Une quête de l’Absolu
Un peu de philosophie mène souvent à l’athéisme ; la meilleure philosophie vous convaincra non seulement de votre nature spirituelle, mais de la

Hegel
spiritualité de l’ensemble du cosmos. Le monde tel qu’on le voit, avec ses merveilles innombrables, tous ses abîmes et toutes ses grandeurs, est l’expression de l’Esprit, de l’Esprit du monde qui dans le monde retrouve ses propres contenus. Vous êtes l’Esprit, vous êtes cet Esprit : ce qu’est cet Esprit dans son infinité, vous l’êtes sous la forme d’un corps fini, d’une conscience qui virtuellement, mais virtuellement seulement, embrasse le Tout, si bien qu’en un sens on ne peut que donner raison à ce sophiste qui disait de l’homme qu’il est la mesure de toutes choses.
C’est d’abord en étranger que l’Esprit erre dans un monde qui est pourtant le sien. La conscience animale est pour cet Esprit, en tant qu’il est immanent, un premier éveil. Mais c’est avec l’homme, être de culture capable de concevoir des objets idéaux, que l’Esprit entreprend la longue marche qui le conduira jusqu’à la pleine conscience de soi, vers un monde accompli dans lequel la matière sera spiritualisée et l’Esprit profondément conscient de retrouver dans le monde sa propre vérité. Il va sans dire que dans l’épreuve dialectique qui conduit l’Esprit d’une relative inconscience vers le Savoir absolu, l’art, la religion et la philosophie jouent un rôle éminent. Je ne doute pas, pour ma part, que l’on retrouve dans la religion chrétienne des vérités sublimes et sans doute éternelles. Je vois ainsi dans la crucifixion du Christ l’image saisissante du sort de l’Esprit dans notre monde. Bien que la matière soit l’Autre de l’Esprit dans l’Esprit, il y a chez elle une relative tendance à l’insubordination qui chez les hommes se traduit trop souvent par une haine de l’Esprit. Les hommes, tant qu’ils n’ont pas été touchés par cette grâce qu’est chez eux l’éveil de la Conscience transcendantale, sont essentiellement des créatures hylétiques (pour reprendre une ancienne expression des gnostiques) : leur mental est obscurci par la matière et les passions qu’elle entraîne ; fils de la matière, ils ressentent pour l’Esprit, dont la vie est lumière, puissance et vérité, une haine qui peut les mener au meurtre.
La grâce, le véritable baptême, que représente l’éveil de la Conscience transcendantale, ne suppose tout de même pas que chaque individu refasse pour lui-même le parcours intellectuel qui mène de Kant à Husserl ; un tel éveil a lieu quand émergent dans une conscience obscure les premières conceptions morales, quand un objet de beauté nous ébranle et nous tire de nous-mêmes ; quand, de pures virtualités qu’ils étaient, le Bien, le Vrai, le Beau deviennent les principes organisateurs de notre évolution. Il va sans dire que bien des êtres qui connaissent semblable éveil retombent dans leurs anciens travers : la chair est faible et le monde souvent ambigu, mais je crois qu’on peut affirmer que celui qui fut touché par la grâce ne peut pas mourir totalement à la vérité de l’Esprit. Dans sa bêtise, l’homme peut retarder les moissons, mais il est par ailleurs certain que tôt ou tard les semences de l’Esprit germeront pour s’épanouir au soleil du Vrai. C’est là, je crois, le sens de la résurrection du Christ : la loi de notre monde exige la mise à mort de l’Esprit, mais, plus profonde, la loi de l’Esprit exige que lentement son règne vienne. Rappelons-nous que le Christ est descendu aux Enfers : ainsi l’Esprit doit-il subir sa propre agonie, descendre dans les profondeurs de la matière afin de l’élever vers sa propre vérité.
C’est sans doute la vérité du monde, comme l’autre de moi qui pourtant n’est que moi, que nous révèle l’art – et c’est pourquoi le grand art est une autorévélation de l’Esprit. L’autre jour j’écoutais la musique de chambre de Gabriel Fauré en regardant les jeux de lumière dans les feuillages. Il me semblait mieux comprendre la lumière et les feuilles parce que j’écoutais cette musique. La musique me révélait la vérité de l’arbre, qui est de se chercher aveuglément tout en se retrouvant, dans sa poussée vitale, intime de l’Esprit ; Esprit de part en part et pourtant autre ; autre que moi et pourtant se confondant avec ma vérité propre qui est de me retrouver dans le monde comme dans mon monde.
Est-ce affaire d’idiosyncrasie, c’est dans les lettres que je retrouve le mieux la vérité que je cherche. Je vois dans la langue la matière la plus
proche de l’Esprit, bien proche d’être beaucoup plus que matière, matière déjà spiritualisée. C’est à travers la littérature que s’approfondit ma capacité d’apprécier les autres arts, comme si une œuvre de langage faisait signe vers ces autres matières qui une fois organisées artistiquement deviennent aussi matière spirituelle, douée de sens et de vérité. Toujours est-il que je ne peux lire Combray sans avant-goût du monde à venir. Il me semble que dans La Recherche, la vérité intérieure de la littérature, qui est d’être style et pensée confondus, s’exprime totalement jusqu’à engendrer l’œuvre d’art absolue ; et que cette vérité m’introduit à celle finale d’un monde dont la matière subtile sera animée par une pensée infinie qui à travers le tout se pensera elle-même.
