Billet de Québec par Jean-Marc Ouellet…

10 février 2012

Dieu, ce tabou

 Il y a quelques millions d’années, l’Humanité naissait. Parmi les plantes, parmi les insectes et les mammifères, arrivés bien avant elle. L’Homme, une pièce de plus d’un magnifique casse-tête, d’un Univers merveilleux, vaste, obscur, complexe. Regardez le ciel, la nuit, observez ces petits points lumineux qui scintillent, là-haut, à des millions de kilomètres de nous ; goûtez au vent qui chatouille votre joue ; humez les parfums des arbres, des fleurs ; écoutez le gazouillis des oiseaux, les appels des écureuils, des grenouilles. La Nature est si belle, si forte, si ordonnée. Prenez le temps. Vous verrez. Vous vous sentirez minuscule. Et vous douterez. De la nature de tout ça, de ce que vous êtes, de votre place dans ce monde. Votre insignifiance vous frappera.

Il est fabuleux ce monde, il est improbable. Pourtant, il est cohérent et accessible. Albert Einstein disait : « Ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible. » Il est réglé au quart de tour, comme une horloge. Et qui dit horloge, dit horloger.

Dieu existe-t-il ?

Je regarde les étoiles, je hume le parfum des fleurs, j’écoute les grenouilles, et mon cœur espère. Je regarde la télé, je lis les nouvelles, je constate la cruauté, l’indifférence, j’entends la haine, je souffre l’iniquité et l’incurie, et ma raison vacille, doute.

Dans mon roman, L’Homme des jours oubliés, Jémacaël affirme : « Alors que l’homme fait partie de Dieu, Dieu n’est plus dans sa vie. » Nous ne nous arrêtons plus sur notre présence, sur ce que nous sommes. Nous ne regardons plus les étoiles, nous ne ressentons plus la douceur du vent. Nous courons, nous nous défilons dans la modernité, une réalité fourbe, une réalité technique, une promesse de confort, de vitesse et de bonheur facile, et éphémère. Un mirage. La consommation devient la nouvelle religion. Nous nourrissons nos gadgets d’applications, nous frelatons notre âme. Essoufflés, nous embarquons dans le train technologique du tout compris, de l’image toute faite, offerte par on ne sait trop qui, pour contrôler on ne sait trop qui, sans destination réelle, aux sorties de secours closes.

Mon collègue du Chat Qui Louche, Frédéric Gagnon, écrivait dans sa brillante et profonde chronique du 2 août dernier : « … il y a chez elle ― la matière ― une relative tendance à l’insubordination qui chez les hommes se traduit trop souvent par une haine de l’Esprit. » Embrouillés, les passions émoussées, nous nions notre nature, nous rejetons l’Essence, la Force qui englobe toute chose, qui nous domine. Le Bien, le Vrai et le Beau ne nous disent plus rien. Le sacré nous fait peur, nous irrite. Ne plus voir le Plein dans le vide en nous n’est plus suffisant ; s’indifférer à l’idée de Dieu ne suffit plus. Non. Nous haïssons Dieu, et ce qu’il représente. Nous l’évacuons dans l’oubliette du déni. Le mot transcendance s’éteint, comme s’éteignent les mots famille, entraide, écoute et sacrifice, remplacés par solitude, moi, moi et moi, Prozac, meurtre et suicide. Nous croyons nous libérer de la tutelle du catholicisme dictatorial, nous confondons hommerie religieuse et transcendance, et nous combattons l’un en répudiant l’autre. Haïssant le vide en nous, nous nous affranchissons de l’influence spirituelle, nous châtions l’idée religieuse, nous ridiculisons le croyant, le chercheur de Vérité, ce pelleteux de nuages, le moins convaincu n’osant plus avouer sa tare, sa croyance en Jésus, en Dieu, en Allah, Bouddha… La spiritualité devient un tabou. Défenseurs de la nouvelle vérité terrestre, pourfendeurs de notre propre passé, nous nous moquons des symboles qui, il n’y a pas si longtemps, branchait l’âme à l’Esprit qui l’habite. L’inquisition moderne sévit. Les infidèles, ces adeptes de la simplicité volontaire ou de la vie intérieure sont cloués aux piloris. Les symboles propres aux spiritualités traditionnelles sont bafoués par une masse plus intéressée par une téléréalité abrutissante, abêtissante parfois, complice du pouvoir clandestin de l’argent. Sans égard pour ceux qui croient, qui sentent le divin et veulent s’y associer, nous saccageons les lieux du culte, les églises, les mosquées, les synagogues, nous faisons tout un plat pour une croix qui ne signifie rien pour nous, deux pièces de bois croisées accrochées à un mur, sur lesquelles une reproduction plâtrée d’un homme attend, presque nu. Sur la base d’une liberté de croire ou de ne pas croire, une liberté maintenant suspecte, nous abolissons les signes de la foi de ces tarés, nous renions le passé, nous reniant nous-mêmes. Nous prêchons la tolérance, l’ouverture d’esprit, par l’intolérance au sacré. Belle logique !

L’homme est Conscience. Dieu, Allah, Bouddha, Shiva, le nom importe-t-il ? La Vérité seule importe. Elle est l’Univers et l’Univers est en chacun de nous. L’autre a le droit de s’y épanouir. Nier cette liberté, c’est nier sa propre Essence.

La croix de ton peuple t’énerve ? Ne la regarde pas. Ton voisin la vénère ? Et après. T’empêche-t-il d’admirer ta pop star préférée ? La croix à son cou vaut-elle moins que le piercing à ton sourcil ou le tatouage sur ta peau ? Respecte les traditions de tes ancêtres, celle de ton passé, que tu ne comprends pas. D’autres comprennent, et s’y identifient. La croix du peuple qui t’accueille ne te convient pas ?   Tourne le regard, ou va là où tu ne la verras pas. La femme que tu rencontres se voile ? Passe ton chemin et tu l’oublieras. Chacun a droit à sa Vérité dans une approche morale de l’autre.

Et accorde à ton esprit de courtiser ton cœur. Qui sait, s’y fondra-t-il sur le chemin de l’Harmonie ?

 

 Notice biographique :

Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les  littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche


Chronique d’humeur, par Jean-Pierre Vidal…

25 janvier 2012

De la métonymie en Amérique

« Tout ce qui est excessif est insignifiant. »
Talleyrand

Alexis de Tocqueville me pardonnerait sans doute de pasticher ainsi le titre de son œuvre la plus célèbre puisque mon entreprise poursuit, à son échelle réduite et sans oser se comparer à la sienne, le même objectif : comprendre, autant que faire se peut, un peuple déroutant dont la longue fréquentation que son hégémonie nous a forcés à entretenir avec lui nous masque en partie l’étrangeté.

