Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

25 mai 2012

Peut-être hors de la vie mais au cœur de l’instant

Dans l’herbe allongés. Comme au cinéma. Comme des enfants. Ta main dans la mienne. Nos yeux dans le ciel qui ricoche sur nos bouches. Les bras des fleurs farouches

Joseph Johann Süss, Jeune fille allongée dans l’herbe

qui s’agrippent à nos peaux. Tout autour, rien ne compte. Ni le remous lointain de la ville éveillée, ni les pensées vivaces d’une vie comme les autres.

L’indigo de là-haut vient couler dans nos veines et nos deux cœurs palpitent comme des bêtes sauvages. Les nuages potelés nagent en s’effilochant. Le ciel nous regarde, cyclope à l’œil solaire sous lequel une nuée dessine un sourire. L’odeur de l’herbe fraîche cajole nos narines, se glisse sous nos peaux. L’on croit sentir grouiller d’invisibles insectes dans nos corps légers. Car nous flottons certainement, suspendus à l’éternelle minute comme l’araignée à son fil. Nous flottons. L’herbe est devenue eau. Le ciel n’existe plus, ni le haut ni le bas, et l’attraction terrestre ne nous leste plus.

Suspendus, inconsistants peut-être. Peut-être hors de la vie, mais au cœur de l’instant.
Est-ce ta main dans la mienne ? Sont-ce les fleurs farouches ou quelque enchantement qu’exhalent les coquelicots ?

Suspendus. Ciel, terre, eau, herbe. Tout tourne, tout s’emmêle en un cocon léger qui nous porte en douceur.

The-time-of-the-instant2, Deviant Art

The-time-of-the-instant 2, Deviant Art

Tout tourne et tourne encore. Nous touchons les étoiles. Nos doigts s’y brûlent complaisamment.
Suspendus à la lune, les pieds dans les nuages.

Tout tourne. Tout s’arrête.

La chute sur l’herbe molle est tendre comme la pluie qui pleure sur nos corps. Nous avons dû rêver.
Ma main s’est ouverte : il n’y avait personne.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter :http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/)


Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

12 mai 2012

Onirisme

Elle est en sommeil. Elle est en suspens. Elle est en immersion dans le vide nocturne. De même que ses paupières trahissent discrètement des songes équivoques, de même un sourire ourle sa jeune bouche d’une indécente joie. Sous sa peau lunaire frissonnent d’étranges paysages, de vastes étendues où courent des chimères dans la brume dorée.
Elle est en sommeil. Ses lèvres entr’ouvertes sur des dents perlées exhalent des saveurs épicées, étrangères, qui ont certainement traversé le monde pour venir s’échouer sur ces rives lascives, caressées par le vent de son souffle léger.

Elle est en sommeil. Elle est en suspens. Elle flotte dans ses cheveux que la nuit la plus sombre jalouse sans dormir. Ils sont des vagues lourdes dévorant son visage. Ils foisonnent de mystères et de douceurs promises.

Elle est en sommeil. Ses mains sans le savoir esquissent quelques souvenirs de gestes éthérés, le bout de ses longs doigts détricotant les rêves.

Elle est en suspens, emprisonnée par les charmes inavoués de son inconscient, prise dans les méandres de ses désirs muets.

Elle est dans un pays où tu n’as pas de place. Endormie. Dans un monde où des ombres différentes de toi, idolâtres, lui font la cour sans fin, rampant à ses pieds qui les foulent avec tout le dédain du monde.

Elle est en sommeil. Et tu donnerais ton âme pour devenir Morphée.

 Cappuccina

La mousse sur ta bouche fond comme l’horizon. Sur tes lèvres la trace d’une douceur lactée se raconte sans fin des histoires de soif. Les gorgées sont caressées ; une forme de bonheur s’écoule. Dedans. Ça coule. Ça noie le reste. Submerge le présent.
Le savoureux parfum crépite au bout des sens. Le café fout le feu à l’asthénie latente, pousse la fatigue dans ses grottes retranchements. Il la noie. Il l’étouffe. Il l’écrase, la crible de coups : elle est méconnaissable. Elle pousse un drôle de cri qu’il bâillonne en riant.
Coule dedans. Va dans le sang. Transporte au bout des nerfs une vie colorée.
Drogue ? Si on veut, mais légale.
Tes yeux sont éclairés. Tu respires. Tu sens. Tu touches le spectacle du réel. Tu revis.
Dormir ? Plus tard, on verra.
L’heure est au cappucino.
L’heure est à un bonheur trouvé dans une tasse.
Chacun sa came.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter :http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/)


Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

14 avril 2012

Joute céleste à l’Île chienne

L’œil regarde sans trop voir. Des volutes blanchâtres s’effilochent lentement, fumée imperceptible rayant l’azur placide.

Invité par la mer vers laquelle il coule avant de s’y noyer, l’œil se détourne alors. Il délaisse les cieux et la paupière cille, subjuguée de lumière.

Le bleu marine miroite, se casse en mille vaguelettes qui clapotent méticuleusement, ornées çà et là d’une timide crête d’écume. Sur les galets somnolents, l’eau vient et se retire, laissant entendre de drôles d’applaudissements luisants. Un bruit rond qui marie le liquide à la pierre. Un roulis de cailloux.

Rassasié, affligé par la réverbération des rayons sur les ondes, le regard cherche un repos et retourne vers la montagne mate, veloutée, sûr de s’ancrer dans du dur. Les laiteuses traînées se sont métamorphosées.

Les premiers temps, ce ne sont que des chatouillements doux, de ces jeux tendres où l’on se frôle sans oser s’affronter. Des frémissements timides en guise de prémices. Quelques oiseaux téméraires viennent gifler de leurs ailes l’air maintenant épais. Gonflé, le vent s’invite à la joute céleste qu’il compte bien gagner. Indolemment, les montagnes frissonnent et les hostilités sont plus qu’entamées. Les éléments se rangent en ordre de bataille.

Gorgées d’eau et grises désormais, les nuées filandreuses s’accrochent ardemment à la roche, semblent y laisser des plumes, des voilettes chenues.

Les monts déchiquetés, peu à peu, dissipent leurs contours, se nimbent de brouillard, jeunes mariées brunes empesées dans leur voile.

Dans un solide silence les masses vaporeuses s’agglutinent, caracolent pour écraser la terre de leur douceur factice.

Un grondement terrible sonne l’hallali d’un assaut tumultueux. Le silence s’enfuit, rapide vers d’autres horizons.

Les éléments s’assaillent. L’œil abasourdi et l’oreille assourdie se font les spectateurs d’un enfer naturel. Le ciel et la pierre s’entrechoquent sans merci ; chacun vient fracasser son armure sur l’autre.

Nul vainqueur ici.

Ciel, terre et mer s’en retournent dos à dos.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter :http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante :http://www.editionslechatquilouche.com/)


Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

30 mars 2012

Guerre

Des corps au sol. Des pantins dont le maître a pris la fuite, sans prévenir. Sur les visages, encore fraîche, une expression de douleur ou d’étonnement. Leur jeunesse, facétieuse, se plait à dessiner la vie sur leurs traits morts. Leur bouche est un soupir béant dans le vide. Ils ne sont plus. Ils avaient cru.

On ne leur avait pas donné le choix – ils ne l’auraient pas pris. Leur âme juvénile croyait tous les bobards qui parlent de nobles causes. Dans leur cerveau une idée pieuse avait planté ses bases : mourir pour la patrie était un privilège. Même au cœur du combat leur joie jamais ne cillait, seulement souillée, çà et là, de quelque incompréhension, quelques questions sans suite. On n’est pas sérieux quand on a… On se croit immortel quand on a… Jusqu’à ce qu’une mitraillette, passionnée par leur cœur, vienne les rendre sérieux. Mortels.
Ils y croyaient. Et leurs yeux dans le vide laissent couler l’espoir. Et leurs traits crispés esquissent quelque chose qui plait à l’ennemi.

Ils n’ont pas crié. Leur cri résonnait dedans. Dans leur poitrine. Leur cri s’écorchait aux parois de leur corps, mais ne sortit jamais. Mourir sans crier gare. La patrie va bien.

La conférence de Carlton

Il est là. Fier. Gonflé de sa seule présence. Une aura de suffisance plane sur sa silhouette. Content de sa petite personne, il se plante derrière le micro et, de ses yeux grossis par ses épaisses lunettes, il honore l’assemblée d’un regard satisfait. Il s’éclaircit la voix et commence, non sans s’être passé la main dans la pauvre mèche grise qui lui tient lieu de chevelure. Un son sans âme, qui tinte comme du métal, émerge de cette bouche si fine qu’elle n’existe que par la parole.

