Des trains qu’on rate, un roman de Dominique Blondeau…

1 janvier 2012

Résumé de l’intrigue

Priscilla et Patrice, couple dans la jeune cinquantaine, se reposent amoureusement dans leur lit, un samedi matin qui est celui de la veille de Pâques. Soudain, le téléphone sonne. Patrice se lève pour répondre, c’est sa mère qui lui annonce que son frère jumeau, Francis, est mort, il s’est suicidé. Celui-ci sera enterré le mardi après le long week-end pascal. Priscilla et Patrice devront assister aux obsèques.

L’action va se dérouler durant ces quatre jours, du samedi au mardi. Le chagrin qu’a éprouvé Priscilla à la mort de son père, il y a plusieurs années, chagrin qu’elle a mal assumé, va prendre ici toute son ampleur et occasionner beaucoup de questions sur cet homme qu’elle a mal connu. Son père avait cinquante ans quand elle est née… On assistera aussi au questionnement de la mère de Patrice et de Francis sur sa famille à elle, sur son mari et ses jumeaux. Patrice n’échappera pas non plus à certaines réminiscences concernant son père, son frère et lui-même.

C’est un roman intimiste et intériorisé sur les deuils que nous portons en nous, une sorte de huis clos qui se passe dans la maison familiale et autour. Les repas ont aussi beaucoup d’importance dans cette histoire. Ils sont décrits comme la métaphore d’une possible réconciliation entre les personnages. Un narrateur intervient parfois sous la forme neutre du ON, qu’on retrouve dans le titre qui est une phrase du roman. Ce ON est aussi un humble hommage à l’écrivain portugais José Saramago.

Extrait

Quand Priscilla Lubin Duval s’éveilla ce matin-là, elle fut surprise de voir son mari à ses côtés. Déjà, le soleil filtrait à travers les lames du store métallique. Elle se souvint que c’était samedi, Patrice ne travaillait pas, le lendemain serait Pâques. La perspective de cette fête la réjouit si fort que ses yeux se mouillèrent. Elle se tourna sur un côté, plongea sa tête dans l’oreiller, deux larmes roulèrent sur ses joues. Du bout d’un doigt, elle les essuya, Patrice aurait dit gentiment qu’elle ne devait pas pleurer, Pâques évoquait pour lui et pour elle que de beaux souvenirs. Priscilla connaissait suffisamment son mari pour savoir que cette fête aussi l’émouvait. Il feignait l’indifférence ou jouait de la désinvolture chaque fois qu’un événement hors de l’ordinaire l’atteignait. Patrice n’aimait pas se laisser aller à de tristes et encombrantes réminiscences, il affirmait que la vie comportait trop de souffrances pour en ressasser les flétrissures. Il avait raison, mais la mort de son père à elle, une veille de Pâques, il y avait de cela plusieurs années, lui serrait encore le cœur, la murait dans un chagrin qu’elle ne s’expliquait pas, tant il était amer et tenace. Patrice ne l’avait pas connu et, au début de leur mariage, seize ans plus tôt, elle lui avait parlé de son père avec une telle tendresse qu’un après-midi, il avait répliqué, agacé, que son amour pour cet homme s’avérait anormal. Il avait voulu se reprendre, Priscilla avait décelé dans le ton de sa voix, une pointe de jalousie dont elle se jugea fautive. Peu à peu, elle avait éludé les confidences paternelles. Elle s’était mise à parler de sa mère, Patrice n’avait pas été dupe. Un soir qu’elle n’en finissait plus d’élaborer sur la timidité infondée de celle-ci, il l’avait embrassée tendrement, l’incitant à enfiler une jolie robe, il l’invitait dans un restaurant très chic. Elle n’avait osé refuser, dehors il faisait si froid, aurait-elle voulu protester, elle préférait la chaleur intime de leur appartement. Ils s’étaient regardés, elle avec réticence, lui avec circonspection, puis ils avaient éclaté de rire en se serrant l’un contre l’autre.
Comme si l’éclat de rire résonnait dans leur chambre, et qui eût éveillé Patrice, il se retourna, tendit un bras, ajusta une main sur la rondeur des épaules de sa femme. Ce rituel signifiait qu’ils avaient le temps, Patrice aimait flâner dans les draps tièdes et froissés, dans l’odeur de leurs corps collés l’un à l’autre. Ils restèrent silencieux, leurs mouvements se firent lascifs, leur respiration courte, haletante ; la main de Patrice descendit lentement sur le ventre puis sur le pubis de Priscilla, plus bas dans les plis mouillés du sexe. Des gémissements moururent sur ses lèvres gonflées, des petits cris suivirent, ponctués de pépiements qui, toujours, bouleversaient Patrice. Les préliminaires du désir allaient les enivrer quand le téléphone sonna dans le couloir. Tous les deux interrompirent leurs caresses, attendirent la deuxième sonnerie. Patrice se leva en bougonnant, s’enroula dans sa robe de chambre…

Notes bibliographiques

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai,Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire (http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/)

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Une chronique littéraire de Dominique Blondeau…

18 août 2011

Des histoires adhésives…

Pendant les congés de la deuxième quinzaine de juillet, on a l’impression de vivre sur une planète où les gens font preuve de gentillesse, de patience. Moins de monde, moins de coude à coude dans les transports en commun. Plus de tolérance envers les piétons, les automobilistes eux-mêmes laissent leur mécanique se la couler douce… Serions-nous trop nombreux sur notre Terre souillée par des usagers trop pressés, trop indifférents, parfois agressifs ? On parle du roman signé Marina Lewycka, Des adhésifs dans le monde moderne.

À la suite d’une discussion stupide, Rip Sinclair claque la porte de l’appartement qu’il partage avec son épouse, Georgie, et leurs deux enfants, Stella et Ben. Excédé, il annonce qu’il va vivre avec Pete, son partenaire de squash. Celui-ci est marié à Ottoline. Ils habitent une grande maison et louent « parfois le dernier étage transformé en appartement. » Désemparée et en colère, Georgie se débarrasse spontanément des affaires de son mari. Heureuse initiative qui lui fera faire la connaissance d’une vieille dame juive crasseuse, qui se présente à elle comme étant madame Naomi Shapiro, quatre-vingt-un ans. Elle vit avec sept chats grincheux et pisseurs dans une maison délabrée et puante, au nom biblique, Canaan House. La dame et la maison ont une histoire palpitante que Georgie, tout en écrivant un roman à l’eau de rose, essaiera de percer et de résoudre. Elle se heurtera à tant de facettes incohérentes, qu’elle n’hésitera pas à les comparer aux articles qu’elle rédige pour la revue Des adhésifs dans le monde moderne. Métaphore essaimant le roman, les personnages et les chats s’agitant comme sur une scène de théâtre. Chacun colle à l’autre, dépend de l’autre, malgré de multiples divergences les opposant radicalement. Georgie devra démonter les usurpations de Naomi Shapiro, qui se dissimule depuis soixante ans derrière une douloureuse histoire d’amour. Sa tyrannique voisine admise à l’hôpital à la suite d’une chute dans la neige, Georgie s’occupera d’elle comme elle le fait avec Ben, son fils de quinze ans, qui traverse une troublante crise mystique. Elle imaginera que la maison, un personnage en soi, appartient à l’une de ses tantes, qui veut la mettre en vente. Elle aura alors affaire à de véreux agents immobiliers, sera exposée à tous les compromis malveillants pour acquérir la demeure. Ils collent à Georgie, à Mr Ali, à ses deux neveux qui entreprennent, tant bien que mal, de la rénover. L’un des agents collera tellement à Georgie qu’il éveillera en elle des sensations perverses… Au fur et à mesure que l’intrigue se dénoue, les protagonistes mettent au jour des blessures purulentes, inguérissables. Thématiques complexes qui, sous le couvert d’un humour féroce, d’une légèreté grinçante, s’agglutinent au roman. Pièces d’un puzzle qu’il est bon de souligner : création d’Israël, conflits israëlo-palestiniens, immigration, Deuxième Guerre mondiale, solitude de la vieillesse, révolte des mineurs avant et sous Margaret Thatcher.

Marina Lewycka

Une dualité permanente, tels des jumeaux ennemis, crée des situations où le passé et le présent se disputent une place indéterminée, affaiblissant un précaire avenir. Nous avons l’impression que les luttes finissent toujours par se résorber, ce qui est improbable dans certains cas désespérés. Le monde évolue mais pour aller où ? La maison aux odeurs fétides renferme bien des secrets rassemblés dans des lettres froissées, des photos jaunies, que Naomi Shapiro n’est pas à même de soustraire aux témoins de son passé lequel, sans cesse, ressurgit. Jusqu’à son supposé fils sioniste qui devra partager quelques chambres avec les neveux palestiniens de Mr Ali. Perpétuel affrontement entre des êtres déchirés, exaltés par la convoitise d’une terre constamment saccagée par des hommes à la recherche d’un pays. Une patrie acquise durement après que tous ont été rejetés…
Étonnée par tant d’incompréhension haineuse, Georgie, en désaccord total avec son mari, réalise qu’il est plus facile de se venger que de faire la paix. Ce qui la fait réfléchir et, écrire, sous la plume de Marina Lewycka, des propos réalistes qui font mouche. « Parfois, quand j’essaie de comprendre ce qui se passe dans le monde, je me surprends à penser à de la colle. » Roman perçu par une femme que chacun utilise à sa manière, d’où son prénom mutilé chaque fois que l’un d’eux recourt à sa générosité. Même son mari se rendra compte que Georgie n’est plus la femme qui se tracassait pour des futilités.

L’action se déroule en six mois, à Londres, entre l’automne et le printemps. Temps nécessaire à Georgie pour mesurer la bêtifiante sottise humaine. Essayer de recoller ce qui en vaut la peine en philosophant sur les attraits des adhésifs, vaste métaphore décryptant les relations interpersonnelles. En dernier recours, après avoir réussi à réconcilier ceux et celles qui, victimes d’un passé houleux, ne pensaient pas que le pardon fût possible. Georgie, elle aussi aux prises avec une famille récalcitrante, comprend que « tout est étroitement lié, maintenu par une force mystérieuse, que l’on peut appeler colle, si l’on veut. » Elle spécifie « les baleines et les dauphins, les Palestiniens et les juifs, les forêts tropicales, les chats de gouttière, les grandes demeures et les villages de mineurs. »

L’humour omniprésent, soutenant magistralement le récit, se révèle la grande porte de sortie lorsque les différences, si difficiles à admettre, nous font planer au-dessus de toute indulgence ; elles nous initient à la détestation plutôt qu’à nous délasser dans une paisible cohabitation, Georgie parvenant à disséminer dans l’esprit surchauffé des antagonistes des soupçons de douceur.

Toutefois, le titre original We are All Made of Glue, convient mieux aux pertinences de l’histoire que sa traduction en français. À lire pendant les chaudes journées estivales pour ajouter à nos bonheurs de lecture !

Des adhésifs dans le monde moderne, Marina Lewycka
traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Sabine Porte
éditions Alto, Québec, 2011, 585 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrageselle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/


Chronique littéraire de Dominique Blondeau…

10 juillet 2011

Regards étonnés sur cour…

(C’est avec satisfaction que nous reproduisons ici cette critique littéraire de l’écrivaine Dominique Blondeau.)

Ce matin, très tôt, on a rencontré un géant chevauchant une autruche ailée, une femme glissant sur sa queue de sirène. Une fillette courant après un lapin rose, un pierrot blafard suspendu à un croissant de lune. Rencontres improbables si d’elles n’émanait pas une odeur poussiéreuse de livre enfantin… On aurait voulu poursuivre la balade de papier, mais on a été sollicitée par le premier recueil de nouvelles d’Amélie Panneton,Le charme discret du café filtre.