Si je devais jouer les Gulliver, je prendrais d’abord soin de leur trouver un nom qui réponde à certains de leurs traits de caractère et de leurs modes de pensée. Pourquoi pas, dès lors, les Métonymiques ? Qu’on en juge plutôt.

Quand ils appellent la bénédiction de Dieu sur l’Amérique, ce n’est pas à nous qu’ils pensent ni à nos cousins latinos. Et, depuis un siècle ou deux, le reste du monde a adopté leur usage, ô combien métonymique puisqu’il noie le tout dans la partie. Ainsi donc, l’ethnocentrisme aveugle, propre à toutes les grandes puissances, tout au long de l’histoire — déjà les Grecs appelaient « barbares » tous ceux qui ne parlaient pas leur langue —, a-t-il été naturalisé par le regard du reste du monde pour qui l’Amérique, c’est décidément les États-Unis et les Américains ceux qui les habitent. Mais imagine-t-on les Chinois, au moment où leur puissance a atteint l’amplitude que l’on sait, appeler les bienfaits du ciel sur l’Asie en n’ayant en tête que leur propre sort quand ils parlent du continent tout entier ?

Il est là, encore, ce Dieu, en compagnie du drapeau, d’une escorte pléthorique et d’un faux gospel « croonant » le Star Spangled Banner, à l’ouverture de ces événements interminables où se célèbrent des sports typiquement, exclusivement, irrémédiablement U.S., mais pour lesquels ils ont inventé les titres ronflants de World Champion (football) ou World Series (baseball). On ne saurait plus élégamment dire que le reste de la planète ne compte pas.

God, incidemment, puisqu’il est question de lui, sert en toutes occasions, de la plus glorieuse à la plus banale, à assaisonner tous les discours. Comme le ketchup les plats, Dieu est le condiment de l’Amérique. Au point qu’on finirait presque par croire qu’il est une des rares choses aujourd’hui à pouvoir encore porter le label made in USA. God, le pauvre, leur avait pourtant enjoint de ne pas rigoler avec son nom : « Tu n’invoqueras pas le nom de Dieu en vain » leur rappelait pourtant leur Livre Saint, cette Bible qu’une nuée de telepreachers, aux cheveux bleus lissés comme des moumoutes commente de la façon la plus simplette qui se puisse imaginer tous les dimanches et sur certaines chaînes tous les jours, pendant des heures. Quand on songe que le seul chef d’État au monde qui ait Dieu à la bouche aussi souvent que le Président des États-Unis d’Amérique est un certain Mahmoud Ahmadinejab, on se prend à frémir et à oser penser que décidément, Dieu est le dommage collatéral de l’Amérique.

Invoquer Dieu à tout propos donne sans doute aux Américains la conviction d’être absous de leur arrogance et de leur avidité.

Mais, au fait, d’où viennent nos Métonymiques ?

Le syndrome de l’arche de Noé

Constitués de véritable réfugiés, successivement de persécutions religieuses en Angleterre, de la famine en Irlande, de la misère en Italie, des pogroms de la Russie tsariste et de divers pays d’Europe centrale, grossis plus récemment des diverses populations que les guerres civiles et le sous-développement économique ont jetées plus ou moins légalement sur leurs rivages, les États-Unis sont incontestablement atteints depuis le XIXe de ce que j’appellerais le syndrome de l’Arche de Noé. En effet, comme le navire du patriarche biblique avait pour passagers, au moment du déluge, un couple de chacune des espèces qui peuplaient la terre, nos Métonymiques semblent bien porter en leur sein des échantillons de taille variée de tout ce qui, en matière de races, d’ethnies, de nationalités, peuple la planète. Faits de parties des divers ensembles qui constituent l’humanité, ils sont confiants d’avoir réussi à en refaire un nouveau monde : e pluribus unum, dit leur devise latine, l’unité à partir du multiple.

Il n’est guère étonnant qu’en tout, on les voie manifester la plus violente indifférence au reste de la planète : sur ce plan, comme sur bien d’autres, l’absence totale de curiosité et d’ouverture à l’autre règne en maître et ce pays, qui peut sans nul doute s’enorgueillir des meilleures universités du monde, a aussi incontestablement le peuple le plus ignorant d’Occident, toutes les études de ses chercheurs le répètent à l’envi, décennie après décennie. Et pour consolider encore cette ignorance, on achète les films à succès que l’étranger a pu produire et on les refait, avec des vedettes locales, pour en faire des produits affadis, made in USA.

Les États-Unis sont le trou noir du monde : leur force gravitationnelle est telle qu’aucune matière, aucun rayonnement, ne peuvent s’en échapper. La machine métonymique qu’ils constituent avale tous les ingrédients et les recrache américains. Et nul n’y échappe : nous sommes tous désormais des Américains, du Kamtchatka à la Terre de Feu, grâce à cette véritable machine de guerre qu’on appelle la culture populaire et qui n’est, somme toute, que la culture américaine qui a triomphé de toutes les cultures, pour la plus grande gloire du dieu du commerce.

Rescapés de divers déluges, les Américains sont convaincus, depuis les tout débuts de leur histoire, d’être le peuple élu, bien des textes de leurs débuts l’affirment sans complexe. Et si invoquer Dieu à tout propos leur donne sans doute la conviction d’être absous de leur arrogance et de leur avidité, c’est aussi que tous leurs succès, toutes leurs richesses ne sont que la sanction bienveillante de la divinité. Il suffit de gagner, d’être le plus riche, le plus fort, le plus beau, pour que Dieu automatiquement soit avec vous ou plutôt que, rétrospectivement, il l’ait été de toute éternité : cette forme de métonymie qui réécrit une séquence temporelle s’appelle une métalepse et ça n’est pas pour rien qu’on dirait un nom de maladie.

Nous en sommes tous atteints. Et ça fait très mal.

Une dépêche d’agence nous apprenait récemment qu’à Noël les ventes d’armes ont fracassé un nouveau record chez les Métonymiques. « Regarde, junior, ce que Santa Claus t’a apporté pour Noël : un bel AK-47 ! Avec ça, tu vas pouvoir bien t’amuser avec tes petits camarades. »

Et dire que c’est à cela que Mister Harper veut nous faire ressembler !

Notice biographique

PH.D en littérature (Laval), sémioticien par vocation, Jean-Pierre Vidal est professeur émérite de l’Université du Québec à Chicoutimi où il a enseigné depuis l’ouverture de l’institution, en 1969. Fondateur de la revue Protée, il a aussi été chercheur et professeur accrédité au doctorat en sémiologie de l’Université du Québec à Montréal. Il a d’ailleurs été professeur invité à l’UQAM (1992 et 1999) et à l’UQAR (997).