Carlton remercie. Carlton annonce le plan de sa conférence. Carlton glose, s’épanche avec un certain talent sur les nuances phénoménales de la Langue Absolue. Il souligne l’aspect inédit de Son évolution actuelle, évolution qui se résume à la suppression pure et simple de la ponctuation. Sa voix martèle les mots d’une nouvelle divinité :
« Les points ne servent à rien. Ils coupent, ralentissent les phrases, alors que nous vivons à l’ère de la vitesse. Certes, oralement nous marquons des pauses, mais pourquoi s’acharner à les rendre lorsque nous écrivons ? Le lecteur, l’homme, n’est-il pas suffisamment intelligent pour placer de lui-même les points et autres détestables fioritures là où ils se doivent d’être ? Notre société aboutie a réussi à réévaluer l’homme, à l’estimer à sa juste valeur, À LUI FAIRE CONFIANCE. Les points ne sont que les coutures sur l’envers d’un vêtement : les rendre visibles ne sert à rien, sinon à rabaisser l’homme à l’état d’assisté, handicapé qui aurait besoin de repères pour comprendre. L’homme, aujourd’hui, frôle l’omniscience, aussi la ponctuation n’a qu’à demeurer dans l’oralité : c’est encore là qu’elle se porte le mieux ! Ceci est une révolution. Alors que depuis la nuit des temps l’homme a ponctué l’écrit, nous voulons bouleverser cet ordre un peu lourd des choses. Et cela est bon. Après avoir enterré les lettres immondes pour les remplacer par des chiffres lumineux, nous nous débarrasserons enfin des dernières scories des langues anciennes. Je sais au fond de moi que la langue atteindra son apogée : elle n’existera plus ! L’être humain communiquera uniquement par la pensée et ce sera un paradis retrouvé. Et nous nous devons aussi de… Pardon madame ? Non, les questions ne sont autorisées qu’à la fin de la conférence ! Je vous prie de ne plus me couper dans mon discours, vous n’êtes pas un point ! AH ! AH ! AH ! (Les jeunes rient.) Malgré votre grand âge, vous manquez peut-être d’éducation. Que disais-je ? Ah, la disparition, l’apogée de la langue… La sonorité des chiffres est encore belle, car assez neuve. Un jour prochain l’homme se lassera de ces sons, comme il se lasse de tout. Pour l’heure je peux affirmer que nous nous trouvons au commencement d’un processus que notre entendement a encore du mal à saisir…

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter :http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante :http://www.editionslechatquilouche.com/)


Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

17 mars 2012

Où courent les corps la nuit

Les paupières en berne, la conscience en sommeil, les corps courent dans les rêves pour traquer les limites et les éparpiller aux quatre coins d’un monde qui est l’ombre de lui-même. Les pensées en bataille s’enfuient, décapitées, sur des ponts suspendus qui taquinent le vide. Tout se fond et s’effondre sur des souvenirs abscons, sur des heures du jour où tout paraissait clair. Des êtres chimériques meurent dès qu’on les touche, des silhouettes anonymes deviennent familières et l’on se croirait bien une autre personne : celle que l’inconscient façonne à sa guise, sans loi, seulement gorgée d’une folie latente qui ne cherche qu’à éclore.
On hurle en silence, on pourchasse le rien, on cherche à fuir des monstres, on ruisselle de bonheur ou de peur, on éclate de rire et rien de tout cela ne semble avoir de sens. Les décors vaporeux s’estompent et tout à coup les paupières se soulèvent ; l’inconscient rampe vers l’alcôve de la journée qui pointe.

On se réveille. Quelques poussières de rêve joncheront le réel. Rien de plus.

 Dévisage

Plaine hostile désertique traversée éventrée train gris Visage reflet hostile aussi étranger regard vitreux regard plaine défilé pensées rageuses Vitesse sombre subie vitesse seule sans toi paysage dévoré temps avalé Vitres lacérées pluie larmes grisaille âme rage écumante rage affamée Cracher monde avancer dépasser amnésie Plus rien Souvenirs sous terre enfouis bouffés poussières fumés Oublie autre chose autre personne autrement autre simplement Impossible S’acharner Glisser Plus vite train Plus vite monde Plus vite chagrin Éblouissant dédain Enivrant cynisme Addictif éloignement Savoureuse distance Soi-même quelqu’un d’autre Tabula rasa De zéro De rien Juste savoir qui ne pas être Juste trouver
Plaine hostile désertique Être train étriper illusions trop fumeuses Traverser Sans savoir Destination négligée Départ effacé.

Gare fantôme autre train Descendre Monter Partir Snober décor Corps inconsistant conquérir Léger comme souffle comme vent Pluie sur vitres Pluie hors cœur indifférente Au-delà sourde rage  Au-delà tout Être neuf – toujours.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter :http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante :http://www.editionslechatquilouche.com/)


Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

2 mars 2012

Sous les feuilles

Les arbres dans le parc fêtent l’automne, maquillés de feuilles orange qui se prennent pour de petits soleils. La saison palpite encore un peu, flamboyante, en annonçant l’inéluctable déclin de la nature. Les végétaux sont de feu avant de, lentement, avec pudeur, se dénuder et montrer leur noirceur, si fragiles, si faillibles, si vrais. Tu enviais la nature. Tu enviais les arbres, même s’ils avaient l’air aussi faux que tout le reste. Tu enviais leur indifférence, leur façon de laisser passer le temps et, par là même, de le vaincre éhontément. Tu aurais donné ton âme, ce truc informe, insignifiant, pourri jusqu’à l’os par des lois idiotes, tu aurais donné ça pour être un arbre, même cinq minutes. Mais l’arbre ne veut pas de toi. Pire : il ne veut SURTOUT PAS être toi. Pas fou, l’arbre. Pas maso. Il voit bien, de ses branches, de son tronc, impassible, ce que deviennent les hommes. Il a mieux à faire. Les feuilles mortes sous tes pieds réagissent mollement à ton passage. Tu voudrais être une feuille, même morte. Même laide. Mais la feuille non plus n’est pas complètement folle. Elle préfère mille fois, après avoir vécu de sève et de vent, se faire marcher dessus plutôt que d’être celui qui marche et qui ignore, dans le fond, d’où il vient et où il va.  Envie de t’allonger sur ce matelas, de plonger tout ton être dans cet humus odorant, de t’y noyer. Envie que les autres te marchent dessus en t’ignorant. Et tu crisserais avec tes sœurs, et tu pourrirais avec elles, indifférent à tout. Tu deviendrais l’humus. Tu serais bien, si bien. Si loin de ta lutte, de ta quête, de ces lettres qui te torturent, de ces sourires moches. Tu seras le sol et léger comme l’air. Avec un peu de chance, tu ne seras plus encombré par ton âme. Tu foules les feuilles. Tu humes leur parfum marron. Mais. Tu. Ne. Peux. Te coucher dans les feuilles. Tu. Ne. Peux. Faire. Différemment des autres. Risquer de les surprendre. De les alerter. De les choquer. Un homme, un adulte, aujourd’hui ne se jette pas dans les feuilles. Un homme ne fait pas ça. Il n’est pas végétal. Il est un pauvre bougre et tu es comme cela. Tu t’arrêtes.  Regardes tes pieds. Les feuilles. Tes pieds sur les feuilles, presque rongés par elles. Et les insectes, sûrement, que tu écrases à chaque pas, que tu coupes en plein élan vital. Les insectes qui n’ont pas l’obligation d’afficher cette cicatrice qui se prend pour un sourire. Tu regardes tes pieds sur les feuilles, tes pieds dans les feuilles. Tu essaies de n’être qu’un corps, qu’une paire de pieds.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter :http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante :http://www.editionslechatquilouche.com/)


Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

17 février 2012

Les mots affamés…

Il chuchote. Il chuchote des choses de telle sorte que les choses en question semblent se chuchoter d’elles-mêmes. Un grésillement d’insecte. Un babil d’enfant calme. Une radio mal réglée. Les sons sont si bas que l’on entend autant les bruits que fait sa bouche en les articulant. Un bruit liquide que quelques consonnes durcissent par moment. Ses yeux sont mi-clos, un air grave drape son visage, comme un linceul sur un corps sans vie.

La voix se hisse sur des tonalités plus escarpées : il parle désormais. Ses mains s’agitent et dessinent dans l’air des arabesques roses. Il s’emballe. Son interlocuteur doit s’inquiéter. Son interlocuteur a peur. Son interlocuteur est le vide dans la pièce. À la limite, les chaises, la petite table et le lit écoutent, sans broncher, empêtrés dans leur vie monotone.
Il est debout. Il est droit, le doigt pointé vers le plafond, vers le ciel peut-être. Et les mots sortent lentement de sa bouche. Timides tout d’abord, ils osent dépasser la limite des lèvres gercées. Une lettre après l’autre, comme autant de pattes, les mots bestioles débordent sur son menton, s’embronchent dans sa barbe hirsute, ils risquent de s’y perdre, mais, vaillants, ils surmontent l’obstacle et descendent le long de sa maigre silhouette. Ils arrivent par terre, démultipliés, renforcés. Ils caracolent sur le parquet. Ça crépite. Ça chahute pour se frayer un chemin à travers l’espace. Les mots n’ont pas de sens, sont sans queue ni tête. Qu’importe : ils courent, du sol au plafond. Ils envahissent, ils colonisent le vide. Sur les murs ils grimpent avec ardeur, opiniâtres et indépendants. Ils se faufilent dans chaque recoin, leur sonorité grouille, partout. Partout ils se glissent, aisément, sans demander leur reste.

