Chronique de Porto… par Clémence Tombereau…

11 février 2011

Fashion Horror- Les pages logophages

Les pages défilaient sur un podium luisant. L’œil vide, décharnées, absolument sans style, elles tortillaient du cul pour attirer le chaland qui, par conformisme, criait au pur génie.
Les pages se tournaient, s’enchainaient sans passion sur un sujet nombril. Se mettre ainsi en scène, à nu, sur deux cents pages anorexiques! Quel créateur cet auteur! Son absence de style est un style sublime ! Ça parle à tout le monde ! Ces pages vêtues de Je des pieds jusqu’à la tête, Shakespeare peut aller se rhabiller! 

 

Les pages défilaient, maladroites sur leurs phrases vertigineuses et vaines, casse-gueule comme pas permis. Elles tiraient toutes la tronche, c’est ça aussi qui plaît! Pas de rêve, pas d’imagination, tout ça est passé de mode ! De la réalité que diable !
Aucune couleur sur l’étoffe de ces pages. La couleur, c’est vulgaire, voire même un peu sale. Du morne! Du morne! Le chaland veut des pages qui soient pires que lui ! Cokées jusqu’à la moelle, ni moches ni belles, du morne on vous dit !
Les pages continuent leur marche prétentieuse, sur un grésillement qui se veut musical. Quel génie ! Non mais quel génie ! Tout le monde va s’arracher ces pages, qui sont la mode même.

Le défilé s’achève. Les pages tortillent du cul vers leur cher créateur. Dans le fond elles lui en veulent de les avoir créées. Derrière les apparences, elles regrettent leur inquiétante blancheur. Comme un seul homme elles se jettent sur lui, leur maigre cul bien énergique. Elles l’étouffent, le dévorent, lui crachent au visage les insanités dont il les a couvertes. Elles s’engouffrent dans sa gorge pour revenir au magma, aux racines, aux entrailles insanes qui sont leur mère indigne.
Après un affolement légitime et grégaire, le public, l’œil friand de ce final sublime, s’exclame en levant les bras au ciel : Quel génie! Non mais quel génie !

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

Elle fait désormais partie de l’équipe régulière du Chat Qui Louche et nous présente bimensuellement une chronique.


Chronique de Québec….

7 janvier 2011

Un chemin obscur

La vie est une bibitte imprévisible qui s’écarte de sa route sans crier gare. François Mauriac disait : « Nous tissons notre destin, nous le tirons de nous comme l’araignée sa toile. » Nous sommes ce que nous sommes devenus et nous sommes ce que tant de paroles ou d’événements nous ont permis de devenir. Quand on scrute le rétroviseur de notre vie, on rit parfois, on pleure à d’autres moments. Souvent, on se demande ce qui nous a conduits là. Un exemple ? Les mots que vous lisez, un anesthésiologiste les a écrits. Eh oui. Un anesthésiologiste, communément appelé anesthésiste, ou endormeur pour les moins respectueux. Un toubib spécialiste.