Cela se passe dans le quartier pittoresque de Saint-Roch, à Québec. Un immeuble où vont et viennent les locataires, pour la plupart des étudiants, des chômeurs, des retraités. Avant de les évoquer, l’auteure ouvre ses nouvelles sur une sorte d’introduction, donnant vie épistolaire à des cartes postales envoyées et reçues par les occupants de l’édifice. Point de repère que nous suivons comme autant de cailloux blancs de poucet. Au premier étage, résident quatre personnes se débattant avec leurs démêlés sentimentaux, professionnels. Ils se croisent, bien souvent se décroisent, parvenant à s’isoler pour donner leur point de vue sur des sujets réalistes. Félix porte un regard critique sur ses compagnons ; Samuel, quand il fait son épicerie, aime « espionner les messieurs d’un certain âge ». Charles s’imagine au cinéma avec une fille de hasard ; Martine s’attarde sur un homme invisible de l’immeuble, qui ne sort qu’au printemps. Des détails photographiques enjolivent ces impressions spontanées, se recoupent avec les agissements d’autres locataires, destinataires de cartes postales. Au deuxième étage, nous faisons la connaissance de Rodrigue et d’Yves. Rodrigue nous livrera l’un des plus beaux textes du recueil, Le goût des choses perdues. Un vieil homme de quatre-vingt-un ans attend que l’hiver recule pour aller “magasiner “. Tentative hésitante entre les premiers pas dehors et le choix de son alimentation dans une épicerie. Les gestes frémissent, les regards effleurent, tel le reflet d’un visage fripé sur un lac caressé par la brise. Émouvants, comme l’illusion de la jeunesse qui ne revient plus. À mots couverts, Yves racontera le métissage de sa mère puis son intrusion malvenue dans la cour où Nadia se fait bronzer. Toujours aux deuxième étage, demeurent Anne et Philippe qui, à tour de rôle, mentionnent des faits divers qui tissent une existence. Minimalistes, certes, nous les observons de près ou de loin, selon qu’ils entrent dans un bistrot ou se figent au bord d’un trottoir. Anne et Philippe, colocataires perclus d’une amitié indéfectible, sont outrés quand des amis communs, les croyant amoureux, leur offrent une machine à espresso. Par divers moyens, ils essaieront de s’en débarrasser mais la machine à café s’impose. Jusqu’au soir où Anne inventera une astuce. Longue nouvelle éponyme caustique, grinçante, englobant l’utilité de l’objet, les indiscrétions concernant les différents locataires. Ainsi, au troisième, Pénélope s’interroge sur la valeur de la pensée de Thalès de Milet, philosophe et savant grec. Elle aussi reçoit des cartes postales de sa petite sœur Zoé. En février, Pénélope affronte les intempéries pour attraper l’autobus. Occasions de rabâcher de courtes nostalgies. À ce même étage, vivent Maryse et sa fille Louise. Trois nouvelles formant un récit. L’auteure dépeint indiciblement comment Maryse a connu Antoine, le père de sa fille, comment il a failli à ses responsabilités, comment elle l’a largué. Son comportement ambigu avec Louise. Puis, comment Maryse gagne sa vie, les tribulations de sa digne profession : boulangère.

Si la thématique est simple, le regard que pose Amélie Panneton sur les êtres de sa génération, contient une maturité étonnamment lucide. L’écriture elle-même surprend par sa juste maîtrise. Futurs hommes et femmes se cherchent, entravés qu’ils sont dans des propos anodins, des amours essoufflées, mortes. Précarité de la jeunesse, viduité de la vieillesse. Des passages à vide, des trous de solitude, comme dans les cauchemars. Nous tombons dans de profonds vertiges avant de retrouver le sol stable, de reprendre les questionnements, une déchirure au fond de l’âme. De jeunes adultes en quête de ce qui rarement nous atteint : l’absolu. Des regards étonnés sur cette cour où chacun essaie de vivre le mieux possible, se protégeant contre les déceptions, les manques. L’usure. En apparence, rien ne se passe, mais dans la vie que se passe-t-il vraiment qui fasse exception aux usages routiniers ?

Déconcertant premier recueil de nouvelles éloigné de toute mode ; singulière incursion d’Amélie Panneton dans un univers qui certainement lui ressemble un peu. Ou qui du moins l’instigue. Cohabitation avec la réalité et l’imaginaire qui, greffée aux préoccupations existentielles de l’auteure, comme nous en avons tous, influe sur la manière d’extérioriser nos démons… Ne sont-ils pas le fil conducteur qui a dirigé Amélie Panneton vers des êtres solitaires malgré leur proximité ? Leur frôlement dans les escaliers, leurs secrets décodés par une auteure à l’inspiration féconde. Nous la lisons sans nous lasser de cet immeuble, symbole de la fragilité et de la force humaine.

Le charme discret du café filtre, Amélie Panneton
éditions de la Bagnole, collection Parking
Montréal, 2011, 160 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrageselle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/


DES MOTS EN ÉQUILIBRE… Un billet de Dominique Blondeau…

29 juin 2011

Lisant de nombreux livres, un peu, beaucoup de tout, en écrivant, en corrigeant, en critiquant, on est de plus en plus impressionnée par la diversité des cultures francophones. On ne mentionne pas le nombre de traductions qui comblent notre ignorance, cisèlent davantage le mot approprié, indispensable à la compréhension du texte original. Ici, on reste dans la pluralité de la langue française qui, d’un pays à un autre, propose ses variantes stylistiques ou dialectales. Il n’est pas simple de déterminer les raisons nuancées, elles aussi, qui font qu’un livre nous séduit, nous bouleverse. Ou amorcent un ennui qui nous le fait fermer rapidement. Question de sensibilité, de réceptivité qu’un livre éveille en nous. Avant d’atteindre une expérience certaine de la lecture, on se demandait d’où provenait ce déconcertant retournement. Ne voulant pas rester sur notre soif, on a tenté d’élucider ce qui ne tient qu’à un fil, soit la clarté intelligible du mot lexical. Il n’y a pas longtemps, on assistait à un festival de poésie, où des poètes québécois, et plusieurs de la Francophonie, lisaient des extraits de leur œuvre. On était lasse d’entendre énumérer mollement des états d’âme, des amours avortées, lorsqu’une poète française, d’origine allemande, a lu un poème de son cru où la France et l’Allemagne portent en commun le deuil d’une guerre impitoyable. Les sentiments d’impuissance évoqués par la poète se traduisaient en français, la culpabilité indélébile de la narratrice s’exposait en allemand. Une vigueur déchirante émanait de ce discours poétique qu’aucun poète québécois n’avait réussi à faire jaillir de son écrit. Spontanément, on s’est dit que cette femme avait vécu les faillites extrêmes de la Deuxième Guerre mondiale pour avoir su trouver les mots adéquats à la force d’un tel texte. D’ailleurs, elle fut applaudie longuement quand elle se tut. Encore troublée par sa propre éloquence, elle retourna s’asseoir discrètement à sa place. Par quel miracle langagier, cette poète avait-elle su toucher un public versatile, l’obligeant à participer aux souffrances d’une femme, inscrites en noir sur blanc ? On en était là de notre questionnement lorsqu’on se souvint de la poésie d’une poète libanaise, elle aussi marquée par la guerre détruisant en partie son pays. Fallait-il que des guerres subornent les mots, les violentent pour qu’un poème nous ébranle à ce point ? Réflexion absurde. Des récits abordant une vie paisible, un bonheur quotidien, donc convenu, ont su remuer notre corde sensible. Pays replié sur lui-même comme le fut le Québec avant sa Révolution tranquille, longtemps, sa littérature s’est ressentie de cet enfermement avant d’aller voir ailleurs, et de voir venir, ce qu’il en était des événements extérieurs. Mais pourquoi la justesse du mot n’est-elle pas de mise quand il s’agit de préciser un sentiment, qu’il soit de nature intellectuelle, sentimentale ou nanti d’une émotion laborieuse à dépeindre ? Cela se ressent, cela ne s’explique pas. Telle une poignée de main amorphe ou vigoureuse, main moite ou rêche. L’une est agréable au toucher, l’autre révulse un peu… Il est clair que chaque écrivain, selon sa culture, utilise des termes distinctifs à son ascendance, à son éducation, à ses liens secrets noués avec son pays. Cependant, à quoi tient la pertinence d’une phrase nous émouvant ou nous agaçant ? Parfois, on « sent » que l’auteur ne s’est pas donné la peine d’ouvrir ses dictionnaires, objets désuets de nos jours. On pense aux subtilités inégales se dégageant d’un roman rédigé à l’ordinateur ou écrit à la plume. Sensation identique à celle du mot tremblant sur ses bases, sa fonction s’avérant instable, précaire. Imaginons la construction d’un édifice dont une pièce de la charpente serait dissemblable. Il s’écroule. Le roman ou le poème n’est-il pas une charpente sur laquelle les mots mis bout à bout bâtissent une intrigue ? Facilité déconcertante où le mot ne se le tient pas pour dit. Il reste vague, trop glissant, d’où le désagrément éprouvé par un lecteur averti. Quand on signale ces faits à l’auteur lui-même, on est surprise de sa réaction négative… Pour nous, le mot juste, donc essentiel, l’emportera toujours sur l’approximation. On laisse au roman populaire l’à-peu-près du vocabulaire, ses histoires affublées de bons sentiments propagent du rêve à tout un chacun. Et le rêve n’est-il pas l’opium du peuple ? L’écriture n’étant pas un rêve, il serait bien que le poète et l’écrivain demeurent les veilleurs éclairés de leur œuvre. La chance, et peut-être le malaise, c’est que la langue française offre une panoplie universelle de vocables, une lexicographie insondable à utiliser à bon escient…

Dominique B.

25 juin 2011

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrageselle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — http://dominiqueblondeaumapagelitteraire.blogspot.com/


Criqtique littéraire de Dominique Blondeau…

22 juin 2011

Un monde si proche du nôtre ***

(C’est avec satisfaction que nous reproduisons ici cette critique littéraire de l’écrivaine Dominique Blondeau qui parle du roman de notre chroniqueur régulier, Jean-Marc Ouellet.)

Juin, mois de la lumière. Non celle des lampadaires ni celle des feux d’artifice. On parle du vert des arbres, des pelouses, des plantes. De leurs reflets sur l’eau des bassins, sur l’iris de nos yeux. Un peu de poésie est de mise à quelques jours des fêtes de la saint Jean-Baptiste. On se promène dans des allées verdoyantes avec, serré entre les doigts, le premier roman de Jean-Marc Ouellet, L’homme des jours oubliés.

Alors qu’il savoure un samedi agréable dans sa maison, entre sa femme et sa fille, Étienne Beauchamp, jeune médecin dans la trentaine, est soudainement projeté dans le quartier d’une ville dévastée par la guerre. Il ne se souvient de rien, ni de quel bouleversement il a été la victime. Le serveur d’un bistrot lui dira piteusement « qu’on ne suivait plus le passage du temps. ». Observant les gens, Étienne se rend compte que ceux-ci ne dépassent pas trente ans. Aucun individu plus âgé, aucun enfant. Chacun est méfiant, vindicatif, désespéré. Aucun véhicule n’encombre les rues. Il entre dans une échoppe, une femme à l’allure « coquine » prend la commande d’Étienne puis, l’informe vulgairement qu’il est en Emeldham.

En parallèle, le lecteur fait la connaissance de Kaïna, résidente de la ville. Elle aussi est jeune, a connu des jours meilleurs, et pour subsister, elle gère un « étal de fruits et de légumes. » Dirigé par l’Autorité, le marché central réunit les producteurs de la région, qui ne peuvent vendre ou troquer aucune marchandise sans leur assentiment. Des gangs se sont formés, exploitant la peur craintive des citadins. Dangereux, car sans avenir, promis à une déchéance certaine, les agresseurs menacent, attaquent à l’arme blanche celui qui détient quelque trésor… C’est ainsi qu’un soir Kaïna deviendra leur proie. L’incident se déroule sous les fenêtres d’un ancien hôtel où Étienne Beauchamp s’est réfugié pour y dormir. Entendant les plaintes d’une femme, il se précipitera, mettra en échec les vauriens. Au moment où la partie semble gagnée, l’un d’eux poignarde lâchement Étienne dans le dos et, le laissant pour mort, il s’enfuit… Kaïna cachera son sauveur chez elle, pendant cinq jours, elle le soignera avec les moyens du bord. De constitution solide, Étienne se remettra lentement de sa blessure. L’enfermement forcé dans l’appartement de Kaïna encouragera les confidences. Étienne relatera son aventure singulière dans ce monde inconnu. Sa femme et sa fille. En retour, Kaïna racontera la guerre, l’épidémie qui a décimé la population, l’infertilité survenue, le décès des enfants et des personnes âgées au-delà de trente ans. Mise en confiance par le charisme et la bonne foi de son compagnon, Kaïna lui confiera son appartenance au groupe Athéna désirant mettre fin à la tyrannie de l’Autorité, autrefois sous l’égide d’une femme mystérieuse se prénommant Gaïa. Au prix de sa vie, elle l’entraînera dans leur fief, le présentera à leur chef Shamesh qui, d’abord méfiant, se liera d’amitié avec lui. Ensemble, ils visiteront les hôpitaux, y cherchant les indices d’une épidémie endémique. Mais la guerre des clans étant ce qu’elle est, despote et cruelle, le groupe Athéna résistera mal à l’attaque surprise de l’Autorité fomentée par le général Philidor. Shamesh et Kaïna ne s’en remettront pas. En souvenir des deux êtres qu’il a aimés, Étienne poursuivra leur mission puis, son mandat terminé, il tentera de retrouver sa femme et sa fille.