Lui, il continue, il débite des paroles dépourvues de cohérence. Le grouillement se fait musique, petit concert réservé aux initiés. Les objets ne bronchent pas, tandis que les mots bouffent l’ensemble. Sa bouche n’en peut plus. Les mots sont sur son corps ; ils le dévorent aussi, comme autant de charognards motivés par la faim.
Tu ouvres la pièce. Un homme gît, méconnaissable, carcasse noircie par la parole. Les mots l’ont dévoré.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter :http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante :http://www.editionslechatquilouche.com/)


Billet de Milan par Clémence Tombereau…

4 février 2012

Aphorismes

« L’erreur a ceci de fascinant qu’elle se prend, à l’origine, pour une réussite incomprise. »

« Les lendemains qui chantent feraient mieux de se taire. »

« Choir, après tout, n’est qu’une forme alitée de la vie. »

« Se réfugier dans l’absurdité, seule réalité honorable. »

« — Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? — Plutôt crever ! »

« Les gens sont cons comme des dimanches. »

« Les illusions sont les gueules de bois de l’idéal. »

« L’homme descend du singe ; il y remonte aussi, souvent. »

« On n’est jamais mieux desservi que par soi-même. »

« À chaque amour suffit sa haine. »

« Ne jamais dire “fontaine, je ne boirai pas de tonneau”. »

« Mon animal préféré ? L’homme. »

« Longtemps, je me suis couchée de bonheur. »

« La peur de tomber est pire que la chute. »

« Une règle : l’exception. »

« La fin est l’avenir de l’homme. »

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter : http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/)


Billet de Milan, de Clémence Tombereau…

20 janvier 2012

Tuer le monde

Les mots de Guido. Les écouter jusqu’à la lie. Désapprendre la langue chiffrée. Revenir à ce temps que tu crois meilleur, plus humain, moins machine. Remonter à la surface de cette époque boueuse, trouble, qui englue l’entendement, force le sourire et déteste les pleurs.
Un café. Son goût encore une fois perverti par ces saveurs sucrées. Il faut bien se nourrir. Il faut bien faire croire. Que, dans le fond, tu es comme eux, que tu ne cherches rien d’autre que le sourire, comme eux. Il faut participer au détestable spectacle des humains abrutis, pour lesquels le bonheur réside dans des plaisirs simples, comme le rire, les gâteaux, l’écran. Parfois t’étreint l’envie d’anéantir les hommes, ce qu’ils sont devenus. Ce monde t’a rendu génocidaire.
Marcher chasse peu à peu ces idées, les diffuse dans l’air, à la manière d’un parfum dont tu te dépossèderais à chacun de tes pas. Les corbeaux sont légion dans cette ville obscure et leurs croassements mêmes semblent débauchés. Ces cris-là ne sont pas les mêmes qu’avant. Ils en sont des échos. Leur sonorité artificielle, régulière, te fait penser à ces jouets éducatifs qui imitent les cris des animaux. Retourne l’univers et devine l’animal qui parle. Voilà ce qu’est devenu le monde: un vaste jeu éducatif pour les pauvres gosses que nous sommes, qui déploie sous nos yeux ses artifices chamarrés, ses formes si ludiques qu’il nous faut toucher, deviner : et sur nos faces fades, le sourire béat de l’enfant maintient l’illusion que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter : http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/)


Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

24 décembre 2011

Vertige

Assise au bar, accoudée devant un cocktail aux couleurs prometteuses. Son visage est figé, son regard est perdu, sa tête est posée sur son poing droit, dans un geste las. Elle ne le voit pas arriver. Elle ne l’entend pas commander le même cocktail que mademoiselle.

— Bonsoir ! On ne se serait pas déjà croisés nulle part ?

Pas de réponse. Regard en biais.

— Je suis plein de défauts, vous savez. Vous ne voudriez pas devenir ma qualité pour quelques minutes ?

Coins de bouche qui se soulèvent – sorte de sourire.

— Ça ne vous fait rien ? Ça ne vous fiche pas la trouille ? De se dire que, pendant qu’on est là, à regarder stagner nos vies, il y en a qui naissent, il y en a qui souffrent, il y en a qui pleurent, d’autres qui tuent, certains qui sont seuls à en crever, des pères qui tremblent devant leur nouveau-né, des femmes qui sourient en pensant à l’amour, des adolescents qui veulent bouffer le monde, d’autres rongés par le mal-être, des attentes sans espoir dans le hall des urgences, des agonies latentes au plus profond des tripes, des petits problèmes, de lourdes mélancolies, de la haine imbuvable, des joies suspendues, des insomnies diaboliques, des erreurs qui se font, qui se sont faites, qui se feront, des décisions impossibles, des choix sans lendemains, des sentiments larvés qui attendent patiemment l’élément déclencheur qui foutra tout en l’air…  N’est-ce pas un vertige ? Un gouffre du fond duquel on croit entendre hurler nos ombres qui s’agitent ?

Pas de réponse. Elle sirote son breuvage ; elle a levé sa tête de son poing. Ses yeux se plantent indolemment dans ceux de cet homme qui pourrait parler seul.

— Je crois qu’il y a ce vertige en chacun de nous. Je crois que l’attraction terrestre est seulement là pour nous empêcher de nous envoler. On grouille à la surface du monde, on court comme les enfants dans le parc, sans but, dans tous les sens. On court et seule compte cette course. La destination est dans la course. L’arrivée se confond avec le départ. Les étoiles s’en foutent, elles rient dans leur ombre confortable. On les jalouse. On veut être les étoiles et nos pieds sont des poids, sont du plomb. Jamais on ne s’envole. On boit pour s’envoler, finalement on s’y noie. Plus profond encore, sous la ligne de flottaison. On oublie, mais le monde, lui, continue de grouiller, de naître et de mourir. Il continue de nous bouffer gentiment. Ses mâchoires sont solides, ses dents laissent quelque trace sur nos âmes gonflées de questions. Dans la bouche du monde, on court, on cherche la sortie et nos certitudes tissent des barbelés sur lesquels on s’écorche. Nos plaies sont la seule preuve tangible de notre existence. Si vous le vouliez, je vous laisserais poser vos mains comme des pansements sur mes blessures. Je mettrais ma main sur la vôtre. Voilà. On se donnerait la main. Dans le nœud de nos doigts, un envol se ferait. Prenez ma main.

Le cocktail est fini. Un lichen mousseux, sucré, s’accroche fermement aux parois du verre. Elle se tourne vers lui et ses yeux sont mouillés. Elle lui prend la main. Au loin un grouillement s’acharne, tend ses bras infinis pour les retenir. Il est trop tard. Ils se sont envolés.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous que vous auriez intérêt à visiter : http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante :http://www.editionslechatquilouche.com/)


Fragments de Clémence Tombereau… (extrait)

18 décembre 2011

Présentation de l’ouvrage

Aux confins des errances se trouvent toujours les mots (le plus grand risque étant de ne pas trouver les bons).

Glorifier un lieu, sublimer les sensations, emberlificoter les sentiments dans des manières toutes félines : les mots tendent vers l’alchimie.

Transcender la réalité. La rendre meilleure ou pire ou simplement la traduire.

Les fragments et nouvelles regroupés ici n’ont d’autre dessein — immodeste, il est vrai — que de parer le réel d’un enchantement chamarré, d’une étrangeté sourde. Des ambiances brumeuses enveloppent des personnages qui côtoient l’humanité, qui frôlent l’horizon et flânent dans l’abîme. L’évasion se veut reine et l’ailleurs illusionne les sens, cependant qu’une imagination nimbée d’un halo bleuté dévoile, dans le clair-obscur du monde, une réalité au-delà des apparences. La possibilité pour le lecteur de lire dans le désordre ces extraits de vie lui offre une aisance libre de toute contrainte. Ne reste qu’à savourer ces poussières d’existence…

Extrait

NOYER L’EGO

 Tu as pris ton ego pour le jeter dans le canal. Tu l’as lesté avec tes lourdes illusions, ta fierté mal placée et ton espoir un peu niais. Tu t’es dit avec ça il va couler direct.

Tu as jeté l’ego, tu as regardé les jolis cercles qu’il dessinait en coulant. Sur tes lèvres, le sourire satisfait du meurtrier consciencieux.

Tu as pensé aux poissons, les plaignant d’avoir affaire à un si détestable déchet. C’est lourd un ego, ça pollue drôlement.

Tu pars tout léger lorsque, plein d’effroi, tu remarques de grosses bulles, un bouillon douteux, des miasmes familiers.

Ce  con  d’ego  ne  veut  pas  couler ! Il remonte  à la surface, imbu de lui-même, et tu le vois surgir comme un monstre aquatique. Tu crois vivre un cauchemar. Il te fonce dessus, féroce, encore gonflé d’eau. Il pue. Il t’en veut mais il t’aime : un ego est pire qu’un chien avec son maître; même si on le maltraite il vient encore quémander de l’affection.

Et le voilà qui s’accroche à tes basques, qui pleure, qui fait sa tragédienne pour que tu t’attendrisses. Avec tout ce qu’il a fait pour toi, il ne mérite pas ce châtiment !

 Il t’enserre de ses tentacules tentateurs, prêt à t’étouffer si jamais tu recommences. On ne jette pas son ego : ça ne se fait pas.

Il pleure, il rit, il a l’air un peu fou. Il se frotte à ton âme comme un parasite affectueux. Il te chuchote que sans lui tu n’es rien; il te câline amoureusement en te flattant comme il sait si bien le faire. Il est miel, il est fiel. Il glisse sous ta peau, douleur domestiquée.

Tu t’es pris pour son maître ? Mais c’est toi son esclave !

On ne tue pas son maître, on attend qu’un jour il daigne nous affranchir.

Et ton ego ricane : tu seras affranchi lorsque tu seras mort !

Alors, rempli tant de courage que de beau désespoir, tu cours vers le canal; cette fois tu te jettes.

Sur la berge, un ego abandonné pleure à chaudes larmes.

Notes bibliographiques

Clémence Tombereau est née à Nîmes en 1978. Après des études de Lettres classiques, elle a enseigné en lycée pendant cinq ans, avant de se rendre au Portugal pour mener une vie partagée entre l’enseignement et l’écriture. Elle vit désormais à Milan, où l’écriture continue d’être sa principale activité.

