Chronique asiatique, par Michel Samson…

2 janvier 2012

絆       Kizuna : lien… et obligation !

Gomen nasai ! Je vous demande humblement pardon ! Dérouté par de nombreuses copies à corriger, absorbé par un nouveau texte en cours d’écriture, préoccupé par les mille petites choses à préparer à l’approche du temps des Fêtes, je me suis dérobé à mon obligation de maintenir un lien régulier avec le lectorat du Chat Qui Louche. Moushiwake arimase !  Je m’excuse formellement et avec la plus grande sincérité !

Pour bien manifester l’importance des liens qui nous unissent, ainsi que la respectueuse obligation que j’éprouve à votre endroit, je m’attarderai sur un fait qui, pour anodin qu’il puisse paraître, n’en révèle pas moins l’impérieuse nécessité nippone de lier, relier et maintenir sa cohésion sociale à travers le langage même.

Lors d’un vote populaire (500,000 répondants) le kanji kizuna (絆: lien, obligation) a été choisi comme l’idéogramme de l’année 2011 au Japon, laissant derrière lui les kanji désignant vague, tremblement ou encore désastre, tous pressentis pour s’approprier la première place du concours de cette année particulière, marquée par la triple catastrophe qu’on sait. Avant d’aller plus loin, précisons que ce kanji est composé de deux idéogrammes distincts : celui de gauche signifie fil (糸) alors que celui de droite signifie moitié, demi (半). La conjonction de ces deux radicaux entraîne les concepts de lien et obligation (et parfois même ancrage).

Bien entendu, les médias francophones ont insisté sur le caractère rassembleur d’un tel choix, soulignant le sens de « lien » présent au cœur de nombreuses expressions japonaises : lien d’amitié, lien d’affection, lien d’amour et, bien sûr, lien de parenté. Kizuna permet de lier les Japonais entre eux, de réaffirmer leur solidarité indéfectible, de mentionner la cohésion familiale ébranlée par les multiples sinistres, d’accentuer la volonté de tous d’habiter encore et toujours cet archipel soumis à d’impitoyables forces telluriques. On ne peut qu’admirer cette force de caractère de la civilisation japonaise et ce courage extraordinaire représentés par ce magnifique kanji : .

Mais il est une autre signification de kizuna dont, pour je ne sais trop quelle raison, les médias francophones ont ignoré la pertinence : s’utilise aussi pour évoquer l’« obligation ». À mon avis, ce concept se révèle crucial afin d’appréhender la véritable nature des liens évoqués plus avant : liens d’amitié, d’affection, d’amour et de sang relèvent aussi de l’obligation, et d’en estomper cette particularité entraîne une compréhension incomplète et, disons-le, plutôt naïve du tissu social nippon. Ces sentiments, pour être acceptés, voire tolérés, doivent se conformer à de nombreuses règles sociales qui en encadrent les excès et en jugulent les débordements possibles.

Le caractère kizuna, lien et obligation, demeure un concept essentiel à saisir pour qui cherche à pénétrer le quotidien des Japonais : à l’instar du kanji qui nous occupe, tout y est placé sous l’empire du sens dual, et ne s’arrêter qu’à un côté des choses ne nous apprendra rien à propos de l’équilibre subtil qui préside à la nature nippone.

C’est sous l’auspice de ce kanji  que je vous souhaite à toutes et tous un très joyeux Noël et un Nouvel An plein d’heureuses promesses. Quant à moi, s’il est une résolution que je devrai prendre à l’aube de l’année qui vient, c’est de me ramener davantage à ce fameux kizuna et vous fréquenter avec plus de régularité !