Roman complexe où les zones d’ombre cernent Étienne Beauchamp. Ombre d’un être troublant qui ne cesse de lui démontrer la relativité de l’espace-temps, son élasticité. Conscience d’Étienne, nous ne savons trop. Hallucinations, comme il arrive que nous en ayons lorsque déplacés dans des lieux étrangers à notre gestuelle quotidienne, à notre pensée rationnelle. Le roman est une longue promenade sur le fil précaire de la vie d’un homme, qui essaie de dénoncer la sauvagerie des guerres, le machiavélisme d’humains lorsqu’ils manipulent les clés empoisonnées du pouvoir. Si la fin du récit s’avère un peu obscure, il faut faire confiance à l’auteur, Jean-Marc Ouellet, qui, médecin lui-même, propose au lecteur le retour hypothétique d’Étienne dans sa contrée où, quinze ans plus tard, l’attendent de surprenants événements. Des années plus tôt, atteint de la rupture d’un anévrisme cérébral, il est depuis sujet à des cauchemars, Étienne « n’avait aucun souvenir de ces heures de néant ». Si le temps et l’espace se jouent de nous, qu’en est-il de notre identité ? L’histoire se termine quand Étienne Beauchamp, et son équipe médicale, acceptera le projet alléchant d’une compagnie pharmaceutique : une recherche sur le traitement du cancer en utilisant les caractéristiques d’un virus. Juste avant cette proposition, « un homme vêtu d’un long manteau noir, les cheveux dans le dos, marchait vers la ville. » Il s’arrêtera et, derrière ses verres fumés, sourira à Étienne. La boucle se boucle sur une conscience en équilibre entre la corruption et le désintéressement. Sur Jémacaël, ange de sang, de chair et d’os, apparu au cours des pérégrinations d’Étienne Beauchamp.

Histoire aux relents surréalistes, parfois mystiques, toujours empreinte de questionnements, qu’il faut lire en se laissant aller au rythme syncopé de courts chapitres, narrant la destinée d’hommes et de femmes soumis à la décomposition d’une civilisation pour mieux s’ajuster à la reconstruction d’une ère nouvelle. Témoin intemporel, Jémacaël n’a-t-il pas inventé la roue ou découvert le feu ? Tant d’hommes en un seul. Tant de paradoxes soulevés par un auteur, Jean-Marc Ouellet, à la sensibilité écorchée par la capacité de ses semblables à commettre des actes répréhensibles.

Cependant, on aurait aimé un travail éditorial plus rigoureux, qui aurait apporté à ce premier roman original une ampleur qu’il ne possède pas ici. Dommage.

L’homme des jours oubliés, Jean-Marc Ouellet
éditions de La Grenouillère, Saint-Sauveur-des-Monts, 2011, 293 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrageselle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Une critique littéraire de Dominique Blondeau…

15 juin 2011

Un patchwork familial…

(C’est avec satisfaction que nous reproduisons ici cette critique littéraire de l’écrivaine Dominique Blondeau.)

L’été s’en vient, les vacances estivales aussi. On a décidé de déserter la ville, d’apprivoiser la mer, de piétiner le sable ou les galets. Avant de nous aventurer entre ciel et mer, terre et océan, on a des sentiers à arpenter, ceux de livres dont la couverture ou le communiqué nous inspire. Aujourd’hui, un roman particulier retient notre attention. La marche en forêt, signé Catherine Leroux.

C’est un homme qui entre dans une forêt. C’est une femme amérindienne qui s’enfuit du foyer marital pour vivre dans le bois. C’est une maison qui se dresse « avec entêtement dans un rang presque nu. » Une tache de sang ternit un tapis. Des peupliers, un manteau rouge, le dessous de l’épiderme. Énumérés d’une manière litanique, les personnages et lieux concoctent l’histoire de la famille Brûlé. La forêt est là, telle une métaphore, dissimulant les drames des uns et des autres. Le fil conducteur est perçu par un être qui va et vient comme un fantôme. Et par Alma, l’Amérindienne. Fragmenté à souhait, le récit se déroule à l’orée d’une campagne forestière. Les générations se chevauchent sans aucune altération. Nous passons de Fernand Brûlé et de sa deuxième femme, Emma, à Caroline et Tristan. À Amélie, l’artiste de la famille. Noémie nous apprend qu’elle a été violée par Hubert Brûlé avec qui elle a joué au baseball quand elle était enfant. De Marilou qui élève seule son fils, nous savons peu de son conjoint africain. Justine, épuisée d’avoir aimé un homme récalcitrant, part de Montréal, s’installe à Québec, refuse de travailler à nouveau dans un bureau. Malgré elle, elle s’occupera de Jean, autiste de trente-six ans. Il y a les quatre enfants de Thérèse, décédée un an plus tôt : Jacques, Luc, Normand et Nicole. Eux aussi ont leur histoire plus ou moins trouble, toujours réaliste. Vingt-quatre individus, qu’on ne nommera pas tous, s’entrecroiseront en de courtes séquences, presque des nouvelles. Dans cet éventail qui s’ouvre et se replie, des visages se sont imposés plus éloquents que certains. Nicole et Justine représentent une génération de femmes plus aguerries contre les contraintes d’une époque dans laquelle éduquer un enfant sans soutien parental s’avérait éprouvant. La première a adopté une fillette asiatique, la deuxième aura une fille de Jean. Qu’ils soient d’une génération différente, les hommes accomplissent leur destin sans se poser trop de questions.

Parmi ces femmes et ces hommes déambulant sur la scène gigantesque de la vie et de ses péripéties, Alma porte le roman. Après la mort accidentelle de son mari, elle accouchera de son énième enfant, abandonnera définitivement la maison, s’isolera en forêt puis se rapprochera prudemment de ses semblables. Elle tue des animaux, dort dans des granges, dans des camps abandonnés. Délestée de moult embûches, elle rejoindra le chemin de fer qui « traversera bientôt tout le pays, mais elle ne l’a jamais vu. » Elle parviendra à un campement et, à la faveur d’une bagarre entre le cuisinier et le contremaître, proposera deux lièvres en échange de ses services. Les ouvriers se méfient de l’Indienne, de l’intérêt qu’elle manifeste aux travaux sur le chemin de fer. Douée d’une intelligence aiguë, elle observe les ingénieurs, étudie leurs plans. Elle se passionnera pour le dynamitage du flanc d’une colline qui « entravait le passage du chemin de fer. » À la suite de la mort irrésolue d’un ingénieur, son assistant anglais lui demandera de l’aider, suscitant ainsi bien des rancœurs. Le confort dont elle jouit sera démantelé par la venue d’un nouvel ingénieur qui se révélera un profiteur dont Alma se débarrassera sans scrupules… Pour elle aussi, le temps alourdit ses épaules mais, enrichie d’un acquis inusité, elle se met en route dans le sillon exact que « suivra le Grand Trunk Railway dans quelques années. » Elle se promène de ville en ville avec sa charrette, s’intitule artificier. Elle ira au-delà des Rocheuses, prenant garde à la folie des chercheurs d’or, prêts à trancher la gorge de leur frère pour une pépite. Un soir, installée près d’un lac, un vendeur d’armes à feu lui suggère de partir vers les États du Sud où circulent des rumeurs de guerre. Là-bas, en Indianapolis, habite un fabricant d’armes qui pourrait utiliser ses savoirs. Son nom est Richard Gatling — l’inventeur de la première mitrailleuse… On ne décrira pas les détails sordides qui pousseront Alma à commettre des actes atroces. Proie crédule d’hommes imbus de pouvoir, elle servira leurs desseins plus qu’ils ne l’espéraient. Puis, la guerre loin derrière, blessée physiquement et mentalement, Alma se repliera vers le nord, marchera vers la ferme familiale. La fin est digne de cette femme qui n’avait besoin de personne.

On s’est arrêtée longuement sur le portrait d’Alma pour mettre en relief le rôle qu’elle jouera dans la généalogie de la famille Brûlé. Elle est l’ancêtre rebelle par excellence, celle qui refusait, enfant, de se soumettre aux religieuses, à leur enseignement chrétien. Amélie et Pascal signaleront sa présence ultime. Sur une ancienne photo qu’un ami antiquaire d’Amélie a rapporté de l’Ouest, Alma y surgit telle une figure ancestrale qui ne soulève nul mystère.

Premier roman ambitieux, complexe mais cohérent, que Catherine Leroux offre au lecteur. Une histoire se profilant à coups de sentiments humains, qu’ils soient tendres, violents, inattendus. La vie, la mort se faufilent, se mesurant à l’existence en dents de scie de chacun. Espoir et désespoir. Naissances et oubli de soi quand il s’agit d’intégrer un clan que nous connaissons peu. L’écriture est à la mesure des événements substantiels comblant des êtres épris de civilités : ronde et réfléchie, souvent poétique. Douloureuse. Un talent prometteur duquel on attend beaucoup, pour mieux le cerner dans la multitude parfois discutable des livres québécois.

La marche en forêt, Catherine Leroux
éditions Alto, Québec, 2011, 312 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrageselle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


La chronique littéraire de Dominique Blondeau…

26 mai 2011

Une si jolie histoire… ****

(C’est avec joie que nous reproduisons ici la dernière critique littéraire de Dominique Blondeau)

D’aucuns diront qu’on a peut-être tort, mais on maintient que certains livres sont écrits pour être lus durant la saison estivale. À la terrasse d’un bistrot, dans un jardin public, sur la plage, dans d’autres lieux de détente et de dépaysement. Les auteurs de ces bouquins se rendent-ils compte du cadeau qu’ils offrent à leurs lecteurs ? L’occasion se prête pour parler du dernier roman de Lori Lansens, Un si joli visage.

Elle s’appelle Mary Gooch, a quarante-trois ans et vit dans sa maison de Leaford, en Ontario. Depuis son enfance, elle est obèse, pourtant chacun lui dit avec empathie qu’elle a « un si joli visage ». Ce soir-là, veille de ses noces d’argent, elle attend le retour de son mari. Les heures, la nuit passent, Jimmy n’est toujours pas rentré. Obscurément, Mary sait qu’il ne reviendra pas. Peu à peu, elle s’immisce dans une sorte d’enfer qui est celui de la facilité à se nourrir goulûment, à dévorer les « images des magazines de luxe et des émissions de télévision ». Face à la beauté de femmes au corps évanescent, elle oscille entre la tyrannie et le culte. Il faudra l’absence inexpliquée de Jimmy pour que Mary se remémore les aléas que l’un et l’autre ont subis depuis leur mariage. Lui n’est jamais là, elle, ne partage aucune de ses passions : politique et golf. Pénétrant dans sa propre histoire, Mary aborde des périodes douloureuses. Inévitablement, l’enfance, l’adolescence seront une source inépuisable où Mary se réfugiera avant de partir pour la Californie. La mort de son père, sa mère dans une maison de retraite. La famille de Jimmy : un père alcoolique, une mère colérique, une sœur toxicomane. Autant de situations décevantes qui persuaderont Mary à quitter le bien-être de sa maison, la tranquillité de Leaford. Soudain, son existence lui semble factice et, après une visite désagréable à la pharmacie où elle est employée, Mary, spontanément, décide de s’envoler pour Los Angeles. Heather, la sœur de Jimmy, croisée à Toronto dans le bar où elle est serveuse, lui a confié que Jimmy voulait revoir leur mère à Golden Hills, en Californie. Le seul indice que possède Mary est une lettre de son mari lui confirmant son départ, il a besoin de réfléchir… Toutefois, il a eu la décence de garnir leur compte en banque de milliers de dollars qu’il a gagnés « avec un billet à gratter. Rien d’ignominieux. »

Le voyage de Mary Gooch à Los Angeles sera riche en échanges imprévisibles. D’un naturel généreux, d’un tempérament apathique dû à ses kilos en trop, Mary se révoltera contre, toujours contre, des injustices qui l’assaillent cruellement, tels les Mexicains qui attendent au bord de la route un travail occasionnel. Mais aussi, elle accomplira des gestes désintéressés. Dans l’avion, une mère caraïbe lui confie momentanément un oreiller douillet dans lequel dort un tout petit enfant. Plus tard, à la sortie de l’aéroport, le chauffeur israélien d’une limousine, Gros Avi, lui propose de l’accompagner à Golden Hills, chez Eden, sa belle-mère. Entre-temps, Mary est si désemparée que Gros Avi la dépose chez Frankie, plantureuse, cheveux platine, visage maquillé à outrance. Elle dirige un salon de beauté et transformera Mary en une rousse flamboyante. Épuisée, Mary conviendra que Jimmy l’aimerait ainsi. Elle est une femme qui croit aux miracles, et la bonté des inconnus qui la secourent la conforte dans ses illusions. Chaque homme, chaque femme s’avèrent une charnière déchirante, la bousculant dans un passé accablant que Mary juge poisseux, englué dans un déni compensé par le besoin de se nourrir jusqu’aux vomissements. Les triplés de trois ans de Ronni Reeves, mère abandonnée par son mari, qu’elle rencontre à Golden Hills, lui rappellent ses deux grossesses avortées. Tant de mésaventures soumettront Mary à une réalité trompe-l’œil que ses faims maladives se résorberont. Le refus de sa belle-mère à la garder chez elle. L’attachement dérisoire de celle-ci à un « cercle de prière ». L’agonie de Jack, son beau-père. Le retour improbable de Jimmy. La mort violente et suspecte de Heather. La misère des Mexicains. Tous ces scénarios désolants la plongent dans un univers glauque, telle la piscine d’Eden depuis longtemps inutilisée.