Finaliste du Prix Hemingway en 2005, lauréate du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a également participé à la revue Rouge Déclic (numéro 2) et nourrit quotidiennement un blogue : http://clemencedumper.blogspot.com/

Vous pouvez vous procurer cet ouvrage en fichier numérique, à prix plus que modique, aux Éditions du Chat Qui Louche : http://www.editionslechatquilouche.com/


Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

9 décembre 2011

Pleine de grâce

Tu la devines à travers la vitre, sorte de fleur munie de jambes, un chapeau comme un pétale. Elle entre dans le bar et le décor rougit. Là où elle regarde, là où elle pose ses gestes, là où sa voix jaillit, là où elle prend place, le morne devient grâce. La tasse luit entre ses doigts ; tu soupçonnes le café de se muer en ambroisie au contact de sa bouche pareille à l’incendie. Des cernes noient son regard dans un puits ténébreux, où des hommes en grand nombre ont dû perdre leur âme, au contact des deux flammes qui se prennent pour des yeux. Elle lit, elle écrit, penchée sur sa table comme la tige d’un roseau qui ploie sous la rosée, les cheveux en cascade escortant son mystère. La fascination qu’elle exerce sur toi se heurte à son absence car, cela est sûr, elle n’est pas vraiment là, happée par des mots que tu jalouses à mort. Elle est là sans y être, elle est là par hasard.

La tasse ne fume plus, ton cœur prend le relais et flambe en silence, et derrière ton comptoir tu es en train de fondre. Elle se lève lentement, nonchalante et ailleurs, déjà un peu partie. Elle quitte le bar et le décor se fane, gratifié d’un au revoir sonore et redouté. Tu vas chercher sa tasse, relique caféine chargée de rouge à lèvres. Tu ne laves pas la tasse. Tu l’entasses. Avec toutes ses sœurs que tu collectionnes depuis l’éternité. Au creux de ta solitude qui ressemble à un temple, son culte est assuré.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante :http://www.editionslechatquilouche.com/)


Billet de Milan, par Clémence Tombereau…

25 novembre 2011

Déterrer la lumière

Dans tes retranchements où règne l’obscurité, tu devras avancer, ramper dans les méandres de la mémoire comme dans un labyrinthe fou. Ne crois pas t’y perdre. Dans cette nuit qui est tienne, il y aura forcément une forme de réponse. Emmurée, enterrée dans un cercueil si joliment décoré que personne ne pense qu’il y a dessous quelque chose de mort. Tu creuseras, avec le peu de ferveur qui te reste, avec ton cerveau tellement épuisé. Tu creuseras et déterreras la lumière. Cela prendra du temps. Les lettres sont nombreuses et ce monde est piégeur. Tu te lances, tu avances vers ce gouffre que tu sais dangereux autant que prometteur. Aux portes de ta fatigue, de tes doutes grimés en certitudes, s’agglutinent des promesses acharnées. Elles replient leurs ailes et serrent leurs poings pour défoncer les évidences.

Éreintées, tes pensées finissent par s’enfuir. Tu te rends compte que tu es en train de fixer une affiche annonçant une conférence du Professeur Carlton sur la Langue Absolue. Tu y vois évidemment un signe. Tu t’approches, tu regardes la date, essaies d’enregistrer le lieu – tu peux encore faire ça – et tu commences à plaindre le Professeur en anticipant les problèmes et les questions que tu vas lui poser. Il l’aura bien cherché.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante :http://www.editionslechatquilouche.com/)


Chronique de Milan par Clémence Tombereau…

11 novembre 2011

Gustave et son espoir

À l’heure où s’effondre le jour, où se cachent les ombres en attendant la lune, Gustave se lève, sortant de sa nuit à lui qui se passe le jour. Il salue brièvement l’étranger dans le miroir avant d’aller traîner sa carcasse et son spleen dans des rues vides de sens. L’asphalte luisant d’humidité et l’odeur de pigeon sale lui firent penser qu’il avait dû pleuvoir et cela le réconforta d’étrange façon.

Traîner dans les veines de la ville, en être le sang impur, chargé de vices et de venin, en être un globule, rouge, blanc, gris même, en être le pouls mourant. Gustave aimait. Voir dans chaque passant une vie qui se trompe, déchiffrer les façades qui parfois semblent sourire, laisser glisser les yeux des autres qui fatalement se ruent sur lui, les yeux comme des gouttes lourdes sur une cuirasse grasse, les yeux n’ont pas de prise sur Gustave. Il a appris ce tour depuis longtemps: se ficher du regard des autres; il faut dire que quelques coups de poing bien placés ont eu raison de son éventuelle empathie envers la race humaine.
Gustave marche et sa barbe a un goût de tabac, et il n’a d’autre but que de marcher sans fin, jusqu’à s’épuiser, jusqu’à oublier que, sur son âme crasseuse, il y a peut-être un corps. Il aime ça Gustave. Il aime oublier le corps : il a alors l’impression de ne plus être humain. L’épuisement physique lui donne l’illusion d’être un dieu. Chaque pas comme une fuite. Chaque heure qui s’écoule lui ôte un peu de force. Sur un parking rendu livide par des lampadaires atrophiés, il croit voir sous des roues une ombre qui s’agite. Il s’approche, curieux, et ne voit que son espoir en train d’agoniser. Gustave hésite. Cet espoir-là est presque mort, et pourtant… Pourtant Gustave le prend, lui donne quelques claques pour le ramener à lui. L’espoir tousse, crache, vomit même tout l’or qu’il avait avalé. Gustave le caresse. Il l’emmaillote dans son gilet troué et l’entoure de ses mains qui font comme une bulle. Il fait sombre mais un sourire fragmente sa barbe. L’espoir bien au chaud dans ses paumes grises, Gustave reprend sa course, sa « balade du sursis », comme il dit.
Marche Gustave. Tu ne sais faire que ça.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/  (Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante :http://www.editionslechatquilouche.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

28 octobre 2011

Le moindre des mondes (sorte de suite)

Il y a une existence qui se prend pour la vie. Elle est une ombre chinoise sur les murs du monde. L’ombre, les ombres s’agitent, offrent un charmant spectacle. Mais dans les coulisses plus personne ne bouge. Les ombres chinoises ont pris le dessus et les marionnettistes se sont fait bouffer.

Il y a un amour, qui coule dans les réseaux. Ce n’est pas un ersatz, seulement un amour différé transféré. Les sentiments n’existent plus, au sens où les transports qu’ils provoquaient autrefois se sont réfugiés à l’intérieur de l’être. Mains qui tremblent. Cœur qui s’emballe. Ventre creux. Peau humide. Non. (Oublier.)

Les sensations physiques crucifiées sur l’autel miteux de la modernité. Pour un peu on aurait dansé autour de ce massacre.

Des liens se créent. Des rendez-vous.

On se fait beau. On croit que. Nos avatars ornés de parures aguicheuses.

On est honnête, on dit ce que l’on est ce que l’on fait.

On ne l’est pas, on raconte n’importe quoi. Que l’autre veut bien entendre.

Notre imagination ne se heurte plus aux bornes du réel. On se séduit.

Où est la vérité ?

Hors de tout cela.

L’autre vérité passe dans les casques les câbles et le frémissement.

On s’en donne à cœur joie.

On s’adonne à cœur joie aux plaisirs, aux fantasmes. On y croit.

Je suis, tu es, il est, nous sommes, vous êtes, ils sont autre chose. Bien moins, bien plus que ça.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

(Clémence Tombereau vient de publier aux Éditions du Chat Qui Louche Fragments, un recueil de billets que vous pouvez vous procurer en version numérique pour un prix plus que modique à l’adresse suivante : http://www.editionslechatquilouche.com/)


Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

15 octobre 2011

Train-train quotidien

Que faisait-on avant dans les trains ? On regardait passer le paysage, on regardait passer le temps, sans avoir peur de le perdre, sans avoir peur de ne pas le rentabiliser. L’éventualité de l’ennui ne vous prenait pas à la gorge. Au contraire. On se plaisait à savourer l’ennui et le paysage pouvait bien s’accélérer, notre regard partait au-delà : il se noyait langoureusement dans la rêverie errante et le roulement rythmait gracieusement nos songes.

Que faisait-on avant dans les trains ? On lisait. Sans chiffres, sans écrans. Il existe aujourd’hui des sortes de livres, pour les nostalgiques.  L’odeur des pages, comme une fragrance, enveloppe les histoires d’un nimbe chaleureux, douillet, nous protégeant des autres. Mais sur la blancheur des pages, il n’y a que des chiffres. Des tirets en guise de ponctuation.
Désormais, tu peux faire Paris-Turin en dix minutes. Le temps ne se savoure plus, ne coule plus dans la gorge ; il demeure coincé aux portes de notre bouche, triste comme la mort.
Ce monde te déplaît.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

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Chronique de Milan, par Clémence Tombereau…

1 octobre 2011

Du bout des doigts

Il est programmé pour ouvrir les yeux à six heures – sauf le dimanche, à sept. Jamais il ne bugge.

Il regarde ses mains, du moins ce qu’il en reste. De pauvres moignons décolorés, dont les terminaisons n’ont plus rien d’humain. Plus d’ongles. Seulement deux phalanges prolongées par des clés USB. Les doigts du progrès. Les nerfs se sont unis à de minuscules câbles électroniques dans un mariage forcé, contre nature mais ô combien palpitant.

Des fourmis le démangent tout de même, sorte de souvenir lointain, comme autrefois, comme avant le progrès. Quand, en hiver, les doigts devenaient gourds. Plus d’hiver désormais, seulement de la tension, de l’électricité, partout même sous nos peaux.

