Prolégomènes à une pensée de la Nuit…
On ne trahirait pas trop le point de vue nietzschéen si l’on disait que pour une large part la tradition philosophique de l’Europe participa à la domestication de l’animal humain en cherchant à soumettre la vie au concept (une telle opinion trouverait sans doute un complément, voire un approfondissement, dans les idées de Heidegger sur le rôle de la métaphysique dans l’apparition de l’âge technique). Déjà Zénon d’Élée niait le mouvement, ce qui revient peut-être à nier la vie. Puis Socrate, « homme théorique », d’après le jeune Nietzsche, voulut que les hommes obéissent à des concepts moraux dont la définition résulterait d’échanges dialectiques ; Platon voulut que l’activité de l’intelligence soit ordonnée à un monde d’Idées ; et Aristote, avec tout un appareil logique, détermina ce qu’on appela par la suite raison et activité rationnelle (un auteur aussi tardif que Kant disait accepter en bloc l’Organon du Stagirite). Évidemment, résumer la philosophie grecque comme je viens de le faire est excessivement schématique. Un lecteur pourrait m’objecter que Socrate écoutait son démon, que Platon était tout autant poète que logicien et qu’on ne saurait réduire la théorie des Idées à un étroit rationalisme qui ne chercherait qu’à dominer la vie. Je devrais, jusqu’à un certain point, m’incliner devant un tel lecteur, mais je maintiendrais qu’il y a tout de même quelque chose de vrai dans le point de vue de Nietzsche dans la mesure où l’idée qu’on s’est longtemps faite de la raison fut d’abord élaborée par Platon et Aristote ; que les conceptions de ces deux géants pouvaient facilement accoucher d’une version affadie, dégradée, de la vie rationnelle, d’autant plus que leurs concepts, contrairement, sans doute, à ceux de cet Héraclite que l’on disait obscur, pouvaient facilement s’intégrer à un enseignement scolaire et donc être récupérés par les pouvoirs. Je pourrais ajouter qu’il y avait dans le platonisme ambiguïté dès l’origine : d’une part, Platon valorisait le « délire » poétique ; d’autre part, il excluait la poésie de sa République idéale au nom d’arguments pour le moins discutables – et c’est justement la logique qu’impliquent ces arguments qui le plus souvent triompha par la suite, si bien qu’un philosophe (Jaspers, je crois) put affirmer que toute la philosophie occidentale n’est qu’un commentaire de Platon (la lecture d’un Descartes ou d’un Kant semble confirmer cette opinion). Or, dans ce contexte, il m’apparaît clairement que le fait majeur de la modernité n’est pas le concept de lutte des classes ou encore le scientisme, mais quelque chose qui bouleverse plus profondément la civilisation européenne et son idée toujours plus étroite de la rationalité, soit l’irruption de l’irrationnel dans la pensée allemande. Je pense, bien sûr, à Schopenhauer et à Nietzsche, mais également à Schelling, ce merveilleux esprit trop longtemps négligé. Dans un ouvrage que Heidegger commenta excellemment, les Recherches philosophiques sur l’essence de la liberté humaine, Schelling ne fit rien de moins que d’introduire l’irrationnel dans la métaphysique en introduisant sa possibilité en Dieu (c’est là, sans doute, un concept contradictoire du Créateur, mais comme le savait Héraclite, la contradiction est au cœur même d’une conception supérieure du réel). D’après Schelling, le vouloir, en Dieu, tend à mener, dans la nature et plus spécialement dans l’homme, une vie autonome capable de s’opposer à l’idéalité de Dieu. Arthur Schopenhauer, quant à lui, faisait l’économie du divin en expliquant que le principe du monde, des forces naturelles, des êtres vivants et même des Idées, que Schopenhauer empruntait à Platon dans un détournement de sens, que le principe, donc, de toute manifestation était une pulsion aveugle qu’il nommait volonté. La volonté, chez Schopenhauer, était essentiellement vouloir-être, vouloir-vivre ; Nietzsche ferait un pas de plus en disant que le monde vu de l’intérieur est volonté de puissance, c’est-à-dire vouloir-être-plus, ce qui explique sans doute que la vie devait évoluer vers des formes toujours plus complexes et que l’homme n’est qu’un pont menant au surhomme. Remarquez qu’il y a quelque chose d’intéressant et de mystérieux dans la pensée allemande, quelque chose dont il faudrait examiner les causes, ce fait que l’irruption de l’irrationnel
s’exprime dans le concept de volonté alors que l’idéal des Anciens était plutôt l’homme d’une volonté réfléchie, ce qui semble indiquer que chez ces derniers la volonté, opposée au désir, était étroitement liée à la raison. Toujours est-il qu’un certain irrationalisme était inévitable dans le développement de la pensée. En effet, la philosophie fait problème dans la mesure où son concept de raison implique l’ordre, l’harmonie, la proportion, toutes notions opposées en un sens à la vie, qui est violence, brutalité dans tous ces niveaux d’organisation, et opposées à l’homme dont la vision du monde fut le plus souvent une vision mythique. Il nous faut admettre que la plus grande part du réel (du réel même de l’homme) est le contraire d’un ordre rationnel ; et pourtant on nous a dit que seule la raison comprendrait vraiment la réalité (ce qui impliquerait que le réel est rationnel). Par rapport aux conceptions d’une vulgate qui s’est élaborée au cours de nombreux siècles, la vie, la vie en l’homme, et tout le cosmos représentent une nuit de la raison. C’est de cette idée de la Nuit (et d’un rapport d’autant plus nécessaire à la Nuit que nous vivons dans une civilisation technicienne qui n’a retenu du concept de raison que les éléments d’une raison dégradée) dont je traiterai dans ma prochaine chronique.
©Frédéric Gagnon, 23 octobre 2011.
Notice biographique
Frédéric Gagnon a vécu dans plusieurs villes canadiennes, dont Montréal, Kingston et Chicoutimi. Il habite aujourd’hui Québec. Il a étudié, entre autres, la philosophie et la littérature. À ce jour, il a publié trois ouvrages, dont Nirvana Blues, paru, à l’automne 2009, aux Éditions de la Grenouille Bleue. Lire et écrire sont ses activités préférées, mais il apprécie également la bonne compagnie et la bonne musique.


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