Comment se termine cette si jolie histoire ? La légèreté presque soutenable du corps de Mary. Son attirance vers Jesus Garcia, qui a perdu sa femme et ses deux fils dans un tragique accident. Sa défection lente pour son mari. Le détachement de Mary pour des faits anodins. Riche d’une sérénité enfin conquise, Mary aura traversé un désert d’incertitudes, de reniements. De drames épisodiques. Plus jamais, elle ne sera la victime de malaises indéfinis. Quand elle se repose au bord de la piscine d’Eden, remise en état, des sensations nouvelles l’étreignent. Espoir, excitation. N’est-ce pas Jesus Garcia qui lui a appris à se nourrir comme n’importe quel être humain ?

Roman psychologique que nous dévorons, comme Mary Gooch s’alimentait avant la disparition de Jimmy. Lecture envoûtante se confondant merveilleusement à la saison estivale. Écriture fluide, verte comme une pelouse brillant sous le soleil. Sensibilité de l’auteure Lori Lansens l’insufflant avec bonheur à son ” héroïne “. Nous imaginons Mary Gooch, consumée par la solitude et le désespoir, défier notre regard hypocrite reluquant les personnes déformées par l’obésité. L’humour et la compassion l’entraînent vers un monde intérieur où se reflètent les êtres aimés avant qu’ils soient aspirés par les ombres qui plus jamais ne l’encercleront. Un roman captivant, empreint de messages imperceptibles, juste ce qu’il faut pour ne pas perdre de vue Mary Gooch et ses émulations.

On souligne la traduction impeccable de Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

Un si joli visage, Lori Lansens
traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné
éditions Alto, Québec, 2011, 584 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrageselle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


La chronique littéraire de Dominique Blondeau…

12 mai 2011

C’est avec joie que nous reproduisons ici la dernière critique littéraire de Dominique Blondeau)

Éternelle adolescence ***

Diane Labrecque

Rêveuse, on regarde la pile de livres à lire avant la rentrée de l’automne. On n’en est pas là, mais le temps étant ce qu’il est, et soi-même aussi, on mesure combien les heures sont élastiques. Dans le nombre, certains ne seront pas pris en considération pour des raisons subjectives ; d’autres, qu’on aura feuilletés distraitement, seront mis de côté, leur sort en suspens. Enfin, il y aura les privilégiés qu’on lira dans la touffeur de juillet, dans la fraîcheur de l’appartement. On se détourne de la pile, on parle du deuxième roman de Diane Labrecque, Je mourrai pas zombie.Alors que son père est mort, que sa mère « bourrée d’anxiolytiques » doit quitter la maison familiale de Lévis pour emménager dans un petit appartement, Dib fait le ménage dans le sous-sol. Ouvrant des boîtes, elle découvre quatre cahiers écrits quand elle avait seize ans, soit dix-neuf ans plus tôt. Années déchirées entre un père rigide, une mère accro aux séries télévisées, démontrent la fragilité d’une jeune fille livrée à elle-même, sa carence de tendresse l’entraînant vers deux garçons de son âge : Hubert et François. Relation trompeuse, mais conciliante, qui ne satisfait en rien, bien qu’elle essaie de s’en dissuader, les exigences affectives de Dib. Elle continue à se mutiler, triche aux examens, ne mange plus. Les garçons, conformes à leur époque, fréquentent deux filles identiques, faussement délurées. Les révoltes et l’intelligence de Dib les distraient, les attirent dans un univers éloigné de leurs projets. Hubert essaiera de la séduire, ce qu’elle refusera, le corps n’étant qu’apparat qu’il faut subir. Pourtant, il faudra bien que Dib réponde au désir de ce corps qu’Hubert ne cesse de provoquer. Refaire le monde des adultes — des zombies — est louable, mais les exigences de la chair éveillée supplantent les intransigeances morales de la jeune fille, jusqu’à une soirée manigancée par Hubert et François…À trente-cinq ans, Dib n’a rien perdu de ses convictions passionnées. Mariée à dix-huit ans à Antoine, première fugue officielle pour quitter ses parents. Elle a eu une fille, a divorcé. Une fois encore, elle se marginalise en étant serveuse dans un bar. Elle boit, se drogue. Après avoir lu le premier cahier rédigé d’une écriture maladroite, elle décide de retrouver Hubert et François par l’entremise de Facebook. Le premier répondra à son appel, elle le rencontrera. Il est marié, a des enfants, une profession qui lui rapporte beaucoup d’argent. Il n’a pas dérogé à ses desseins adolescents, il voulait devenir avocat. Un zombie. Il considèrera Dib tel un émouvant souvenir, ne saisissant pas très bien pourquoi elle a voulu déterrer des années idylliques. Incorrigible, il retombe dans le piège de la séduction, celui de coucher avec Dib, de lui laisser des pourboires trop généreux. « Sa pute de luxe » l’accusera-t-elle lorsqu’il prétendra vouloir quitter sa femme, vivre avec elle. Il y aura aussi le retour de François, mystérieux, humaniste. Dans sa maison, à l’Île d’Orléans, elle passera quelques jours avec lui ; ils feront l’amour, se remémoreront silencieusement un moment dérangeant de leur jeunesse — la défloration de Dib — que François exprimera vaguement par un simple mot d’excuse.Roman dense qui, tel un cheval fou, galope toujours vers l’avant, entraînant avec lui un lecteur curieux des avatars survenus à Dib, prise entre deux hommes pour qui elle a éprouvé des sentiments ambigus, parfois contradictoires, jamais simples. Période nourrie de lectures classiques, contemporaines — Nietzsche et Réjean Ducharme en particulier — qui, ouvrant la voie à un futur hypothétique, laisse Dib sur une fringale jamais rassasiée. L’esprit assoiffé mérite davantage que la chair outragée. Diane Labrecque a su doser l’adolescence chaotique de Dib, évitant des considérations hors texte, soit d’inutiles digressions sur ses agissements parfois irresponsables. Ou des généralités formelles portant sur la maturité acquise aux dépens de certitudes usées par l’effet des ans. L’histoire de l’adolescente, plus tard celle de la femme, suffisent à décrire la révolution de son monde personnel. Rétréci à cause d’un manque de magnanimité de la part de ses parents, fidèles en quelque sorte à un fils suicidé avant la conception de la petite fille. Les deux garçons qu’elle a aimés, n’ont su répondre à sa détresse, ne voyant en elle qu’un corps à séduire, ce qui la dégoûtait.

À lire, pour saluer la parution de ce roman réussi. On avait aimé Raphaëlle en miettes,jeune femme incomprise et sœur fictive de Dib, qui l’aurait encouragée à poursuivre malgré les embûches inévitables de tout parcours humain, voulant éviter les écueils de sentiers à peine tracés.

Je mourrai pas zombie, Diane Labrecque
éditions Hurtubise, Montréal, 2011, 250 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrageselle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Chronique littéraire de Dominique Blondeau…

21 avril 2011

(C’est avec joie que nous reproduisons ici la critique littéraire de Dominique Blondeau — celle du lundi 18 avril 2011)

Sept étoiles en perdition ***

 Flottent dans l’air des fragrances printanières, on imagine les premières jonquilles et autres fleurs saisonnières. Derrière la vitre, le soleil se fait plus chaud sur les branches, plus vif dans le ciel. On respire des odeurs de terre, on ouvre goulûment les poumons, les narines, on s’enivre d’une énergie neuve, comme si, durant l’hiver, on s’était racornie entre murs et congères. On savoure ce répit en lisant le roman de Hella S. Haasse, La course aux étoiles.

L’histoire se situe en 1930, à Amsterdam, avant les atrocités de la Deuxième Guerre mondiale. Chacun fête la Saint-Nicolas alors que Casper-Jan van der Sevensterre, vingt-deux ans, journaliste en panne d’inspiration, se lamente dans un café minable. Le lendemain, il doit remettre un article au rédacteur d’un journal, qui, l’ayant menacé, lui donne une dernière chance. S’il ne lui apporte pas un récit publiable, il devra se chercher du travail ailleurs… Excédé, affamé, Casper-Jan se laisse distraire par les bâillements du garçon appuyé sur une jambe, « à côté d’un poêle qui ne fonctionnait pas. » Il s’endort…

Quand il arrive à la pension où il demeure, la logeuse, Mme Suur, le rabroue vertement. Nous sommes le 5 décembre, son locataire n’a toujours pas payé le loyer. Il ne sait comment la calmer quand, miracle de la Saint-Nicolas, il voit sur le perron un « gros paquet enveloppé de papier brun » qui lui est adressé. Après bien des récriminations de la part de Mme Suur, il monte enfin dans sa chambre. Fébrilement, Casper-Jan défait le colis et, sous un monceau de papier brun, il découvre un « petit rouleau rigide et une petite boîte ronde. » Excité, il déroule le parchemin, y lit un mystérieux poème où sont mentionnés les noms de sept provinces et de sept étoiles. Ensuite, il ouvre l’écrin : sur de la ouate rose, repose une étoile en grenat à sept branches, d’un rouge sombre qui chatoie sous la lumière. Les pierres, serties dans un large anneau d’or, sont agrémentées de lettres que l’usure du temps a rendu presque illisibles.

Que se passe-t-il dans la tête d’un jeune homme sensible, imaginatif, quand il n’a rien à perdre ? Il ne pensera qu’à chercher l’expéditeur de l’envoi. Mais avant, il doit écrire son texte, l’apporter au rédacteur qui, évidemment, le refusera. Le récit est trop beau, irréel, il s’inspire de l’étoile et du poème. Entre-temps, piquée par la curiosité, Mme Suur n’aura pas manqué de rendre visite à son locataire et malgré l’opiniâtreté de Casper-Jan à lui cacher le contenu de la boîte, elle sera parvenue à l’ouvrir. Stupéfiée, elle redescend en informer son mari. Quand le malheureux journaliste rentre chez lui, il est décidé à mettre l’étoile au clou, à essayer de la vendre. Derrière la porte, des voix échauffées lui parviennent, celle de Mme Suur, de son mari, d’une troisième personne. Tel un indice maléfique, l’étoile que possède Casper-Jan sera volée, remplacée par un bijou semblable appartenant à sa logeuse. À partir de cette deuxième étoile, celles-ci ne cesseront de se multiplier, de se démultiplier. Des personnages plus ou moins sympathiques se courseront les uns après les autres. Il y a tante Arabella, vieille dame cupide et naïve ; Maria, amoureuse de Jacky, qu’elle soupçonne de la tromper avec Titia, sa complice. Quirina Pelleboom, extra-lucide obèse. Mme Suur et son mari. De différents individus encore, masqués, démasqués, au fur et à mesure que les étoiles passeront de mains en mains. Après une succession d’incidents tombant à propos, tous se retrouveront dans le domaine de tante Arabella, presqu’île où sur un cadran solaire est gravé un signe indiquant un trésor…

Le roman a été écrit par Hella S. Haasse en 1949 et publié en feuilleton dans le quotidien amstellodanois Het Parool. Chaque épisode, transformé en chapitres, rebondit magistralement de situations insolites en évènements édifiants. Roman où les protagonistes ne se détestent pas vraiment, le doute aplanissant leur rancune. Casper-Jan, candide, romanesque, est « issu de très bonne famille, quoique sans le sou, hélas », sorte de don Quichotte galvanisé par les aventures inattendues qui le poursuivront jusqu’à un dénouement insoupçonnable. De nombreuses péripéties font de cette intrigue sentimentale, fourmillant de merveilleux et d’humour, une halte jubilatoire et reposante dans le parcours effréné d’une littérature universelle toujours en mouvement.