Ça grouille au bout des doigts. Sûrement l’union nerf/câble qui déconne. Cela ne dure pas. Le réveil est facile, le sommeil est facile ; vivre, simplement, l’est moins. Après tout vivre n’est plus vraiment une priorité.

Il se gratte la nuque à l’aide de son doigt USB, protégé par une petite coque en plastique. Moins efficace qu’un bon vieil ongle ; on s’y fait ; pas le choix.

La petite coque ôtée, la journée peut enfin commencer. Il glisse son index dans l’ordinateur jamais éteint, dans le port destiné à cet effet ; un petit déjeuner énergétique est immédiatement déversé par le bout du doigt. On recharge désormais l’humain comme on charge un portable. Ici on peut se mettre en veille quand on veut. Certains même en abusent. Ici on se tue comme on éteint un écran. D’un coup. La lumière diminue jusqu’à n’être qu’un point, jusqu’à n’être plus rien. Voilà comment on meurt, dans notre gentil monde.

Des tressaillements parcourent goulûment la moindre de ses veines. Une tension délicieuse s’insuffle sous sa peau, des doigts jusqu’aux orteils, en faisant une boucle alambiquée vers la tête – la cervelle-disque dur. Mieux qu’une drogue. Une putain de montée. Légale – donc moins excitante, mais tout de même, tout de même ! Les journées commencent toutes ainsi désormais, dans une fabuleuse explosion informatique, pour les hommes qui n’en sont plus.

Allan, depuis qu’il est né, ne connait que la solitude. Hormis deux ou trois séances de Virtuasex de-ci de-là, accordées magnanimement par son patron condescendant, Allan à vingt ans ne connait rien à la passion, ni même à quelque sentiment que ce soit. Il appartient à cette catégorie de gens qui, à la longue, se sont lobotomisés jusqu’à la moelle, non sans une certaine volonté d’autodestruction, si chère à l’homme.

Mais depuis qu’elle est là, oh là là ! Depuis que Barbara, depuis que Barbara… Le reste on s’en fout pas mal. C’est juste : DEPUIS QUE BARBARA !!!

Une femme, une vraie, aux doigts pas transformés, juste le majeur de la main droite, ce qui lui permet allègrement d’user et d’abuser de doigts d’honneur, comme dans l’ancien temps.

DEPUIS QUE BARBARA. Oh là là… Ses doigts, il en rêve toutes les nuits, il fantasme sur leur pulpe, leur pulpe sur sa peau à lui, leurs ongles qui lacèrent son dos, juste par plaisir – il parait que ça arrive, enfin, que ça arrivait avant. Les doigts de Barbara.

La caresse, aujourd’hui, est inutile. On a supprimé tout ça : plus de vrais doigts ; seules quelques personnes, encore peu formatées, disposent de dernières phalanges. Ces gens-là sont les handicapés d’aujourd’hui, les parias qu’on se plait à moquer méchamment. Les doigts c’est démodé. Allan n’adhère pas à ce précepte du monde évolué, où tout se fait par le truchement du numérique. Allan n’est pas d’accord. Allan, malgré les circuits viciés qui parcourent son corps, n’a qu’une pensée en tête, qui martèle, meurtrit ce qui lui reste d’âme : que Barbara le touche.

Maintenant il est à son bureau, devant son clavier sans touche : seulement un rectangle arborant bêtement huit ports USB. Le pouce, on l’a gardé, bientôt on le coupera.

Tout ce qui se faisait manuellement avant s’effectue désormais par la grâce des machines. Deus ex machina. Homo ex machina. De la chirurgie au bricolage, les doigts n’ont vraiment plus rien à faire ici. Pour taper un texte, on parle à haute voix. On ne se nourrit plus que d’électricité. On ne mange plus, on ne boit plus : on se recharge. On ne cueille plus de cerises. On ne caresse plus, on n’est plus que des cerveaux sur pattes, des disques durs en guise de caboche. La parole est toute puissante. Les muets sont morts et la télépathie est en train de prendre le dessus sur la voix. Bientôt la voix mourra aussi. Bientôt les machines obéiront docilement à notre pensée, à la manière des esclaves. Bientôt.

Onze heures. Bientôt Barbara. Deux jours par semaine, elle vient l’observer, afin de se préparer à la transformation. Dans quelque temps les doigts de Barbara seront comme les siens. C’est le chef qui l’a dit : Barbara elle devient suffisamment compétente pour perdre ses doigts. Elle aura droit à ce privilège qui se veut l’apanage de la modernité.

Elle est là. Il la zieute et d’un coup, sous sa peau, un courant dément déborde tout le reste, une tension. Depuis que Barbara. Oh là là…

Il y a deux semaines de cela, elle a posé ses doigts sur sa joue, pour le réconforter, à la fin de la journée. Mon pauvre Allan, tu n’es pas comme les autres. Et sur les joues d’Allan, un festival sensuel a explosé. De la chaleur. Du jamais vu, jamais senti.

Aujourd’hui le pauvre Allan se gonfle de courage et, les USB tremblants, il lui demande ce qu’elle fait ce soir, si elle veut le voir. Barbara qui se marre avant de dire oui.

Ils se verront en cachette.

Le soir. Il lui demande de le toucher. Les caresses. Oh là là. Barbara n’est pas belle, mais le bout de ses doigts…

Allan est sur le point de mourir d’extase. Ses circuits grillent doucement, incompatibles avec les sensations.

Allumé de plaisir, Allan s’éteint d’un coup.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Milan, en Italie.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/


Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

2 septembre 2011

Le moindre des mondes…

Approche-toi des momies. De toute façon elles ne te verront pas. Pose ta main sur leur peau parchemin. Concentre-toi. Au début tu ne sentiras rien, un soupçon peut-être. La peau est fraiche, sèche. Appuie ta main. Sur la poitrine. Tu sens ? Cette palpitation est si légère que tu crois l’avoir imaginée. Elle est là, tapie dans le corps mort.

Qu’aurais-tu fait à leur place ? La même chose, n’en doute jamais. Tu n’as aucune supériorité. Les charmes de la chose auraient agi sur toi aussi. Tu te serais enroulé dans leur confort. Tu aurais même payé drôlement cher pour goûter au plaisir de la vie par le casque.

Approche-toi. Laisse la technologie t’enlacer. On y est tellement bien. Tu remarqueras que le grésillement, désormais, est inaudible. Cela est mieux.

Dehors, dans ce dehors mort, décharné, vidé de tout, les lueurs du crépuscule sont d’autant plus belles que personne ne les regarde. Les vraies merveilles n’ont pas de spectateurs. Et puis, les crépuscules, si tu les voyais dans l’autre vie, si tu les voyais ! Cela est tellement bien fait.

Au début il y avait quelques lacunes : la virtualité était terne. Il s’agissait d’images plates, comme au cinéma, les sensations en plus. Les teintes se sont diversifiées, les trois dimensions sont arrivées et tout était là, sur un plateau, dans un casque. Les yeux n’y croyaient pas. Les yeux étaient nos cœurs. Affolés, palpitants, ils tressaillaient de joie face au spectacle, comme des enfants devant le sapin gorgé de cadeaux. Nos yeux comme des bambins qu’on leurre avec un vieux mythe. Ils sont tombés dans le panneau sans même avoir mal, le cortège des sens cosmétisant le tout.

Approche. Dehors ils sont momies. Sous la peau ils sont fous.

Tu pleures sans t’en rendre compte. Tu te dis que. Un jour. Peut-être. Peut-être que la révolution sera de retourner à la vraie vie. Il sera trop tard mon ami. Nos cerveaux formatés, nos corps ridiculement inutiles ne supporteront pas le choc d’un retour au naturel. Cela n’est pas triste. Cela « est » seulement, ou du moins essaie d’être.

Les hommes l’ont bien voulu. Les hommes l’ont bien cherché. Tu sais, ils en avaient peut-être marre, à la fin, de n’être que des hommes. Être des momies est plus original, on ne sait plus très bien.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Porto, au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/


Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

19 août 2011

Minutes suspendues

Il marcha lentement, flâna au milieu des mouvances humaines avec, au fond de lui, l’impression d’être vivant pour la première fois. L’air était savoureux. Chaque pas, chaque regard qu’il posait sur cette ville au charme désuet s’enroulaient dans une douceur particulière, rassurante. Je vis mes derniers jours. Cette idée atténuait sa misanthropie. Comme si, en sachant qu’il allait mourir bientôt, il observait les hommes avec moins d’amertume.

La ville déroulait ses charmes avec pudeur ; elle ne s’offrait pas, les jambes ouvertes, au premier venu. Il fallait que le regard, patient, caresse et déshabille chaque façade. Il y trouvait, à tous les coups, un petit trésor. Une vieille statuette dans une alcôve grise, un visage grimaçant sculpté dans la pierre, des dorures patinées, poussiéreuses. Il goûtait tout cela avec la joie de l’enfant.

Cette observation passionnée fut soudainement brouillée par le parfum. Intrusif, capiteux, plus fort que jamais : elle le dégageait une dernière fois dans son essence la plus pure, la plus condensée, avant qu’il ne la délaisse pour qu’elle retourne à une vie « normale ». Le jeune homme manqua de défaillir tellement il était submergé, lui si sensible aux odeurs, par cet effluve impossible.

Elle était là, perdue, assise sur le rebord de la fontaine aux lions, sa crinière dorée rendue légèrement mousseuse par l’air humide. Sa jeunesse apparente était inouïe et il prit soin d’en observer la moindre parcelle en s’approchant d’elle.