Outre de nombreux articles dans des revues universitaires et culturelles, il a publié deux livres sur Robbe-Grillet, un essai dans la collection « Spirale » des éditions Trait d’union, Le labyrinthe aboli ; de quelques Minotaures contemporains (2004) et deux recueils de nouvelles, Histoires cruelles et lamentables (Éditions Logiques 1991) et, cette année, Petites morts et autres contrariétés, aux éditions de la Grenouillère.

Jean-Pierre Vidal collabore à diverses revues culturelles et artistiques (Spirale, Tangence, Esse, Etc, Ciel Variable, Zone occupée). Il a préfacé plusieurs livres d’artiste, publie régulièrement des nouvelles et a, par ailleurs, commis un millier d’aphorismes encore inédits.

Depuis 2005, il est conseiller scientifique au Fonds de Recherche du Québec, Société et Culture.


Propos pour Jacob d’Alain Gagnon remporte le Prix…

22 septembre 2011

Pour son essai Propos pour Jacob, Alain Gagnon remporte le Prix Intérêt général du Salon du Livre–SLSJ…

Ci-dessous le communiqué du Salon et les commentaires du jury :

Saguenay, le 21 septembre 2011 – Toute l’équipe du Salon du livre dévoile aujourd’hui le lauréat du Prix Intérêt général 2011 du Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Après délibérations sur les œuvres admissibles au Prix littéraire Intérêt général, le jury a retenu comme lauréat Alain Gagnon avec Propos pour Jacob, essai publié aux Éditions de La Grenouillère.

Commentaires du jury :

« Énoncées dans une langue étoffée et exquise, les pensées philosophiques d’Alain Gagnon foisonnent de références et de questionnements qui stimulent la conscience. Sous forme de lègue à son petit-fils, l’auteur conçoit son livre comme un héritage intellectuel et humain. Il réfléchit à des sujets qui le dépassent et l’interpellent : les religions, les mythes, l’origine de l’espèce humaine, l’éthique, la beauté, le pluriel et la destinée. Prenantes et captivantes, ses observations visent la transcendance. Ses remarques rigoureuses, puisées à la source du savoir universel, exhortent les lecteurs à la même rigueur. Les notions abordées sont partagées de façon à éveiller l’esprit critique. On devine la volonté d’outrepasser les évidences trompeuses, les présupposés, les mirages de l’esprit et les préceptes qui sont offerts aux gens comme des dogmes. Ce livre gagne à être lu et relu pour bien en intégrer la signification et la portée. Il s’agit d’un essai profond qui mérite d’être passé au crible, surligné, annoté. Propos pour Jacob bouscule, déstabilise et modifie les paysages intérieurs pour façonner une géographie idéologique aux frontières élargies. »

 Ne manquez pas d’assister à la soirée de remise des prix qui aura lieu le jeudi 29 septembre 2011, lors de la Cérémonie d’ouverture officielle de la 47e édition du Salon du livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Les lauréats du Prix Découverte et du Prix des Lecteurs y seront dévoilés.

Ce qu’écrivait Yvon Paré du même essai dans le Progrès-Dimanche du 21 mars 2010 :

Alain Gagnon se confie à son petit-fils

Voilà un livre qui ressasse beaucoup plus de questions qu’il ne fournit de certitudes. Il est plutôt rare qu’un contemporain tente de tisser des liens entre la pensée de maintenant et des réflexions qui ont porté la civilisation occidentale.Alain Gagnon est de cette race de jongleurs qui restent fidèles à eux-mêmes sans se soucier des modes et des croyances. C’est rassurant, pour ne pas dire nécessaire de pouvoir lire ce genre d’ouvrage qu’on ne retrouvera certainement pas dans le palmarès des ventes. Il ne sera pas non plus l’un des invités de «Tout le monde en parle». Les écrits de cet écrivain sont là pour durer et résister à l’éphémère. Le genre de livre qui peut vous accompagner pendant toute une vie.
Testament
Alain Gagnon, dans «Propos pour Jakob», dans une sorte de testament intellectuel, lègue à son petit-fils ce qu’il a de plus précieux. Avec trente-quatre publications, cet écrivain est riche de mots et de phrases. Ici, il s’attarde à des questionnements qui ont marqué sa vie de lecteur et d’écrivain.
«À ma mort, je ne te laisserai rien ou si peu. Je serai pauvre. Par paresse, manque de discipline, insouciance et aptitude aux plaisirs, mes comptes en banque seront vides ou presque. Cet ouvrage te tiendra lieu de legs. Ne sois pas trop déçu. Je t’ai aimé comme personne, et j’espère me faire pardonner en t’offrant ce qui m’est le plus cher : sur quelques pages, ces intuitions puisées dans l’héritage commun et en moi-même, parfois. Si tu en tires quelque profit, je serai moins mort, et tu seras peut-être un peu plus vivant.» (p.9)
L’entreprise s’avère noble et intéressante. Le lecteur trouvera peut-être pourquoi cet écrivain a tant écrit, exploré l’essai, la poésie, le roman et le récit.
Les lectures
Des sujets, des questions ont suivi Alain Gagnon sans qu’il ne trouve de réponses définitives.
«Je tenterai d’expliquer ce qui toujours me dépasse. Je le saisis pleinement. Je ne me sous-estime pas, mais je connais l’ampleur du sujet, tout comme celle de mes insuffisances. Je m’avancerai donc à tâtons, à pas prudents de loup…» (p.9)
Qu’est-ce qui hante l’écrivain, l’homme, le père et le grand-père ? On pourrait résumer simplement : qui sommes-nous, pourquoi vivons-nous et où allons-nous ? Est-ce que la vie a un sens et où se situe l’homme dans cet univers affolant?
L’écrivain n’est pas de ceux qui se forcent à assister aux rituels et aux cérémonies liturgiques même s’il est croyant. Il parle plutôt d’une forme d’immanence, de Dieu qui est la source et l’aboutissement de tout. Certain de rien, il fait le pari de croire.
«À mon avis, le seul fait que l’humain soit en quête d’un univers plus éthique, prouve une source de l’éthique (Dieu) ; tout comme le seul fait que l’humain souhaite l’immortalité, incline à croire à sa propre immortalité, présente ou future. Il ne saurait désirer ce qu’il ne peut atteindre, comme individu ou espèce.» (p. 24)
Ces conclusions sembleront bien minces à l’athée ou à l’irréductible sceptique.
Les maîtres
Alain Gagnon revient à des penseurs qui l’ont accompagné toute sa vie. Marc-Aurèle entre autres.
«J’ai privilégié l’empereur, non pour m’attirer ses faveurs, il est mort ; mais plutôt parce que j’aime sa concision et, surtout, j’ai entretenu avec lui de longues fréquentations. Il n’a jamais quitté mon chevet. J’ai en main son ouvrage « Pensées pour moi-même » dans une traduction de Meunier, acheté la première année de mon mariage avec ta grand-mère. J’étais encore étudiant.» (p.31)
Il y a plusieurs de ces magisters qui l’accompagnent depuis toujours. Maître Eckhart, François Villon, Aurobindo, Teilhard de Chardin et bien d’autres. Il ne manque pas non plus de secouer certains de ses ouvrages : «Lélie ou la vie horizontale», «Thomas K» et «Kassauan». On retrouve là la fibre qui porte l’entreprise d’écriture riche et diversifiée de cet écrivain. Il se fait compagnon de Jean Désy qui s’attarde aux mêmes questions dans «Âme, foi et poésie». La réflexion d’un homme qui sent le besoin de regarder derrière lui pour mieux entreprendre le reste de la traversée.
«Propos pour Jakob » d’Alain Gagnon est publié à la Grenouille bleue.
Source : http://yvonpare.blogspot.com/