Je vous vois écarquiller les yeux, grimacer, ou bâiller d’avance. Mais c’est la plus pure vérité. Vous me direz que je ne suis pas le premier médecin qui écrit. Et vous aurez raison. L’Histoire en regorge. Ne prenons pour exemple que Georges Duhamel, Jean-Ferdinand Céline et Jean-Christophe Rufin en France, l’écossais Arthur Conan Doyle, l’américain Michael Crichton et les québécois Jacques Ferron et Jean Désy. Wikipédia en liste près de cent quatre-vingts dans le monde. Tous des médecins qui un jour se sont mis à écrire. Romans, poésie, essais, manifestes… Chacun avait ses raisons, quelques-unes conscientes, plusieurs inconscientes. Prenez mon cas. Rien ne me prédisposait vraiment à écrire ces mots. Quoiqu’en y pensant bien, il y avait bien une graine de créateur enfouie quelque part en moi. Jadis, alors que les boutons ne me gâtaient pas encore le visage, je créais de courtes bandes dessinées où mon héros, James Bang, — à cet âge et dans le fond d’un rang de campagne, le simili plagiat ne représente rien — où le héros, disais-je, pourfendait les vilains. L’exploit était d’autant plus remarquable que je souffrais de l’incapacité notoire d’éviter les courbes en traçant une ligne droite. Mes chefs-d’œuvre portaient toutefois en eux un certain intérêt puisqu’un petit voisin me les échangeait pour des broutilles ou des bonbons. Plus tard, le patenteux que j’étais créa des objets tout aussi inutiles que précaires. Mais pas mauvais sur les bancs d’école et curieux par nature, j’ai laissé la science m’accrocher ce qu’il fallait pour en tirer la profession que j’exercerai jusqu’à l’appel de la retraite. Alors, pourquoi ces mots soudains, issus finalement de mon imaginaire impétueux ? Quel fut le point de chute, là où le vent a tourné ? Et bien, vous serez déçu. John Lennon disait : « La vie, c’est ce qui arrive quand on a d’autres projets. » Dans mon cas, il n’y a pas eu d’événement-choc, de traumatisme, de deuil, ou de déception. Non. Que la lecture d’un tas de livres, le commentaire positivement incisif d’un confrère sur le style d’une lettre administrative de mon cru, d’autres bons mots sur une note laissée à la fin d’un livre, découverte par hasard par un ami, et cette soirée d’ennui dans une chambre d’hôtel, à attendre l’appel de mon téléavertisseur de garde. Et te voilà assis derrière une table à griffonner des mots qui deviendront des phrases, une nouvelle, des chapitres, un roman. Tu rencontres des personnes signifiantes, ton texte est présenté, et publié. Tu t’intéresses à la chose littéraire, tu participes à un magazine littéraire électronique par des commentaires pas trop niaiseux, et tu finis par y raconter ton histoire avant d’y collaborer régulièrement.

Tel fut mon chemin. Jamais, dans mon passé pas si lointain, je n’aurais pensé qu’un jour je partagerais mon imaginaire avec plusieurs. Or, ces mots proviennent de moi. Et dans les mois qui viennent, il y en aura d’autres. Des mots sur tout, des mots sur rien, et, pourquoi pas, des mots pour dénicher le tout dans le rien. Ce seront les mots d’un anesthésiologiste qui écrit, et qui souhaite ne pas devenir un billettiste qui endort. Mais ça, seul l’avenir le dira.

Et vous, quel fut le point de chute, la parole, la rencontre ou l’événement qui a fait dévier votre route ?

Notice biographique

Jean-Marc Ouellet est né le 11 septembre 1959 à Rimouski.  Il a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, jusqu’à l’âge de 15 ans. Après l’obtention de son diplôme de médecine à l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie à Québec, puis à Montréal. Il a amorcé sa carrière médicale à Saint-Hyacinthe, pour la poursuivre ensuite à Québec jusqu’à ce jour. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais il avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, pour du dépannage, il passe plusieurs semaines en région ; il s’accorde alors un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, sortira en février 2011 aux Éditions de la Grenouille Bleue.  À partir de maintenant, il sera chroniqueur régulier pour le magazine littéraire Le Chat Qui Louche où il avait déjà publié des nouvelles.


Transcendance et écriture…. Abécédaire…(71)

7 novembre 2010

Catherine Delvigne

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Transcendance et écriture La seule façon de donner cohérence, un semblant de limpidité à ses rencontres avec le texte,  c’est la reconnaissance de la transcendance en soi, de Dieu au plus intime.  Pas l’un de ces démons criminels, demi-fous et foudres de guerre qui hantent plusieurs textes sacrés, mais le Dieu du silence, celui de la fidélité quiète à sa créature.  Celui qui rehausse, synthétise, résume accorde sens à l’esthétique – et à son éthique.


