Il est programmé pour ouvrir les yeux à six heures – sauf le dimanche, à sept. Jamais il ne bugge.
Il regarde ses mains, du moins ce qu’il en reste. De pauvres moignons décolorés, dont les terminaisons n’ont plus rien d’humain. Plus d’ongles. Seulement deux
phalanges prolongées par des clés USB. Les doigts du progrès. Les nerfs se sont unis à de minuscules câbles électroniques dans un mariage forcé, contre nature mais ô combien palpitant.
Des fourmis le démangent tout de même, sorte de souvenir lointain, comme autrefois, comme avant le progrès. Quand, en hiver, les doigts devenaient gourds. Plus d’hiver désormais, seulement de la tension, de l’électricité, partout même sous nos peaux.
Ça grouille au bout des doigts. Sûrement l’union nerf/câble qui déconne. Cela ne dure pas. Le réveil est facile, le sommeil est facile ; vivre, simplement, l’est moins. Après tout vivre n’est plus vraiment une priorité.
Il se gratte la nuque à l’aide de son doigt USB, protégé par une petite coque en plastique. Moins efficace qu’un bon vieil ongle ; on s’y fait ; pas le choix.
La petite coque ôtée, la journée peut enfin commencer. Il glisse son index dans l’ordinateur jamais éteint, dans le port destiné à cet effet ; un petit déjeuner énergétique est immédiatement déversé par le bout du doigt. On recharge désormais l’humain comme on charge un portable. Ici on peut se mettre en veille quand on veut. Certains même en abusent. Ici on se tue comme on éteint un écran. D’un coup. La lumière diminue jusqu’à n’être qu’un point, jusqu’à n’être plus rien. Voilà comment on meurt, dans notre gentil monde.
Des tressaillements parcourent goulûment la moindre de ses veines. Une tension délicieuse s’insuffle sous sa peau, des doigts jusqu’aux orteils, en faisant une boucle alambiquée vers la tête – la cervelle-disque dur. Mieux qu’une drogue. Une putain de montée. Légale – donc moins excitante, mais tout de même, tout de même ! Les journées commencent toutes ainsi désormais, dans une fabuleuse explosion informatique, pour les hommes qui n’en sont plus.
Allan, depuis qu’il est né, ne connait que la solitude. Hormis deux ou trois séances de Virtuasex de-ci de-là, accordées magnanimement par son patron condescendant, Allan à vingt ans ne connait rien à la passion, ni même à quelque sentiment que ce soit. Il appartient à cette catégorie de gens qui, à la longue, se sont lobotomisés jusqu’à la moelle, non sans une certaine volonté d’autodestruction, si chère à l’homme.
Mais depuis qu’elle est là, oh là là ! Depuis que Barbara, depuis que Barbara… Le reste on s’en fout pas mal. C’est juste : DEPUIS QUE BARBARA !!!
Une femme, une vraie, aux doigts pas transformés, juste le majeur de la main droite, ce qui lui permet allègrement d’user et d’abuser de doigts d’honneur, comme dans l’ancien temps.
DEPUIS QUE BARBARA. Oh là là… Ses doigts, il en rêve toutes les nuits, il fantasme sur leur pulpe, leur pulpe sur sa peau à lui, leurs ongles qui lacèrent son dos, juste par plaisir – il parait que ça arrive, enfin, que ça arrivait avant. Les doigts de Barbara.
La caresse, aujourd’hui, est inutile. On a supprimé tout ça : plus de vrais doigts ; seules quelques personnes, encore peu formatées, disposent de dernières phalanges. Ces gens-là sont les handicapés d’aujourd’hui, les parias qu’on se plait à moquer méchamment. Les doigts c’est démodé. Allan n’adhère pas à ce précepte du monde évolué, où tout se fait par le truchement du numérique. Allan n’est pas d’accord. Allan, malgré les circuits viciés qui parcourent son corps, n’a qu’une pensée en tête, qui martèle, meurtrit ce qui lui reste d’âme : que Barbara le touche.
Maintenant il est à son bureau, devant son clavier sans touche : seulement un rectangle arborant bêtement huit ports USB. Le pouce, on l’a gardé, bientôt on le coupera.
Tout ce qui se faisait manuellement avant s’effectue désormais par la grâce des machines. Deus ex machina. Homo ex machina. De la chirurgie au bricolage, les doigts n’ont vraiment plus rien à faire ici. Pour taper un texte, on parle à haute voix. On ne se nourrit plus que d’électricité. On ne mange plus, on ne boit plus : on se recharge. On ne cueille plus de cerises. On ne caresse plus, on n’est plus que des cerveaux sur pattes, des disques durs en guise de caboche. La parole est toute puissante. Les muets sont morts et la télépathie est en train de prendre le dessus sur la voix. Bientôt la voix mourra aussi. Bientôt les machines obéiront docilement à notre pensée, à la manière des esclaves. Bientôt.
Onze heures. Bientôt Barbara. Deux jours par semaine, elle vient l’observer, afin de se préparer à la transformation. Dans quelque temps les doigts de Barbara seront comme les siens. C’est le chef qui l’a dit : Barbara elle devient suffisamment compétente pour perdre ses doigts. Elle aura droit à ce privilège qui se veut l’apanage de la modernité.
Elle est là. Il la zieute et d’un coup, sous sa peau, un courant dément déborde tout le reste, une tension. Depuis que Barbara. Oh là là…
Il y a deux semaines de cela, elle a posé ses doigts sur sa joue, pour le réconforter, à la fin de la journée. Mon pauvre Allan, tu n’es pas comme les autres. Et sur les joues d’Allan, un festival sensuel a explosé. De la chaleur. Du jamais vu, jamais senti.
Aujourd’hui le pauvre Allan se gonfle de courage et, les USB tremblants, il lui demande ce qu’elle fait ce soir, si elle veut le voir. Barbara qui se marre avant de dire oui.
Ils se verront en cachette.
Le soir. Il lui demande de le toucher. Les caresses. Oh là là. Barbara n’est pas belle, mais le bout de ses doigts…
Allan est sur le point de mourir d’extase. Ses circuits grillent doucement, incompatibles avec les sensations.
Allumé de plaisir, Allan s’éteint d’un coup.
Notice biographique
Clémence Tombereau est née à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans. Elle vit actuellement à Milan, en Italie. Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/
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