François Villon…

5 décembre 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir  

Villon par Stanley Holloway

 

Villon — Merveilleuse familiarité de Villon avec Dieu et avec Notre Dame.  Merveilleuse familiarité médiévale, réprouvée ou oubliée par les Temps Modernes – temps nécessaires, toutefois.  Familiarité que la science de demain nous restituera, rafraîchie, en plus dépouillée, et espérons-le, si la chose est possible, en plus intime encore.

Dieu veille sur la carrière de notre ami, de cet ami des pendus et des torturés.  Au gibet ou ailleurs.

La ballade des pendus

Frères humains, qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis[1].
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça[2]dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s’en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Se frères vous clamons[3], pas n’en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n’ont pas bon sens rassis[4].
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l’infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie[5],
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis.
Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés[6],
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Prince Jésus, qui sur tous a maistrie[7],
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie :
A lui n’ayons que faire ne que soudre[8].
Hommes, ici n’a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

[1] Mercis = pardonnés

[2] piéça = depuis longtemps

[3] Se frère vous clamons = si, frère, nous vous appelons

[4] rassis = posé, modéré

[5] Ame ne nous harie : que personne ne nous tourmente

[6] Cavés = creusés

[7] Qui sur tous à maistries = qui sur tous à autorité

[8] A lui n’ayons que faire ne que soudre = que nous n’ayons rien à faire avec l’enfer, ni rien à  lui payer.


Transcendance et écriture…. Abécédaire…(71)

7 novembre 2010

Catherine Delvigne

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Transcendance et écriture La seule façon de donner cohérence, un semblant de limpidité à ses rencontres avec le texte,  c’est la reconnaissance de la transcendance en soi, de Dieu au plus intime.  Pas l’un de ces démons criminels, demi-fous et foudres de guerre qui hantent plusieurs textes sacrés, mais le Dieu du silence, celui de la fidélité quiète à sa créature.  Celui qui rehausse, synthétise, résume accorde sens à l’esthétique – et à son éthique.


Dieu n’est pas un fakir à miracles… Abécédaire (68)

19 octobre 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Dieu — Les miracles n’ont jamais infirmé ni confirmé ma foi.  Si le miraculeux ou l’extraordinaire prouvait l’existence du divin, Harry Houdini, David Copperfield, Chris Angel et consorts seraient de formidables thaumaturges et hiérophantes.  Sans parler des fakirs indiens ou de ces yogis qui peuvent passer des temps fabuleusement longs sous l’eau ou sans boire, ni manger.

Les sciences font reculer les frontières de l’extraordinaire et du surnaturel.  Combien de ressuscités des temps passés ne seraient jamais ressuscités parce qu’ils ne seraient tout simplement pas morts, notre technologie médicale fine les aurait décelés encore vivants.  Quant aux guérisons,  les sciences du cerveau et la psychologie nous enseignent les capacités inouïes d’autoguérison de l’esprit humain.

Si l’on veut prouver (plutôt éprouver) la transcendance dans la nature et dans l’humain, c’est beaucoup plus vers l’existence de la conscience, non seulement réactive à l’environnement, mais surtout réfléchie et engendrant une marge de liberté, qu’il faut se tourner — là gîte le merveilleux, là gîte ce qui dépasse les contingences et ce que l’on pourrait nommer le divin : être conscient et être conscient de l’être…

La conscience, photo de Skip Hunt


L’effroi sacré : Abécédaire…(63)

17 septembre 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Sacré — Pléthore de cultes plus ou moins orientaux et gourous de fin de semaine.  Le dieu sauvage se venge, le dieu intime se venge.  Ce dieu négligé, contre qui les Églises ont tant péché, de ces péchés contre l’Esprit, difficilement pardonnables.

Ce dieu ne se contente d’aucun temple, d’aucun drapeau, d’aucun mariage politique ou éthico-social.  Il souffle hors des lieux de culte avec les vents, exige le don, le désarroi et l’enthousiasme des fous dansants.

Cette eau, que l’on nous verse en abondance, nous en avons égaré la source – quelque part entre nos bibliothèques aux manuscrits poussiéreux et la bénédiction sociale du dernier ordinateur dont la mission est d’assurer à tout jamais la pérennité de nos mots qui ne chantent plus.


Néolibéralisme et nihilisme : Abécédaire…(40)

9 juin 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets dudevenir…

Néolibéralisme —  Système économique qui accorde de fastueuses récompenses à des gestionnaires technocrates pour avoir créé de la misère économique et morale par des licenciements massifs, rebaptisés downsizings.

Nihilisme – Une de ses conséquences heureuses : il n’y a plus de menteurs.  Tous disparus avec la vérité qui, seule, pouvait donner naissance au mensonge.  Règne du regard dans le miroir et de ses rois-bouffons patentés.