À lire, pour oublier l’hiver qui prolonge sa mauvaise humeur. Nous tiendrons la main de Casper-Jan, compagnon fictif, idéaliste, amoureux de la vérité. Obscur journaliste, combien enjoué, agréable. Sans hésiter, nous embarquons avec lui dans un univers où les étoiles se transforment en papillons multicolores. Décor de papier, certes, mais bellement dressé pour nous  transporter sur les ailes d’un dragon fabuleux que Casper-Jan van der Sevensterre ne dédaignerait pas…

On mentionne l’heureuse traduction d’Annie Kroon.

La chasse aux étoiles, Hella S. Haasse
traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Annie Kroon
éditions Actes Sud / Leméac, Arles / Montréal, 2011, 403 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrageselle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Bordel-station de Guy Genest : Une critique de Dominique Blondeau…

7 avril 2011

Un hymne à la tendresse…

On est étourdie par les séismes qui bousculent le monde, par les soubresauts de la planète : guerres abjectes, catastrophes naturelles, menaces nucléaires. Plus proches de soi, de discrètes situations ne semblent avoir aucune portée, tant elles se ternissent à l’ombre d’innombrables discours médiatiques. Qui et que faut-il croire pour se faire une idée convenable de la souffrance de milliers d’innocents ? On ignore cette question à laquelle on reviendra, après avoir terminé de lire le roman de Guy Genest, Bordel-Station.

Été 1955. Jean-Pierre, étudiant en droit, dix-neuf ans, est envoyé par son père dans un chantier forestier, au nord de La Tuque, vacances qui l’aideront à payer ses études. Quand il descendra du train, au centre de nulle part, il n’aura qu’une envie, faire demi-tour. Personne pour le recevoir, personne pour l’accueillir. À force de marcher, il parviendra jusqu’au magasin général fermé pendant l’été. L’hôtel, « énorme maison carrée, en briques rouges, vraiment incongrue au milieu d’une forêt », abrite madame Rose, grosse femme, mère maquerelle. Ses deux ” filles “, Lili et Carole. Célestin, au rôle indéfini. La maison insolite a valu à la petite gare le surnom de Bordel-Station. Conseillé par Lili, Jean-Pierre arrivera au camp, y fera la connaissance d’Émeri Dugal, sexagénaire, gardien du chantier. Celui-ci aime boire quand il le faut, il aime aussi les jeunes prostituées. Sous son aile bienveillante, Jean-Pierre aura droit à des leçons un peu moralisatrices sur l’amour, sur la vieillesse, précisons, sur la condition humaine. De nombreux non-dits chuchotent plus qu’ils instruisent sur la nécessité de vivre là où nous nous sentons en accord avec nous-mêmes. Pudique mais loquace, Émeri initiera son protégé à son désir de faire l’amour une première fois. Ce dernier, tellement obnubilé par son éducation puritaine, ne sait choisir entre les deux femmes : Lili franchement offerte à tous les hommes — n’est-elle pas l’amante occasionnelle du vieil Émeri ? —, Carole, inhibée, se terre dans un silence douloureux que chacun respecte. Célestin mettra le doigt sur la plaie en révélant à Jean-Pierre des morceaux d’une existence où la peur domine. Des évènements inattendus précipiteront la fin de l’été sans que le vacancier ait fait un choix. Bientôt, il devra retourner à ses études, à sa famille conformiste.

Guy Genest

Le ton individuel, le style classique de l’auteur sont empreints d’une profonde tendresse unissant les protagonistes. Comment ne pas s’attacher à ces hommes, à ces femmes en se projetant dans une époque où la pudibonderie attisait toutes les appétences, qu’elles aient été d’ordre sexuel ou social. Il est clair que Jean-Pierre, gouverné par un attachement purement filial, ne deviendra pas notaire. Prédisposé à une vie distincte dont il n’avait pas conscience, il aura fallu ce passage initiatique — la complicité d’un vieil homme, la générosité d’une vieille maquerelle, le désintéressement de deux filles — pour que son avenir soit bouleversé. Jean-Pierre est dans l’âme un homme fidèle, vertu qui en nos jours virtuels n’exprime plus grand-chose. Nous avons l’impression, en lisant Guy Genest, que le jeune homme ne considère pas le sexe tel un commencement mais telle une fin en soi. Celle de l’adolescence trop longtemps étirée entre études et amourettes. Ne fréquente-t-il pas une étudiante que deux mois estivaux vécus dans un lieu atypique rayera définitivement de sa mémoire. Sans remords, ni regret, il mentionne ce détail, comblé de l’amitié spontanée dont l’abreuvent les habitués du chantier. Sentiment rude et cru qui fera de lui un « homme bien différent de celui [ qu'il avait pensé ] devenir en choisissant le droit pour carrière. » Personne ne change sous prétexte d’un dépaysement physique ou mental. D’un séjour campagnard auprès d’originaux. Un incident imprédictible nous ramène à ce que nous étions véritablement. Nous savons combien d’êtres humains ont raté leur vie à cause de passions meurtries, de projets refoulés, à une ère où chaque geste impudique se mesurait à l’aune, où la moindre pensée sulfureuse condamnait à l’enfer un esprit crédule…

Il serait dommage de dénier ce roman, de ne pas le sauvegarder en temps et lieu, tel un objet rare. Contempler très loin devant soi est bien sûr légitime, mais le futur ne s’inspire-t-il pas du passé avant tout ? L’avenir ne se nourrit-il pas d’expériences périlleuses provoquées par une inextinguible jeunesse ? Roman nostalgique s’il en est, d’où peut-être le débordement amoureux exacerbé du narrateur qui, quarante-cinq ans plus tard, se remémore ces ” heures précieuses “, s’interroge sur la bonté de madame Rose, sur la misère de Célestin et de Carole, sur l’inassouvissement de Lili et d’Émeri. Jean-Pierre aura bourlingué, aimé à outrance, son « cœur » épinglé à quelques visages disparus ou sur le point de capituler devant l’insurmontable. À sa manière aussi, il se sera dépris de toute ambition professionnelle pour donner un sens à ce qu’il a présumé être vrai.

On aime qu’un tel homme ait existé. Que des femmes et des hommes aient eu le courage de s’encanailler pour enrubanner leur propre philosophie. On aime qu’un écrivain, en l’occurrence Guy Genest, nous rappelle au désordre de quelques gens d’autrefois.

Bordel-Station, Guy Genest
XYZ éditeur, collection « Romanichels »
Montréal, 2011, 184 pages.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


La falaise de Gaugin, un texte de Dominique Blondeau…

23 mars 2011

LA FALAISE DE GAUGUIN

Les cheveux libres et blonds, elle court, elle s’essouffle, elle trébuche. Sa pensée déliée comme sa chevelure sur ses épaules, l’incite à se remémorer les larmes qu’elle a versées à la mort de ses parents, celles, quand Paul s’est exilé. Elle se trompe. Dans ce paysage, il n’y a rien à se remémorer : elle n’a pas versé de larmes, elle n’a pas connu le goût salé de la douleur qui se déverse sur les joues jusqu’au havre de la lèvre, la caresse de la langue. Les larmes sont un effet du mois d’août. De la sueur, par exemple. Des yeux qui transpirent.

Il n’y a qu’une seule réalité autour d’elle. L’herbe jaune qui, sous ses pas, se brise. Le ciel déjà crépusculaire épuisé du bleu et du jaune qu’oblige l’été, chavire dans le mauve, dans le rose. La mer, cordillère écrêtée, rémanence de vert. On dirait la grandeur du monde. La femme s’est défaite de l’être qu’elle s’était ajouté. Elle souffre, la chair rongée, vitriolée. Elle ne peut croire à l’inexistence de Paul qui est mort là-bas, auprès de femmes brunes et grasses. Languides.

Elle court. À force de délirer entre le visage de Paul et l’absence d’elle dans ce cadre échevelé de jaune, de rose, de vert, ses yeux embués brouillent

La falaise, Paul Gaugin

la perspective, le relief. Jusqu’à sa chevelure éparse enrubannant le front, le regard.

Ce littoral que Paul a aimé, autrefois. Il avait promis de l’emplir de sa présence à elle. Trop de vent, de sauvagerie. Sa blondeur l’adoucirait, riait-il. La mort a implacablement dénoué sa promesse. Plus rien d’elle ne subsistera ici.

Elle s’essouffle, elle s’aveugle. Son pied heurte le vide, il bouscule le jaune, le vert, le mauve. Dans ce tableau crépusculaire, elle s’immortalise.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé.Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Drag : Une critique de Dominique Blondeau…

7 mars 2011

Un femme, une homme ****


À deux semaines du printemps, on rêve d’une promenade dans un parc, un grand bassin d’eau rafraîchirait  l’atmosphère. On se souvient de l’adolescence et de ses audaces. On se fringuait n’importe comment, on mangeait n’importe quoi. Filiforme, on ne savait trop quel sexe nous définissait. Visage insolent, anguleux, on se moquait des adultes qui nous observaient d’un air indulgent, ce qu’on ignorait. Aujourd’hui, on lit le troisième roman de Marie-Christine Arbour, Drag.

Faut-il s’étonner d’un couple qui, en quelques mois, vivra un amour déconcertant, se suffisant à lui-même ? Il a soixante-neuf ans, elle trente-cinq. À Vancouver, dans un quartier marginal, ils se rencontrent sur le balcon de leur appartement. Lui est russe, pianiste de génie. Elle, québécoise, artiste-peintre ratée, dit-elle. L’histoire serait banale si Nicolaï et Claire se complaisaient dans leur corps d’homme et de femme respectifs. Or, quand ils font connaissance, Nicolaï porte une longue robe noire, ses cheveux blancs noués en chignon, au point que Claire hésitera sur son appartenance sexuelle. Elle-même est habillée en garçon ; la tête presque rasée, une cravate noire la transforment en androgyne. L’accoutrement de Claire attirera Nicolaï, étonné que cette femme aux abords fragiles s’intéresse à lui, homme jugé perverti, chassé du Conservatoire de Moscou pour avoir suscité une aventure avec un jeune flûtiste. Pourtant, « il se voulait marié à la musique. » Épouse intransigeante et rivale de Claire, la prévient Nicolaï. Chacun s’offre à l’autre, Claire obsédée par son passé où défilent sa mère, son père et un enfant prénommé Claude. Fille ou garçon, peu importe, l’enfant sera son premier amour. Plus tard, Ian pendant huit ans, d’autres amants. Une tentative de suicide. Nicolaï, fils d’aristocrates, sa famille décapitée à la Révolution. Pour gagner sa vie, il deviendra pianiste au Bolchoï « pour les classes de débutantes. » Lui raconte, elle se raconte. Lui philosophe, elle se révolte. Leur différence d’âge les maintient chacun dans un monde où ni l’un ni l’autre n’a accès. Seul le désir amoureux les unit dans une jouissance sensuelle surprenante. Nicolaï n’a-t-il pas confié à Claire qu’elle était sa première femme ? L’aveu en dit long sur son appétence charnelle. Claire est avant tout séduite par un être, il et elle à la fois, d’où ses réminiscences fulgurantes vers l’enfant Claude…

À Vancouver sur la Main, Nicolaï et Claire déploieront leur amour excentrique, certains diraient obscène… Sans tabous ni préjugés. Ils font l’amour dans des ruelles, dans des salles de cinéma. Désargentés, ils conviennent d’une certaine pauvreté, « posséder est un acte illusoire. » Peu à peu, lui se fait tyrannique, il ne la laisse partir que quinze minutes. « Vivre avec Nicolaï, c’est jeter une goutte d’encre dans de l’eau de rose. » Ils ont beau se goinfrer d’amour anarchique, elle, continue à dessiner, lui, à pianoter sur un instrument imaginaire. Invité au concert de l’un de ses amis russes exilé, Nicolaï, accompagné de son amante, exhibera l’un de ses dessins qu’un Japonais achètera. Peu après, Claire deviendra une artiste reconnue. Avec l’argent, elle offrira un clavier à Nicolaï qui, après l’avoir refusé, ce qui vaut au lecteur une émouvante débandade de Claire dans la nuit de la Main, le ramènera à la musique. Ancrés à leur art propre, et même s’ils ont accompli un étrange mariage, on se demande si ce retour à leurs occupations artistiques ne les perdra pas. Leur art retrouvé les fera vieillir au-delà de ce qu’ils avaient rêvé l’un pour l’autre. Claire, aveuglée par les nécessités de son vieil amant, refuse de regarder son corps se flétrir. « Elle se soumet à cette autorité avec une obéissance amusée. » Amants compliqués, transfigurés par un improbable amour, régénérés par l’art. Déjà l’ennui suinte, Claire est « ramenée à sa vocation première : la survie. » Fissures où se glisse le premier concert de Nicolaï, peut-être le premier souffle de sa mort.