Notice biographique :

Michel Samson nous parle bimensuellement de voyages et d’Asie… dans ses Chroniques asiatiques
Il est est né et a grandi à Arvida. Après un bac en Littérature française à l’UQAC, il a poursuivi des études littéraires (maîtrise) à l’université Laval. Les hasards de la vie ont fait qu’à vingt-quatre ans, il se retrouve enseignant au collégial. C’est un passionné du métier. Très vite il lui est apparu que parler de littérature à ses élèves demeurait insuffisant si la pratique ne l’accompagnait pas. Ateliers d’écriture, cours de production littéraire et d’écriture dramatique se sont donc succédé. Il a également collaboré à l’écriture de plusieurs pièces de théâtre pour différents organismes et touché à la mise en scène. Si de nombreux facteurs ont contribué à forger son style (travailler avec les étudiants, assumer la tâche de maître de jeux de rôles, etc.), les voyages se sont avérés un puissant déclencheur du besoin d’écrire : par le biais du journal de voyage d’abord, mais surtout par l’élaboration de textes subséquents afin de figer les souvenirs, un peu à l’imitation du photographe qui fixe l’instant sur un support. Voyages en Europe et, surtout l’exploration d’une Asie qui le fascine, où il se sent chez lui. C’est ce monde lointain qui fraie son chemin à travers ses mots, comme malgré lui. Il se considère un intermédiaire privilégié d’une autre façon d’être, de penser et de se réaliser : au lecteur le soin d’y trouver un sens, le sien, et de le plaquer sur des mots qui maintenant lui appartiennent.
Il a publié Ombres sereines, un magnifique recueil de récits immobiles à la Grenouille bleue, en 2009.  Cet ouvrage lui vaudra d’ailleurs le Prix de la catégorie découverte, au Salon du Livre (SLSJ) en 2010.  Et il vient de publier Le livre des dragons noirs aux Éditions Porte-Bonheur.

Il tient également un blogue de haute qualité dont voici l’adresse :http://ombressereines.wordpress.com/


Chronique urbaine par Jean-François Tremblay…

14 novembre 2011

La culture en région et suggestion de lecture…

La question qui me préoccupe le plus depuis septembre, depuis que ma copine occupe un poste d’enseignante dans une université ontarienne au cœur d’une ville d’environ 75 000 habitants, est la suivante : quand irai-je la rejoindre ?

Ayant choisi Montréal il y a quatre ans comme mon lieu de résidence, après une vie entière passée au Saguenay (et un petit détour de quelques années à Québec au tournant du siècle), je ne suis pas prêt, mentalement parlant, à quitter la métropole. Son bouillonnement culturel, la proximité et l’accessibilité de tout ce qui m’intéresse me font adorer la ville.

Malgré cela, je ne souhaite pas une vie amoureuse à distance, pas à long terme du moins. J’aime ma copine, plus que tout, et j’ai envie de bâtir quelque chose de solide avec elle. Nous avons habité pendant près de deux ans ensemble à Montréal, avant qu’elle n’accepte ce poste (qu’elle aurait été folle de refuser), et la vie à deux me manque cet automne.

Ceci dit, l’avantage est que j’ai le temps de m’adonner à mes loisirs, c’est-à-dire lire, regarder diverses séries télé et films, et aller voir une foule de spectacles (autant dans le cadre de mes activités avec Sorstu.ca – critiques, entrevues, etc. – que par simple plaisir personnel).

Si je n’ai pas encore pris une décision concrète quant à mon éventuel départ pour rejoindre mon amoureuse, c’est que la décision est déchirante. Je n’ai pas choisi le mode de vie auquel ce choix m’oblige. L’emploi de ma copine m’oblige, si je veux vivre avec elle (et je le veux),  à quitter mon emploi actuel, mon entourage de Montréal, mes contacts, mes amis, etc., et m’oblige également à adopter un mode de vie que je ne suis pas nécessairement prêt à adopter.

Adieu le foisonnement culturel. Le plus important festival de musique de cette ville est un festival country…

Se cultiver loin des grands centres, est-ce possible ?

Un article intéressant a été publié dans Le Devoir de dimanche, sous le titre « Choisir la culture ».

En gros, il y est question d’une ville française, Questembert, qui a trouvé la façon d’attirer les gens des grands centres : mettre l’accent sur la culture. La ville a vu ainsi sa population quasiment doubler en une vingtaine d’années.

Questembert investit près de 400 000 euros (environ 550 000 $) par année dans la culture, ce qui est quand même beaucoup pour environ 8000 habitants !