Malgré tout, je le maintiens, le nihilisme a été un mal nécessaire.  La Vérité et Dieu avaient besoin d’un bon récurage après des siècles d’Église triomphante et de scolastique – religieuse ou laïque.

http://maykan.wordpress.com/


Histoire et liberté : Abécédaire…(24)

22 avril 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Histoire –  Avec l’homme et la femme d’humanité, on entre dans l’Histoire, et, en même temps, on s’apprête à la quitter. Les animaux, tout comme les marxistes et les néolibéraux, n’ont d’autres histoires qu’économiques : cycles de rareté ou d’abondance des ressources.  Avec l’homme, nous passons de la survie à la liberté relative de la civilisation.  Quel risque magnifique !  Pour la Vie et pour Dieu.

http://maykan.wordpress.com/


L’écrivaine Dominique Blondeau commente Propos pour Jacob d’Alain Gagnon…

30 mars 2010

Croire en Dieu sans aucun doute *** 1/2

Que dire des nouvelles mondiales qui prennent possession du peu de temps dont nous disposons. Les journaux et la télé nous informent du pire ; rarement, le bien auquel contribuent des hommes et des femmes ne fait l’objet d’une mention spéciale. Est-ce utile de nous rebattre les oreilles des méfaits de nos semblables ? Depuis longtemps, grandes et petites guerres se perpétuent sans que nous en tirions une leçon. Dieu nous aurait-il oubliés ? Allons voir ce qu’il en est dans l’essai d’Alain Gagnon, Propos pour Jacob.

 

Dominique Blondeau

 

En introduction, un narrateur confie à son petit-fils ce qu’il lui léguera à sa mort : des réflexions personnelles, des questionnements spirituels traitant de l’existence de Dieu. Ce même narrateur prévient Jacob qu’il s’avancera « à pas prudents de loup » dans « l’ampleur du sujet » qu’il prétend connaître. Celui du monde tel qu’il est, mais aussi dans l’univers d’un dieu qui sommeillerait en nous, soit le sacré qui nous différencie du règne minéral, végétal, animal. Tout d’abord, Alain Gagnon affirme que l’Esprit est « un, sans temps ni lieu. » Impérieux, il souffle, se réverbère au centre de toutes les philosophies. Dépourvues de cet esprit universel, nombre d’œuvres auraient avorté : poésie, littérature, peinture, architecture, la nature s’appliquant à nous démontrer la perfection de la fleur la plus humble. Faut-il responsabiliser Dieu d’un semblable et grandiose dessein ? Ne nourrit-on pas aujourd’hui un brin de lassitude, quand rabâchant à souhait les causes de malheurs superposés les uns sur les autres, nos oreilles et nos yeux se ferment ? Dieu n’est-il pas désespéré de devoir tout reconstruire, contemplant le monde usé plutôt qu’existant mal, comme le suggère l’auteur.

 

On admire Alain Gagnon d’attester sans faillir l’existence de Dieu. Les exemples théoriques ou concrets se multiplient que nous ne pouvons mettre en doute. Pourtant, n’appartient-il pas à chacun d’interpréter ” l’aspiration vers l’infini ” tel un phénomène scientifique, logique et intelligent, une volonté naturelle complexe et moins crédule ? N’est-ce point devenir l’égal de Dieu en se faisant complice de ses créations ? En soi, ne sommes-nous pas des dieux par le fait même de combattre dans un maelström essoufflant une destinée qui nous a été transmise, pour que nous la menions du mieux possible ? Ne sommes-nous pas, à l’image de Dieu, le « Sacakoua » du début de l’univers ? En quoi Dieu et ses créatures ont-ils changé ? Plusieurs mythes nous apprennent que des rebellions se sont produites avant que Dieu entreprenne sa tâche ; on pense aux faux prophètes qui, en leur temps, ont juré être les sauveurs de l’humanité avant que Jésus se sacrifie pour elle. Que de brumes idéalistes et fascinantes suggérées par Alain Gagnon ; tant de légendes préhistoriques sont ancrées dans nos consciences, imprégnant l’innommable en nous, défiant nos peurs, nos forces. Notre conscience propre au règne hominal, celle qui nous est étrangère, peut-elle être gouvernée par des anges ou des démons, exilés que nous sommes dans un « univers auquel nous nous adaptons de par notre nature animale [...] » ? Que penser des atrocités que l’homme a mis sur pied pour exterminer ses frères ? Où intervient le divin cosmique quand il s’agit d’exploiter la misère des innocents, ceux et celles qui ne savent se défendre contre des hommes de mauvaise volonté ? Peut-on demander aux démunis de vaincre la souffrance et la peur pour devenir Dieu ? L’Être divin serait-il sélectif ? Le péché originel nous aurait-il départagés ? Les martyrs s’abandonnant au dogme chrétien — et l’ignorant — lors de spectacles sanguinaires se présentaient-ils déjà comme des hommes nouveaux, une vision béatifique exaltant leur indéfectible croyance ? Le christianisme n’est-il pas né de ces affres, d’un enivrement céleste, répliqueront les irréductibles de la Foi.

 

Propos pour Jacob

 

Le livre, car c’en est un où l’amour du divin l’emporte sur la pauvreté morale, intellectuelle de l’homme, foisonne de références qui ont guidé Alain Gagnon vers des ancrages resplendissants. Nos interrogations tumultueuses sont prises en main par l’auteur, serein et grave. La Joie de croire en Dieu s’avère la force suprême de l’ouvrage, louant « l’homme intérieur » que nous devons chercher au détriment du « vieil homme ». On a aimé que Gagnon multiplie ses approches, citant Nicodème, Paul de Tarse, Maître Eckhart, Sri Aurobindo, l’empereur Marc-Aurèle, définissant ainsi nos diverses consciences à travers des paraboles de Jésus. Mais Dieu est-il accessible à tous, sa parole à Lui se répercutant « par images et impressions [...] » indicibles. Il serait impossible de répertorier les axiomes philosophiques que propose l’auteur, l’œuvre se révélant riche, extrêmement réfléchie. Il suffit de s’acheminer intérieurement vers une éthique embellie d’une « vraie » liberté, ce que recommande l’auteur à son petit-fils. L’humain ne se révèle-t-il pas le véritable sujet et mystère de cet essai érudit, inclassable ?

Pour clore ces éloquents propos, 99 bouts de papier, sous forme d’aphorismes, vagabondent spontanément d’une pensée à une autre. Ils sont là, témoignant d’une angoissante lucidité, nous obligeant parfois à nous interroger sur la nécessité de vivre, de parcourir en trébuchant une courte distance heurtant nos certitudes, nos hésitations. Il n’empêche qu’en fermant ce livre, et malgré la beauté spirituelle du texte, la sincérité absolue de l’auteur, nous ne sommes sûrs de rien, surtout pas de l’existence d’une entité désincarnée, pétrissant, telle la glaise, la chair périssable de l’humain. Le génie de l’homme, selon Nietzsche, n’est-il pas d’être ” humain, trop humain “, donc imparfait. À défaut de croire en Dieu, croyons en la parole persuasive d’Alain Gagnon, lui aussi, trop humain !