Roman sensuel, voire érotique. Écrit en de courtes phrases élégantes, enjolivées d’aphorismes rutilants comme les diamants. Chaque trouvaille philosophique de l’auteure se raccorde intelligemment à quelque événement rassemblant Claire et Nicolaï. Une ample chaîne poétique, tels les anneaux d’acier liant le travesti et l’androgyne, scinde le récit en de brefs chapitres, invitant sans cesse à poursuivre les péripéties d’une homme et d’un femme optant à leur manière pour un monde où l’hétérosexualité se présente tel un drame du siècle dernier, mais où les opposés peuvent s’opposer. « Il est si belle et elle est beau. » Ne s’appellent-ils pas entre eux Babouchka et John. Est-il nécessaire de revenir à la réalité quand deux êtres, indifféremment homme et femme, se parent de sentiments inhumains, dans le sens où aucune société bien pensante ne les accepterait. Nicolaï ne chuchote-t-il pas à l’oreille de Claire au moment de quitter le concert de son ami russe : « Maintenant il est temps de partir. Le carrosse va se transformer en citrouille. » Pour aller où et comment ? Phénomènes ils sont et resteront. Des aphorismes qu’on ne citera pas, combien révélateurs de la clairvoyance du couple, nous dépeignent leur lucidité, surtout celle de Claire, plus sensible que Nicolaï à l’opinion publique. L’existence n’est-elle pas un casse-tête à demi défait ? Rejetés là, repris ici, « c’est comme s’ils suivaient le mouvement de l’océan. » À souhaiter qu’un jour nous transformions l’eau en vin. « On sera fou. On vivra. »

Il faut se laisser porter par les inclinations altruistes, éblouissantes que contient le roman. Nous le lisons en nous émerveillant sur l’originalité prégnante du thème, captés que nous sommes par l’exigence stylistique d’une écrivaine préoccupée par une condition humaine inusitée, éloignée des modes, de leurs limites temporelles éphémères.

Drag, Marie-Christine Arbour
Les éditions Triptyque, Montréal, 2011, 183 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmeset Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Chronique de Dominique Blondeau…

23 février 2011

(C’est avec joie que nous reproduisons ici la critique littéraire de Dominique Blondeau — lundi 21 février 2011)

 

Tels parents, tel fils *** 1/2

L’âge de Pierre, Pierre Gariépy

Voyageant dans le métro, l’autobus ou le train, on aime observer discrètement les gens. Nous fiant aux traits des visages, à l’expression du regard, on leur suppose une vie tranquille, trépidante. Rangée ou mouvementée. La folle du logis nous a parfois emportée plus loin que la destination désirée. On fait demi-tour, on entre dans un bistrot, on lit le dernier roman de Pierre Gariépy, L’âge de Pierre.

Après Lomer et Blanca, c’est une grande joie de faire la connaissance de leur fils, Pierre, annoncé à la fin du précédent roman, Blanca en sainte. Lomer et Blanca sont morts. Rosaire, frère de Blanca, qui a pris en charge leur fils, a été emporté par la terrible maladie d’Alzheimer. N’ayant pas d’autre famille, Pierre a été placé dans un orphelinat, institution où les enfants, bourrés de pilules, servent de jouets érotiques aux prêtres qui soi-disant prennent soin d’eux. Maltraités, violés, ces enfants n’ont d’autre issue que de devenir eux-mêmes bourreaux et violeurs… Pour fuir cette situation invivable, symbolisée par l’État, Pierre s’est trouvé un cahier, une plume, « c’était la plume de mon père », et décrit une possible existence de son alter ego. Influencé par l’univers religieux qui l’abrite, il voit en son double un Jésus moderne, jouisseur, réunissant autour de lui les plus mauvais sujets qu’il rencontre dans un bar ou dans le désordre puant de certains trottoirs. Il fera de ces hommes et de ces femmes perdus, ses apôtres infidèles. Parmi eux, Marie-Madeleine, M&M, une itinérante qui, dépeinte en quelques pages, n’est pas sans rappeler la regrettée Gueuse, compagne bien-aimée de Lomer. Clin d’œil touchant à l’un des plus beaux portraits de vieille femme prostituée de la littérature… Il y a aussi Apéro, animatrice noire célèbre d’un show

Pierre Gariépy

télévisé — bonjour, Oprah Winfrey ! —, Jude, barmaid au Full Moon, rivale intempestive de M&M. Celle-ci a compris qu’à l’heure de son calvaire, Jude trahira Pierre, le prochain Christ. Ainsi, jusqu’à la mort de Pierre-Jésus, Pierre l’orphelin imaginera une vie démentielle à celui qui doit sauver le monde. Un Christ anarchique, ivrogne, violeur, pédophile. Monde perverti où l’État, représenté sous les traits d’un homme laid, « avec la peau vérolée » intervient aux moments inopportuns. Quand l’État ordonne aux orphelins de partir, de se marier et de faire beaucoup d’enfants, des garçons de préférence, on lit dans l’histoire de Pierre, une parodie grinçante des années sombres du Québec où les couples subissaient la loi édifiante de la sainte Église. Marcher droit pour mieux soumettre hommes et femmes au despotisme de prêtres indignes.

Quand Pierre-Jésus meurt, « condamné à mort par injection létale », Pierre l’orphelin doit plier bagages, attendre sur le trottoir Tan, sa future femme désignée par l’État. Avec une jubilation contagieuse, Pierre Gariépy expose un Québec aujourd’hui ignoré de la jeune génération. Les miracles douteux, les beuveries orgiaques, le désert vide, la femme lapidée, le sermon sur la montagne, La Cène, servent d’exutoire pour fustiger les responsables d’une époque révolue mais combien présente dans la mémoire collective. Le dernier chapitre, dans lequel Pierre et Tan se marient, évoque la profonde détresse d’un couple asservi à un homme étatique pour qui Pierre devra composer les discours. Il n’est autre que le laid, « sous-ministre du Peuple », homme démoniaque qui, profitant de l’absence de Pierre, abusera de Tan et de Lili, leur petite fille. Conduit par la voix méconnaissable de Tan, Pierre se vengera de cet acte odieux. Pour leur perte ou pour leur paix, l’un n’allant pas sans l’autre. « Libres de mourir ou vivre… »

On n’a pas parlé de l’hommage que Pierre Gariépy rend aux femmes, particulièrement à celles de pays livrés à des politiques et traditions surannées. À la Palestine, que l’auteur espère « libre et debout. » Le roman porté par une écriture poétique et combien inventive, toujours à la limite d’une ironie cinglante, nuancée par la tendresse désespérée du jeune narrateur. Si Pierre se dédouble, c’est pour dénoncer la sottise des puissants, inaugurer un nouveau testament qui refuse mordicus la résurrection du Christ. Doté d’un talent prodigieux de conteur, et par la voix persuasive de Pierre l’orphelin, Pierre Gariépy tourne en ridicule les rites et mythes religieux desquels, nous le devinons, il a appris à se rebeller, à refuser un monde aseptisé, ennuyeux. Fable assurée contre tous les carcans abêtissant les humains, les révélant à leur condition première, soit l’innocence. À chacun d’y chercher une fleur minuscule poussant entre les pavés disjoints.

Cette trilogie s’interrompant d’une manière polysémique, on remercie Pierre Gariépy d’avoir créé une poignée d’êtres aussi subversifs, tellement humains. Généreux. Ils nous ont valu des heures savoureuses de lecture. On remercie André Vanasse d’avoir osé publier une œuvre si audacieuse, Josée Bonneville, qui a pris la relève… Nous tirons le rideau sur un spectacle inachevé. Le souvenir de Lomer, de Blanca, de Pierre, nous habitera longtemps encore.
L’âge de Pierre, Pierre Gariépy
XYZ éditeur, coll. Romanichels, Montréal, 2011, 138 pages

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Nocturne sans Chopin… une nouvelle de Dominique Blondeau…

6 février 2011

(Avec la maîtrise qui est sienne, l’écrivaine et critique littéraire Dominique Blondeau nous offre cette nouvelle urbaine à laquelle on devrait adjoindre un chant triste de Satie…  Mélancolie d’un couple fatigué…  Verbe chuchoté du quotidien. AG)

NOCTURNE, SANS CHOPIN

 

Il soulève le rideau. La neige tombe, la nuit grisaille. Il soupire, sourit presque. Ses yeux clignent, comme éblouis par une image soudaine. Dans la cuisine, il se sert un verre de vin blanc puis, s’assoit dans le séjour. Il attend qu’elle rentre du bureau. Sans elle, l’appartement ressemble à la nuit, grisaille. Il se dit, souriant tout à fait, que les hommes ne savent rien de l’attente, encore moins de la patience. Quand il entendra son pas dans l’escalier, déjà, l’appartement et la nuit, dehors, ne seront plus les mêmes.

 

Elle fermera la porte. Se déchaussera, ôtera son manteau, sa tuque, ses gants. Qu’elle ne rangera pas. Elle jette ses vêtements sur le plancher, on dirait une enfant pressée de retrouver le confort de sa chambre. Ses jouets. Elle ira vers lui, se laissera aller contre lui. Il demandera comment s’est déroulé la journée. Ses paupières vacilleront, ses yeux qu’elle a grands et clairs, se terniront. Elle s’éloignera, répondra que ce soir elle a bu un verre avec Bernard.

 

Il se redresse, son visage se durcit. Il boit une gorgée de vin blanc, repose le verre trop brusquement. La télévision, les rayonnages de livres se taisent. Il n’a envie de rien, même si l’attente devient épuisante. En ce moment, elle boit un verre avec Bernard.

Il a tout accepté pour la garder. Il ne comprend pas qu’elle se soit lassée, ou, peut-être, qu’elle se soit habituée. Elle dit qu’elle l’aime, que Bernard ne compte pas. Il la distrait. Elle dit aussi que les soirées sont grinçantes et la joie, énervante.

 

Des pas dans l’escalier, les siens sont plus légers. Un agacement arque ses lèvres, des flammes dans son regard la feraient frémir. Il voudrait que la nuit la perde, que la nuit la ramène et l’allonge à ses côtés. Il caresserait ses épaules rondes, jusqu’au cou. Elle gémirait. Sa peau est un satin qui le tourmente. Parfois, ses mains serrent trop fort, elle fait semblant de mourir. Ensemble, ils ont plaisanté de la hardiesse de ses doigts sur sa chair, de la mort pendant l’amour. Ensemble, ils ont ri. Leurs caresses devenaient pressantes.

 

Il respire fort, son cœur bat trop vite. Le désir doit le quitter avant qu’elle ouvre la porte. À moins qu’il détruise, qu’il saccage… Il ne pourra

Image tirée du film Les noces rebelles

l’empêcher de se jeter contre lui, ses yeux qu’elle a grands et clairs feraient comme un soleil de cendre dans l’appartement. Détruire n’est pas possible, elle aime le bois blond de la table, les fleurs coupées dans le vase, les objets. En lui, des images se promènent. Des avenues traversant des villes, des chemins sillonnant des plages, des sentiers creusant des forêts. Ensemble, ils n’attendaient pas, ils partageaient.