Une peau pure, laiteuse et rebondie, plus fragile qu’un pétale de fleur et qui pouvait rougir au moindre souffle. Des cils immenses, de ces cils que l’enfance prend plaisir à

Luis Royo, Triste regard

rendre démesurés, presque indécents et qui doivent – se dit-on alors jalousement – gêner la vue. La bouche pâle à peine éclose pour un sourire offre elle aussi toute la splendeur de la jeunesse, cette innocence fabuleuse qui se fane dès qu’on découvre le monde. Seuls ses yeux, deux mers d’un gris trop profond pour être neuf, trahissent son âge. Il y a comme des rides qui flottent dans ses iris. Le gris est un nœud bien serré de plusieurs couleurs et, à force de fatigue, il fricote dangereusement avec le noir bleuté. Des yeux de vieille personne. Tout le reste est une enfant devenue trop vite femme.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Porto, au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/


Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

5 août 2011

Rideau !

Le rideau était lourd et opaque, de cette couleur qu’ont les choses vieilles. Une non-couleur, comme la poussière est une non-fleur. On pourrait dire qu’il avait, dans le temps, été bleu. On devinerait presque quelques traces azurées, sans savoir réellement s’il s’agirait là d’un souvenir coriace ou d’un effet du temps.

Le rideau était lourd, seule certitude. Quant à son opacité, il se peut qu’elle soit due à la saleté de l’air. On rêverait alors d’un rideau transparent, d’une couleur joyeuse, estivale, légère et innocente comme une chambre d’enfant. Mais cela ne s’accorderait pas à la lourdeur de l’étoffe. Non, ce rideau n’a pas pu être un jour aérien. On le soupçonne d’être fait de plomb, mêlé dans la fibre, un plomb qui lui donne un solide drapé, à la manière d’une toge sur une statue grecque. Un tissu qui ne volerait pas au moindre vent coulis. Un tissu minéral, en somme.
Le rideau était lourd. On soupçonnerait même qu’aucune main humaine ne fut assez forte pour le soulever, de ce geste énervé, mécanique, presque anxieux, ce geste qui quémande une lumière vive. On rêverait du rideau comme d’une paupière, gigantesque, théâtrale, qui se soulèverait sur un spectacle désuet mais charmant. Une sorte de vie, là-bas, derrière la vitre comme derrière un écran. Une vie loin de nous, parée par la distance de quelque teinte onirique. Une vie rêvée, forcément meilleure que celle qui est ici, tapie dans un ombrage et impuissante face à ce lourd rideau.
Le rideau était lourd, de pierre, une paupière de mort. Plus rien ne l’agite, rien ne le soulève. On se plait à penser qu’autrefois, dans un temps, tu sais, ce temps où on n’existait pas, dans ce temps noir et blanc, quelque amoureux transi guettait la fleur en fille. Un œil derrière les pans de ce mur de tissus s’enflammait à la vue de la beauté qui trottinait, bien inconsciente de son effet, vers un avenir encore brillant.

Le rideau était lourd, à la manière d’un ciel qui prépare l’orage, gonflé, gorgé de violence. On verrait dans ce rideau une sorte de spleen, opaque et pesant, étanche à tous les souffles. On soupirerait d’aise. On tendrait le bras, gourd. On actionnerait la main, automate autonome ; on empoignerait la chose. Et la chose, indolente, se laisserait faire.
Le rideau est lourd. À moins que ce ne soit nous.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit actuellement à Porto, au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/


Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

1 juillet 2011

La pomme d’Adam

Imaginons. Fournissons un effort considérable car il s’agit ici d’imagination pure, de quelque chose qui, quelque part, dépasserait l’utopie.

Imaginons, tout pétris que nous sommes de nos conditions, de nos siècles d’humanité où l’humain, finalement, a peut-être fait semblant d’évoluer, imaginons, donc, un monde où les valeurs masculines et féminines seraient inversées. Le féminin l’emporterait toujours, jusque dans la grammaire…

Adam aurait fauté, et Ève, quoique façonnée la première par une main divine, aurait suivi la pauvre âme, le pauvre homme. Les femmes, au vingtième siècle, ou même peut-être avant, auraient accordé très magnanimement le droit de vote aux hommes. Les hommes, plus tard, auraient sauté de joie à l’annonce d’une pilule contraceptive masculine, libres par là même de ne pas devenir pères n’importe quand, avec n’importe qui. Des hommes libérés sexuellement…

Les femmes occuperaient, IMAGINONS, la quasi-totalité des postes de pouvoir. Présidentes, ministres, P-DG, présentatrices d’émission télé intelligentes (imaginons toujours), bref, à la tête du monde…

Les hommes, de temps en temps, dans des démocraties ô combien privilégiées, auraient l’heur de connaître la parité, ou, tout le moins, un

Adam et Ève, Kenan Doyle Branam

simulacre de la chose : au sein du gouvernement, par souci de « faire bien », on placerait çà et là quelques hommes compétents qui auraient dû se battre deux fois plus que les femmes pour en arriver là. (Car, n’oublions pas, pour imaginer ce monde, que les hommes n’auraient eu accès à la culture, à l’éducation et aux arts que tardivement.)

Les femmes de pouvoir, c’est-à-dire la plupart, seraient peut-être imbuvables, abuseraient peut-être de leur toute-puissance sur des subalternes forcément masculins. Les hommes de ménage, les pères célibataires, les hommes moins payés que les femmes à diplômes égaux souvent se plaindraient.

Un mouvement, courageux, parfois caricaturé, l’homminisme, aurait vu le jour. Les homministes seraient souvent critiqués, car porteurs d’ombre à un pouvoir que les femmes voudraient garder à tout prix.

Un phénomène serait amusant avant d’être détestable : les femmes de pouvoir seraient sans cesse sollicitées par les hommes, désireux d’accéder à ce pouvoir ou de le vivre par procuration (car persuadés qu’ils ne le mériteraient pas, inférieurs qu’ils sont « par nature »). Les grandes femmes crouleraient sous les propositions plus ou moins indécentes de jeunes hommes avides et sans scrupules. Il serait difficile à ces femmes de résister, enivrées qu’elles seraient par un pouvoir plus qu’exaltant.

Comment réagiraient-elles ? Abuseraient-elles ? Feraient-elles passer « sous le bureau » les prétendants à un poste prestigieux ? Se payeraient-elles des call-boys de luxe en clamant sur tous les toits qu’elles « aiment tant les hommes, ils sont si beaux » !

Que feraient-elles ? IMAGINONS. Cela fait toujours palpiter les méninges.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rouge-déclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/


Chronique de Porto de Clémence Tombereau…

17 juin 2011

L’art et la folie

Quel livre, même roman autobiographique, peut se vanter de proposer un portrait double, Janus inédit, de deux mondes habituellement bien distincts: l’art et la psychanalyse?

A ce jour je n’en connais qu’un: Un fou dans l’art, de Jean Albou (Editions La Martinière).

Il ne s’agit pas ici pour l’auteur de se livrer à une analyse psychique et farfelue d’œuvres d’art -méthode déjà éprouvée par certains curieux imaginatifs, mais plutôt de proposer une vision originale et honnête de l’art et de l’âme perturbée.

Dans ce roman, ce qui compte, ce qui domine tout, c’est l’extrême lucidité de l’auteur sur les deux univers. Ces Confessions d’un Serial collectionneur sont hors-normes mais d’une richesse inouïe pour le lecteur.

On plonge au fil des pages dans l’étonnant univers du marché de l’art, pendant qu’en filigrane un homme atteint de PMD (Psychose Maniaco Dépressive, diagnostiquée bien tardivement malgré les alertes évidentes) décrit sans misérabilisme les manifestations de cette troublante maladie. La bipolarité est reconnue aujourd’hui comme une affection mentale. Albou en a souffert, beaucoup, à un degré extrême, mais ne cherche à aucun moment à soutirer au lecteur quelques larmes de compassion.

Avec un sens du récit captivant, il règle ses comptes avec la psychanalyse et les marchands d’art, et truffe sa vie romancée d’anecdotes savoureuses qui permettent d’entrevoir, comme si nous étions dans les coulisses du spectacle, les travers et les dérives d’un marché de l’art qui se prend pour une place financière.

César, le sculpteur qu’Albou a bien connu, y est touchant; une visite guidée au Prince Rainier offre un grand moment de rire jaune. En crise maniaque l’auteur peut être, bien malgré lui, hilarant. En dépression il nous interpelle, met les mots exacts sur ce gouffre qui n’est jamais loin de tout être humain sensible.

Ce livre est l’expression d’un courage fou.

Peu de gens ont une telle vie. Peu de gens seraient capables de relater aussi habilement ces extravagances qui cachent une pathologie. Albou réalise ici un tour de force. Le livre est passionnant, poignant malgré lui, et tout être un tant soit peu intéressé par l’art ou la psychanalyse devrait s’y plonger sans tarder. Il en ressortira grandi.

Un fou dans l’art. Confessions d’un serial-collectionneur, Jean Albou, La Martinière.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/


Chronique de Porto par Clémence Tombereau…

4 juin 2011

Polémiques

Un lapsus : polémique.

Une confidence : polémique.

Monter dans une Porsche : polémique.

Faire un bébé : polémique.

Polémiquons, polémiquons. Finis les jeux du cirque, mais l’humain est friand de nouveaux combats, sans sang – nous ne sommes plus des barbares. Les gladiateurs ne tuent plus : on combat finement dans les arènes de l’info. L’INFO. La nouvelle drogue. Un bon shoot matin midi et soir pour planer, s’évader du quotidien individuel forcément insatisfaisant. Se gaver de failles, de défauts, afin de se rendre compte que les intouchables ne sont plus ce qu’ils étaient. L’agora est virtuelle et l’on s’y retrouve tous, frétillants d’impatience, avides de découvrir qui sera le prochain. Le prochain à tomber. Il n’y a que ça qui compte. Regarde les hommes tomber.

