La boucle d’une compétence
Dans notre vie, nous apprenons sans arrêt. Les sujets ne manquent pas, et il y a tant de domaines. Plusieurs ne nous intéressent pas. Nous en
oublions presque l’existence. Certains nous accrochent un peu. Nous nous tenons au courant, de loin, on s’arrête lorsqu’on les traite. Journal, revue, internet, télé. D’autres sujets nous fascinent davantage, nous intéressent au point de les approfondir, d’en faire notre passe-temps, notre métier, notre vie.
L’apprentissage est un processus complexe, qui demande temps et énergie. Quelle que soit la compétence à acquérir, des étapes doivent être franchies. Dans les années 70, Noel Burch travaillait pour l’organisme Gordon Training International, fondé par le Dr Thomas Gordon, psychologue clinique, pionnier en compétence d’enseignement et en résolution de conflit. Il est particulièrement connu pour ses méthodes destinées aux parents, professeurs, dirigeants, femmes, adolescents et gens œuvrant dans la vente. Burch, donc, décrivit quatre étapes vers la compétence :
L’incompétence inconsciente
Je ne sais pas que je ne sais pas. Je ne sais pas qu’un sujet existe. Par exemple, avant de voir quelqu’un patiner, je ne sais pas que je ne peux pas patiner. Je suis l’ignorant.
L’incompétence consciente
Je sais que je ne sais pas. Je sais que le sujet existe, mais je n’y connais rien. Je chausse les patins, et je tombe au premier pas. Je suis le débutant.
La compétence consciente
Je sais que je sais. Je fais ce qu’il faut faire lorsque mon attention y est consacrée. Je chausse les patins, j’avance sur la glace sans tomber. Je parviens même à patiner vers l’arrière ou à faire quelques figures simples. Une amie passe près de moi et me salue. Je la salue à mon tour, mon esprit est distrait, et mes fesses embrassent la glace. Je suis l’avancé.
La compétence inconsciente
Je ne sais plus que je sais. Je maîtrise parfaitement la technique, les connaissances. J’agis, et le fais bien sans trop y penser. Je patine, je fais des figures compliquées, tout en souriant à la jolie dame qui, ébahie, me regarde. Je suis le pro.
C’est l’approche classique de l’apprentissage, une théorie qui, comme souvent, n’est pas parfaite et ne correspond pas tout à fait à la vraie vie. Deux zones grises existent.
D’abord, les étapes ne sont pas tranchées au couteau. Des entrecroisements existent. Alors que nous nous croyons compétents, certains aspects nous sont révélés, des aspects dont l’existence même nous était encore inconnue. Un exemple : sur une patinoire où tout le monde tourne dans le même sens, je patine pour la première fois. Après une bonne demi-heure, je me débrouille bien. Assez facilement, je patine vers l’avant, je suis le tempo. Or, je ne sais pas encore qu’il est possible de prendre un élan, de sauter et de faire un triple axel. De l’incompétence consciente pour l’ensemble existe toujours une part d’incompétence inconsciente. De même, je peux être consciemment compétent dans l’ensemble tout en étant consciemment incompétent dans les parties. Je peux faire un axel les yeux fermés — compétent inconscient —, je dois me concentrer pour le double axel — compétent conscient —, je me sais incapable d’exécuter un triple axel — incompétent conscient —, et je ne sais qu’un saut périlleux arrière existe — incompétent inconscient. Il est donc clair que le passage de l’incompétence inconsciente à la compétence inconsciente fait partie d’un processus continu, et opère en sous-étapes.
Enfin, la compétence inconsciente n’est pas éternelle. Tu faisais des triples axels, et tu n’as pas patiné depuis trente ans. Oublie ça ! Si tu ne pratiques plus, si tu ne te tiens pas à jour, si tu ne gardes pas le feu allumé, la compétence inconsciente pourrait fort bien se transformer en de l’incompétence inconsciente. Tu ne sais pas que tu ne sais plus. L’heure a sonné de prendre ta retraite ou de passer à autre chose. Sinon, un jour ou l’autre, tu auras mal.