 

Maintenant, elle ne peut tarder. Les ombres du séjour dessinent des figures informes. Les images longues d’avenues, de chemins, de sentiers. L’enchevêtrement de la soirée le surprend. Il finit son verre de vin blanc, il écoute. Le silence s’étale derrière la porte qu’elle franchira, bientôt. Ses mains battent l’air, elles ne savent que faire. On dirait des phalènes, rirait-elle, en les embrassant. La nuit, elle s’éveille, rampe vers lui, serre l’un de ses doigts entre ses dents, le lèche. D’y penser provoque le désir. Ses mains tremblent. Il a pris une décision.

 

Elle n’est pas en retard, elle a volé une heure de leur temps pour revoir Bernard. Ce n’est peut-être pas vrai, elle déteste l’aventure, les événements qui cassent, la brisure des gorges lorsqu’elles crient. Tendrement, il lui fera l’amour. Tendrement, il. Ses yeux clignent. Elle sera nue et lisse. Sa peau frissonnera sous les doigts qui folâtreront sur ses jambes, sur ses cuisses. Elle se fera lourde et chaude sur le drap. Sa confiance amoureuse est indécente, elle l’invite aux excès du désir, à l’amour qui moitit les corps.

Il éclate d’un rire qui ébrèche le silence du séjour. Il la prendra, c’est ça, il la prendra. Avant, elle aura dit qu’avec lui, l’amour est divin. Elle aura blasphémé. Elle entourera sa nuque de ses bras, ses yeux qu’elle a grands et clairs, se réjouiront. Il se demande si elle aura le temps. C’est elle qui parlait du temps, on a tout le temps.

 

Sa clé tourne dans la serrure, elle rentre, ne quitte pas son manteau, ni ses bottes. Elle court presque vers lui, le souffle lui manque. D’une voix qui halète, elle essaie de dire que la neige est la cause de son retard, qu’elle n’a pu lui téléphoner. Il pose longuement ses doigts sur sa gorge, effleure ses lèvres, la supplie de se taire, elle insiste. Demain, elle prendra le métro. Ensemble, ils boiront un verre, ils rentreront.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.

 

 


Une nouvelle de Dominique Blondeau…

9 janvier 2011

(Avec l’assurance et le métier qui la caractérisent, l’écrivaine et critique littéraire Dominique Blondeau nous offre cette nouvelle où printemps et désespoir jeune se conjuguent dans une musique claire-obscure…  Verbe feutré des malheurs qui jouxtent nos quotidiens.)

Dix-sept ans

 

Dominique Blondeau

Elle est assise sur un banc du parc, les épaules courbées en avant, ses mains couvrant son visage, elle pleure. Elle est si triste qu’elle ne voit pas la couleur du ciel, ni celle des arbres. Elle n’entend pas les enfants qui crient de joie, tournent sur eux-mêmes, autour d’eux-mêmes, tels des derviches. On pourrait dire aussi les oiseaux. Les enfants, les oiseaux, au printemps, se ressemblent. Sa peau, sous la masse des cheveux, fait des taches dorées, invente des ombres, à son âge, lumineuses. Le tableau à partir d’elle s’inspire d’un frais matin, d’un arbre en fleur, d’une rivière qui gazouille. On se demande pourquoi la jeune fille pleure, elle qui devrait être myosotis, pivoine, forsythia. Ainsi le passage du printemps avec ses tendresses irrésolues, ses ébauches évanescentes, ses hésitations balbutiantes. À l’âge de la jeune fille, les yeux ne fixent rien, ils effleurent, rejettent et renient. Les mouvements, les paroles, du vert limpide au vert turquoise, cassent ce qui ne convient pas à l’immédiat. Si on regarde la jeune fille pleurer, des images violentes surgissent qui n’ont rien à voir avec elle. Le vent dans la masse de ses cheveux, le kiosque à musique un peu plus loin, et qui ne sert à rien, sont des idées romantiques teintées de gris perlé, de rose trop pâle. C’est une image de jadis qui fait sourire, elle aide à ce que le temps glisse sans trop nous blesser. Il y a aussi des figures rondes, des pirouettes endiablées, on imagine des lutins rouges comme des pommes d’api. On pense aux enfants, aux oiseaux, à tout ce qui tourne en rond, donne le vertige quand on a dix-sept ans. On pense aussi à des éclats de mercure insaisissables. Le vert rutilant envahit la tête, des odeurs de champs aux trèfles mauves montent aux narines. On imaginerait n’importe quoi pour que la jeune fille ne pleure plus. On inventerait un violon tsigane qu’on placerait entre ses bras, on la vêtirait d’une longue jupe, ample et soyeuse, un tissu gitan où le rouge, le jaune se confondraient au pastel de son regard, si elle ôtait les mains. Autour de ses poignets tintinnabuleraient des bracelets, des cercles trop lourds à ses os fragiles, on évoque les branches de noisetiers, souples et mordorées, des bouquets de joncs translucides au bord d’un étang. On n’y croit pas vraiment, les paysages inertes ne sont pas faits pour les yeux éperdus de curiosité, de bousculades avides, chaque fois qu’ils voient plus loin. Sur les épaules de la jeune fille, flotterait la masse de ses cheveux, noirs, on invente, cela est sans importance, c’est l’image mouvante des cheveux s’ouvrant, se refermant, qui est belle. On voudrait dire à la jeune fille que de longs cheveux noirs étalés sur un châle aux dessins tarabiscotés, aux teintes impossibles à dénombrer se superposent à l’image troublante d’un éventail andalou. Des anémones parme, des œillets pourpres, des roses noires gonflées de pétales doux comme le satin, dissimulent la bouche incarnate derrière l’éventail. Le regard foncé, fendu jusqu’aux tempes, est si intense qu’on entend les hourras de la foule, les pas des chevaux, on sent le goût âcre du sang, noir lui aussi. La lame d’un poignard déchire les yeux en deux, tout s’efface. La jeune fille assise sur le banc n’a pas le cœur à l’heure andalouse, sa vie est si courte que les teintes grenat de la passion ne lui ont pas encore percé les paumes, percé le flanc. Il y a tant de jeunes filles qui s’appellent Marie, ce n’est pas possible, se dit-on, qu’elle reste là jusqu’à la nuit, des hommes sillonnent les parcs, ils visent des proies crédules, un homme s’approchera d’elle, qui prétendra vouloir l’aider, elle a si mal qu’elle se laissera conduire n’importe où. Au printemps, les jours ne sont pas si longs, d’ailleurs, les enfants, les oiseaux crient moins fort, le kiosque à musique rassemble ses ombres, les images, les teintes se décomposent, il ne reste rien du tableau inventé : rutilances fleuries, débordements andalous. La jeune fille a suscité des scènes du passé, on ne nomme aucune ville, aucun homme, aucune femme, nos yeux se plissent de bonheur, le sourire sur nos lèvres se pare d’une nostalgie heureuse. Le gris de la vie, les bleus, tous les bleus qui peuplent le cœur, s’imprègnent de magenta, le crépuscule peu à peu se teinte de rouille, devient rond et paisible. On voudrait rentrer chez soi, retrouver les objets familiers et neutres, parfois, on les habille d’un souvenir fade, on les contourne, on les range dans le vert espérance d’un événement qui pourrait arriver, qui sait. On hausse les épaules, on se sent ridicule, c’est fini, l’andalou de la vie, c’est la jeune fille qui, après nous, le vivra. Alors, on profite de la beauté de l’heure, on se cache derrière un arbre, voilà qu’à notre tour, on joue les voyeurs, on imite les hommes qui torturent les femmes dans le noir, tous les noirs, ceux d’une enfance rabougrie, d’un vie rachitique. On essaie de comprendre, on ne voit rien qui rachèterait la vie d’un homme qui s’en prend aux jeunes filles démunies, pillent leurs rêves. On se dit tout ça, le temps de se le dire, on aperçoit une silhouette tremblante qui marche à pas lents vers le banc, la jeune fille n’a pas bougé, ses épaules courbées en avant, ses mains couvrant son visage sont les gestes de la révolte que, seule, elle ne peut supporter. La silhouette aux traits ratatinés, aux cheveux blancs noués sur la nuque, se penche, on tend l’oreille, elle murmure : «Marie… Marie… je savais que tu serais là… dis-moi ce qu’il t’a dit…» La jeune fille secoue la tête dans tous les sens, détache ses mains de son visage barbouillé de larmes, ses yeux sont incroyablement rouges et laiteux, on en reste saisi d’effroi, elle crie en hoquetant : «Il a dit, c’est fini… fini… je suis aveugle…»

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


Une nouvelle fraîche… de Dominique Blondeau

9 décembre 2010

(L’écrivaine et critique littéraire Dominique Blondeau nous offre cette nouvelle où science-fiction, émerveillement de l’enfance et pureté des éléments premiers du langage et du verbe se conjuguent pour donner naissance à une sonatine de textures et de sons.)

Rêve d’eau


Xia, Yia et Zia n’en reviennent pas. Bui, leur père, et d’autres savants rentrent d’une mission sur la planète Terre. Il leur a dit que là-bas il

Domnique Blondeau

pleuvait à cause du cycle des saisons. Elles n’ont pas très bien compris, mais le langage de Bui est parfois surprenant. Leur mère, Frû, qui ne sait pas ce qu’est la pluie, n’a pu que répéter les paroles de Bui : «Quelque chose qui glisse entre les doigts…» Mâ aussi glisse entre les doigts, on ne peut le saisir, il se camoufle quand les trois fillettes veulent s’en emparer. Mâ ressemble au poisson terrestre que leur père leur a dessiné. «Impossible de dessiner la pluie, a-t-il ri, elle tombe du ciel quand crèvent des nuages noirs et lourds…» Xia, Yia et Zia n’ont encore rien compris. Elles sont hautes et rondes comme trois pommes terrestres, la peau de Xia est rose, celle de Yia, verte, Zia est de couleur incertaine, entre le rose et le vert. À sa naissance, Bui et Frû se sont regardés, effarés, avant d’éclater de rire. Bui, pour mieux expliquer la pluie, a pris Zia dans ses bras et a dit : «Tu ressembles à un arc-en-ciel quand il pleut sur Terre et que le soleil se montre…» Intriguées, les petites filles martiennes essaient d’imaginer les gouttes d’eau, c’est encore Bui qui a décrit la pluie ainsi. «Des gouttes?» l’ont-elles interrogé. Il a ajouté : «Des étincelles qui se déposeraient sur le dos de Mâ…» Elles savent ce qu’est le feu, Frû s’en sert pour cuire les aliments. «On ne prend pas une étincelle entre les doigts, a insisté leur père, la pluie, c’est pareil…» D’imaginer que cette chose intangible se change en courbes de toutes les couleurs sous l’effet du soleil, qu’elle est comme le feu qui brûle les doigts, les rend muettes. Sur Mars, ce phénomène n’existe pas, le ciel est toujours ocre et pâle, dehors, l’air est irrespirable, c’est pour cette raison que Frû leur interdit de sortir de leur habitat artificiel. Leur planète n’a pas toujours été ainsi, c’est la guerre entre les Terriens et les Martiens qui a tout saccagé. Cette histoire est si ancienne qu’on en parle comme d’une légende. «Mais la pluie?» s’interrogent Xia, Yia et Zia qui font fi des légendes. «Elle n’a ni forme ni odeur, a raconté Frû, elle se transforme en rivière quand elle tombe en abondance.» C’est plus qu’il n’en faut pour les trois petites filles, elles veulent se rendre compte par elles-mêmes. Elles ont pensé aux larmes mais, depuis l’incendie guerrier, les larmes ont tari. Une pluie cendreuse s’était déversée sur les forêts, les montagnes, les champs. Une boue gluante avait empoisonné les lieux de l’eau. Les trois quarts de la population martienne avait été décimée. Ne reste plus de cette époque qu’un bâtiment où Bui et les autres savants s’enferment pour travailler, l’entrée en est interdite aux enfants. Xia, Yia et Zia ont beau supplier leur mère, elle ne veut pas contrarier leur père, elle refuse de les amener là-bas. La même pensée les taraude. Xia rosit encore plus. Yia verdit foncé, le rose et le vert sur la peau de Zia strient ses joues. Xia, qui est la plus délurée, s’exclame : «On y va!» Le territoire où elles habitent est si minuscule qu’en cinq enjambées, les petites filles se trouvent devant la porte du bâtiment qu’elles n’ont qu’à pousser; elle est constamment ouverte. Frû a dit : «C’est la conscience qui nous guide!» Xia, Yia et Zia ne pensent à rien, elles entrent dans une pièce vaste et silencieuse, aux murs lisses, la pénombre en est bleue. Un son leur parvient, il est comme une musique qui, soudain, se ferait rafraîchissante et venteuse. Elles se regardent, étonnées, la musique, elle non plus, ne se prend pas entre les doigts. Intervient alors une image verte et jaune, les deux teintes se mêlent comme celles de la peau de Zia, des cailloux blancs les frappent, qui forment des cloques argentées. Les petites filles avancent, une pellicule délicieuse encercle leurs chevilles. Xia se penche, sa main, par mégarde, effleure la surface verte et jaune, de ses doigts dégoutte une matière transparente qui, elle aussi, fait des cloques à ses pieds. À l’instant où toutes les trois songent à la pluie terrienne, un homme avance, il est vêtu d’un étrange pantalon coupé aux cuisses. Le reste de son corps est nu, imbibé de la matière transparente qui s’est échappée du bout des doigts de Xia. Il rit, prend les petites filles par la main. Curieusement, elles ne résistent pas, se laissent conduire dans une autre pièce semblable à celle qu’elles viennent de traverser. Là encore, un bruit léger leur parvient, différent, cependant, du précédent. Des formes indécises se balancent sous l’attrait de ce bruit. Le vent lui aussi fait partie de la légende. C’est comme un rêve dans la tête de Xia, Yia et Zia. Elles se disent que la musique, le vent sont des effets insondables, insaisissables de la mémoire. Seul le corps de l’homme inconnu est palpable. La pluie dont parle Bui est une histoire à dormir debout, elles en jugeront plus tard quand elles seront des savantes, comme leurs parents. Elles sortent du bâtiment et, espiègles, conviennent qu’il n’y avait rien d’intéressant à voir, elles ne comprennent pas que l’entrée en soit interdite aux enfants… En attendant mieux, elles décident d’aller jouer avec Mâ.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond,ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


