The Shunned House, 1924)

Je suis d’ailleurs (The Outsider, 1926)

L’Appel de Cthulhu (The Call of Cthulhu, 1926)

La Couleur tombée du ciel (The Colour out of Space, 1927)

L’Abomination de Dunwich (The Dunwich Horror, 1928)

L’Affaire Charles Dexter Ward (The Case of Charles Dexter Ward, 1928)

Celui qui chuchotait dans les ténèbres (The Whisperer in Darkness, 1930)

Les Montagnes hallucinées (At the Mountains of Madness, 1931)

La Maison de la sorcière (The Dreams in the Witch-House, 1932)

Le Cauchemar d’Innsmouth (The Shadow over Innsmouth, 1932)

Dans l’abîme du temps (The Shadow out of Time, 1935)


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