En résumé, apprendre, c’est extraordinaire. Tu ne sais pas qu’un sujet existe. Un jour, tu en entends parler, tu veux en savoir plus, tu apprends
que tu ne sais rien, tu étudies, tu bûches, tu le maîtrises enfin, puis, sans t’en rendre compte, tu agis sans y penser. Tu as réussi ! Tu peux être fier. Hélas, ce n’est pas fini. L’incompétence rôde. Sans vigilance, sans travail, la fin ressemble au commencement. Et la boucle se ferme.
© Jean-Marc Ouellet 2012
Notice biographique :
Jean-Marc Ouellet a grandi sur une ferme du Lac-des-Aigles, petite municipalité du Bas-du-Fleuve, puis à Québec. Après avoir obtenu un diplôme de médecine de l’Université Laval, il a reçu une formation en anesthésiologie. Il exerce à Québec. Féru de sciences et de philosophie, il s’intéresse à toutes les littératures, mais avoue son faible pour la fiction. Chaque année, depuis le début de sa pratique médicale, il contribue de quelques semaines de dépannage en région, et s’y accorde un peu de solitude pour lire et écrire. L’homme des jours oubliés, son premier roman, a paru en avril 2011 aux Éditions de la Grenouillère. Depuis janvier 2011, il publie un billet bimensuel dans le magazine littéraire électronique Le Chat Qui Louche
A Propos pour Jacob
B Le chien de Dieu
Cornes
D Chroniques d'Euxémie
E Kassauan
F Les versets du pluriel
FA Le truc de l'oncle Henry
G Jakob fils de Jakob
H L'espace de la musique
I Lélie ou La vie horizontale
J Le ruban de la Louve
K Almazar dans la Cité
L Thomas K.
M Sud
N La langue des Abeilles
O Gilgamesh
Au moins Jean0MArc, tu as la compétence de la plume et la compétence de partager avec nous.
Merci beaucoup.
Très instructif!!!
Merci, Lolita ! Au niveau de l’écriture, je suis au stade de l’incompétence consciente. Mais j’y travaille.
Jean-Marc
Cher Jean-Marc,
La fameuse compétence…La bibitte noire des enseignants. À vous lire, ça ne m’étonne plus qu’on ait tant de misère à l’évaluer! Puis-je lire votre chronique à mes étudiants? Elle éclaire avec beaucoup de pertinence et humour le processus d’apprentissage!
J’ai toujours trouvé un peu étrange ce concept d’évaluation de compétences. Beau en théorie, mais en pratique, qu’en est-il? Je n’ai pas de formation en pédagogie alors je me permets quelques réserves. Peut-être que certains de mes lecteurs plus experts pourraient nous éclairer davantage. Mais au moins, en s’arrêtant au concept, on peut y réfléchir.
Bien sûr, que vous pouvez l’utiliser auprès de vos étudiants. C’est toujours un bonheur de savoir que mes textes servent à quelqu’un.
Merci.
Bonjour Jean-Marc,
La dernière phase de votre texte a fait surgir Léonard Cohen quand il parle d’un livre “the traiter”. Je vous cite ses paroles en sous-titre dans le cd (I’m your man):
« Ça parlait du sentiment quand on ne s’acquitte pas d’une mission dont on a été chargé. Et être incapable de l’accomplir. Et puis finir par comprendre que le vrai mandat était de ne pas l’accomplir. »
Bon samedi !
pp
Très intéressant commentaire, Pierre.
La vie est un amalgame de ce qu’on a à faire et qu’on fait; de ce qu’on devrait faire et qu’on ne fait pas; de ce qu’on ne devrait pas faire et qu’on fait; et de ce qu’on aimerait pouvoir faire sans devoir le faire. Notre mandat est obscur, rempli d’embûches et de surprises.
Merci pour ton commentaire.
Jean-Marc O.