« À Questembert comme à Coaticook, on trouve évidemment les mêmes services essentiels, sauf qu’en Bretagne la culture en fait partie, ce qui est encore loin d’être le cas au Québec. »

L’article fait des comparaisons avec le Québec et Coaticook en particulier, qui compte 10 000 habitants. Deux villes de même envergure, deux mentalités différentes.

Je lisais ceci et je repensais à ma situation…

C’est quand même au Saguenay que je me suis cultivé. De surcroît, dans une ville de 75 000 habitants (Jonquière). C’est là que j’ai fait mon éducation, que j’ai commencé mes études, que j’ai eu accès à divers livres, que j’ai fait mon éducation cinématographique (en grande partie grâce au club Vidéogie du boulevard Harvey, aujourd’hui fermé, où j’ai passé mon adolescence à louer tout ce qui me tombait sous la main).

C’est au Saguenay que je suis devenu ce que je suis, pas à Montréal. Montréal me permet de parfaire ma culture, de l’élargir, car les ressources sont immenses, mais les bases de cette culture furent posées en région.

Alors, de quoi ai-je peur en hésitant à aller rejoindre ma copine ?  De perdre tout contact avec le monde culturel ?  À l’ère d’Internet, moi qui travaille chaque jour dans la création de sites web, moi qui suis allé sur Internet pour la première fois en 1995 et y ai plongé tête première, je devrais savoir mieux que quiconque que la culture est plus accessible que jamais à notre époque.

Alain Brunet mentionnait ce week-end que EMI venait de tomber, et ce à cause des changements imposés à l’industrie du disque par l’ère numérique. Mais si ce n’était de ces changements, nous, consommateurs, n’aurions pas accès à toute cette musique qui est aujourd’hui disponible. Depuis une dizaine d’années, j’ai écouté plus de musique qu’au cours du reste de ma vie. Ça déborde de partout sur le web. On n’a qu’à tendre l’oreille, des musiques de partout dans le monde et de tous les genres sont à notre portée. Je vois avec positivisme la chute des grands de l’industrie du disque.

La culture se mondialise, elle se démocratise, elle est partout. Elle n’est pas exclusive aux grands centres. Et ce, en grande partie grâce à Internet.

Alors je me demande bien de quoi j’ai peur en hésitant à quitter Montréal…

Anecdote typique de notre époque 

J’étais samedi soir au spectacle donné par Jon Anderson et Rick Wakeman (ancien chanteur et claviériste du groupe Yes) au Théâtre St-Denis. À la table des marchandises, on vendait plusieurs CDs des deux artistes. Un homme prend dans sa main un CD de Wakeman pour l’examiner, et c’est alors qu’un autre homme lui adresse la parole et lui dit :

— C’est très bon ce disque

— Ah oui ?  Vous l’avez acheté ?

— Non, je l’ai downloadé.

 Noir Azur

Je me permets un peu de publicité pour un ami auteur, Dave Côté.

Publié cet automne chez Les Six Brumes, le roman postapocalyptique existentiel Noir Azur raconte l’histoire de Ryle, né au beau milieu d’une conversation, sans souvenirs ni amis. Il cherche, tout au long du roman, à comprendre le pourquoi et le comment de son existence, basant ses décisions sur l’instinct alors qu’il cherche à en savoir plus sur lui-même.

Premier roman d’un auteur qui est aussi l’un de mes bons amis (nous avons tous les deux obtenu notre diplôme en 2007 – bac. Interdisciplinaire en Arts de l’UQAC), qui a déjà publié des nouvelles dans des revues, dont Solaris ; il s’agit d’un récit palpitant, qui se lit très rapidement et qu’on peine à déposer une fois commencé.

L’histoire ne réinvente rien, on demeure en terrain connu, mais la plume est assurée. Le ton n’est jamais trop lourd, au contraire, une certaine légèreté s’en dégage. De petites touches d’humour ici et là agrémentent le récit. Le dialogue intérieur du personnage principal est des plus intéressants, mais ce qui m’a le plus captivé, ce sont les flashs que le protagoniste semble avoir d’un passé fragmenté. Imprimés en italique, ces flashs sont d’une grande beauté, d’une belle poésie, et m’ont beaucoup touché.