 

 

Propos pour Jacob, Alain Gagnon, Les Éditions de la grenouille bleue, Montréal, 2010, 122 pages


Propos pour Jacob (essai) d’Alain Gagnon: une critique d’Yvon Paré

22 mars 2010

Alain Gagnon lègue ses questions à Jacob

Yvon Paré

Yvon Paré

Voilà un livre qui ressasse beaucoup plus de questions qu’il ne fournit de certitudes. Il est plutôt rare qu’un contemporain tente de tisser des liens entre la pensée de maintenant et des réflexions qui ont porté la civilisation occidentale.

Alain Gagnon est de cette race de jongleurs qui restent fidèles à eux-mêmes sans se soucier des modes et des croyances. C’est rassurant, pour ne pas dire nécessaire de pouvoir lire ce genre d’ouvrage qu’on ne retrouvera certainement pas dans le palmarès des ventes. Il ne sera pas non plus l’un des invités de « Tout le monde en parle ». Ce sont des écrits qui sont là pour durer et qui résistent à l’éphémère. Le genre de livre qui peut vous accompagner pendant toute une vie.

Testament

Alain Gagnon, dans « Propos pour Jacob », s’adresse à son petit-fils. Il lui lègue, dans une sorte de testament intellectuel ce qu’il a de plus précieux. Avec trente-quatre publications, cet écrivain peut être considéré comme riche de mots et de phrases. Il s’attarde à des questionnements qui ont marqué sa vie de lecteur et d’écrivain.

« À ma mort, je ne te laisserai rien ou si peu. Je serai pauvre. Par paresse, manque de discipline, insouciance et aptitude aux plaisirs, mes comptes en banque seront vides ou presque. Cet ouvrage te tiendra lieu de legs. Ne sois pas trop déçu. Je t’ai aimé comme personne, et j’espère me faire pardonner en t’offrant ce qui m’est le plus cher : sur quelques pages, ces intuitions puisées dans l’héritage commun et en moi-même, parfois. Si tu en tires quelque profit, je serai moins mort, et tu seras peut-être un peu plus vivant. » (P. 9)

L’entreprise s’avère noble et intéressante. Le lecteur trouvera peut-être pourquoi cet écrivain a signé autant de livres, exploré l’essai, la poésie, le roman et le récit.

Les lectures

Propos pour Jacob

Des sujets, des questions ont suivi Alain Gagnon sans qu’il ne trouve de réponses définitives.

« Je tenterai d’expliquer ce qui toujours me dépasse. Je le saisis pleinement. Je ne me sous-estime pas, mais je connais l’ampleur du sujet, tout comme celle de mes insuffisances. Je m’avancerai donc à tâtons, à pas prudents de loup… » (P.9)

Qu’est-ce qui hante l’écrivain, l’homme, le père et le grand-père ? On pourrait résumer simplement : qui sommes-nous, pourquoi vivons-nous et où allons-nous ? Est-ce que la vie a un sens, où se situe l’homme dans cet univers immense ?

L’écrivain n’est pas de ceux qui se forcent à assister aux rituels et aux cérémonies liturgiques même s’il est croyant. Il parle plutôt d’une forme d’immanence, de Dieu qui est la source et l’aboutissement de tout. Il n’est certain de rien, mais il fait le pari de croire.

« À mon avis, le seul fait que l’humain soit en quête d’un univers plus éthique, prouve une source de l’éthique (Dieu) ; tout comme le seul fait que l’humain souhaite l’immortalité, incline à croire à sa propre immortalité, présente ou future. Il ne saurait désirer ce qu’il ne peut atteindre, comme individu ou espèce. » (P. 24)

Ces conclusions sembleront bien minces à l’athée ou à l’irréductible sceptique.

L

Les maîtres

Alain Gagnon revient à des penseurs qui l’ont accompagné toute sa vie. Marc-Aurèle entre autres.

« J’ai privilégié l’empereur, non pour m’attirer ses faveurs, il est mort ; mais plutôt parce que j’aime sa concision et, surtout, j’ai entretenu avec lui de longues fréquentations. Il n’a jamais quitté mon chevet. J’ai en main son ouvrage « Pensées pour moi-même » dans une traduction de Meunier, acheté la première année de mon mariage avec ta grand-mère. J’étais encore étudiant. » (P. 31)

Il y a plusieurs de ces magisters qui l’accompagnent depuis toujours. Maître Eckhart, François Villon, Aurobindo, Teilhard de Chardin et bien d’autres. Il ne manque pas non plus de secouer certains de ses ouvrages : « Lélie ou la vie horizontale », « Thomas K » et « Kassauan ». On retrouve là la fibre qui porte l’entreprise d’écriture riche et diversifiée de cet écrivain. Il se fait compagnon de Jean Désy qui s’attarde aux mêmes questions dans « Âme, foi et poésie ». La réflexion d’un homme, d’un écrivain qui sent le besoin de regarder derrière soi pour mieux entreprendre le reste de la traversée.

« Propos pour Jacob » d’Alain Gagnon est publié à la Grenouille bleue.

Yvon Paré, Progrès-Dimanche, 21 mars 2010


Maintenant en librairie… Propos pour Jacob, essai, Alain Gagnon

22 février 2010

Propos pour Jacob, essai

LE LIVRE :

Alain Gagnon est un écrivain prolifique et un grand lecteur. Il a fréquenté assidûment romanciers, poètes, essayistes, mystiques et philosophes en provenance de toutes les civilisations.

Dans ces Propos, il s’adresse à son petit-fils Jacob. Il veut partager avec lui toutes ces richesses culturelles qu’il a accumulées. Il l’entretient sur les grandes interrogations humaines : la vie, la mort, le temps, l’origine de l’espèce humaine, son histoire mythique et sa destinée ; il élabore aussi sur la nature de Dieu et, surtout, sur la nature et le rôle des dieux. Tour à tour, il s’appuie, notamment, sur maître Eckhart, Hegel, Heidegger, Teilhard de Chardin, Aurobindo et l’empereur philosophe Marc-Aurèle à qui il voue un véritable culte.

Un extrait du prologue explicite l’intention de l’auteur : « À ma mort, je ne te laisserai rien ou si peu. Je serai pauvre. Par paresse, manque de discipline, insouciance et aptitude aux plaisirs, mes comptes en banque seront vides ou presque. Cet ouvrage te tiendra lieu de legs. Ne sois pas trop déçu. Je t’ai aimé comme personne, et j’espère me faire pardonner en t’offrant ce qui m’est le plus cher : sur quelques pages, ces intuitions puisées dans l’héritage commun et en moi-même, parfois. Si tu en tires quelque profit, je serai moins mort, et tu seras peut-être un peu plus vivant.