La guerre mondiale a changé de nom, tout en préservant son étymologie, du grec polemos, le combat, la guerre. De vraies guerres existent, des batailles, des morts, des génocides lointains tout aussi inhumains. Mais la grande guerre, elle, se fait désormais autrement, par l’entremise subtile d’une toile traîtresse : le héros d’un jour subit l’embuscade du lendemain. L’instantané nous tanne, nous gave et nous ravit. Le carpe diem devient “cueille la minute”, la seconde même : si tu es le premier à la cueillir, tu auras la chance de faire un buzz de folie. Et demain, mon chéri, tu mangeras tes dents, leur goût sera amer.

La guerre juste pour l’un est injuste pour l’autre, et forcément juteuse pour celui qui, de loin, compte les points en mâchouillant une pâte mollasse qu’on nomme humanité.

La forme, sur le fond, a gagné le combat. Est-ce un bien ou un mal, nul ne peut trancher. Nous sommes tous des poissons pris dans le filet géant de l’engouement mondial pour l’info la plus folle. Ne crains rien : j’y participe aussi, à cette course frénétique et non moins vaniteuse.

Une affaire savoureuse pointe aujourd’hui son nez. Se l’approprier. L’analyser, mais dans l’instant. Pas de recul : cela nuit. Et la nuit on se couche, soulagés finalement de ne pas être en une des fourberies du jour.

Pendant ce temps, en douce, la politique tente, avec peine, de sortir la tête de l’eau. Mais comme tout mauvais nageur, elle use ses forces pour finalement sombrer.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/


Chronique de Porto… par Clémence Tombereau

9 avril 2011

(Nul ne sait comme Clémence chanter la mélancolie et la poésie du banal quotidien…  Parfois par une musique douce, parfois par des mots acides.  C’est par le café qu’elle nous y mène ici. AG)

Dans l’auréole blafarde de la cuisine, il met en route la machine à café. Une de ces machines à la mode qui font la fierté des vrais amateurs de café. Au prix de la capsule d’arabica il y a de quoi être fier en effet.
Odeur forte et chaude, bruit de percolateur. La symphonie continue. Une journée semblable aux autres s’enclenche, aussi mécaniquement que cette satanée machine. Pendant qu’il savoure le breuvage, Victor a l’esprit dans la brume; il ne se concentre que sur le goût de la mixture fumante qui descend dans son œsophage. Doucement il s’éveille. Le matin, il est muet et ne calcule rien. Seulement le café, le goût et la chaleur. A la dernière goutte avalée, il quitte la peau du zombi en sommeil et redevient un être humain. Un être humain de mauvaise humeur. Il amorce un sourire en pensant à la soirée qui l’attend.

Il va à la terrasse de sa cuisine, ouvre la porte vitrée et allume une cigarette. Comme tous les matins il fait instinctivement un geste de la main au voisin d’en face, qui fume aussi. Il ne sait rien de lui mais éprouve une profonde sympathie pour ce compagnon matinal et silencieux. Ils doivent avoir le même âge tous les deux. Le même mode de vie: l’autre fume aussi après son café, avant d’aller travailler.
Victor se demande si ce voisin hait autant que lui les matins. A voir la tronche qu’il arbore il faut croire que oui. Elle est curieuse, cette intimité qui s’instaure entre deux êtres qui ne se connaissent pas. Elle est honnête, sans attente, dénuée des fioritures de la convention sociale.
Rien ne les oblige à se saluer ainsi: ils pourraient s’ignorer dignement, personne n’en pâtirait. Mais non: un lien invisible et ténu, une connivence innée les pousse à se saluer. Ce geste pourtant anodin les sort tous les deux de leur solitude au point du jour. Lequel a commencé à saluer l’autre? Victor l’ignore: il a l’impression que ce signe de la main existe depuis toujours. Qu’il était là même avant eux, autonome et éternel.
Leurs mégots s’écrasent en même temps. Même si ce n’est pas le cas, on dirait qu’ils font exprès, qu’ils chronomètrent leurs actes pour les rendre jumeaux. Il s’agit juste d’une routine commune, universelle presque.
Chacun referme sa porte-fenêtre pour retourner à sa vie. Le claquement des vitres fait fuir les pigeons sales qui rôdent sur les terrasses, spectateurs aux yeux ronds des réveils gris de l’humain.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

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Chronique de Porto, par Clémence Tombereau…

25 mars 2011

Liquidation d’hémisphères

Installe-toi. Confortablement. Une bière. Un sachet de chips. On se charge du reste. Contente-toi de garder les yeux ouverts, et de zapper. Ta cervelle, c’est notre affaire!

-PRÉLAVAGE
Quelques pubs guillerettes, surcolorées, dégoulinantes de bonheur, sourires, dents blanches, cheveux brillants, familles unies, planteront ce vœu pieux dans ta tête : trouver demain ces produits dans ton supermarché. Ces produits inutiles qui te rendront meilleur.mangerbouger.fr

-PROGRAMME DÉLICAT

Des séries mièvres dont les acteurs nuls combleront ta vie par procuration, des intrigues insipides qui te feront rêver. Des jeux dont les potiches sont plus sexy que ta femme. Le joueur peut gagner jusqu’à un dixième du salaire du toxico qui présente ! Un jour tu seras joueur. Ta réussite.

-PROGRAMME SYNTHÉTIQUE

De belles infos. Toute l’horreur du monde, chez toi, dans ton salon! Cadavres assurés. Famines qui auront la saveur de tes chips. Problèmes économiques. Misère sociale. Familles explosées. Toi tu en as de la chance.

Ça y est, ton cerveau ramolli se sent déjà plus propre. Fin des infos : une star au visage botoxé et au regard avide, servie sur un plateau, viendra te convaincre de voir son dernier film. Un sanglot dans la voix, de l’argent plein la tronche, elle te fera craquer. Demain tu iras voir son film.

- ESSORAGE

Décisif. Nouvelle flopée de pubs, au cas où les premières n’auraient pas suffi à marteler tes désirs. Mêmes produits. Mêmes sourires. Impression de douce familiarité.
Météo : ah, ça ! Le temps qu’il a fait, qu’il fera, on ne se moque pas de vous.
Tirage du loto. Ça tourne dans tous les sens. Tous ces chiffres, oh, là, là ! Tu n’as pas joué mais tu perds quand même.

- Une bonne dose d’ASSOUPISSANT au parfum d’ailleurs.

Téléfilm sous les tropiques avec de beaux seins sans esprit. Policier haletant (une seconde bière est bienvenue). Show pailleté, chanteurs sur le retour d’un néant musical. Du playback, on s’en fout, on n’est plus à ça près.

Une fois lessivé, deux options s’offrent à ton cerveau choyé: te coucher ou t’endormir ici. La seconde solution est la meilleure : ainsi dans ton sommeil – au demeurant stupide – les jingles berceront ton inconscient tout autant qu’ils le percent. Comme ça, pas de doute pour les produits demain.

Elle est belle ta vie !

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

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Chronique de Porto… par Clémence Tombereau…

12 mars 2011

Le vieux dans l’oreille…

Tête sur l’oreiller, tu cherches le repos comme d’autres un sens à leur vie. Sur le fond noir de tes paupières, de drôles d’images abstraites palpitent clignotent s’agitent dans tous les sens à la manière d’étourneaux fous qui jamais ne se posent. Ça valse ça tressaillit. Des points colorés se croient psychédéliques. Des points colorés se prennent pour des idées sautillantes, incohérentes, errantes. Bonjour le calme.
Mais le pire est -comme toujours- à venir. Tu ne le veux pas, ne l’a pas convié.
Badam! Le festival commence.
Badam! Badam!
Il est là. Le vieux avec sa canne.
Niché dans le fin fond de ton oreille folle, le vieux commence sa marche. Le bruit est d’abord loin, comme un vieux rêve éteint qui surgit d’une broussaille de pensées confuses.
Il est en forme le vieux. Son rythme est rapide, jamais il ne fatigue. Il doit être bien petit pour passer sa vie là.
Sur la toile noire des paupières complices, tu te le représentes. Minuscule, longue barbe, visage comme une vieille pomme, bouche inexistante, vêtements sans couleurs, pantalon certainement en velours élimé. Un sourire, enfin, une grimace sympa. Il s’en fout d’être vieux. Il ne mourra qu’avec toi. Coriace le vieux.
Badam! Badam!
Tu es adulte maintenant. Tu veux bien croire, du moins faire semblant de croire, que ce battement dans l’oreille n’est que le fruit de pulsations sanguines. Qu’importe, tu ne peux t’empêcher. Il a bond dos le sang. Il a bon dos le cœur. Toi tu sais la vérité. Cette histoire de sang qui pulse, c’est pour rassurer les gens. Toi tu sais qu’on a tous un vieux dans notre oreille. Il clopine avec sa canne, on ne l’entend pas tout le temps. Seulement quand on essaie de n’avoir plus de pensée. Il se pointe. Toujours en rythme, infatigable, il arpente les circonvolutions labyrinthiques de nos douces oreilles en volutes.
Il est juste le temps de notre vie qui passe. Tant qu’il marche, tout va bien.
Badam! Badam!
Peut-être qu’après ta mort toi aussi tu deviendras un vieux d’oreille. Si possible d’une jolie fille.
Être une pulsation.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

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Chronique de Porto…

26 février 2011

Les mots de la bouche…

Ils sont là, serrés, grouillant, grésillant d’impatience; ils se marchent sur les pieds, jouent des coudes sans relâche pour être les premiers. Dans la gorge entonnoir, après que ta cervelle les a bien préparés, quasi-militairement, ils tressautent se hissent s’agitent dans tous les sens pour ne former qu’une boule. La boule, tantôt gonflée hardiesse, tantôt contrite de peur, monte et descend sans cesse. La salive, sapide, ne sait plus où aller. Elle connait bien l’issue mais la craint tout autant.
Un effort. Une conviction. Cela ne tue pas tu sais.