Évidemment, mon opinion est biaisée, vu ma proximité avec l’auteur, mais je vous assure que ce livre se dévore avec plaisir. Il importe peu d’aimer la science-fiction, vous y trouverez sûrement votre compte, que vous soyez amateur ou non. On y décèle ici et là les signes d’une première œuvre, une certaine naïveté qui fait sourire, mais cet ouvrage promet.  Il déborde de créativité.

Notice biographique

Jean-François Tremblay est un passionné de musique et de cinéma.  Dès un très jeune âge, il a fait ses études collégiales en Lettres, pour se diriger par la suite vers les Arts à l’université, premièrement en théâtre (en tant que comédien), et plus tard en cinéma.  Au cours de son Bac. en cinéma, Il découvre la photographie de plateau et le montage, deux occupations qui le passionnent.  Blogueur à ses heures, il devient en 2010 critique pour Sorstu.ca, un jeune et dynamique site web consacré à l’actualité musicale montréalaise.  Jean-François habite la métropole depuis 2007.   Il tient une chronique bimensuelle au Chat Qui Louche.


Chronique urbaine, par Jean-François Tremblay…

6 septembre 2011

L’arrogance a un prix

Les amis, c’est précieux.

Ce qui les différencie de la famille, principalement, c’est qu’on les choisit. Avec leurs qualités tout autant que leurs défauts, on les fait entrer volontairement dans notre vie. On les teste, on les juge, on les trie, et en fin de compte, on n’en garde que quelques-uns, parfois un seul, qui demeure le seul vrai unique ami, celui ou celle en qui on a totalement confiance.

Mais la vie est étrange. Elle nous transforme constamment. Si bien qu’en quelques années à peine, nos valeurs peuvent changer, ou donner l’impression de se modifier, causant dès lors une brèche dans les fondations de cette (ou de ces) amitié (s).

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J’ai beaucoup évolué au fil du temps. Mais je dirais que les quatre dernières années, celles que j’ai passées à Montréal, ont profondément modifié quelque chose, sinon dans ma façon de voir les choses, du moins dans la façon qu’ont les gens de mon entourage de me percevoir.

Je crois que je suis devenu arrogant aux yeux des autres.

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J’ai passé mon enfance et mon adolescence plongé dans une certaine naïveté, un épais brouillard d’insouciance causé par ma vie de famille relativement heureuse. Un éternel solitaire, rat de bibliothèque et de vidéothèque, j’étais toujours dans les nuages et n’avais qu’une bien faible conscience du monde extérieur.

Dès l’adolescence, je me suis senti différent (ce qui, ai-je découvert avec le temps, est intrinsèque à cette période de la vie). Pourquoi étais-je le seul dans ma famille à m’intéresser à la lecture ?  Pourquoi refusais-je d’apprendre à conduire, alors que tout le monde semblait emballé par cette idée, qui, moi, m’indifférait ? Pourquoi n’étais-je pas intéressé par les sports, comme mon frère, mes amis ? Pourquoi fallait-il toujours que je fasse les choses à part, différemment des autres ?  Était-ce instinctif ou une façon d’attirer l’attention sur moi ?

Encore aujourd’hui j’entretiens ce sentiment de distance face aux autres, comme si je n’adhérais à aucun cercle.

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J’ai forgé, malgré tout, de belles amitiés au fil du temps. Deux en particulier ont duré maintenant chacune plus de 15 ans, et je suis toujours ami avec ces deux hommes qui, eux-mêmes, sont amis entre eux.

Nous venons tous les trois de la même région, avons tous les trois des tempéraments semblables, sommes issus tous trois de familles unies, avons été élevés dans un ensemble de valeurs de base identiques.

Nos amitiés sont fondées sur la bonne entente, une corrélation des idées (en général), et un goût prononcé pour la musique. Que de nombreuses heures ai-je passé à écouter de la musique avec eux!