« Les chapitres qui suivent sont brefs. Je m’efforce aux phrases simples, qui ont des pieds et des mains, c’est-à-dire, je l’espère, utiles. »

Commentaires :

Dans cet ouvrage, l’auteur explique des réalités complexes qu’il rend accessibles à tous. Un véritable pédagogue nous prend par la main et nous fait pénétrer les arcanes de l’histoire connue et moins connue de l’humanité. De grands penseurs, comme Aurobindo, Teilhard de Chardin, Marc-Aurèle et autres… nous y sont présentés avec une simplicité complice.

L’AUTEUR :

Auteur prolifique, d’une forte originalité thématique et formelle, Alain Gagnon, ce marginal de nos lettres, a publié, au printemps 2009, son trente-quatrième ouvrage de fiction. À deux reprises, il a remporté le Prix fiction-roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean, soit en 1996 et en 1998 pour ses ouvrages Sud et Thomas K. Il a également remporté le Prix poésie du même Salon, en 2004, pour son recueil de poèmes Ces oiseaux de mémoire, en 2006, pour L’espace de la musique et, en 2009, pour Les versets du pluriel. En 1985, il avait déjà obtenu le Prix de la BCP pour Le gardien des glaces. Il a été le président fondateur de l’Association professionnelle des écrivains de la Sagamie (APES) et responsable du projet des collectifs Un Lac, un Fjord, 1, 2 et 3. Il déteste la rectitude politique et croit que la seule littérature valable est celle qui bouscule, dérange, modifie les paysages intérieurs – à la fois du créateur et des lecteurs.  Entre  novembre 2008 et décembre 2009, il a joué le rôle de directeur littéraire  et d’éditeur associé aux Éditions de la grenouille bleue, une nouvelle maison liée aux Éditions du CRAM, qui se consacre à la littérature québécoise.


Propos sur l’oubli de soi…(22) Dieu, dieux et démons…

19 février 2010

Extraits d’un ouvrage à Paraître : Propos sur l’oubli de soi…

Monter en soi

Entre nous et le soi, il y a les démons ou les dieux.

Entre nous et Dieu, il y a encore les dieux.

*

Le Suprême inspire et aspire les communautés humaines vers le haut – amour et liberté.  Tout comme le fragment du Suprême en soi aspire l’individu vers sa divinisation.

*

Ils disaient : — Telle est la volonté de Dieu.  Mais ils l’ignoraient. C’étaient leurs volontés, leurs habitudes, leurs caprices.  Et les gens obéissaient.  Puis détestaient Dieu.

 

*

Aller quérir le soi, derrière les peurs, derrière ses fausses certitudes, ses vanités.  Derrière la Peur.

*

Le péché, selon les Grecs, ce serait de céder aux dieux.  Au lieu de céder à soi, ce qui correspondrait à la grâce des chrétiens.


Propos sur l’oubli de soi…(19) : Libre arbitre et foi…

10 février 2010

Extraits d’un ouvrage à Paraître : Propos sur l’oubli de soi…

Manuel d'Épictète

Ceux qui dénoncent comme fabulation la reconnaissance chez l’humain d’une volonté  libre et responsable, le font à partir de leur propre libre arbitre !  C’est à partir de leur volonté propre qu’ils se refusent, à eux-mêmes et aux autres, une capacité à transcender les contingences, les conditionnements. Ils évacuent la sur-nature de leur sphère personnelle souvent par détestation d’eux-mêmes et de leur espèce, ou par crainte de se laisser flouer, de ne pas se montrer assez malins – ou par peur panique de ne pas être assez tendance pour plaire…

*

Les dieux font problème.

Dieu ne fait pas problème.  Il est solution.

*

D’après les athées (neurosciences), nos cerveaux auraient été câblés pour ressentir le besoin de Dieu.  Qui nous aurait (auraient) câblés ainsi ?  Ils possèdent la réponse  : les forces de l’évolution.  Les croyants se seraient multipliés plus que les autres.  Croire en Dieu (ou en des dieux) rendait plus sociable, plus confiant, donnait un but à l’existence…  Bref, c’était utile à la survie.

Être un chasseur habile était aussi utile à la survie ; cela ne démontre en rien la non-existence de la chasse et de la prédation.  La chasse n’en demeure pas moins une réalité.  De même pour la sexualité, et la reproduction qui en est conséquente.


Propos sur l’oubli de soi…(18) : Dieu, Jésus et les dieux…

5 février 2010

Extraits d’un ouvrage à Paraître : Propos sur l’oubli de soi…

 

Les dieux (provenance : Guild War)

 

Ce dieu de l’Ancien Testament dont la voix s’entremêle à celle du Dieu Esprit, ce dieu mégalomane et ses démons ont sévi d’abondance dans l’histoire de la Terre.  Les mythes racontent leurs exploits et méfaits.

*

Au royaume du dieu menteur, Jésus le Nazaréen est venu ouvrir une succursale spirituelle, une colonie de la Vérité sur terre.

*

Le néo-monisme du matérialisme voudrait tout expliquer.  En vain.  Malgré ses exploits dans la sphère sensible, il n’y arrivera jamais.  Ses outils, quoique techniquement admirables, demeureront toujours en deçà de cette tâche : décrire le qualitatif, ce qui s’expérimente par l’intuition supérieure, le supra-moi, ne se définit que par métaphores ou musiques.


Propos sur l’oubli de soi…(13) La Joie et le rappel à soi…

20 janvier 2010

Extraits d’un ouvrage à Paraître : Propos sur l’oubli de soi…

La Joie exige toute la place.  La Joie a horreur du vide.  Lorsque l’esprit se libère des peurs, des inquiétudes, des colères, des vanités froissées…  la Joie envahit.  Comme une marée haute comble une baie peu profonde.

La Joie serait notre état naturel, constant.  La Joie sera…

*

 

Le contraire de l’oubli de soi, c’est le rappel de soi, de sa nature véritable.  Et ce rappel à soi est aussi un rappel des autres, du collectif psychique,  transcendantal, de cette réalité première : la communion des saints, pour reprendre une phraséologie chrétienne.  Et cette réalité est à la fois spirituelle, intermédiaire (morontielle) et sensible, en devenir, incarnée dans la chair et dans l’Histoire.

Le Dieu Architecte

Ainsi, le retour à soi, le rappel de soi, ne conduira pas nécessairement au désert ou au Carmel, mais aussi dans la cité des humains qui, depuis ce premier dimanche, ce septième jour de la Genèse, ont pris la relève de dieu le suprême qui se reposa.