Il peut sans doute sembler étrange de parler de la vérité de l’œuvre de Proust, qui est après tout de fiction. Mais je crois qu’une œuvre d’art est absolument vraie quand elle représente une nouvelle révélation de l’Esprit à lui-même ; qu’elle est relativement vraie quand elle tend vers la conscience que l’Esprit a de lui-même ; et qu’elle est sans vérité quand elle est une négation de la présence de l’Esprit. En ce sens, l’œuvre de Proust n’est pas moins vraie que celle de Hegel, et celles de Bach et de Fauré, ou encore celle d’un Van Gogh, pas moins vraie que celles de Proust ou d’Homère, car il est une vérité dans la musique et dans les arts plastiques. Écoutant Jean-Sébastien Bach, j’entends l’équivalent sonore des lois formelles qui régissent les univers physiques, supraphysiques et surnaturels ; l’œuvre de Fauré m’ouvre aux émotions supérieures, aux sentiments profonds de l’Esprit qui se dispersent dans les mondes humains et naturels, puis, riches d’infinies métamorphoses, se fondent dans une pensée qui passe tous nos mots, tous nos concepts, mais que nos meilleurs artistes expriment pourtant ; et j’ai vu dans certains cieux de Van Gogh les révolutions nécessaires de l’Esprit dont la vie n’est pas que douceur, mais également impétuosité ; et le miracle de la visibilité, d’une pensée faite corps, me fut révélé dans certains visages de jeunes femmes que l’on retrouve dans les tableaux de Botticelli.
Il m’arrive de penser que les philosophes de l’avenir jugeront sévèrement l’époque présente. Je ne sais trop s’il y a parmi nos littérateurs et nos artistes des géants comparables à ceux que nous donnèrent encore des époques récentes (cela, les siècles en décideront) ; ce que je sais, toutefois, c’est qu’au cours du XXe siècle, avec toujours plus de force, s’est imposée une culture de masse révoltante qui ne sert qu’à dévoyer les consciences puisqu’elle est la négation absolue de la vérité et de la vie de l’Esprit. Cette culture sous-humaine est à mon sens l’instrument dont se servent des capitalistes afin de soumettre les hommes à un Nouvel Ordre matérialiste et néfaste. Je sais qu’il y a peu de libertés en dehors de l’Occident, mais je crains que nos descendants nous jugent aussi sévèrement qu’ils jugeront l’intégrisme musulman (on pourrait dire que l’Occident matérialiste et l’islam radical sont des formes de folie opposés ; on peut toujours espérer que ces deux formes s’affrontent dialectiquement pour qu’une vérité plus grande apparaisse). Il n’y a qu’à regarder nos taux de suicide pour comprendre que l’homme ne vit pas que de pain et de jeux. Des masses sont aujourd’hui vouées à l’errance morale ; rien ne peut les apaiser, les rasséréner dans un univers qui n’est plus qu’un spectacle débilitant qui ne sert au fond que des classes possédantes qui nous abusent. On vit dans un monde où la consommation remplace la communion, où les signaux remplacent les signes ; il nous manque ces grands symboles propres aux traditions spirituelles, symboles qui permettaient à l’homme, même inculte, d’intégrer, à travers une pratique, la vie de l’Esprit supérieur qui l’habite.
Certains conservateurs ne manqueront pas de trouver dans un penseur comme Nietzsche l’un des symptômes, sinon l’une des causes, de notre déclin. Peut-on leur donner tout à fait tort ? Je me demande si l’œuvre du poète de Sils-Maria, tout athée qu’il se soit voulu, n’est pas l’une des stations de l’Esprit, l’un de ses moments forts. L’Esprit est tout, il est donc également force, impétuosité et même violence (il y a réellement de saintes colères). L’Esprit nécessairement se révolte contre les formes périmées. Si la vérité du christianisme est éternelle, il n’en reste pas moins que l’Église catholique et les sectes protestantes s’enlisent depuis longtemps dans un autoritarisme brutal, un moralisme et un activisme social qui les éloignent du sacré. Au fond, la vérité intérieure du christianisme, et plus généralement celle de l’Esprit, avait et a sans doute toujours besoin de Nietzsche (il faudrait ajouter, pour les conservateurs, que, même de leur point de vue, il y a des aspects fort positifs dans l’œuvre du penseur Allemand – mais on peut se demander si dans ses écrits les thèmes négatifs et positifs sont dissociables). En un mot, un monde de formes périmées ou absurdes appelle ses destructeurs.
On me dira que l’art existe encore ; je répondrai qu’il a cessé d’être un vecteur des contenus essentiels de l’époque : l’art, tout comme la philosophie, se tient en réserve. La mission essentielle de notre temps est peut-être de créer les fondements technologiques d’une humanité nouvelle ; je ne suis pas loin, en fait, de croire que Gene Roddenberry a joui d’une sorte d’illumination, que demain, tout comme dans Star Trek, nos machines puissantes nous serviront à fédérer les intelligences à travers les espaces semés d’étoiles. Mais quoi qu’il en soit du destin de notre époque et du futur, chaque personne, unique, doit suivre sa propre voie, même quand celle-ci l’oppose, ce qui peut être douloureux, à la logique interne de l’histoire contemporaine. Pour ma part, si je ne me désintéresse pas complètement des nécessités de notre temps, je trouve plus de charme à la poésie et d’intérêt à mon accomplissement métaphysique qu’au règne des machines.
Je cherche l’intelligible absolu.
© Frédéric Gagnon, 6 juillet 2011.
Notice biographique
Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi. Il habite aujourd’hui Québec. Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature. À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue. Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.
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