Je me souviens : F.-A. Savard…

27 octobre 2010

Voisin de bornes…

L’initiative du Salon du Livre a inscrit biographie et texte de trente-six auteurs sur des bornes de bon goût , à proximité de trois rivières, dans

Félix-Antoine Savard

les arrondissements de Jonquière, de Chicoutimi et de La Baie.  J’ai de l’admiration pour la personnalité et l’art de la majorité de ceux qui m’avoisinent, vivants et morts. Toutefois, un disparu m’impressionne plus que les  autres.  Et il m’avait déjà impressionné alors que j’étais plus jeune ; j’oserais même écrire qu’il est partiellement responsable du fait que je sois devenu auteur.  (Ce pour quoi je devrais lui en vouloir, si je n’avais pas si doux caractère…)  Il s’appelle Félix-Antoine ; il était curé et immense écrivain.

J’avais 16 ans.  En ces temps de pauvreté livresque, j’ignore comment Le Barachois avait échoué sur le bureau du maître.  Pendant la récréation, j’avais ouvert le volume et lu avec stupéfaction les lignes que vous allez lire ci-dessous.  Après la cloche, je dis au frère qui saisissait mon admiration et me demandait : — Ça t’a plu, hein ?  – C’est trop beau…  J’aimerais écrire comme ça.  Le mariste avait haussé les épaules et bien ri. – Tu as besoin de t’améliorer, et de beaucoup.  Pensez donc, vouloir égaler monseigneur Savard !  Il riait ; moi, je ne riais pas.  J’étais à la fois blessé et souqué – c’est-à dire incité à montrer ce que je pouvais faire.  Je me suis procuré l’ouvrage, l’ai lu et relu, et tous les autres de Savard, et bien d’autres livres…  J’ai écrit au père de Menaud ; il m’a répondu sur  son papier Saint-Gilles ; m’a invité…  Jamais je n’ai oublié ces lignes.

Le huard (extrait)

(…)

Le huard, lui, vole peu.

Aux envolées extrêmes, il préfère l’acte de nager, de connaître et interpréter les rives, et de concerter avec l’écho.

Il a la tête autoritaire, des yeux d’ardents rubis, un cou de velours muant du vert au bleu, un collier de nacre larme de noir, un superbe manteau pailleté de gouttelettes, qu’il porte avec lenteur parmi les lis, comme s’il sortait d’entre les perles de la mer ou la rosée du matin.

Les lacs les plus sauvages et reclus, les sanctuaires inviolés, les forêts attentives, tels sont les lieux qu’il choisit pour l’exercice de son art, pour le jeu de ses ébats et de ses amours.

À l’aube, dès qu’au profond jardin de l’eau, les mirages ont commencé d’éclore, il quitte ses quenouilles, et procède à maintes ablutions égayées de virevoltes et frissons de délices.

(Extrait de Le Barachois, Éditions Fides.)

(Monseigneur, aujourd’hui je vous retrancherais quelques adjectifs…  Mais, merci tout de même.  C’est pour moi un honneur de me retrouver borné à quelques enjambées de vous. A.G.)


Modernité et postmodernité : Abécédaire…(32)

15 mai 2010

 

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Modernité et postmodernité — L’homme pour qui son dernier jour sera le dernier jour du monde, ne peut qu’être rongé jusqu’à l’os par le désespoir, l’impatience et l’envie.  C’est à cela, au fond, que se résume le paysage philosophique des penseurs du Monde Fini.

Mondanités littéraires — Rien de plus insidieux que ces activités littéraires ou paralittéraires pour bousiller une œuvre.