La boule, courageuse, les lâche par petits paquets emberlificotés dans le creux de ta bouche. Les voilà sur la langue désormais. Goût de méli-mélo et de papier mâché. Oui, tu préférerais qu’ils sortent sur papier. Mais, que veux-tu, avec la bouche on n’écrit pas. Ta pauvre bouche n’est pas une imprimante facile.

Désormais ils se cognent à l’ivoire de tes dents. Perle contre perle. Les plus faibles seront donc mastiqués. Pas de justice ici. Ici c’est la jungle.
Gonflés d’outrecuidance, ils rebondissent sur la langue et se cognent au palais, nuée d’insectes qui crépitent dans l’alcôve buccale.
Cela suffit. La bouche est pleine. Ils ont peur, pauvres petits, que ta salive les noie, les engloutisse dans l’ombre, les ravale.
Les dents. La salive. La gorge. L’EXTÉRIEUR. Que de monstres affolants!

Allez, sois courageux. Déjà tes lèvres tremblent et laissent passer un souffle frais. Ces satanées bestioles seront bientôt libérées. Ça frissonne. Ça chatouille. Le flot promet d’être prodigieux, furieusement débordant.
Les mots sont lâchés.

Tu parles!

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

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Chronique de Porto…

28 janvier 2011

Porto, encore…

Clémence Tombereau

Nous parlerons de la ville. Nous ne parlerons pas des hommes. Les hommes passent et décorent, de leur main, de leur cœur. Les hommes ne sont pas pierres, et encore moins villes. Ils en sont la raison d’être, cela suffit. Par la suite elle leur échappe, gagne son autonomie sourde, grouille de ses entrailles, découvre sa vie de femme.

Nous parlerons de la ville. Façades qui déchiquètent amoureusement le ciel et le brouillard, qui surgissent comme des monstres aux dents acérées, affamées. Pierres comme du basalte pareilles à des falaises.

Nous parlerons de la ville. C’est elle qui palpite. Tendez votre oreille. Ça sourd, ça bruisse, et même le silence a le droit de cité.

Le fleuve fait naitre la ville, les monuments ourlent sa bouche en une cosmétique déconstruite. Les rives sont investies d’un amour tragiquement platonique; aussi quelques ponts sont venus, ça et là, enjamber le miroir polychrome de l’eau.

Le pont de ferraille, tour Eiffel allongée, étend sa longue jambe grise hérissée de mil croisillons métalliques.

Allons sur l’autre rive. Gaia. Gaia n’est pas Porto mais son meilleur point de vue. La distance transforme les habitats humains en maisons de poupées. Façades étriquées, colorées et bancales, aux balcons minuscules qui plient sous leur poids, fragiles suspensions. La vie des poupées est décelable au linge gonflé d’azur qui flotte aux fenêtres, voiles de bateaux qui ne partent jamais. On devine aisément les poupées qui s’agitent, fument une cigarette le soir sur le balcon. Les poupées vont et viennent, vivent et meurent, puis passent le relais à de plus jeunes poupées.

Une silhouette féline parfois s’imprime sur les murs décrépis. Le chat zieute les mouettes qui le narguent bruyamment.

 

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto, elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

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Une autre nouvelle étonnante… de Clémence Tombereau…

19 décembre 2010

Clémence Tombereau

 

Je te plais. Je le sais.

Dès que tu m’aperçois, tu fonds sur moi en m’inondant de mots bizarre. Du velours qui caresse mes oreilles alcôves. Ces mots, je ne les comprends pas. Mais ces mots sont de l’amour. Je le devine, à la forme de ta bouche qui s’arque en un sourire luisant, à tes yeux qui papillonnent et crépitent d’enjôleuses étincelles.

Je te plais. Je le sais.

Qu’est-ce que tu m’aimes ! Tu me câlines, tu m’embrasses, me bichonnes, me lances un regard triste quand tu pars travailler. Tu m’aimes, oui.

Au début, je ne t’aimais pas : tu n’étais pas comme ma mère. Je te fuyais, mâle effrayé par tant d’ardeur. Je t’en ai fait baver, multipliant les incartades, les infidélités avec tes copines. Avec elles je me montrais adorable, avec toi infâme. Tant pis : tu m’aimais déjà, que je le veuille ou non, et tu pensais à juste titre qu’une si grande affection aurait raison de mon caractère farouche.

Tu n’étais pas comme ma mère, non, ou comme les femelles que je guettais, la pupille aux abois et les sens au bord de l’explosion. Ces femelles dont je rêvais.

Mon ingratitude première, ambigu phénomène, te rendait plus aimante. Je me disais que tu étais folle. J’étais jeune tu sais, avec toute la bêtise que cela implique.

En douce tu m’as apprivoisé. Des petites couches d’amour, çà et là, tous les jours. De l’indulgence envers mes bêtises. Parfois de la colère, des cris : là tu m’intéressais drôlement. J’aimais bien t’énerver.

Je te plais. Je le sais.

Je sais aussi que tu n’as que moi. Ta solitude souvent maquille ton sourire en une grimace grise.

Ma belle. Je souhaite tellement que tu rencontres un homme. Un vrai. Je ne serai pas jaloux. Pas trop. Je partagerai avec lui la dose d’amour immense qui incendie ton cœur. Et s’il te fait souffrir je le défigurerai.

Ma maîtresse. Je t’aime désormais. J’en ronronne de plaisir sur tes genoux brûlants.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto.  Elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper :http://clemencedumper.blogspot.com/

À partir de janvier, elle offrira un billet bimensuel dans ce blogue, Le Chat Qui Louche.


La félénité : un texte de Clémence Tombereau…

14 novembre 2010

(Clémence Tombereau nous présente un texte comme je les aime : sensible, sans sensiblerie… Une auteure à suivre.  A.G.)

 

Clémence Tombereau

La félinité

Il a la bonne idée d’être noir. Son échine est lasse, des caresses et des coups. Son pelage miteux imite sans le vouloir le plus parfait ouvrage d’un bon taxidermiste. Il a l’air empaillé et, pourtant, il ondule, la démarche féminine, le giron et le flanc bien dessinés malgré sa maigreur.

Il est altier, comme le veut sa race. La vieillesse le salit et l’abîme, mais une distinction toute royale se glisse dans chacun de ses gestes. Ses yeux dorés inspectent les jambes humaines, se faufilent soyeusement dans les moindres détails.

Il erre. Émet de sa voix éraillée quelques appels désespérés ; lui-même ne croit plus trop à ce désespoir-là. Il sait. Il sait bien qu’une âme charitable – peut-être la vieille veuve moins humaine que lui, peut-être la fillette amoureuse des chats – viendra lui proposer quelques restes d’agapes. C’est son lot quotidien. Faire la quête. Une quête bien peu glorieuse.

Ses pattes tremblent. Des courbatures, ou plutôt des rhumatismes. Comme les humains. Ses moustaches trop rares l’aiguillent laborieusement vers des lieux plus douillets. Il gèle.  Ses poils lui tricotent une insuffisante pelisse. Il sait où s’abriter. Dans les couloirs d’immeubles, où un coup de pied bien placé lui éclatera les côtes – il court moins vite qu’avant. Sous une voiture encore chaude, tous les sens aux aguets, craintif d’un mortel démarrage.

Aujourd’hui, le voilà devant le pas de leur porte. Il va bientôt crever. Cependant, il attend la sortie du petit qui part pour l’école. Il fait le chemin seul depuis qu’il a grandi. Le chat affûte ses griffes, passe une patte molle derrière son oreille ébréchée.

Il repense à sa vie. Sa vie douce et chaude,  lovée dans un appartement de luxe. Les meilleures croquettes. Les plus douces caresses. Quelle hypocrisie ! Il repense à ce jour où le fils de famille a désiré un chien. L’appartement, tout d’un coup, trop petit. Le chat, tout d’un coup, trop vieux. Un peu moins d’argent aussi. Aujourd’hui, c’est la crise. Il n’a rien vu venir (comme le gosse dans peu de temps). On l’a mis dans une caisse, puis dans une voiture. Il croyait – quel naïf ! – qu’on l’emmenait encore chez le docteur des chats. En pleine route de campagne, ils se sont arrêtés, dans l’ombre d’un soir méchant. Ils ont sorti la caisse. Ils ont sorti le chat, lui ont laissé trois croquettes, sont repartis en trombe.

Dans quelques minutes l’enfant  portera sur son visage les stigmates de la vengeance. Rien de juste ici. Seulement de la vie, comme elle se plait à être.

Notice biographique

Clémence Tombereau est née  à Nîmes en 1978. Après des études de lettres classiques, elle a enseigné le français en lycée pendant cinq ans.  Elle vit désormais à Porto au Portugal.  Finaliste du prix Hemingway en 2005, lauréate cette année du concours littéraire organisé par le blogue Vivre à Porto.  Elle a contribué à la revue littéraire Rougedéclic (numéro2) et elle nourrit régulièrement un blogue que vous auriez intérêt à visiter : le Clémence Dumper : http://clemencedumper.blogspot.com/


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