Le travail sera donc sanctifié.  À condition d’être  accompli dans la conscience de soi et des autres, dans la reconnaissance de sa propre nature et de ce que les autres sont, de notre nature commune et de ce que nous sommes tous dans ce temps du devenir qui implique souffrances et divagations, entre les éclats de joie qui trouent la trame souvent morose, souvent tragique, du quotidien.

 


Propos sur l’oubli de soi… (11) Fernand Léger et la chirurgie plastique

16 janvier 2010

Extraits d’un ouvrage à Paraître : Propos sur l’oubli de soi…

Les arbres gros croissent lentement, dans l’obscur d’abord, puis s’épanouissent au ciel.  Entre les fougères, leurs troncs denses appellent les vents qui froisseront leurs feuilles.

*

Je danse le Tango avec Dieu.

Avancées, reculades.  En mesure, hors mesure…  Il est celui, toujours présent,  qui échappe aux catégories permettant à l’humain d’accorder une certaine consistance, un sens plus ou moins constant au réel : temporalité, spatialité…

*

Fernand Léger

En Californie, la chirurgie plastique offre le catalogue des métamorphoses : fesses brésiliennes, athlétiques, pulpeuses, absentes ; seins ronds, globuleux, agressifs, réduits, augmentés, effacés, moyens, à écartement prononcé ou pointant de convergence… Quant aux nez et aux yeux, les magasines people offrent tous les modèles qu’une nature régénérée distribuerait d’abondance…  C’est ainsi qu’une civilisation s’oublie dans le multiple, par fragmentation.

« On se refait par morceaux… » dixit un chirurgien : « Une femme doit s’aimer. Elle n’a qu’une vie ; si une fesse ou un sein ne plaît plus à l’époux ou à l’amant, on en change… »

Cet échange ou cette réfection d’organes ne sauvera aucun couple du divorce ou du mariage contrit.


Notes de lecture… D’Ormesson, Dieu, Kant et le temps…

14 janvier 2010

D’Ormesson…

Lecture de Qu’ai-je donc fait (sans ?) de Jean d’Ormesson, Laffont, 2008.  Livre de souvenirs, de réflexions… Un peu répétitif, lorsqu’on a lu

Jean d'Ormesson

ses précédents comme C’était bien. Mais c’est vif, alerte, primesautier, léger… et la langue est belle : c’est du d’Ormesson.

J’y ai cueilli quelques formules bien relevées et qui portent à sourciller, sourire ou à réfléchir : l’âge n’a pas soustrait d’acuité à son style.

Cette formule qu’il rapporte et sert de conclusion à une dispute entre rabbins : « Ce qu’il y a de plus important, c’est Dieu — qu’il existe ou qu’il n’existe pas. » (p. 39)

« La littérature, c’est une affaire entendue, est du chagrin dominé par la grammaire. » (p. 111)

Alors qu’il s’apprête à raconter une histoire d’amour dont il est peu fier : « On ne va pas tomber dans le sirop d’orgeat d’une littérature d’édification et de la repentance. » (188)

« La lumière est l’ombre de Dieu. » (p. 309)

« Oui, bien sûr, je doute.  Je doute de l’existence de Dieu.  Je doute encore bien davantage de son inexistence.  Les uns croient en Dieu.  Les autres doutent de Dieu.  Je doute en Dieu. » (p. 340)

À propos du mystère du temps qu’il appelle notre prison : « Kant parle quelque part d’une hirondelle qui s’imagine qu’elle volerait mieux si l’air ne la gênait pas.  Il n’est pas impossible que le temps soit pour nous ce que l’air est pour l’hirondelle. » (p. 348)

Jean d’Ormesson a le grand mérite d’avoir su admirer Chateaubriand tout en se gardant bien de l’imiter.


Propos sur l’oubli de soi… (suite–10) Robert Lalonde, Cormac McCarthy et Dieu…

11 janvier 2010

Extraits d’un ouvrage à Paraître : Propos sur l’oubli de soi…

Dans Iotékha’ de Robert Lalonde, cette citation du Coran qui me conforte dans mes activités astreignantes d’écriture et de mentorat littéraire : Celui qui a cru trouver la marque d’une grâce divine en quelque occupation, qu’il s’y maintienne.

*

 

Tommy Lee Jones (Bell)

Dans le film des frères Cohen, No Country for Old Men (tiré du roman de Cormac McCarthy), le shérif Ed Tom Bell dit : — Je crois que si on était Satan et qu’on commençait à réfléchir pour essayer de trouver quelque chose pour en finir avec l’espèce humaine ce serait probablement la drogue qu’on choisirait.  C’est peut-être ce qu’il a fait.

Et j’ajouterais, dans le même sens, monsieur le shérif : — Si je conseillais Satan, je le convaincrais de supporter et de subventionner tout ce qui amène les humains à s’oublier et à oublier leur véritable nature.  L’oubli de soi, et le désespoir confortable et myope qui en découle, représente la meilleure arme de toute entreprise réductionniste.

*

Dieu n’existe probablement pas, alors cessez de vous inquiéter et profitez de la vie. À propos de cette apostrophe qu’affichent des autobus montréalais, Louise Mailloux, professeure de philosophie au Cégep du Vieux, écrivait ce commentaire : « Est-ce que Dieu existe ? Cette question est futile et inintéressante. Ne vous préoccupez pas de savoir si Dieu existe ou non, mais occupez-vous plutôt de ceux qui y croient. Parce que ces gens-là ne rigolent pas, qu’ils vont tout rapetisser et qu’eux, ils existent ! »[1]

Une fois de plus, on confond existence de dieu et pertinence des menées souvent malheureuses de ceux que les grands courants religieux animent.  Comme on fait référence au rapetissement…  Ce que je crains le plus – et auquel le  siècle dernier nous a permis d’assister – c’est la réduction de l’homme par l’absence de Dieu.  Si l’on nie à l’humain toute dimension spirituelle, toute présence divine en lui, si  l’on en fait une conscience malheureuse née du hasard, on le réduit aux lois naturelles immédiatement perceptibles : domination des forts, esclavage des faibles, luttes amorales pour les richesses et le pouvoir deviennent normes.  Éthique, partage et compassion demeurent des aberrations, des freins injustifiés à l’hédonisme absolu.

Rapetisser l’humain, c’est lui dénier ses droits et devoirs fondamentaux, c’est nier qu’il soit né pour devenir un dieu.


[1] LBR, 25 mars 2009.

 


 


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