Ceci dit, nous avons pris tous les trois des chemins différents dans la vie. Alors que mon sentiment d’aliénation – peut-être alimenté par le fait d’être fondamentalement « artiste » dans l’âme – m’a dirigé vers les arts dans leur ensemble, l’un d’eux s’est quant à lui lancé dans la chimie, alors que l’autre a préféré les communications et le journalisme.

Chacun d’eux s’est rapidement placé. L’un s’est acheté une grosse maison au sein de la petite municipalité où se trouve l’usine qui l’emploie. L’autre travaille à Montréal, mais demeure sur la Rive-Sud.

Chacun d’eux apprécie Montréal, mais préfère vivre en périphérie de la grande ville, privilégiant le rythme plus lent qu’offrent les petites municipalités, ce qui correspond également à leur désir d’élever leurs enfants – car ils sont tous deux parents – dans un milieu plus vert et convivial.

La naïveté dont j’ai fait mention plus haut a fait de moi un homme idéaliste. Je me suis toujours gardé de juger les autres races, les gens aux orientations et pratiques sexuelles différentes. Je suis pour la paix dans le monde, je rêve d’un monde meilleur, je tombe en pâmoison devant les animaux et les petits bébés. Je suis, tout au fond de moi, un grand sensible.

Ceci dit, j’ai changé au fil du temps. Bien que mes valeurs soient sensiblement les mêmes, j’ai fini par me sortir de ma torpeur mentale au fil des ans – ce fut long ! –  et à voir le monde pour ce qu’il est : laid, injuste, cynique, cruel. Bon, d’accord, il n’est pas que ça, mais nous sommes encore loin de vivre dans le monde paisible qu’imaginait John Lennon.

Mon arrogance s’est développée au fil du temps. J’ignore d’où elle provient au juste. Ce sont, je crois, de petites choses mises ensemble qui lui ont donné forme.

Par exemple, je me suis mis à juger les cancres de ce monde. Mon obsession pour la culture, l’éducation de chacun, a fait en sorte que je ne peux supporter l’ignorance, autant au sein de ma propre famille que de n’importe qui que je côtoie. Je ne prétends pas – loin de là ! – être le gars le plus brillant du monde. Mais de ne s’intéresser à rien, ou presque rien qui ne sorte un tant soit peu de sa zone de confort, je trouve cela pitoyable.

Comme, par exemple, cette personne qui, lors d’une partie de Quelques Arpents de Piège cet été, m’a affirmé ne pas savoir qui était Bob Dylan. Je veux bien accepter qu’on ne connaisse pas sa musique, mais ne pas savoir qui c’est ?! Cette personne, au bout de quelques questions qu’elle jugeait difficiles, m’a dit ne pas « avoir besoin de savoir tout ça, c’était avant que je naisse. »

Abasourdi, je lui ai rétorqué sur un ton dédaigneux que si tout le monde pensait ainsi, il n’y aurait plus de cours d’histoire.

Cette réaction était une manifestation de mon arrogance, et immédiatement après coup j’ai ressenti un malaise. J’aurais peut-être dû être plus tolérant.

D’un autre côté, pourquoi prendre en pitié les imbéciles heureux ?

Ceci n’est qu’un exemple de ce que je considère être mon arrogance.

Elle a pris diverses formes au cours des années, me rendant tour à tour de plus en plus irritable envers :

– les gens lents en informatique;

– les parents idiots de ma génération qui traitent leur progéniture plus comme des amis que comme des enfants;

– les amateurs de malbouffe;

– dans la même ligne de pensée, les obèses qui ne se prennent pas en main ;

– et bien sûr, cette vermine parmi toutes : les banlieusards.

—–

« Suburban living is not merely an inferior urban form, but an inferior moral choice. »  *

La vie de banlieue me répugne. Toute cette opulence, cette complaisance, la bêtise humaine à son summum.   Du moins, c’est ainsi que je perçois les choses. Mais ça n’a pas toujours été ainsi.