Si un écrivain perd son temps à bambocher ou à jouer aux échecs, la culpabilité l’aiguillonnera un jour ou l’autre ; il aura au moins la tentation de retourner au clavier.  Mais s’il se gaspille à organiser un avenir meilleur pour les écrivains de Terre-Québec, s’il se dépense en salons, colloques, comitose et cinq-à-sept, il aura l’impression erronée d’être utile à une cause.  Victime de l’illusion altruiste et sociale, il se prendra dans un réseau d’obligations que personne ne lui aura jamais imposées, qu’il se sera inventées.  Il en oubliera sa raison d’être profonde et première, le pourquoi de sa venue à l’écriture jadis, ces pulsions irrépressibles qui le poussaient vers sa table de travail.  Un jour, croira-t-il, il mettra fin à tout ça, se reprendra en main, poursuivra sa quête…  Mais, pendant ces heures de bavardage et de maquignonnage, le temps passe : le talent ne pardonne pas l’abandon – jaloux, il se lasse.  Et la reprise de la plume ou du clavier deviendra de plus en plus difficile.

 

 

Camberoque, Soir équivoque d'automne

 

Lorsque le malade mondain est un auteur qui a fait ses preuves (sève, style et originalité), nous assistons au désolant spectacle d’une perte irremplaçable.  Les voix des créateurs sont uniques.  Elles ne sont pas interchangeables.  L’une ne pourra jamais remplacer l’autre.

Si l’on étouffe une voix, elle manquera à jamais à tout ce qui aurait pu être chanté.

http://maykan.wordpress.com/


Roland Barthes sur le texte : Abcédaire…(27)

29 avril 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Littérature — Cinéma et télévision ont représenté à la fois un rafraîchissement et un poison pour l’art du récit.  Une nouvelle ou un roman ne devrait jamais ressembler à un scénario sans images.  Le stylo et le clavier ne sont pas des caméras.  Les esthétiques, comme les techniques, diffèrent radicalement.

L’avenir du discours littéraire ne réside pas dans un retour aux formes anciennes par académisme pasticheur, mais plutôt dans un retour vers sa spécificité, sa raison d’être : l’art du conteur de la communauté villageoise ou du quartier urbain, qui donnait sens à l’incohérence apparente du quotidien, qui exorcisait les fantômes en leur donnant consistance et en les nommant.  Il distrayait hommes, femmes et enfants de leur horreur de la nuit montante en les embarquant, solidaires, dans des voyages fantastiques mais familiers.

 

Roland Barthes

 

 

Selon Barthes, le discours littéraire ne pourrait conduire qu’au silence.  Non pas celui de la sagesse, mais celui de la peur non surmontée et du néant.  Triste fin.

 

http://maykan.wordpress.com/


Gilgamesh et Bergman : Abécédaire…(19)

12 avril 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Gilgamesh — J’ai souvenir qu’après avoir travaillé plusieurs heures à la re-création de Gilgamesh, je descendais le grand escalier, j’arpentais les gazons du Manoir.

Gilgamesh

Que le Fleuve me semblait étrange, irréel, nouvellement manifesté.  Même sensation envers ces arbres qui bruissaient dans le vent salin.

J’entrais au bar.  Que de phrases et de gestes tronqués.  Les visages étaient des masques plastiques, modelés, animés de l’intérieur.  Persona de Bergman.

Plus rien ne ressemblait à rien.  Je me serais enfoncé dans le parquet que je n’en aurais pas été étonné le moins du monde.  Tout comme je croyais m’enfoncer, me fondre dans les marches de marbre du grand escalier, quelques minutes auparavant, avant de fouler les gazons vers le Fleuve.

Alain Gagnon, Gilgamesh

La serveuse me parlait.  Entre elle et moi, il y avait une mer d’aquarium, un murmure bourdonnant d’aquarium.  Je n’entendais que des sons glauques.  Je touchais le tabouret.  Heureusement, je pouvais encore m’y hisser et commander la bière réductrice, la bière rédemptrice.

Leurs visages, au bar, allaient reprendre consistance.  J’allais plonger dans le même aquarium.  Encore deux ou trois bières et nous allions pouvoir converser.

http://maykan.wordpress.com/


Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.

Join 3 105 other followers