L’écrivaine Dominique Blondeau commente Propos pour Jacob d’Alain Gagnon…

30 mars 2010

Croire en Dieu sans aucun doute *** 1/2

Que dire des nouvelles mondiales qui prennent possession du peu de temps dont nous disposons. Les journaux et la télé nous informent du pire ; rarement, le bien auquel contribuent des hommes et des femmes ne fait l’objet d’une mention spéciale. Est-ce utile de nous rebattre les oreilles des méfaits de nos semblables ? Depuis longtemps, grandes et petites guerres se perpétuent sans que nous en tirions une leçon. Dieu nous aurait-il oubliés ? Allons voir ce qu’il en est dans l’essai d’Alain Gagnon, Propos pour Jacob.

 

Dominique Blondeau

 

En introduction, un narrateur confie à son petit-fils ce qu’il lui léguera à sa mort : des réflexions personnelles, des questionnements spirituels traitant de l’existence de Dieu. Ce même narrateur prévient Jacob qu’il s’avancera « à pas prudents de loup » dans « l’ampleur du sujet » qu’il prétend connaître. Celui du monde tel qu’il est, mais aussi dans l’univers d’un dieu qui sommeillerait en nous, soit le sacré qui nous différencie du règne minéral, végétal, animal. Tout d’abord, Alain Gagnon affirme que l’Esprit est « un, sans temps ni lieu. » Impérieux, il souffle, se réverbère au centre de toutes les philosophies. Dépourvues de cet esprit universel, nombre d’œuvres auraient avorté : poésie, littérature, peinture, architecture, la nature s’appliquant à nous démontrer la perfection de la fleur la plus humble. Faut-il responsabiliser Dieu d’un semblable et grandiose dessein ? Ne nourrit-on pas aujourd’hui un brin de lassitude, quand rabâchant à souhait les causes de malheurs superposés les uns sur les autres, nos oreilles et nos yeux se ferment ? Dieu n’est-il pas désespéré de devoir tout reconstruire, contemplant le monde usé plutôt qu’existant mal, comme le suggère l’auteur.

 

On admire Alain Gagnon d’attester sans faillir l’existence de Dieu. Les exemples théoriques ou concrets se multiplient que nous ne pouvons mettre en doute. Pourtant, n’appartient-il pas à chacun d’interpréter ” l’aspiration vers l’infini ” tel un phénomène scientifique, logique et intelligent, une volonté naturelle complexe et moins crédule ? N’est-ce point devenir l’égal de Dieu en se faisant complice de ses créations ? En soi, ne sommes-nous pas des dieux par le fait même de combattre dans un maelström essoufflant une destinée qui nous a été transmise, pour que nous la menions du mieux possible ? Ne sommes-nous pas, à l’image de Dieu, le « Sacakoua » du début de l’univers ? En quoi Dieu et ses créatures ont-ils changé ? Plusieurs mythes nous apprennent que des rebellions se sont produites avant que Dieu entreprenne sa tâche ; on pense aux faux prophètes qui, en leur temps, ont juré être les sauveurs de l’humanité avant que Jésus se sacrifie pour elle. Que de brumes idéalistes et fascinantes suggérées par Alain Gagnon ; tant de légendes préhistoriques sont ancrées dans nos consciences, imprégnant l’innommable en nous, défiant nos peurs, nos forces. Notre conscience propre au règne hominal, celle qui nous est étrangère, peut-elle être gouvernée par des anges ou des démons, exilés que nous sommes dans un « univers auquel nous nous adaptons de par notre nature animale [...] » ? Que penser des atrocités que l’homme a mis sur pied pour exterminer ses frères ? Où intervient le divin cosmique quand il s’agit d’exploiter la misère des innocents, ceux et celles qui ne savent se défendre contre des hommes de mauvaise volonté ? Peut-on demander aux démunis de vaincre la souffrance et la peur pour devenir Dieu ? L’Être divin serait-il sélectif ? Le péché originel nous aurait-il départagés ? Les martyrs s’abandonnant au dogme chrétien — et l’ignorant — lors de spectacles sanguinaires se présentaient-ils déjà comme des hommes nouveaux, une vision béatifique exaltant leur indéfectible croyance ? Le christianisme n’est-il pas né de ces affres, d’un enivrement céleste, répliqueront les irréductibles de la Foi.

 

Propos pour Jacob

 

Le livre, car c’en est un où l’amour du divin l’emporte sur la pauvreté morale, intellectuelle de l’homme, foisonne de références qui ont guidé Alain Gagnon vers des ancrages resplendissants. Nos interrogations tumultueuses sont prises en main par l’auteur, serein et grave. La Joie de croire en Dieu s’avère la force suprême de l’ouvrage, louant « l’homme intérieur » que nous devons chercher au détriment du « vieil homme ». On a aimé que Gagnon multiplie ses approches, citant Nicodème, Paul de Tarse, Maître Eckhart, Sri Aurobindo, l’empereur Marc-Aurèle, définissant ainsi nos diverses consciences à travers des paraboles de Jésus. Mais Dieu est-il accessible à tous, sa parole à Lui se répercutant « par images et impressions [...] » indicibles. Il serait impossible de répertorier les axiomes philosophiques que propose l’auteur, l’œuvre se révélant riche, extrêmement réfléchie. Il suffit de s’acheminer intérieurement vers une éthique embellie d’une « vraie » liberté, ce que recommande l’auteur à son petit-fils. L’humain ne se révèle-t-il pas le véritable sujet et mystère de cet essai érudit, inclassable ?

Pour clore ces éloquents propos, 99 bouts de papier, sous forme d’aphorismes, vagabondent spontanément d’une pensée à une autre. Ils sont là, témoignant d’une angoissante lucidité, nous obligeant parfois à nous interroger sur la nécessité de vivre, de parcourir en trébuchant une courte distance heurtant nos certitudes, nos hésitations. Il n’empêche qu’en fermant ce livre, et malgré la beauté spirituelle du texte, la sincérité absolue de l’auteur, nous ne sommes sûrs de rien, surtout pas de l’existence d’une entité désincarnée, pétrissant, telle la glaise, la chair périssable de l’humain. Le génie de l’homme, selon Nietzsche, n’est-il pas d’être ” humain, trop humain “, donc imparfait. À défaut de croire en Dieu, croyons en la parole persuasive d’Alain Gagnon, lui aussi, trop humain !

 

 

Propos pour Jacob, Alain Gagnon, Les Éditions de la grenouille bleue, Montréal, 2010, 122 pages


Texte de l’écrivaine Dominique Blondeau…

9 décembre 2009

Dominique Blondeau a eu la gentillesse de répondre à ma demande, d’où ce texte critique, percutant, exotique, hors-tradition (pour une majorité de lecteurs) sur la Fête de Noël.

L’imposture de Noël

Comment parler des fêtes de fin d’année quand elles ne font pas partie d’une enfance ? Je n’ai aucun souvenir de jouets mais celui d’oranges parfumées que j’allais cueillir dans l’orangeraie du voisin. L’océan, plus loin, bourdonnait à mes oreilles, le soleil se mirait dans les branches mauves ou roses des bougainvillées. Aucune trace du père Noël… Il a fallu que je m’exile pour ouvrir grands les yeux sur une tradition qui n’a pas préoccupé mes jeunes années. Mon étonnement a été d’autant plus vif que la neige devait faire partie du décor scintillant. Messe de minuit dans des églises illuminées pour honorer la prestigieuse circonstance. Jésus n’est-il pas né dans un pays oriental, un pays aux nuits glaciales mais si chaud durant les heures diurnes ? Je me demandais ce que la neige avait à voir avec la naissance de ce petit bonhomme. L’imposture commençait… Elle était dommageable, l’abondance de la nourriture contrariant mes papilles gustatives. Je n’avais connu que des repas sobres, au goût de miel, de fruits. De poissons, de coquillages. Pourquoi manger le bœuf censé réchauffer l’enfant divin dans sa mangeoire ? Bien sûr, dans l’église de la ville, priaient de bons chrétiens, ils suppliaient un nouveau-né que la paix continuât ; c’était lui donner beaucoup de responsabilité, entouré qu’il était d’une mère de quinze ans, petite moricaude aux cheveux frisés que les pères du christianisme, pour se l’approprier, ont dépeinte si souvent blonde aux yeux bleus. Et ce vieillard de quarante ans, Joseph, père supposé de l’enfant, Myriam ayant été décrétée vierge par le concile de Latran, sept siècles après la mort de l’homme Jésus. Que de questions je me posais face à l’agitation que provoquait cette fête que je jugeais plutôt païenne. Il eût été réconfortant de solenniser la naissance de l’auguste enfant dans le silence et l’humilité, leçon que personne n’a retenue : les gens autour de moi devaient célébrer pour eux-mêmes…Que reste-t-il de cet heureux événement qui devait sauver le monde de tous les péchés ? Si peu, sinon une religion fabriquée de toutes pièces par des admirateurs de Jésus, après sa mort. Là encore, ce fut l’imposture généralisée, aucun écrit de Jésus n’habilitant ce qu’avaient avancé les onze fanatiques de l’époque. Et ceux qui devinrent plus tard les serviteurs zélés d’une religion aujourd’hui en faillite. Que j’eus de la chance d’échapper au délire collectif d’une fête qui ne signifie plus que des promesses écrites sur des cartes virtuelles ! Cela dure une semaine, le temps que j’aspire la fragrance entêtante du mimosa de mon adolescence, que se déroule l’image fleurie des jacarandas bleus brisant la teinte indigo du ciel qu’une cigogne sillonne avant d’aller se poser sur quelque ruine d’un minaret de pisé rose, témoin d’une civilisation aussi ancienne que le christianisme. Sans un enfant pour en éprouver l’authenticité !

NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

Installée au Québec depuis 1969, Dominique Blondeau, romancière et nouvellière, a été lauréate du Prix France-Québec/Jean-Hamelin pour son roman Un Homme foudroyé. Entre autres ouvrages, elle est aussi l’auteure de Les Feux de l’exil, Fragments d’un mensonge, Alice comme une rumeur, Éclats de femmes et Larmes de fond, ces cinq derniers livres publiés aux éditions de la Pleine Lune. En 2002, les éditions Trois-Pistoles ont édité son essai, Des grains de sel, dans la collection «Écrire». Elle a fait paraître des nouvelles dans plusieurs revues et collectifs et, en 1997, elle a été lauréate du Prix de la Meilleure Plume au concours XYZ. La revue de la nouvelle. Son treizième roman Une île de rêves a été publié en 2004 chez VLB éditeur. En 2008, elle a publié un recueil de nouvelles, Soleil et cruautés, dans Internet, sur le site Lulu. En 2007, elle a créé un blogue surtout consacré à la littérature québécoise, Ma page littéraire — vous en trouvez le lien dans la colonne de droite de ce blogue.


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