Comme je l’ai mentionné, je viens d’une région. J’ai vécu une brève idylle amoureuse en 2007 avec une pure et dure Montréalaise, alors que j’habitais encore dans ma ville natale. J’étais toujours quelque peu naïf. J’étais un gars de région, indifférent aux problèmes de Montréal, et encore plus à ses différends avec la banlieue – cette fameuse guerre 514/450. Qu’est-ce que j’en avais à foutre ? Nos univers respectifs, à elle et moi, étaient totalement étrangers.

Mais mon attitude a drôlement changé depuis. Je réside à Montréal depuis maintenant quatre ans, et cette ville, avec ses défauts et ses qualités, correspond exactement à ce que j’ai toujours voulu ; un milieu actif, cultivé, tolérant au niveau des races et des sexes, une ville dynamique qui me permet de m’enrichir de mille et une façons.

Et, peut-être parce que j’y suis exposé de façon quotidienne, ou peut-être parce que la ville a fait en sorte de magnifier mes idéaux, mes grands principes de vie,  j’ai fini par adopter un discours très montréalais, très « Plateau », contre la banlieue, ses gros chars, sa Bud Light Lime, ses imbéciles heureux.

Cette arrogance décuplée fait malheureusement en sorte que mes deux amis s’éloignent de moi peu à peu. Je le sens, je le vois. On ne s’en parle pas – c’est justement là l’un des problèmes ! – mais je le sais.

Pour eux, je ne suis qu’un prétentieux qui dénigre tout ce qu’ils sont, ce qu’ils ont.

Ma copine vient de dénicher un emploi d’enseignante à temps plein dans une université ontarienne. Elle s’en va vivre dans une petite municipalité semblable, en

L'esprit du Plateau...

termes de population, à ma ville natale. Pour l’instant, je demeure à Montréal, car mon emploi, mes amis, et mon réseau professionnel sont concentrés autour de la métropole.

Mais qui sait ? Peut-être un jour ce sera moi qui aurai une maison en banlieue ontarienne, un gros char (conduit par ma copine, bien sûr, car je n’ai pas de permis), une famille et une Bud Light Lime à la main…

Entre temps, j’espère réparer les choses avec mes deux meilleurs amis.

Et mettre de côté, si possible, cette arrogance qui me coûte cher…

* Si vous en avez l’occasion, lisez l’article « The New Suburbanites » de Philip Preville dans le Toronto Life de septembre 2011. L’auteur a quitté la vie citadine de Toronto pour suivre sa femme en banlieue, et ne regrette pas son choix. Fascinante lecture. Un texte riche et une analyse poussée de ce phénomène récent d’exode des gens de la grande ville vers les banlieues.

Notice biographique

Jean-François Tremblay est un passionné de musique et de cinéma.  Dès un très jeune âge, il a fait ses études collégiales en Lettres, pour se diriger par la suite vers les Arts à l’université, premièrement en théâtre (en tant que comédien), et plus tard en cinéma.  Au cours de son Bac. en cinéma, Il découvre la photographie de plateau et le montage, deux occupations qui le passionnent.  Blogueur à ses heures, il devient en 2010 critique pour Sorstu.ca, un jeune et dynamique site web consacré à l’actualité musicale montréalaise.  Jean-François habite la métropole depuis 2007.   Il tient une chronique bimensuelle au Chat Qui Louche.


Culture et civilisation : Abécédaire…(47)

11 juillet 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Culture et civilisation — La culture résulte de la pensée, et la culture donne des fruits : codes de lois, structures politiques, religions, arts, lettres, sciences, architecture, et toutes ces techniques qui assurent l’accomplissement de la volonté humaine, la suprématie humaine sur les autres espèces et la satisfaction relative des nombreux besoins.

Une fois engendrée, la civilisation supportera l’affirmation et le développement de la culture-mère.  Civilisation et culture vivront ainsi, en symbiose, jusqu’à ce que l’Histoire peu à peu les sépare.  À un moment, la civilisation deviendra coquille vide ; ses artefacts, monuments et autres fruits de culture seront bons pour les musées et les visites guidées.  La pensée qui dynamisait le tout aura disparu ou se sera modifiée à un point tel que l’on ne reconnaîtra plus ses enfants.

Songez aux temples antiques, à la musique baroque, aux pyramides, à Botticelli…

http://maykan.wordpress.com/


Le marin de Dublin : Hugo Hamilton contre Rousseau… Abécédaire…(13)

26 mars 2010

Extraits d’un ouvrage à paraître : Abécédaire sur Alice et quelques autres objets du devenir…

Culpabilité — Dans son roman, Le marin de Dublin, Hugo Hamilton prend le contrepied de Rousseau : Tout humain naît  coupable, et sa vie, s’il la réussit, devrait lui servir à devenir innocent.

On naît peu individualisé, donc très solidaire de l’histoire de son groupe social : les crimes présents et passés de sa communauté sont ses crimes.  L’âge, si bien vécu, entraîne le processus d’individuation ; et plus le temps passe, moins on est coupable de ce qui ne dépend pas directement de soi.

Culture — La personne qui a pris soin d’acquérir de la culture, expérimente plus qu’elle n’a vécu.  Elle partage l’expérience de vie des plus grands penseurs et artistes des temps présents et passés.  Sa psyché porte le bagage d’un immense héritage – dont trop sont privés.  Les animaux n’héritent que de gènes, d’inné ; l’humain est le légataire universel d’expériences et de savoirs accumulés par les millénaires.

Ne pas confondre culture et érudition : la première aide à vivre et crée des appartenances plus profondes à l’espèce ; la seconde est souvent rôts itératifs de connaissances mal digérées.

À éviter également, cette définition réductrice que les anthropologues et sociologues ont donnée de la culture : un ensemble de techniques, de tactiques vitales.  Se torcher le rectum après les selles y est aussi culturel que la manière dont un groupe humain répond par des efforts de réflexion aux grandes questions existentielles : la naissance, la mort, l’amour, l’attrait pour la beauté…

Une différence qualitative existe entre les danses de Margie Gillis et la poutine !

 

Margie Gillis

http://maykan.wordpress.com/


Propos sur l’oubli de soi… Québécois ? Rien !

12 décembre 2009

EXTRAITS DE PROPOS SUR L’OUBLI DE SOI (à paraître)

Au Québec, les nouveaux venus, s’ils sont de religion ou culture différentes — c’est-à-dire s’ils ont des façons autres de se rappeler qui ils sont —, ont droit à leurs différences, que cette différence s’exprime par le kirpan, la kippa, le foulard   ou toutes formes de manifestation — et le libéral en moi s’en réjouit.  Officiellement ou officieusement, il n’y a que les Québécois de souche qui ne peuvent être quelque chose et l’exprimer.  Ils ne peuvent qu’être rien.  Et ce Rien nous étouffe.

*

Notre personnalité apparente ?  Voilà ce que nous transportons, nommons moi et montrons aux autres comme étant soi : une masse de tissus cicatriciels ; elle forme coquille et nous suit, plus ou moins cohérente dans ses infirmités, de l’enfance à la tombe.

*

Que ou qui sommes-nous ?

Imaginez une sphère de lumière ou un diamant lumineux, pointes à la verticale.  Un rayon pâle en jaillit et pénètre une zone d’ombre où sa luminosité se tamise.  Ce rayon a pouvoir de réflexion et un fort besoin de s’identifier, se projeter.  Sans cesse, il se répète : « Je suis ce que je perçois ». Bientôt, il développera des aperçus généraux sur l’ombre, pour en arriver à se prouver la seule existence de l’ombre, et il se niera toute autre origine ou destination que l’ombre, et il souffrira d’une solitude et d’un manque que la présence d’autres rayons ternes comme lui n’arrivera pas à combler.  Ni les modes d’être au monde sans transcendance que les autres rayons et lui auront tenté, dans l’absurde, d’élaborer.

Jusqu’à ce que, par effort de conscientisation ou par révélation, il se ressouvienne soudain de sa source et réalise l’immensité de son être, de ce qu’il est.

Voilà ce que nous sommes, le fragment (ego) d’un diamant de lumière (soi), identifié à l’ombre qui l’entoure et coupé de son être originel.  Et nous nous sommes voulus rétrécis de la sorte.  C’est ce que nous avons probablement choisi.


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